La déesse mère

Cavanna · Chapitre 1 sur 10

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La déesse mère

Chapitre 1

 

 

Ghal se retira de dedans la femme. Elle l’avait reçu à quatre pattes, il n’avait eu qu’à la pousser en avant, il l’avait trouvée en train de couper à poignées de ces herbasses jaunâtres qui ondulaient à perte de vue au flanc des collines, portant au haut de leurs tiges raides des graines en épis serrés, des graines bonnes à manger une fois que les femmes les avaient débarrassées des saloperies barbues et coupantes qu’il y avait autour et, les ayant grossièrement broyées entre deux pierres épaisses, les mélangeaient à de l’eau et faisaient cuire des galettes de cette boue sur des pierres plates chauffées juste à point dans les flammes du feu commun. Ripaille de femelles, dédaignée par les mâles. Les mâles emplissaient leur panse de la chair sanglante de l’aurochs et de l’ours.

La femme emplit son ventre de choses immondes. L’homme tue et mange. S’il ne tue, il ne mange. C’est la Loi. Seule la chasse est noble. Seule la chair tuée de sa main convient à l’homme.

Ghal revenait de la chasse, un chevreuil en travers des épaules. Ghal était content. Ç’avait été une petite chasse, une chasse-promenade en solitaire. Les Puissances de la chasse avaient été avec Ghal. Le chevreuil est menu gibier, mais le goût en est délicat. Quand Celui qui parle aux Puissances en aurait prélevé la part qui revient aux Puissances, quand Celui qui marche en premier en aurait prélevé la part qui lui revient de plein droit, quand les hommes trop vieux auraient prélevé la part qui revient à Ceux que la mort a oubliés, il en resterait encore assez pour que Ghal emplisse son ventre à le faire éclater, et aussi les frères de sang de Ghal, et aussi Ogh, le frère d’amitié de Ghal.

Le chevreuil sur les épaules de Ghal était une bonne chose, une chose de nourriture et de fierté. La fente offerte de la femme était aussi une bonne chose, beaucoup moins bonne que le chevreuil mais bonne chose quand même. Une grosse bonne chose et une petite bonne chose font une vraiment très grosse bonne chose. Ghal avait posé le chevreuil à terre.

Dans cette position de cueilleuse d’herbe, le cul de la femme se déployait en majesté, offrant d’abord l’étoile rose serrée serrée, et puis, entre la double toison, toute la longueur de la fente dodue d’où pendaient deux lèvres sombres et humides comme les babines d’un cheval. Ghal avait posé ses deux mains sur le dos de la femme et l’avait poussée. Elle avait plongé du nez dans les chaumes piquants, présentant sa béance à la pénétration du mâle, et le membre de Ghal s’était enfoncé jusqu’à la racine dans la bouche aux lèvres de cheval, et la rude toison du ventre de Ghal s’était écrasée contre la double toison de la fente de la femme, et le ventre musclé de Ghal était venu buter contre les fesses osseuses de la femme.

Ghal était en sa triomphante jeunesse. Il avait cherché son plaisir avec vigueur, avec fureur, boutant de terribles coups dans les entrailles résignées. La femme avait dû raidir ses bras afin d’opposer aux assauts une fermeté satisfaisante. Enfin Ghal avait gémi, Ghal avait hurlé le grand hurlement rauque de l’extase, il avait soupiré le soupir comblé de l’assouvissement, et puis il s’était arraché, avait ramassé son chevreuil et s’était remis en route.

La femme n’avait pas gémi, pas hurlé, pas soupiré. N’avait même pas tourné la tête. Celui-là ou un autre… Elle s’était dit, fugacement, que ce devait être un jeune, les jeunes en finissent plus vite. Elle s’était remise à sa moisson.

Ghal, tout en cheminant, un peu flageolant, jouait avec des choses qu’il avait dans sa tête. Ces choses étaient telles :

L’aurochs, le cheval, l’ours, le loup, le renard, l’onagre, le cerf, le chevreuil, enfin tous les vivants que Ghal connaissait, même les oiseaux qui volent dans l’air, même les poissons qui nagent dans l’eau, même les papillons, même les scarabées, et même des vivants encore plus petits, eh bien, tous ces vivants sentaient les saisir le besoin du cul de la femelle une fois seulement en cinq lunes et cinq lunes et encore trois lunes [Ghal et ses contemporains ne savent compter que jusqu’à cinq, mais ils se débrouillent. (Cinq + cinq + trois = treize.) Treize lunes font une année.] et cela justement aux jours fleuris où les Puissances font revenir le Soleil de son long exil dans les Cavernes Froides. Seuls les hommes éprouvaient en toute saison, à chaque instant, le puissant besoin de s’enfoncer dans le ventre de leurs femelles, qui sont les femmes. Cela réjouissait Ghal, mais aussi cela l’étonnait.

Ces choses d’étonnement n’étaient pas les seules qu’il y avait dans la tête de Ghal. Ghal mettait dans sa tête toutes les choses qu’il voyait ou que d’autres disaient avoir vues, il les mettait l’une à côté de l’autre, tantôt celles-ci, tantôt celles-là, il les rangeait ensuite dans les cavernes secrètes du fond de sa tête, et parfois il les faisait revenir devant les yeux du dedans de sa tête, et c’était comme si elles étaient là de nouveau, et Ghal les contemplait, et il se demandait pourquoi ceci, pourquoi pas cela.

Cette vie des choses dans sa tête donnait parfois à Ghal l’air de ne pas être tout à fait là où il était. Certains respectaient Ghal pour cela. D’autres se méfiaient de lui.

