La Conception Matérialiste De La Question Juive

Abraham Léon · Chapitre 7 sur 27

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La Conception Matérialiste De La Question Juive

Chapitre II De l’époque de l’antiquité à l’époque carolingienne, la période de prospérité commerciale des juifs

Chapitre II

 

 

De l’époque de l’antiquité à l’époque

 

carolingienne, la période de prospérité

 

commerciale des juifs

 

A) Avant la conquête romaine

 

C’est par la Syrie et la Palestine que s’effectuait, depuis une époque très reculée, l’échange des produits entre les deux plus anciens foyers de culture du monde antique méditerranéen : l’Égypte et l’Assyrie. Le caractère essentiellement commercial

des Phéniciens et des Cananéens 36 procède de la situation géo-graphique et historique des pays qu’ils habitaient. Les Phéni-ciens devinrent le premier grand peuple commerçant de l’Anti-quité parce qu’ils s’étaient trouvés placés entre les deux pre-miers grands centres de la civilisation. Ce sont les marchandises assyriennes et égyptiennes qui constituèrent, au début, l’objet principal du commerce phénicien. Il en fut certainement de

 

36 C’est probablement la prospérité commerciale de la Palestine qui la fit apparaître aux yeux des Israélites comme le pays « de miel et de lait ». Il est probable que l’invasion israélite a porté un coup grave au commerce palestinien. Mais avec le temps, les Israélites ont repris à leur compte les relations profitables avec les pays du Nil et de l’Euphrate.

 

– 31 – même pour les marchands palestiniens 37. D’après Hérodote, les marchandises assyriennes furent les articles les plus anciens et les plus importants du commerce phénicien. Non moins an-cienne était la liaison des Phéniciens avec l’Égypte. Les légendes du Canaan biblique, aussi bien que les mythes phéniciens font état des relations suivies des habitants de ces pays avec l’Égypte, par mer et par terre. Hérodote parle aussi des marchandises égyptiennes, portées en Grèce depuis une période très éloignée,

par les Phéniciens 38.

 

Mais si la situation géographique de la Palestine était aussi favorable que celle de la Phénicie pour le trafic des marchandi-

ses entre l’Égypte et l’Assyrie 39, les facilités de navigation dont disposait la Syrie lui faisaient totalement défaut. La Phénicie était abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour les voyages en mer ; les cèdres et les cyprès du Liban lui fournis-saient le bois de construction, le cuivre et le fer se trouvaient aussi en abondance dans les montagnes du Liban et dans les environs. Sur la côte phénicienne, de nombreux ports naturels

s’offraient à la navigation 40. Aussi ne faut-il pas s’étonner que, de bonne heure, des navires phéniciens lourdement chargés de

 

37 C’est donc, dès le début, une situation géographique et historique spécifique qui détermina le caractère commercial des Phéniciens et des Juifs. Il est évident que seuls la proximité des centres de civilisation pourvus d’une industrie relativement importante et le voisinage de pays produisant déjà en partie pour l’échange pouvaient permettre le dévelop-pement des peuples spécifiquement commerçants comme les Phéniciens et les Juifs. C’est à côté des premiers grands centres de la civilisation que se développèrent les premiers grands peuples commerçants.

38 E. C. Movers, Die Phönizier, Bonn, 1841-1856, p. 17.

39 «Déjà avant l’arrivée des Israélites au Canaan, le commerce s’y trouvait à un haut degré de développement. Dans les lettres datant du XV° siècle avant J.-C., on parle de caravanes traversant Tell-el-Amarna. D F. Bühl, Die sozialen Verhältnisse der Israeliten, Berlin, 1899, p. 76.

40 Movers, op. cit., p. 19.

 

– 32 – produits égyptiens et assyriens aient commencé à sillonner les routes navigables du monde antique.

 

« Les relations politiques et mercantiles de la Phénicie avec les grands États du Nil et de l’Euphrate, relations établies plus de deux mille ans avant J.-C., permirent l’extension du

commerce phénicien aux pays côtiers de l’océan Indien 41. »

 

Les Phéniciens rapprochèrent les peuples et les civilisa-

tions les plus différents de l’Antiquité 42.

