La déesse mère
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Cavanna
La Déesse Mère
ROMAN
Albin Michel
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J’ai écrit ce livre
parce que j’avais envie de l’écrire.
C.
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Avant-propos
L’histoire se passe il y a assez longtemps. À peu près dix mille ans. C’est-à-dire à l’époque charnière où l’ère des silex taillés, de la suprématie du mâle chasseur et guerrier sur la femelle cueilleuse de baies, déterreuse de racines et glaneuse d’épis sauvages commence à céder la place à l’ère de la pierre polie, de l’asservissement à la glèbe de l’homme devenu fermier et éleveur, du règne de la femme, fourmi prévoyante et organisatrice.
Désormais dépendant de la fertilité du sol et du caprice des éléments, le couple sédentarisé délaissa les sanglants dieux de la chasse et du pillage pour se vouer aux dieux aimables de la fécondité et de l’abondance. Ces dieux ne pouvaient être que femelles, à l’image du ventre où germe mystérieusement l’enfant comme germe le grain dans la terre, à l’image du sein d’où jaillit le lait nourricier, à l’image du corps féminin : accueil, délices, accomplissement, consolation, refuge… Et donc le couple humain adora la Déesse Mère, c’est-à-dire la terre, dispensatrice de toute vie comme de tout bien, supérieure même au soleil et à la pluie, qui ne sont que les accessoires de sa fertilité.
Il en fit des représentations dont quelques-unes, traversant les âges, sont parvenues jusqu’à nous. Il y exaltait la féminité, ou, pour mieux dire, la fémellité, unissant dans une même ferveur l’amante et la mère. Tout ce qui fait la femme y est poussé à l’extrême : seins, flancs, ventre, hanches, fesses, cuisses, sexe. Tout y est abondance et générosité. Les résultats de ces exagérations voulues sont des figurines fascinantes, harmonieusement difformes. Il en émane un puissant appel sexuel qui n’a rien à voir avec le « sex-appeal » standard hollywoodien. On n’a pas envie de conter fleurette à ces ampleurs, mais bien de s’enfoncer en elles, de s’y dissoudre.
L’archaïque culte de la Déesse Mère a traversé les millénaires obscurs pour se perpétuer, plus ou moins en filigrane, dans toutes les religions de l’Antiquité. Les Égyptiens aussi bien que les Celtes, les vieux Germains comme les Slaves, les Mésopotamiens, les Grecs, les Romains… rendaient hommage à la Déesse Mère. Les Grecs avaient institué à Éleusis un imposant culte initiatique à la « Bonne Déesse », Rhéa (la terre), et à sa fille Koré, déesse des germinations et du jaillissement printanier, concurremment à celui de la mystérieuse Cybèle, la « Grande Déesse » venue d’Asie qui devait prendre place aux premiers rangs du panthéon romain.
La dévotion à la Déesse Mère, expression de la suprématie de la femme, reflet lointain d’une ère de matriarcat, s’est réfugiée dans l’ésotérisme après que le mâle eut reconquis la prééminence.
L’importance sans cesse croissante, dans le christianisme populaire, du culte de la Vierge Marie, véritable dieu femelle, pratiquement quatrième personne de la Trinité (beaucoup moins « abstraite » que le grisâtre Saint-Esprit !), montre combien le besoin de la Déesse Mère persiste dans l’inconscient collectif.
Je n’ai pas cru devoir faire s’exprimer mes « primitifs » par des grognements plus ou moins articulés ou en un « petit-nègre » pittoresque. Tous les peuples, aussi « sauvages » aient-ils pu être – certains encore à l’âge de pierre –, qu’on a découverts avaient un langage très élaboré. On n’a jamais trouvé une langue à l’état d’ébauche. On peut même presque poser en règle qu’une langue est d’autant plus complexe qu’elle est parlée par un peuple moins « civilisé ». En effet, les langues évoluées ont été l’objet d’une prise de conscience par ceux qui les parlent, lesquels en ont dégagé les règles de fonctionnement (grammaire) et en ont étudié, épuré, précisé le vocabulaire. Une langue devenue littéraire est une langue relativement simplifiée. Une langue à l’état brut (et non écrite) fourmille d’exceptions, d’illogismes apparents, d’archaïsmes, d’allusions, de métaphores…
Mes personnages parlent donc comme vous et moi : c’est une traduction fidèle ! Les avoir fait parler « petit-nègre » aurait été aussi stupide que de traduire Goethe ainsi : « Ach, ma gère Markeride, gomme moi êdre gondent foir fous ! »
Encore ceci : les femmes du clan de l’Élan se nourrissent de « choses immondes ». Vous aurez bien sûr décelé le clin d’œil à Flaubert. Sans me l’imputer à plagiat, j’espère ! Voyez-vous, j’ai été, encore enfant, amoureux de Salammbô. Ces « mangeurs de choses immondes » ont vivement frappé mon imagination… Disons que c’est un hommage.
C.
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