 

Ghal franchit bientôt le passage étroit qui perçait la première rangée de pieux entremêlés de souples branchages aux épines féroces. Trois de ces enceintes protégeaient le village de toute surprise venue de la plaine. Comme il passait la troisième enceinte, Ghal vit venir à lui Ogh, son frère d’amitié.

Ogh arrêta sa course à dix pas devant Ghal et tendit vers lui ses deux mains, ouvertes paumes en l’air, afin de bien montrer qu’il n’avait au poing aucune des choses qui donnent la mort. C’était le Geste rituel de paix, d’accueil et d’hommage. Ghal lança le chevreuil sur les avant-bras tendus d’Ogh, laissa tomber à terre l’épieu à la pointe ensanglantée et, les mains vides, esquissa lui aussi le Geste.

Ogh soupesa le chevreuil. Il rit. Le chevreuil était lourd de beaucoup de bonne viande, bien qu’encore dans sa tendre jeunesse. Ogh voulut replacer le chevreuil sur les épaules de Ghal, afin que devant tous il eût la gloire de sa chasse, mais Ghal dit :

— Tu rigoles ? Toi et moi, c’est pareil, non ?

Et bon, Ogh porta le chevreuil, et Ghal porta l’épieu.

On approchait des cavernes. C’étaient, au flanc d’une falaise abrupte, des trous profonds et sûrs percés dans les temps d’avant les temps par les Puissances amies afin que ceux du clan de l’Élan pussent se protéger de l’eau du ciel et des vents glacés, ainsi que l’enseignait Celui qui parle aux Puissances. Et donc ceux de l’Élan n’avaient pas à édifier de précaires huttes de branches et de feuillage comme avaient dû le faire les pères des pères de leurs pères, qui suivaient l’aurochs dans ses migrations de pâturage en pâturage.

Tandis qu’ils parcouraient les steppes et les savanes et traversaient les déserts en prélevant sur la horde aux sabots fendus de quoi garnir leur panse, les Ancêtres rêvaient du pays fabuleux à eux promis par les Puissances, du pays où l’herbe épaisse est toujours verte et tendre, où abondent non seulement l’aurochs énorme mais aussi l’élan, le cerf, le daim, le chevreuil, la chèvre, l’antilope, le sanglier, tant d’autres viandes succulentes et moins terribles à vaincre que l’aurochs aux cornes sanglantes. Autour du feu, sous les étoiles, Celui qui parle aux Puissances leur rappelait sans cesse cette promesse des Puissances, et ceux de l’Élan allaient, trottant derrière la horde nourricière, espérant à chaque instant voir surgir de derrière l’horizon toujours fuyant les vertes frondaisons du pays merveilleux.

Et les Puissances avaient exaucé les fils de l’Élan ! Le pays d’abondance, ils l’avaient atteint. C’était le pays de la falaise aux cavernes profondes, avec ses grasses pâtures, ses bois aimables, ses collines, ses clairières fleuries, sa rivière, ses lacs bleus… Tout cela regorgeait de viande timide et bien nourrie, de gibier qui ne migrait pas car il trouvait là en tout temps l’herbe, les feuilles, les fruits et les racines qu’il entassait dans ses panses innombrables. Ce jour-là, les pères des pères de ceux de l’Élan rendirent grâces aux Puissances et prirent possession des cavernes ainsi que des territoires de chasse qui leur étaient destinés depuis le commencement des temps.

Et, depuis, ceux de l’Élan méprisaient ceux qui dressent à grand’peine des huttes de branchages qu’il leur faut abandonner dès que la horde d’aurochs dont ils tirent leur vie s’ébranle en meuglant formidablement et fait se lever sous son galop la lourde poussière jaune des terres desséchées afin d’aller rejoindre, par-delà les horizons, les amples prairies non encore broutées à ras que les sens aiguisés et le sûr instinct de Celui qui marche devant la horde ont su déceler.

 

La falaise, d’un blanc éclatant, s’élançait d’un seul jet, à pic, jusqu’aux nuages, semblait-il. Les cavernes s’y ouvraient, ici ou là, par des fentes avares, car les hommes avaient entassé des blocs massifs pour en rétrécir les gueules béantes. Des ébauches d’escaliers taillés dans la roche tendre zigzaguaient, des gosses piaillards sautaient d’une saillie à l’autre, agiles comme des singes.

Un filet d’eau sourdait d’une de ces cavernes et tombait en cascade au pied de la falaise, où il s’épanouissait en un bassin rond patiemment creusé par l’eau dans la roche depuis les temps d’avant les temps, et puis il s’échappait, suivant la pente, en un ruisseau bavard, pour s’en aller arroser les grasses prairies. Des enfants nus s’y ébattaient à grands cris. À quelque distance, là où l’eau redevenait limpide, des femmes la puisaient dans des outres de peau cousues avec soin. D’autres, groupées autour du feu commun, attisaient les braises afin de hâter la cuisson des galettes de grains grossièrement concassés qu’elles y avaient mises à cuire sur de larges pierres plates. Les hommes permettaient aux femmes de cuire leurs cochonneries sur le feu commun entre les moments où eux-mêmes y faisaient rôtir leur chasse.

Trois hommes très vieux, accroupis dans l’ombre d’un bouquet de noisetiers, mâchonnaient le vide en branlant la tête. Les hommes d’âge viril étaient partis pour une battue à la grosse bête. Ghal, ce matin-là, n’avait pas eu envie de chasser en groupe. C’est pourquoi il s’en était allé seul, au risque de n’avoir pas de part de viande s’il ne rencontrait pas quelque gibier facile à tuer sans aide. Et voilà, les Puissances avaient été avec lui, elles lui avaient fait rencontrer le jeune chevreuil et avaient bien dirigé son épieu, et Ghal rentrait au village avant tout le monde, et chacun pouvait voir que sa chasse était une honorable chasse.