 

Durant de longs siècles, les Phéniciens conservèrent le mo-nopole du commerce entre les pays relativement développés de l’Orient et les pays incultes de l’Occident. À l’époque de l’hégé-monie commerciale des Phéniciens, l’état économique des îles de la Méditerranée occidentale et des pays qui la bordaient était encore très arriéré.

 

« Ce n’est pas à dire que le négoce ait été inconnu à la so-ciété homérique, mais il consistait essentiellement pour les Grecs en importations. Pour payer les matières premières ou précieuses, les objets manufacturés que les navigateurs étran-gers venaient leur offrir, les Grecs paraissent surtout avoir

donné du bétail 43. »

 

Cette situation, très désavantageuse pour les indigènes, ne se maintint pas longtemps. Le commerce phénicien lui-même

 

41 Movers, op. cit., p. 18.

42 Movers : « Par leur infatigable ardeur commerciale et leur indes-tructible esprit d’entreprise, les Phéniciens s’étaient acquis le nom d’un peuple commercial auquel n’avait pu se comparer aucun peuple antique. C’est plus tard seulement, au Moyen Age, que ce nom, avec toutes les mauvaises notions qui s’y attachaient, passa à leurs voisins et héritiers commerciaux, les Juifs de la Diaspora. » op. cit., p. 26.

43 J. Toutain, L’Économie antique, Paris, 1927, pp. 24-25.

 

– 33 – devint un des principaux stimulants du développement écono-mique de la Grèce. L’essor de la Grèce fut aussi favorisé par la colonisation hellénique qui prit une grande extension entre le IX° et le VII° siècle avant J.-C. Les colons grecs se répandent en tous sens dans la Méditerranée. Les villes grecques se multi-plient. Thucydide et Platon expliquent l’émigration grecque par le manque de terres.

 

Le développement de la colonisation grecque est accompa-gné d’un essor prodigieux (relativement à l’époque) de l’indus-trie et du commerce helléniques. Le développement économi-que de la Grèce aura pour conséquence le déclin commercial de la Phénicie.

 

« Jadis dans les rades grecques, les Phéniciens débar-quaient leurs marchandises qu’ils échangeaient contre les pro-duits indigènes, le plus souvent, semble-t-il, des têtes de bétail.

Désormais, les marins grecs 44 vont porter eux-mêmes en Égypte, en Syrie, en Asie Mineure, chez les peuples de l’Europe comme les Étrusques, encore grossiers comme les Scythes, les Gaulois, les Ligures, les Ibères, les objets manufacturés et les œuvres d’art, tissus, armes, bijoux, vases peints dont la re-

nommée est grande et dont sont friands tous les barbares 45. »

 

La période s’étendant entre le VI° et le IV° siècle semble avoir été l’époque de l’apogée économique de la Grèce.

 

44 Ces « marins grecs » semblent avoir été surtout des métèques, des étrangers établis en Grèce. Le rôle commercial des Phéniciens avait été lié au développement des civilisations égyptienne et assyrienne ; l’es-sor de la civilisation hellénique eut pour résultat la prospérité commer-ciale des métèques.

45 Toutain, op. cit., p. 40.

 

– 34 –

« Ce qui caractérise cette période nouvelle, c’est que les métiers se sont multipliés, organisés, spécialisés, la division du

travail a été poussée très loin 46. »

 

À l’époque de la guerre du Péloponèse, Hiponicas em-ployait 600 esclaves et Nicias 1.000 dans les mines.

 

Ce développement économique important de la Grèce, a entraîné la plupart des savants bourgeois à parler d’un « capita-lisme grec ». Ils vont jusqu’à comparer l’industrie et le com-merce helléniques au vaste mouvement économique de l’époque industrielle.

 

En réalité, l’agriculture demeure toujours la base économi-que de la Grèce et de ses colonies.

