La déesse mère

Cavanna · Chapitre 3 sur 10

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La déesse mère

Chapitre 3

 

C’était la Longue Journée. Celle où le soleil monte au plus haut dans le ciel. Celle où ceux de l’Élan présentent aux Puissances leurs nouveaux compagnons de chasse, les adolescents mâles parvenus à l’âge de suivre la piste et de frapper la proie.

Rangés en demi-cercle devant le seuil de la caverne des Puissances, les chasseurs entouraient le groupe serré des adolescents aux longs muscles. Loin à l’écart, vautrées à terre, s’entassaient les mères. Les faiseurs de vacarme sacré, accroupis devant le premier rang des chasseurs, tapaient en cadence sur des troncs d’arbre creux, et il en sortait un roulement grave et lourd d’orage lointain.

Les coups se firent plus rapides, le grondement devint un rugissement énorme qui bondit jusqu’au ciel. Celui qui parle aux Puissances venait de paraître devant la gueule béante de la caverne sacrée. La pâleur de son corps nu était une clarté sur l’obscurité des profondeurs. Au-dessus de sa tête éclataient les vives couleurs de la haute coiffure de plumes, chemin par lequel l’âme des Puissances descendait dans son âme. Ces plumes fantastiques n’appartenaient à aucun oiseau connu de ceux de l’Élan, c’étaient des plumes données par les Puissances en signe d’alliance et d’amitié perpétuelles, cela avait eu lieu dans la nuit des temps d’avant les temps. Et tant que ces plumes seraient dans le clan, l’amitié des Puissances serait assurée. C’est pourquoi, chaque été, lorsque le soleil était au plus haut de sa course, Celui qui parle aux Puissances procédait à la cérémonie du Passage des adolescents à l’âge d’homme sommé de la fabuleuse coiffure. Or – Youg seul savait cela –, ces plumes avaient appartenu à ceux d’avant, à l’ancien peuple massacré, soumis aux femmes et adorateur des Déesses Mères, et Youg goûtait l’ironie de la chose.

Youg leva lentement son bras droit, que prolongeait le bâton sacré en forme de croissant de lune. Le tonnerre cessa net. Ce bâton aussi était une dépouille de ceux d’avant. Il était entaillé très finement, on y voyait une foison de scènes de chasse et de copulation merveilleusement rendues. Youg avait en tête que ce devait être une de ces cornes démesurées qui sortaient de la bouche de l’animal fabuleux dont l’image était sur les murs de roc, mais il n’en disait rien, et nul autre que lui ne pouvait approcher les objets du culte, le tabou suprême était sur eux. Ce que Youg ignorait, c’est que s’il avait soufflé dans le trou du petit bout de la corne, il en serait sorti un mugissement fabuleux.

Au centre du demi-cercle des chasseurs se tenait fièrement Celui qui marche en premier. Sur sa tête était le crâne d’aurochs, insigne du commandement, dont les cornes menaçaient le ciel. Quittant les chasseurs, il fît trois pas en avant et vint se placer devant Celui qui parle aux Puissances. Il s’agenouilla. Youg alors se pencha pour lui dire à l’oreille les Mots que nul autre que lui ne devait entendre. Celui qui marche en premier répondit par les mots qu’il convenait de répondre, puis il se releva et se tourna vers le groupe des adolescents. Le vacarme sacré gronda brièvement. Le moment était venu.

Chacun des adolescents présentés avait fait ses preuves de chasseur. Il avait tué son premier aurochs, seul, ayant su déceler et suivre la piste puis affronter l’aurochs face à face. Il y était parvenu après de longues années de formation où il avait d’abord appris à traquer le menu gibier, pris en charge par un chasseur chevronné à qui il servait de serviteur, de souffre-douleur et aussi, à l’occasion, d’objet de copulation.

Et maintenant, ils affrontaient l’épreuve suprême.

 

Celui qui marche en premier fit un signe. L’adolescent désigné sortit du rang. C’était presque un enfant encore. Il dressait la crête et faisait l’arrogant, mais on voyait son cœur sauter dans la cage de sa poitrine. C’est qu’aussi l’Épreuve était terrible. Échouer serait pire que la mort, car il y aurait la honte. Après avoir été injurié, fouetté et couvert d’excréments, l’indigne serait chassé du clan, sans armes et sans provisions. Errant dans la solitude sauvage, il ne pourrait que mourir de faim, n’ayant pas la science des femmes pour se nourrir de choses immondes. Quiconque l’apercevrait pourrait le tuer sans avoir à en rendre compte. Plus rien ne le protégerait. Le tabou du lâche serait sur lui.