Car nul ne s’y trompait : le chevreuil était sur les épaules d’Ogh, mais ce n’était pas Ogh qui l’avait tué. Ogh en aurait été bien incapable. Ogh était d’une maladresse qui faisait rire ceux de l’Élan à en tomber sur le cul. Une maladresse qui s’était révélée à l’âge où les petits garçons s’exercent à tuer avec de petits épieux et de petits arcs. Ogh s’était montré absolument inutilisable. Il était donc un poids mort, et ceux de l’Élan ne pouvaient nourrir un poids mort. Sa mère avait proposé de lui faire manger de ces choses immondes que mangent les femmes. Justement, il aimait ces nourritures et elles lui profitaient. Mais Celui qui parle aux Puissances avait dénoncé cela avec des paroles terribles : les Puissances s’offenseraient du sacrilège et abandonneraient ceux de l’Élan. Celui qui marche en premier avait donc décidé qu’il fallait fendre la tête d’Ogh avec la Massue de Justice, car il était aussi Celui qui porte la Massue de Justice…

Le sort d’Ogh était réglé, mais voilà que la mère d’Ogh avait osé intervenir dans ce débat d’hommes. Elle n’avait pas parlé, elle avait seulement répandu à terre des choses qu’Ogh avait faites dans le secret de la caverne des femmes, et c’étaient des lames de silex fort habilement taillées, tranchantes, légères et bien en main, et aussi des haches, et aussi des choses aiguës, des pointes de flèches… Ogh faisait cela pour s’amuser, personne d’autre que sa mère ne le savait. Celui qui marche en premier avait examiné ces choses, et puis il avait pris Ogh dans ses mains puissantes, et il l’avait élevé haut en l’air en poussant le grand cri de la victoire joyeuse, et tous ceux de l’Élan avaient crié aussi, sans savoir pourquoi.

Or c’était en effet une grande et joyeuse victoire. Car ceux de l’Élan étaient des chasseurs fort experts, mais ils ne savaient pas fabriquer ces armes qu’ils utilisaient avec tant d’efficacité. Ils devaient se les procurer chez des hommes étrangers, habiles à tailler le silex. Et ceux-là habitaient des lieux lointains, ils exigeaient beaucoup de bonne viande, beaucoup de fourrures et de peaux préparées en échange de leurs silex travaillés. Souvent ceux de l’Élan manquaient de haches, de lames affûtées ou de pointes de flèches. Ils devaient alors se contenter de la massue et de l’épieu de bois durci au feu, armes précaires, mal adaptées à la plupart des chasses.

Et voici que Ogh, du clan de l’Élan, se révélait aussi habile à façonner le dur et capricieux silex que ceux d’au-delà des quatre fleuves ! Ceux de l’Élan n’auraient plus besoin d’envoyer au loin des expéditions de troc lourdement chargées ! Il leur suffirait d’apporter à Ogh les silex ronds qui abondaient en certains endroits des berges de la rivière, et des mains magiques d’Ogh surgiraient en abondance les lames tranchantes et les pointes aiguës qui transforment l’aurochs en viande et la faim en satiété.

De ce jour, Ogh fut respecté à l’égal des plus respectés chasseurs. Mais il n’eut pas à chasser. Sa part de chasse fut réservée aussi bien que celle des Puissances et que celle de Celui qui marche en premier. Des femmes allaient le long des berges ramasser des silex et les rapportaient à Ogh. Ogh frappait le silex sur le silex, les éclats se détachaient exactement selon ce qu’avait décidé Ogh, et peu à peu apparaissait l’outil qu’avait vu Ogh dans le dedans de sa tête, il apparaissait tel qu’Ogh l’avait vu alors qu’il n’existait pas, qu’il était encore caché à l’intérieur de ce silex rond… Ogh contemplait l’outil terminé dans la perfection de sa forme, et alors un grand contentement était en lui.

Ogh œuvrait tout le jour sur le seuil de sa caverne. Il frappait assis, le silex bien serré entre ses pieds musculeux. Son œil discernait la ligne invisible selon laquelle la pierre serait obligée de se fendre par l’action du coup sec appliqué au bon endroit. Cela faisait rire Ogh que les choses obéissent ainsi à son désir. Il bourdonnait à mi-voix une suite de sons guillerets, rythmés par la cadence de ses coups. Il ne savait pas que cela s’appelait « chanter ».

 

Ghal lança un bref appel. Chacune des femmes qui se trouvaient là délaissa sur-le-champ ce qu’elle était en train de faire et tourna vers Ghal un visage de crainte et de soumission. C’étaient des créatures misérables, hâves et décharnées, le corps déjeté par les enfants qui mûrissaient dans leur ventre, l’un suivant l’autre, depuis bien avant que le poil ne leur ait poussé, les seins déroulés en outres vides, la tignasse nouée en botte afin de ne pas leur tomber devant les yeux. Qui eût pu penser que ces animaux terreux, ces larves informes, étaient les femelles des arrogants chasseurs au corps puissant ?

Ghal prit le chevreuil et le lança à une femme, celle qui se trouvait le plus près de lui. C’était une fille trapue, assez jeune encore. Un bébé femelle, agrippé de ses deux avides petites mains au sein déjà flétri, tétait goulûment. Le chevreuil tomba sur l’enfant, l’arrachant à sa tétée et renversant la mère sur le dos. Elle eut pour Ghal un regard éperdu de gratitude, c’était un grand honneur qu’il lui faisait. Et puis, preste, elle se releva, cala le bébé sur son bras, ramassa le chevreuil qu’elle se balança sur l’épaule d’un coup de reins et, ployant sous le faix, gagna l’aire commune où se dépeçait le gibier.