 

« La colonie grecque est presque toujours, non pas une co-

lonie marchande, mais une colonie militaire et agricole 47. »

 

Ainsi, Strabon raconte au sujet de Cumes, une colonie grecque d’Italie, que c’est seulement trois cents ans après leur établissement que ses habitants se sont aperçus que leur ville se trouvait près de la mer. Le caractère essentiellement agricole de la vie économique du monde hellénique est incontestable. Il ne peut pas être question non plus d’une industrie comparable à l’industrie moderne.

 

« Les méthodes de production et d’organisation sont res-

tées artisanales 48. »

 

46 Toutain, op. cit., p. 68.

47 J. Hasebroek, Staat und Handel im alten Griechenland, Tübin-gen, 1928, p. 112.

48 Hasebroek, op. cit., p. 78. La production des valeurs d’usage de-meure le fondement de l’économie. Tout ce qu’on peut admettre, c’est

 

– 35 –

Seules, les mines semblent présenter tout au moins quant à la force de travail, un spectacle semblable à celui que nous connaissons actuellement.

 

Le fait que, malgré leur grande extension, l’industrie et le commerce sont restés principalement aux mains d’étrangers, des métèques, prouve le mieux leur rôle relativement subor-donné dans l’économie grecque.

 

« Dans l’immense trafic dont Athènes est le centre, comme dans son industrie, la part des métèques reste prépondé-

rante 49. »

 

À Délos, le grand centre commercial, les inscriptions mon-

trent que presque tous les commerçants sont étrangers 50.

 

Le citoyen grec méprise le commerce et l’industrie ; il est avant tout propriétaire foncier. Aristote, comme Platon, sont

opposés à ce qu’on accepte les marchands dans la cité 51.

 

que la production pour l’échange, a pris en Grèce le maximum d’exten-sion rendue possible par le mode de production antique.

49 Pierre Roussel, La Grèce et l’Orient, Paris, 1928 (coll. Halphen et Sagnac, II), p. 301. Voir aussi M. Clerc, Les Métèques athéniens, Paris, 1893, p. 396 : « Le commerce maritime était, en effet, en grande partie entre les mains des métèques. » et H. Francotte, L’industrie dans la Grèce ancienne, Bruxelles, 1900, I, p. 192 : « Le commerce maritime à Athènes paraît surtout dans les mains des étrangers. ».

50 « On ne peut pas plus parler de la commercialisation du monde que de son industrialisation. Le caractère agraire de l’économie est pré-dominant même au IV° siècle... » Hasebroek, op. cit., p. 101.

51 « On ne peut pas plus parler de la commercialisation du monde que de son industrialisation. Le caractère agraire de l’économie est pré-dominant même au IV° siècle... » Hasebroek, op. cit., p. 101.

 

– 36 –

Il faut donc se garder d’exagérer l’importance du dévelop-pement industriel et commercial de la Grèce. En fait, l’expan-sion grecque fut principalement agricole et militaire. Elle allait cependant de pair avec un développement industriel et com-

mercial très important pour l’époque 52. Les Grecs ne devinrent jamais un peuple commercial comme les Phéniciens et les Juifs mais, dans les colonies grecques et plus tard dans les royaumes helléniques, on assiste à un essor commercial et industriel très important. Il va sans dire que les États grecs tout en n’étant pas réellement mercantiles, favorisaient de toutes leurs forces le commerce et l’industrie, sources financières des plus importan-tes.

 

Ce n’est pas seulement au développement économique de la Grèce et de ses colonies qu’il faut attribuer le déclin du com-merce phénicien ; il y a encore une autre cause importante : c’est l’antagonisme croissant entre la Perse et la Grèce. Parallè-lement à l’extension de la civilisation hellénique, on assiste à la marche triomphale des Perses à travers l’Asie. L’Empire perse atteint son apogée au V° siècle. Il s’étend sur une partie de l’Asie et sur l’Égypte.