D’un pas qu’il voulait ferme, le garçon se dirigea vers l’amas des mères. Il se baissa, prit par la main une de ces femmes. Docile, elle se leva. Elle avait deux enfants au sein, qu’elle confia à une autre femme.

Il l’amena sans rudesse, presque tendrement, jusqu’au milieu du demi-cercle des chasseurs, devant le seuil de la caverne sacrée. Ils se tinrent tous deux debout, attendant.

Celui qui parle aux Puissances laissa tomber un regard sur la femme. Il fit un léger signe de tête. Il la reconnaissait. C’était la femme qui convenait. Celui qui marche en premier, à son tour, fit signe que tout était tel que ce devait être. Il leva la main. Des hommes du clan s’éleva la clameur de l’approbation. Tous étaient témoins : cette femme était bien la mère de l’adolescent, celle qui l’avait mûri dans son ventre puis nourri jusqu’à ce qu’il fût confié aux chasseurs, il y avait de cela sept ou huit hivers.

Maintenant, les faiseurs de vacarme sacré battaient à coups retenus. Le roulement étouffé accompagnait l’attente anxieuse. L’adolescent fit asseoir sa mère sur le sol, puis il s’assit à son tour, se blottit contre elle dans le creux que fait la rencontre du ventre et des cuisses, se fit tout petit, les jambes ramenées sous lui, le pouce dans la bouche. La femme, d’abord figée, osa poser sa main sur les cheveux du garçon, qu’elle caressa, qu’elle berça. Ceux qui se trouvaient assez près virent de l’eau couler des yeux de la femme.

 

Un sec rappel des bâtons sur les troncs creux annonça qu’il était temps de passer à la phase suivante du rituel. La femme alors prit l’adolescent dans ses bras, et lui, venant à bonne hauteur, saisit entre ses lèvres le sein offert et aspira comme un bébé qui tète. Elle eut un bref frisson. Ses joues pâlirent. Le garçon fit longuement le simulacre de la tétée, passa d’un sein à l’autre, puis, souriant, ses yeux dans les yeux de la femme, il dit :

— Maman !

Le rituel ne prévoyait pas qu’elle eût à répondre.

Pourtant, elle dit :

— Mon petit !

L’eau de ses yeux ruisselait sur ses joues.

Il fallait maintenant passer à la troisième phase.

Le rythme des battements se fit rapide, impérieux.

Le garçon se mit debout. Il saisit à pleine main le paquet de cheveux noué en botte et, brutalement, força la femme à se relever. Les chasseurs devinrent attentifs. Ce petit était très bien… Quand sa mère fut debout, le garçon la plia devant lui, avec effort, car elle résistait, le rituel voulait cela. Elle résistait, en vérité, plus que ne l’exigeait le rituel.

Enfin elle fut à sa merci, la croupe ouverte, la fente prête pour la pénétration… Mais que se passait-il ? Il se passait que le membre de l’adolescent n’était pas en état. Il pendait, flasque, inerte. Les chasseurs ricanèrent, puis grondèrent.

Avec rage, avec haine, le garçon serra son membre dans son poing. Il eut le geste de l’étrangler, de l’arracher. Le désespoir hurlait dans son âme. Une clameur montait.

La femme, alors, s’agenouilla, tournée vers le ventre du garçon. Elle avança la main, prit le triste membre entre ses doigts, le réchauffa. Le garçon eut un sursaut de recul. Une femme devait seulement subir, une femme n’avait pas à se soucier du mâle !

La clameur devenait émeute. Les chasseurs hurlaient à l’abomination, il y avait certainement là plusieurs tabous terribles de violés, ils ne savaient pas au juste, cela ne s’était jamais vu… Ils se tournèrent vers Celui qui parle aux Puissances. Impassible, il leva le bâton sacré. Il parla ainsi :

— Il est permis à la mère d’aider son enfant, puisque ce sera son dernier geste de mère

Tous se turent, et attendirent.

La mère, alors, prit le membre inerte de son fils dans sa bouche et, doucement, doucement, les lèvres de cette bouche furent à ce membre ce qu’auraient dû être les lèvres de la fente du ventre de la femme. Et comme ce membre apeuré ne pouvait pénétrer et défoncer, ce fut la bouche qui agit comme si elle était pénétrée et défoncée, glissant le long du membre ainsi que le membre aurait dû glisser de son mouvement propre… Et voilà : le membre soudain se dressa en un juvénile triomphe !

Alors, la mère dit :

— Fais, maintenant.