L’arrivée de Ghal avait éveillé l’intérêt des trois vieillards accroupis sous les noisetiers. L’un d’eux, se cramponnant aux troncs graciles, réussit à se mettre debout. Il boitait bas. Il clopina jusqu’à la fille, palpa le chevreuil en poussant de petits cris gourmands, puis il vint vers Ghal et bredouilla de sa bouche sans dents :

— Tu l’as tué tout seul ! Pas à dire, tu es le meilleur.

Il ajouta, comme en extase :

— C’est rien que du bien tendre, cette viande-là.

Il en bavait d’avance. Son regard se perdit dans le passé.

— Moi aussi, j’étais un bon. Tiens, je me rappelle la fois de la laie géante et de ses dix marcassins…

Ghal dit promptement :

— Tu es toujours un bon d’entre les bons, grand-père. Je suis désolé, je dois tout de suite aller annoncer ma chasse à Celui qui parle aux Puissances. C’est la Loi.

Le vieux acquiesça :

— Va, petit gars. Tu as raison. D’abord les Puissances.

Il cligna de l’œil :

— Quand on fera le partage, tâche de mettre les couilles de côté pour moi. Je les ai vues : elles sont mahousses. Peut-être bien que je pourrai encore tirer mon coup ce soir !

 

Celui qui parle aux Puissances occupe une très grande caverne. Seule la caverne des femmes est plus vaste, car il faut beaucoup de place pour loger toutes ces femmes et leurs petits enfants. Mais la caverne des femmes est taboue. Nul homme fait ne peut s’en approcher. Elle se trouve à l’écart des cavernes des hommes, c’est la plus haut perchée de toute la falaise, on y accède en se cramponnant des doigts et des orteils aux creux et aux saillies. Les femmes trop vieilles ne pourraient pas y parvenir, elles devraient donc rester tout le temps là-haut, dans cette tanière noire où stagne la puanteur de la pisse et de la merde des tout-petits. Mais, de femmes trop vieilles, il n’y en a pas, chez ceux de l’Élan. La femme, c’est fragile, ça ne vit que peu de saisons. Et celles qui ne crèvent pas toutes seules, elles tombent un jour ou l’autre en descendant de la caverne, et leur tête éclate sur les durs cailloux.

La caverne de Celui qui parle aux Puissances n’a pas d’escalier. Elle n’en a pas besoin. Elle s’ouvre au bas de la falaise, presque de plain-pied avec le sol environnant.

Ghal et Ogh se tenaient debout à l’entrée de la caverne, dans l’attitude de respect qui convient devant le lieu sacré où Celui qui sait converse avec les Puissances et accomplit les Gestes qui les rendent favorables aux hommes du clan.

Assis sur sa queue au milieu de l’entrée, un grand loup gris les fixait de ses yeux obliques. Il se tenait immobile et silencieux, mais Ghal et Ogh savaient que, s’ils franchissaient la limite assignée, le loup gronderait, signalant ainsi à son maître le manquement aux usages. Et c’était comme si l’œil du loup était l’œil de Celui qui parle aux Puissances, et cet œil voyait là où le maître du loup n’était pas. Or cela impressionnait l’âme de ceux de l’Élan, car seul Celui qui parle aux Puissances savait comment faire alliance avec le loup. C’était même la première des épreuves qu’il avait eu à subir lorsque, le moment étant venu de succéder à son prédécesseur, il avait dû montrer à tous qu’il était porteur des Signes.

Et donc Ghal et Ogh, debout, attendaient, le regard perdu dans les ténèbres de la caverne consacrée. Ils savaient que Celui qui parle aux Puissances connaissait leur attente. Ils savaient aussi que la déférence due aux Puissances voulait qu’il ne se montre à eux qu’après un temps convenable.

Il parut enfin. C’était un homme parmi les plus vieux du clan, peut-être même le plus vieux. Son crâne était rasé, mais les fils blancs semés dans sa barbe disaient qu’il avait traversé plus de soixante hivers. Pourtant il n’était pas réduit à un sac d’os perclus comme étaient Ceux que la mort avait oubliés et dont aucun n’avait atteint les cinquante hivers. Sa face était large, ses pommettes hautes, ses joues rouges, son air bienveillant. Il émergeait de l’ombre à pas mesurés. Son vaste ventre marchait devant lui.

Ghal et Ogh firent le Geste de paix. L’Ami des Puissances répondit de même. Nul ne parle en premier devant lui, car l’esprit des Puissances est en lui, il est les Puissances. Il parla donc :

— Tu viens m’annoncer le chevreuil que t’ont donné les Puissances. C’est bien.

Ghal demanda ce qu’il était courtois de demander :

— Tu sais déjà ?

Il lui fut répondu la réponse qu’il attendait :

— Les Puissances savent tout.

— La part due aux Puissances te sera portée.

— Avant le partage, n’est-ce pas ?

— Je sais ce qui est dû aux Puissances.

— Tu es un bon fils. Les Puissances sont avec toi.

— Alors, fais sur moi le Signe. Et aussi sur Ogh, mon frère d’amitié.

— Qu’as-tu besoin de demander ? J’allais le faire. Vous le méritez.

Il fit sur chacun d’eux le Signe auquel les Puissances sont censées obéir. Et puis il dit :

— C’est un chevreuil jeune, mais adulte et bien formé en toutes ses parties, n’est-ce pas ?