 

Le développement parallèle des civilisations grecque et persane dut porter le coup de grâce au commerce phénicien. Le commerce entre l’Asie et l’Europe fut certainement rendu très difficile par le partage du monde méditerranéen entre deux so-ciétés, également hostiles l’une à l’autre. Les mondes persan et grec se créèrent chacun un trafic commercial propre.

 

52 « Tout rapprochement entre les ports de la Grèce antique et les places modernes de Gênes et de Marseille, ne peut que provoquer le scep-ticisme ou le sourire. Cependant le spectacle donné par cet échange, ces transports, ces allées et venues de marchandises, était alors nouveau en Méditerranée, il différait profondément par son intensité et par sa na-ture, de celui qu’avait offert le commerce phénicien, simple colportage maritime, plutôt qu’un véritable négoce. » Toutain, op. cit., p. 84.

 

– 37 –

On peut supposer que la Palestine, complètement supplan-tée auparavant par la Phénicie, recommence à jouer un rôle commercial important avec la décadence phénicienne et le dé-veloppement du commerce asiatique après la période des conquêtes persanes. La voie de passage entre l’Égypte et la Ba-bylonie retrouve toute sa valeur. Tandis que le commerce phé-nicien perd de plus en plus de son antique importance au point qu’au temps de Lucien, les salaisons en feront les principaux

frais 53, les Juifs jouent dans l’Empire perse un rôle de tout pre-mier plan.

 

Certains historiens attribuent à l’exil babylonien un rôle important dans la transformation des Juifs en peuple commer-çant.

 

« À Babylone, les Juifs se transformèrent en peuple com-merçant, tel que nous le connaissons dans l’histoire économi-que du monde. Ils ont trouvé chez les Babyloniens, des rap-ports économiques très évolués. Les textes cunéiformes derniè-rement trouvés montrent que les Juifs exilés participaient acti-vement à la vie commerciale. Ils s’occupaient des affaires de crédit, très développées chez les Babyloniens ; ils étaient aussi

grands commerçants 54. »

 

Mais la dispersion juive est certainement antérieure à l’exil babylonien.

 

« Il y a de sérieuses raisons d’admettre l’existence d’une

diaspora préexilique 55. »

 

53 C. Autran, Phéniciens, Paris, 1920, p. 51.

54 L. Brentano, Das Wirtschaftsleben des antiken Welt, Jena, 1929, p. 79.

55 A. Causse, Les Dispersés d’Israël, Paris, 1929, p. 7.

 

– 38 –

On exagère fort l’ampleur de l’exil juif sous Nabuchodono-sor. C’est seulement une partie des classes dirigeantes qui fut frappée par les mesures du roi babylonien. La majorité des Juifs établis en Palestine continuèrent à y demeurer. Si donc, à l’épo-que persane on trouve les Juifs disséminés dans toutes les par-ties de cet immense empire, et le livre d’Éther est très éloquent à ce sujet, il serait enfantin de voir dans ce fait la conséquence de l’exil babylonien, exil qui dura en tout 50 ans. Il est aussi puéril de croire que le peuple juif soit retourné en Palestine à l’époque d’Esdras et de Néhémie. Leur œuvre fut avant tout d’ordre religieux. Il s’agissait de rebâtir le temple et de recons-truire une métropole religieuse pour le judaïsme dispersé.

 

«La plupart des historiens ont considérablement exagéré le rôle du judaïsme palestinien à l’époque persane. On raisonne comme si, Jérusalem une fois restaurée, toute l’histoire d’Israël s’était concentrée autour de la montagne sainte ; comme si tout le peuple était vraiment revenu de l’exil et avait habité sur une terre de quelques centaines de kilomètres entre Tekoa, Mitspa et Jéricho. En réalité, à cette époque, les Juifs de Judée ne re-présentaient qu’une partie, la plus petite, du judaïsme. Et sans

doute n’était-ce pas la plus vivante 56. »

 

L’édit de Cyrus s’adresse en ces termes aux Juifs de la Diaspora :

 

« … que tous les autres, dans tous les lieux où ils habitent, aident (ceux qui vont en Palestine) en argent, en or, en biens et en troupeaux, outre ce qu’ils offrent volontairement au temple de Dieu qui est à Jérusalem. »

 

Tous ceux qui étaient dans les environs, dit le livre d’Es-dras, mirent aux mains des 42.000 Juifs qui retournaient en

 

56 A. Causse, Les Dispersés d’Israël, p. 54.

 

– 39 –

Palestine des vases d’argent et d’or, les troupeaux et les meu-

bles 57.