Le garçon la saisit de nouveau aux cheveux, la redressa, la retourna, la plia sauvagement et la pénétra avec une violence qui fit hurler de satisfaction les chasseurs aux aguets. Il besogna à coups furieux, se vida par un spasme aussi brutal que bref, dans le tonnerre des troncs frappés tous ensemble avec la rage de l’enthousiasme.

Et puis il s’arracha, jeta la femme à terre et la roua de coups. Ainsi le voulait le rituel. Mais le garçon alla bien au-delà du rituel. Il avait sa défaillance à racheter. Il frappa des pieds, des poings et de la trique, il arracha les cheveux, lacéra les seins, fit sauter les dents… Les chasseurs approuvaient, criaient leur joie, lançaient leurs armes en l’air. Ça, c’était un gaillard ! Il avait tranché le cordon, il avait renié la femme, il était un homme parmi les hommes, un chasseur parmi les chasseurs.

Les autres adolescents subirent sans difficulté l’épreuve. Ils caressèrent leurs mères, les tétèrent, les pénétrèrent puis les rouèrent de coups, sans une fausse note. Celui qui marche en premier était content. C’était dans l’ensemble une bonne couvée.

 

Ogh avait assisté de loin à la cérémonie. N’étant pas chasseur, il ne s’était pas trouvé parmi les chasseurs. Son âme n’était pas joyeuse comme était la leur. Leur joie n’était pas sa joie, il ne savait pourquoi.

Il soupira et s’en alla retrouver la petite Déesse Mère.

 

La fillette nommée Ala se trouvait dans la caverne aux lumières quand Ogh y arriva. Elle s’était accoutumée à sa présence et ne feignait pas, devant lui, d’avoir affaire en ce lieu pour autre chose que sa dévotion à la Déesse Mère. Ogh lui demanda :

— Comment peux-tu parler à la Déesse Mère ? Tu n’es qu’une petite femelle. Il n’est pas possible que tu aies reçu le Don.

— Il n’est nul besoin de don pour parler aux Déesses Mères.

— Mais Celui qui…

— Entre nous, disons « Youg », tu veux ? C’est moins long.

— Youg a reçu le Don. Il a subi l’initiation, le long jeûne, les épreuves…

Elle eut une hésitation, prit les mains d’Ogh dans ses mains, le regarda un moment dans les yeux, et puis se décida :

— Ce que je vais te dire maintenant touche au Grand Secret. Il faut d’abord que tu mettes le tabou du silence sur ta langue.

— Je ne puis poser des tabous. Je ne suis qu’Ogh, le tailleur de silex. Nulle Puissance n’écoute ma voix.

— Tu es ta propre Puissance. Tu as la puissance sur toi-même. Tu décides de mettre sur ta langue le tabou du silence. Nul autre que toi ne sait cela. Si tu romps le tabou, tu en seras puni par toi-même. Ton âme, enfermée en toi, souffrira en secret dans le malheur et dans la honte.

Ogh mit cela dans sa tête. Son front se plissa. La fillette dit :

— Eh bien ?

Ogh secoua ses vastes épaules :

— D’accord. Je mets sur ma langue le tabou du silence pour ce que tu vas m’apprendre.

Ala sourit. Elle dit :

— Je sais que tu respecteras le tabou. Mais attends…

Preste, elle fila par une ouverture dans le roc et revint aussitôt, portant à deux mains la coupe où pétillait l’eau de joie. Elle tendit la coupe à Ogh. Il but à longs traits. Les bulles dansèrent sur sa langue et montèrent éveiller la joie dans sa tête. Ala but à son tour, à petites lampées gourmandes. Les bulles avaient aussi éveillé dans la tête d’Ogh l’impatience de savoir. Il dit :

— C’est assez attendu. Parle.

Elle posa la coupe. Elle dit :

— Ne ferme pas tes oreilles : c’est affaire de femmes.

— Parle !

— Voilà. Les femmes, dans le secret de leur caverne, rejettent les Puissances.

— Les femmes n’ont pas à rejeter ou à accepter. L’ordre des choses ignore les femmes.

— Crois-tu ? Les femmes existent, entre femmes. La vie vient d’elles. Elles peuvent refuser de la laisser mûrir en elles. Souvent, dès qu’elles sentent l’enfant grossir dans leur ventre, elles se jettent du haut de l’à-pic. Les chasseurs croient à une maladresse. Les femmes, elles, savent.

— Alors ?

— Les femmes rejettent les Puissances. Elles n’ont confiance qu’en les Déesses Mères.

— Je sais déjà cela. Mais je sais aussi que les Puissances et les Déesses Mères sont une seule chose. Tu ne m’apprends rien.