— C’est un beau mâle, très bien pourvu.

— Dans ce cas, mets les couilles dans la part des Puissances.

Ghal s’étonna :

— Les Puissances ont-elles donc besoin de…

— Tu questionnes sur les Puissances ?

— Non, non ! C’est que… Non, rien. D’accord. Les Puissances auront les couilles du chevreuil.

 

Ghal et Ogh attendaient les mots du congé. Ce n’était pas à eux de les dire. Celui qui parle aux Puissances se taisait. Son front se plissait comme se plissait le front de Ghal lorsque Ghal mettait l’une à côté de l’autre les choses qu’il voyait dans le dedans de sa tête. Il parla enfin :

— Les temps sont venus où les choses doivent être dites. Suis-moi, toi. Et suis-moi, toi. [Ceux de l’Élan ne se dépatouillaient pas encore très bien avec les formes du pluriel. Ils ne savaient pas dire : « Suivez-moi, vous deux.]

Ghal et Ogh pointèrent chacun l’index vers sa propre poitrine et dirent ensemble :

— Moi ?

— Toi, oui. Et toi, oui.

Ghal regarda Ogh. Ogh regarda Ghal. Personne, jamais, n’avait franchi le seuil de la caverne des Puissances. Il y avait un tabou. Les offrandes dues, viande, fourrures, bois, fillettes, étaient déposées devant le seuil au coucher du soleil, Celui qui parle aux Puissances disait sur elles les Mots, et, au matin, elles n’étaient plus là. Les Puissances aimaient la viande rouge et les fillettes intactes.

Celui qui parle aux Puissances s’impatienta :

— Eh bien ?

Ghal dit :

— C’est que…

— Ah, le tabou ? Il n’y a pas de tabou pour moi. Il n’y a pas de tabou pour celui sur qui je lève le tabou. Il est levé pour toi, et pour toi. Venez.

Cependant, ils ne bougeaient pas. Ghal, d’un mouvement de la tête, désigna le grand loup gris, toujours immobile au milieu du passage, ses yeux d’or fixés sur eux.

— Et lui, il sait que le tabou est levé ?

— Il sait qui décide du tabou. Regarde.

Celui qui parle aux Puissances esquissa un geste de sa main levée. Le loup se rangea sur le côté. Ghal et Ogh franchirent le seuil.

 

Une terreur sacrée glaçait leur âme et figeait leur sang. Mais bientôt l’orgueil puissant d’être les premiers, d’être les seuls, dilata leur poitrine.

L’Ami des Puissances marchait devant, portant haut une torche de bois résineux. La caverne leur parut immense par-delà toute immensité. La vacillante lueur rougeâtre s’y perdait comme une pâle lune d’hiver dans l’infini du ciel. Ghal s’était attendu à il ne savait quelles choses de prodige et d’épouvante, or il ne discernait que le vide sonore, et il s’étonnait de cela. Des chauves-souris, dérangées, émirent leurs cris suraigus, presque inaudibles. Une aile de velours frôla la joue d’Ogh. Cela le fit rire. Il connaissait les chauves-souris et il les aimait. Il fut content parce que les Puissances les aimaient aussi.

Ils marchèrent ainsi jusqu’à un mur de roc qui était le fond de la caverne. Dans ce roc colossal s’ouvrait une fente étroite. Celui qui parle aux Puissances s’engagea dans cette fente, après leur avoir fait signe de le suivre.

Ils avançaient maintenant dans un couloir fait de deux masses rocheuses appuyées l’une à l’autre par le haut. Leurs épaules touchaient ces rocs qui se rejoignaient au-dessus de leurs têtes. Quelque cataclysme formidable, dans les temps d’avant les temps, avait jeté ces moitiés de montagne l’une contre l’autre, et elles étaient demeurées ainsi, s’arc-boutant l’une contre l’autre, ménageant entre elles cette étroite fissure.

Ils montèrent, ils descendirent, ils rampèrent sur des blocs impossibles à mouvoir, et soudain, comme ils venaient de franchir un coude à angle serré, il y eut une lumière, loin devant eux, une lumière jaune, plus claire que la flamme fumeuse de la torche. Ils marchèrent vers cette lumière. Le roc s’écarta, l’étroit boyau s’épanouit en une petite caverne ronde, et c’était, dans cette douce et chaude lumière jaune, comme s’ils avaient débouché à l’intérieur du soleil.

 

Ils virent que cette lumière provenait de drôles de petites torches, des espèces de galets plats avec une tige qui dépassait, et au bout de cette tige palpitait la flamme jaune. Ces choses de lumière étaient disposées en rond sur une grande pierre plate, plus plate qu’aucune pierre qu’ils eussent jamais vue. Sur cette pierre, au milieu du cercle de ces flammes, se trouvait un objet qu’ils discernaient mal. Cette couronne de flammes autour de cette chose mystérieuse réveilla la terreur dans les âmes de Ghal et d’Ogh. Ils sentirent qu’il y avait là quelque rite imposant qui touchait aux mystères sacrés des Puissances.

D’instinct, ils prirent la posture de respect qui convient lorsque Celui qui parle aux Puissances prononce sur les hommes du clan l’appel aux Puissances pour la bonne chasse. Un temps passa dans le silence. Mais la curiosité mordait Ogh au ventre. Il demanda :

— Quelle est cette chose au milieu des lumières ? Et quelles sont ces torches si petites et qui brûlent sans s’éteindre ? Et quel est ce lieu ? Est-ce là qu’habitent les Puissances ? Et…

Celui qui parle aux Puissances leva la main, sourit et dit :

— Tout te sera expliqué.