 

Il est évident qu’il ne s’agit pas là d’un retour massif des Juifs en Palestine mais surtout de la reconstruction du temple. Les principales colonies de la Diaspora étaient situées, à l’épo-que perse, en Mésopotamie, en Chaldée et en Égypte, datant du V° siècle avant J.-C., jettent une lumière intéressante sur la si-tuation des colonies juives de la Diaspora à cette époque.

 

D’après les archives appartenant à une famille juive, il ap-paraît que les « Juifs faisaient le commerce, achetaient et ven-daient des maisons et des terrains, prêtaient de l’argent, admi-nistraient des dépôts et étaient très versés dans les questions

du droit 58. »

 

Il est très intéressant de constater que même les chansons et les contes sont en araméen, ce qui montre que déjà, au V° siècle avant J.-C., l’hébreu n’était plus une langue usuelle pour les Juifs. L’araméen, c’est la grande langue asiatique de l’épo-

que, la langue commerciale 59. La religion des Juifs d’Éléphan-tine n’est pas aussi évoluée que la religion officielle codifiée à l’époque d’Esdras-Nehemie. Dans une supplique au gouverneur perse, ils demandent l’autorisation de rebâtir leur temple. Or précisément, la réforme d’Esdras-Nehemie vise à concentrer tous les Juifs de la Diaspora autour de l’unique temple de Jéru-salem. C’est effectivement à Jérusalem qu’afflueront, jusqu’à l’année 70, les dons des Juifs dispersés dans le monde.

 

C’est cette richesse du temple de Jérusalem qui fut proba-blement la raison principale de l’entreprise d’Antiochus contre les Juifs.

 

57 Esdras, I, 6.

58 Jüdisches Lexikon, Berlin, 1927, ss., art. « Éléphantine ».

59 A. Causse, Les Dispersés d’Israël, p. 79.

 

– 40 –

« Simon lui annonça que le trésor public à Jérusalem était plein de sommes considérables et qu’il y avait des richesses pu-

bliques immenses 60. »

 

Plus tard, Mithridate confisque sur la petite île de Cos 800 talents destinés au temple de Jérusalem. À l’époque romaine, Cicéron se plaignait dans ses discours, des sommes immenses qui affluaient à Jérusalem.

 

La période hellénistique constitue l’époque de l’apogée économique de l’Antiquité. Les conquêtes d’Alexandre détruisi-rent les barrières entre le monde hellénique et l’Asie et l’Égypte. Les villes poussèrent comme des champignons dans toutes les parties de l’Empire hellénique. Les « plus grands fondateurs de villes, non seulement de cette époque, mais même de toute

l’Histoire, furent Seleucus Ier et son fils Antiochus Ier 61 ».

 

Les rois de la période hellénistique créent de nouveaux centres urbains destinés à supplanter les anciennes cités persa-nes et phéniciennes.

 

« Sur les côtes de Syrie, le port d’Antioche fait oublier les

villes antiques de Tyr et de Sidon 62. »

 

Seleucus crée au bord du Tigre Sleucie pour ravir à Baby-

lone son rôle central dans le commerce mondial 63. Ce but fut pleinement atteint.

 

60 Second livre des Macchabées, III, 6.

61 Eduard Meyer, Blüte und Niedergang des Hellenismus in Asien, Berlin, 1925, p. 20.

62 Pierre Roussel, La Grèce et l’Orient, p. 486.

63 Eduard Meyer, op. cit., p. 22.

 

– 41 –

Tandis que Babylone tomba en décadence, la Séleucie hel-lénique devint probablement la plus grande ville de cette épo-que. Elle avait 600.000 habitants, d’après Pline. À côté de Sé-leucie, Alexandrie et Antioche devinrent les centres du monde hellénistique. Toutes ces villes connurent pendant la période hellénistique une prospérité incontestable.