— Cela, c’est Youg qui le dit. Les femmes disent les choses autrement.

— Quelles choses disent les femmes ?

— Que les Puissances mâles ne sont pas les Déesses Mères. Qu’elles ont vaincu les Déesses Mères, mais que leur victoire n’aura qu’un temps, car elle n’a pas été complète. Si elle l’avait été, les enfants mûriraient dans le ventre des hommes. Il ne naîtrait que des enfants mâles. Les femmes auraient disparu, les chasseurs copuleraient entre eux, en égaux, sans mépris ni dégoût.

Ala prit le temps de boire à la coupe, tandis qu’Ogh examinait toutes ces choses étonnantes qui venaient d’entrer dans sa tête. Il se disait que peut-être les femmes voyaient juste.

Ala reprit :

— Les Déesses Mères ne sont pas mortes. Elles ont été chassées. Mais elles reviendront. Elles sont en train de refaire leurs forces. Elles reviendront bientôt. Les temps sont proches. Les femmes attendent et se tiennent prêtes.

Ala se pencha, mit sa bouche tout contre l’oreille d’Ogh, et dit, ses lèvres remuant à peine :

— Les Déesses Mères ne sont pas sans visage, comme les Puissances. Elles sont semblables à la petite figure de pierre verte qui est ici, mais elles sont faites de chair vivante, elles sont grandes comme des femmes, belles comme devraient être belles les femmes, leur peau est chaude et douce infiniment, leurs replis sont profonds et odorants, de leurs seins coule en abondance un lait parfumé, de leur fente un jus enivrant. Elles sont aimables aux femmes et terribles aux mâles.

Ogh désigna la statuette :

— Tu dis : semblables à cela ?

— Écoute. Cette chose a été faite en un temps où les Déesses Mères vivaient parmi ceux qui les aimaient. L’œil qui guidait la main par qui fut taillée cette image avait devant lui une Déesse Mère. De même que les semblants des cerfs, des aurochs et des autres proies furent tracés sur le roc à la ressemblance exacte des cerfs, des aurochs et des autres parce que l’œil voyait et que la main obéissait.

Ogh hocha la tête :

— Ces semblants sont vraiment tels que sont les vivants eux-mêmes. Je m’y suis trompé, la première fois.

Ala vit que la tête d’Ogh s’ouvrait aux choses nouvelles. Elle dit vivement :

— Et les images des Déesses Mères sont elles aussi telles que sont les Déesses Mères elles-mêmes !

Ogh saisit Ala aux épaules et s’écria :

— Les proies vivantes existent, telles que sur le roc ! Alors les Déesses Mères aussi existent, telles que cette chose verte sur cette pierre plate !

Ala dit :

— Elles existent.

Ogh dit :

— Où vivent-elles ?

Ala le regarda, mais tint closes ses lèvres. Ogh pressa de ses paumes puissantes les épaules de la petite.

— Tu as mis le tabou sur ta langue ? C’est cela ?

Elle fit de la tête le geste qui dit « Oui ».

Ogh alors tomba à genoux et parla à cette fillette comme jamais un homme ne devrait parler à une femelle. Si l’un de ceux de l’Élan l’avait surpris, il aurait été chassé du clan avec la honte sur sa tête. Il prononça ces paroles de blasphème :

— Ala, Ala… Je ne suis pas l’ennemi des Déesses Mères. Depuis que j’ai vu celle-ci, je suis leur serviteur. Je renie les Puissances. Je m’allierai avec les femmes contre les Puissances et contre les chasseurs… Ala ! Les Déesses Mères ont envahi ma tête et dérobé mon âme. Tu me dis qu’elles vivent, qu’elles attendent. Je dois les trouver. Elles m’attendent, moi. L’une d’elles m’attend. Celle-là même qui est en semblant ici. Elle m’appelle. Elle tire mon âme vers elle. Mon âme veut s’échapper de moi pour courir à elle, et copuler en elle une copulation sans fin. Je dois aller à elle, sinon je meurs. Je dois trouver le chemin. Mais où est-il ? Où chercher ? Ala, les femmes savent, n’est-ce pas ? Bien sûr, les femmes savent… Le tabou est-il sur toutes leurs langues ?

— Il y est.