Il dit encore :

— Mais, avant que les oreilles entendent, les yeux doivent avoir vu. Que vos yeux voient donc.

Ayant dit, il frappa deux fois dans ses mains. Et soudain une fillette fut là. Elle n’avait certainement pas connu beaucoup plus de deux fois cinq hivers. Le bas de son ventre était dépourvu de tout duvet, sa fente menue était comme deux lèvres closes sur un sourire moqueur et ses mamelles n’étaient encore que deux piqûres d’insecte semblables à celles des enfants mâles. Ses yeux restaient baissés en signe de respect et de soumission, mais elle se tenait bien droite et n’avait pas l’attitude sournoise et terrorisée qui est celle de toute femelle en présence d’un homme. Ghal fut très étonné de cela. Les cheveux de la fillette n’étaient pas noués en botte mais tombaient droit sur ses épaules graciles et ruisselaient jusqu’à ses blanches fesses. Ogh crut vaguement reconnaître une des fillettes consacrées au service des Puissances. Mais qui se soucie de distinguer une femelle d’entre les femelles ?

L’Ami des Puissances dit :

— Apporte-nous de la lumière, petite. Une grande lumière.

Sa voix n’était pas la voix qui convient pour parler aux femmes et aux filles. Il s’adressait à cette graine de femelle comme s’il parlait à un être humain complet, à un chasseur d’entre les chasseurs. Ça, alors… Et la petite femelle répondait ! Elle osait !

— À ta convenance et pour mon plaisir, Youg.

Or c’était la formule de courtoisie d’usage entre chasseurs quand un jeune répondait par l’hommage et l’obéissance à un ordre donné par un aîné. L’étonnement, puis la réprobation, puis le mépris naquirent dans les âmes de Ghal et d’Ogh et parurent sur leurs visages. Ogh ne savait pas taire les choses qui émouvaient son âme. Il dit avec violence :

— Tu parles à cette fille comme un petit enfant à sa mère. Ton âme n’a donc pas grandi dans ton corps ? Tu n’es pas un homme fait d’entre les hommes faits ? Et quel est ce nom que la petite vermine t’a donné ? Tu as donc un nom, comme n’importe qui, toi, l’Ami des Puissances ?

— Tu poses toujours beaucoup de questions à la fois. Elles se bousculent pour sortir de ta bouche comme une horde d’aurochs quand l’incendie dévore la savane. Tout te sera expliqué, je te l’ai dit. Cependant, je vais répondre tout de suite à tes deux dernières questions. Eh bien, oui, j’ai un nom, et ce nom m’a été donné, comme à tout autre, par celle qui m’a porté dans son ventre, qui m’a nourri de son lait puis de ses bouillies de grain jusqu’à ce que je sois arraché à la caverne des femmes et confié aux chasseurs, comme n’importe quel petit homme. Et ce nom, tu l’as entendu : Youg.

— Mais Celui qui parle aux Puissances n’a pas de nom ! Il n’en a pas besoin. Il n’a jamais à répondre à un appel, il n’a pas de place assignée dans la conduite de la chasse. Nul n’oserait l’interpeller, ni même lui parler en premier. Il est au-dessus du nom !

— Tous ont oublié que j’ai un nom, car, ce nom, nul ne doit le prononcer. Il y a un tabou sur lui. Tu dis vrai : Celui qui parle aux Puissances est au-dessus du nom. Le tabou vaut pour tous les hommes du clan, même pour Celui qui marche en premier.

— Mais alors, cette petite femelle ? Une femme ne doit parler à un homme que pour répondre à ses questions. Et celle-ci te parle en face et t’appelle par ton nom, ce nom qui est tabou pour tous, ce nom que je ne devrais pas avoir entendu et que je vais faire sortir de ma tête !

L’homme nommé Youg dit alors :

— Ne suis-je pas Celui qui fait et défait les tabous ? N’ai-je pas levé le tabou qui vous laissait hors de la caverne des Puissances ?

 

Cependant, la petite était de nouveau là, portant à deux mains une de ces torches semblables à un galet plat, mais cette torche-là figurait un très gros galet, il en sortait plusieurs de ces tiges sommées d’une belle flamme jaune, et cela faisait une puissante lumière qui éclairait d’en dessous le visage de l’enfant. Youg saisit cette torche, ou quoi que ce pût être. Ogh remarqua qu’il avait soin de ne pas la pencher. Il vit aussi que le dessus du galet était un trou, par ce trou il aperçut le dedans du galet, lequel était creux comme une grosse noix, et dans son ventre stagnait un liquide huileux.

Youg dit :

— Je vois que ta curiosité est toujours vigilante. C’est bien. Sache que cet objet est une torche meilleure que nos torches. Il est fait d’une certaine terre qui fut façonnée puis cuite dans les temps d’avant les temps. Ces tiges que tu vois en sortir par ces trous en forme de becs d’oiseaux sont des fibres de poils de mouflon tressées ensemble. Elles trempent dans la graisse fondue qui les imprègne et monte pour venir brûler au bout de chaque tige.

Ogh s’écria :

— C’est une très belle lumière ! Et qui ne crache pas une sale fumée noire comme nos torches de résine !

Puis, plissant le front, il demanda :

— Mais pourquoi gardes-tu cette bonne lumière pour toi ? Pourquoi n’en donnes-tu pas le secret aux hommes du clan ?

Youg hocha la tête et dit :

— J’attendais cette question. Alors je te réponds que je ne la garde pas pour moi, mais pour honorer les Puissances. Cette lumière est un des secrets qui touchent aux Puissances. Cela doit te suffire.