 

La situation des Juifs semble s’être encore affermie après les conquêtes d’Alexandre.

 

« Les Juifs surent se faire reconnaître des privilèges spé-ciaux aussi bien, comme il semble, par les Séleucides que par les Lagides. À Alexandrie où ils avaient été attirés par Ptolé-mée Ier et où ils abondaient, ils formaient une communauté à part qui s’administrait elle-même et était soustraite à la juri-

diction des tribunaux grecs 64. »

 

« Les Juifs obtinrent dans la capitale de Syrie, à Antioche, une certaine autonomie et une position privilégiée. De même à

Cyrène 65. »

 

La situation privilégiée et la position économique spécifi-que des Juifs sont déjà l’origine de graves conflits avec la popu-lation des villes qu’ils habitaient. Des conflits éclataient sans cesse, aussi bien dans les villes palestiniennes qu’à Alexandrie, à

Séleucie, à Cyrène et à Chypre 66. Ces conflits n’avaient rien de commun avec les antagonismes nationaux actuels. Au contraire, les empires hellénistiques connaissent une formidable assimila-tion des peuples qui les composent. Le nom de Grec est appli-qué de moins en moins aux membres d’une nation particulière ; on l’attribue maintenant aux parties dominantes et cultivées de la population. Alexandre ordonna à tous, dit un écrivain ancien,

 

64 Roussel, op. cit., p. 480.

65 L. Brentano, Das Wirtschaftsleben des antiken Welt, p. 78.

66 Ed. Meyer, op. cit., p. 84.

 

– 42 – de considérer comme leur patrie le monde, comme leurs pa-rents les gens de bien et comme étrangers les méchants.

 

L’importance croissante du judaïsme dans la vie commer-ciale du monde hellénistique doit être aussi attribuée au dépla-cement de l’axe de la vie économique vers l’Orient. La prospéri-té d’Alexandrie, d’Antioche et de Séleucie offre un contraste frappant avec la pauvreté et la décadence où la Grèce était tom-bée à la même époque.

 

Polybe insiste à plusieurs reprises sur la décadence des ci-tés grecques. Au II° siècle, les « visiteurs avaient peine à croire que cette ville où l’eau était rare, les rues mal tracées, les mai-

sons incommodes, était la fameuse Athènes 67 » Athènes fut éliminée de son rôle comme centre du monde civilisé. Ce qui, avec la décadence économique, contribua à la ruine de la Grèce,

ce furent les incessantes luttes de classes 68 qui par suite du mode de production arriéré, ne pouvaient aboutir à aucun résul-tat important. Le triomphe de la plèbe était éphémère ; les par-tages de richesses ne pouvaient aboutir qu’à de nouvelles inéga-lités sociales, génératrices de nouveaux conflits sociaux. Ainsi le triomphe de la Grèce, après les conquêtes d’Alexandre, fut illu-soire. Le déplacement du centre économique du monde vers

 

67 André Pigamol, La Conquête romaine, 4° éd., Paris, 1944 (Coll. Halphen et Sagnac, III), p. 207.

68 Ces luttes de classes sont strictement limitées à la population li-bre des cités grecques. « Une égalité plus ou moins grande dans la pos-session des biens paraissait nécessaire au maintien de cette démocratie politique. C’est là l’origine des guerres sanglantes entre les riches et les pauvres, où finit par aboutir la démagogie hellénique. Mais jamais les esclaves, les serfs, les métèques, ne prennent part à ces revendica-tions... » Claudio Jannet, Les Grandes Époques de l’Histoire économique jusqu’à la fin du XVI° siècle, Paris-Lyon, s.d., p. 8.

 

– 43 – l’Orient qui s’en était suivi, amena son rapide déclin 69. Les clas-ses possédantes et aristocratiques, impuissantes devant les ré-