Il sourit, et il ajouta :

— Tout à fait entre nous, je serais bien incapable de retrouver le secret merveilleux dont procèdent ces choses… Une terre assez molle pour se prêter au travail de la main, puis que le feu rend dure comme le silex et fige à tout jamais dans la forme que lui a donnée la main…

— Qui donc, alors, a façonné ces objets ? Les Puissances elles-mêmes ?

Youg eut un geste apaisant.

— Tout sera expliqué, mais en son temps. Patience.

Il se dirigea vers le mur de roc, leva la chose de lumière et ordonna :

— Approche, toi. Et toi aussi.

Ils approchèrent. Et alors, ils virent.

 

Et leurs yeux s’écarquillèrent, et leurs bouches béèrent, et leurs cœurs bondirent dans leurs poitrines, et leurs mains cherchèrent autour d’eux l’épieu durci au feu et le javelot à la pointe de silex meurtrière… Car il y avait là, de l’autre côté de ce roc qui n’était pas un roc puisqu’on voyait ce qui se trouvait au-delà de lui, il y avait de la viande vivante, beaucoup de viande, qui courait en tous sens, défiant le chasseur à l’œil prompt. Ça, alors…

L’antilope aux longues cornes bondissait en troupe, l’aurochs puissant affrontait l’aurochs, l’ours massif se dandinait de son allure d’ours, l’élan et le cerf portaient haut leur ramure splendide. Il y avait aussi de la viande que Ghal et Ogh ne connaissaient pas : de lourdes bêtes taillées, semblait-il, dans l’écorce des arbres, certaines portant une seule corne sur le nez, d’autres, gigantesques, dont le museau s’allongeait en serpent entre deux cornes recourbées qui leur sortaient de la bouche.

Mais bientôt ils virent que toute cette viande vivante et belle ne courait ni ne bondissait vraiment. Elle restait sur place, figée dans la course ou dans le bond, immobile comme de la viande tuée… Mais la viande tuée ne se tient pas sur ses pattes dans l’attitude de la course ou du bond ! La viande tuée gît allongée sur l’herbe, alors que cette viande-là était debout dans l’espace, sans contact avec le sol, comme les oiseaux qui volent dans l’air. Or ceux-ci n’avaient pas d’ailes pour voler…

Ogh, le plus curieux des deux, tendit timidement la main vers un de ces vivants, un qui ne saurait lui faire aucun mal, un élan, totem du clan. Il hésita, se tourna vers l’homme nommé Youg. Celui-ci approuva de la tête et dit :

— Je lève pour l’homme nommé Ogh le tabou de l’élan.

Il fit le Geste. Alors Ogh se tourna vers l’élan et dit :

— Ô Élan, je suis ton fils Ogh, du clan de l’Élan. Tu ne seras jamais pour moi viande et gibier, tes ennemis sont les miens, tes amis sont les miens. Permets à ton fils Ogh de toucher ton flanc avec respect.

Youg dit :

— C’est bien. Maintenant, vas-y. Touche.

Ogh toucha. Et voici : au lieu du doux et chaud contact du flanc de l’élan, ses doigts éprouvèrent la froide rudesse du roc. Sa main bondit en arrière, comme mordue par la flamme. Ogh regarda sa main et dit :

— Tout est possible aux Puissances.

Youg riait. Il prit Ogh et Ghal par le bras et dit, redevenu grave :

— Le moment est venu.

 

Ils s’accroupirent sur la terre durcie, face au mur des prodiges. Et Youg parla ainsi :

— Ce roc est un roc comme tous les rocs. Vous ne pouvez pas voir au-delà de lui, et les vivants que vous voyez ne se trouvent ni de l’autre côté du roc, ni de ce côté-ci.

Ghal s’écria :

— Ça, c’est pas possible, ça ! Mes yeux voient les vivants. Il faut bien qu’ils soient là !

— Et pourtant, ils n’y sont pas. Ce que tes yeux voient, ce sont des semblants de vivants.

Ghal plissa le front.

— Ça veut dire quoi, « des semblants de vivants » ?

Sans mot dire, Youg, du bout de l’index, traça dans la poussière du sol un trait à peu près droit, long comme un bâton. Il demanda :

— À quoi ressemble ce que je viens de faire ?

— Euh… À un bâton ?

— À un bâton, mais oui ! Pourtant, ce n’est pas un bâton. Tu ne peux pas le prendre dans ta main. C’est un semblant de bâton.

Ogh sentit une lumière briller dans sa tête. Il rit et s’exclama :

— Et les vivants sur le roc sont des semblants de vivants ?

— Voilà. Ils ont été faits sur le mur comme j’ai fait le semblant de bâton sur le sol.

— Mais un semblant de bâton, même moi je peux le faire ! Tiens, vois ! Et tiens, un autre ! Et encore un ! Et encore ! Autant que je veux ! Mais je ne pourrais pas faire des semblants de vivants ! Personne ne pourrait !

— Pourtant, ceux-là ont été faits.

— Par toi, peut-être ? Avec l’aide des Puissances ?

— Non.

— Par qui, alors ?

Youg regarda Ogh, puis Ghal, longuement.

Enfin, il parla.

 

— Voilà. Il est dit que, dans les temps d’avant les temps, les pères des pères de nos pères erraient sur des terres lointaines, vivaient de la viande de l’aurochs, dormaient sous des abris de feuillages et se déplaçaient sans cesse à la suite de la horde quand, ayant tondu toute l’herbe d’un lieu, les aurochs s’en allaient vers un autre lieu où, entre-temps, l’herbe avait reverdi.

« Il est dit aussi que les Puissances avaient promis à ceux de l’Élan de les conduire à la terre d’abondance et de sécurité qui leur était due de par la bienveillance des Puissances pour ceux de l’Élan. Or les lunes s’ajoutaient aux lunes, les hivers aux hivers, les hommes naissaient, grandissaient et mouraient, et toujours Ceux qui parlent aux Puissances rappelaient à ceux de l’Élan la promesse des Puissances.

« Il est dit encore qu’un jour fut où la promesse devint vérité. Ceux de l’Élan arrivèrent enfin à la terre de bénédiction où la viande est innombrable, les cavernes spacieuses et l’eau partout bondissante.

Ogh l’interrompit, impatient :

— Je sais tout cela ! Chaque enfant sait cela. Les mères le leur racontent pour les endormir, et, plus tard, les pères-chasseurs les éduquent dans le respect des souffrances des Ancêtres et de la bienveillance des Puissances.

Youg attendit qu’il eût parlé, puis il reprit :

— Tu sais ce que sait tout un chacun. Tu vas maintenant apprendre ce que je suis seul à savoir.

Ghal s’écria :

— Ce que je ne sais pas, c’est que je n’ai pas à le savoir ! Je suis un chasseur d’entre les chasseurs, cela me suffit. Pourquoi veux-tu dévoiler pour moi les secrets et lever les tabous ?

Ogh dit :

— Moi, je veux connaître les secrets. Mais je dis comme Ghal : pourquoi lui, et pourquoi moi ?

Youg eut le visage de celui qui met les choses à côté des choses dans le dedans de sa tête. Longtemps. Et puis il parla :

— Lorsqu’on t’a sorti de la caverne des femmes, Ghal, et toi aussi, Ogh, j’étais déjà depuis beaucoup d’hivers Celui qui parle aux Puissances. Or il ne passera plus autant d’hivers sur ma tête. Le temps est venu où je dois trouver parmi ceux de l’Élan celui qui viendra après moi afin de lui enseigner comment parler aux Puissances et comment faire descendre leurs bienfaits sur ceux de l’Élan. J’ai donc tourné mes yeux vers les jeunes chasseurs, et j’ai remarqué Ghal. J’ai vu que les yeux de Ghal savent voir plus de choses qu’il est nécessaire pour la chasse, que ses oreilles savent écouter ce que nul ne songerait à écouter, et aussi qu’il met les choses dans les cavernes bien closes de sa tête pour les en faire sortir quand il en a besoin et les poser l’une à côté de l’autre devant les yeux du dedans de sa tête afin d’en tirer des enseignements. Or ce sont là les marques que les Puissances mettent sur ceux qu’elles veulent pour leur service et leur amitié… Ghal, tu portes la marque des Puissances. Tu seras après moi Celui qui Leur parle. Tu ne peux te dérober.

— Mais alors, je ne chasserai pas ?

— Tu n’auras pas à chasser. Tu partageras le repas des Puissances.

— Attends, attends… Tu veux dire que tu manges la part de chasse réservée aux Puissances ?

— Les Puissances nourrissent leur serviteur.

Ghal dit :

— Je suis un chasseur. Un bon chasseur. Je veux chasser.

— Ta place est ici.

— Mon nez veut flairer la piste, mon œil veut épier, mes jambes veulent courir, mon bras veut frapper.

— Ta place est ici.

— Alors mon âme se flétrira, mon cœur se desséchera, mon œil, mon bras, mes jambes seront semblables à l’œil, au bras, aux jambes de Ceux que la mort a oubliés.

— Suis-je comme cela ?

Ghal regarda le ventre de Youg.

— Mes tripes enfleront dans ma panse et me tireront vers le bas.

— Ta tête deviendra agile et s’emplira de merveilles. Le monde ne te sera plus un mystère. Les Puissances t’écouteront. Tu seras au-dessus des chasseurs. Au-dessus même de Celui qui marche en premier.

Ogh dit alors :

— Et moi ?

Youg prit les mains d’Ogh dans ses mains, la paume tournée vers le haut. Il les considéra avec respect, un long moment. Puis il dit :

— Toi, tu es le bien-aimé des Puissances. Tu vois dans ta tête ce qui n’existe pas encore, ton œil guide ta main et ta main fait naître ce que tu as décidé qui devait naître. Aucun de ceux de l’Élan n’a jamais eu ce don. Et voici que les Puissances te l’ont donné ! Cela signifie qu’Elles ont des vues sur ceux de l’Élan, des vues d’amitié et de préférence. Tu as retrouvé, tout seul, le secret du silex tranchant. Tu retrouveras tous les secrets perdus.

— Même celui des semblants de vivants sur le roc ?

— Rien n’est impossible au bien-aimé des Puissances.

Youg dit encore :

— Ce qui vient des Puissances doit s’accomplir sous l’aile des Puissances. C’est pourquoi désormais tu tailleras le silex ici. Ce n’est pas la place qui manque. Tu auras toujours abondance de nourriture, quelle que soit la chasse. Et moi, au nom des Puissances, je distribuerai les silex tranchants aux chasseurs, et les chasseurs donneront en paiement aux Puissances des peaux bien préparées, et aussi des colliers de coquillages, et aussi des pierres aux belles couleurs, et aussi des fillettes intactes.

« Allez donc chercher vos affaires et vos trophées. Et toi, Ogh, rapporte tout ce qui t’est nécessaire pour tailler le silex. Il va sans dire que le tabou est sur tout ce que vous avez vu et entendu ici. Allez !

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