 

Tout le jour, Ogh frappait le silex. Deux adolescents, qui s’étaient montrés incapables de traquer la proie, et donc indignes d’être admis parmi les chasseurs, fixaient les lames terminées aux manches de bois dur, d’os ou de corne de cerf. Ogh, les réclamant comme ses aides nécessaires, les avait sauvés de la mort des bouches inutiles. Ces garçons étaient tout dévoués à Ogh, et aussi leurs mères. Ogh leur avait patiemment enseigné comment rendre solide l’union entre lame et manche par le moyen de ligatures de lanières de peau habilement entrecroisées ou par celui du forçage à chaud à travers un trou foré dans le bois. Ogh avait mis au point ces choses dans sa tête, puis ses mains les avaient rendues vraies, et ensuite il avait fait passer son savoir dans la tête et dans les mains des deux adolescents.

Les armes et les outils s’entassaient en bon ordre le long des murs de roc. Il y en eut bientôt une quantité telle que les besoins de la chasse, du raclage des peaux, du dépeçage des viandes et des divers autres travaux du village étaient couverts, et au-delà. Celui qui marche en premier combinait dans sa tête que les clans voisins ne possédaient certainement pas une telle abondance d’armes. Il demanda à Celui qui parle aux Puissances si les Puissances seraient favorables à une expédition de guerre. Il avait, disait-il, vu la victoire dans son sommeil, avec grande foison de butin.

Les mains d’Ogh œuvraient avec force et précision, les yeux d’Ogh décelaient sans errer l’endroit exact où frapper, cependant l’âme d’Ogh voyageait bien loin de la caverne, bien loin de sa tête. L’âme d’Ogh était là où était la Déesse Mère, Ogh ne savait pas où. Or les femmes savaient cela. Les femmes savaient où se cachait celle qui retenait l’âme d’Ogh prisonnière. Et Ogh cherchait dans sa tête comment faire sortir ce secret des femmes malgré le tabou.

 

Ghal, le frère d’amitié d’Ogh, habitait désormais une caverne perdue dans les profondeurs taboues des cavernes sacrées. Son service auprès des Puissances lui laissait de fréquents moments de liberté. Alors il venait rendre visite à son frère Ogh. Il le regardait frapper le silex et s’étonnait de trouver silencieux ce compagnon naguère si joyeux.

Ghal lui-même n’était plus le chasseur sans souci. Les Puissances l’avaient choisi, il était au-dessus de ceux du clan, mais il était aussi hors du clan. Tous s’inclinaient devant celui qui serait un jour le successeur de Celui qui parle aux Puissances, mais lui ne connaissait plus l’excitation de la traque, le frisson de la peur, la joie puissante de la mise à mort, le retour triomphal, le goût de la viande dévorée à pleines mâchoires autour du feu commun, la copulation sauvage parmi les carcasses et les excréments… Son âme n’était pas aussi joyeuse qu’elle l’aurait dû, et il s’étonnait de cela.

Un jour, Ghal demanda :

— Pourquoi soupires-tu, Ogh ?

Ogh leva la tête de sur sa tâche et, se forçant à sourire, dit :

— Pourquoi soupires-tu, Ghal ?

Ghal dit :

— D’accord. Moi d’abord. Eh bien, voilà. Je suis indigne. L’esprit des Puissances n’est pas descendu en moi. Ces lieux me pèsent, mes jambes veulent courir, mon bras veut frapper, mon âme est triste. Et puis…

— Et puis ?

— Youg veut que je lui fasse ce qu’on fait aux femmes.

— Pourquoi pas ? Et alors ?

— Alors, mon membre ne veut pas, voilà. Tu sais bien que je n’ai jamais eu de goût pour cela. Même avec toi, mon frère d’amitié.

— Je ne te l’ai jamais demandé.

— Tu aurais dû. Avec toi, peut-être, j’aurais pu. Et aujourd’hui je serais moins dégoûté par ce vieux cul fripé.

— Ça, pour une première fois, évidemment… Mais, moi non plus, je n’ai pas le goût d’être pénétré… Pauvre vieux Youg ! Il doit être déçu. Les Puissances lui ont joué un vilain tour.

— Oh, les Puissances, les Puissances… Elles ont bon dos, les Puissances ! Youg avait du goût pour mon cul, c’est pourquoi il m’a choisi. Sans doute avait-il été choisi de même par Celui d’avant lui.

— Ghal ! Ghal ! Tu blasphèmes !

Ghal ricana :

— Il n’y a pas de blasphème. Pas pour moi. Pas de tabou non plus, pour moi !

— Même Youg respecte les tabous.

— Youg respecte les tabous afin que tous les respectent. Le tabou est dans la tête de celui qui l’accepte.

— Ne parle pas comme ça. Tu me fais peur. Les oreilles des Puissances sont partout.

Ghal s’approcha tout contre la joue d’Ogh. Il dit, en retenant sa voix :

— Les oreilles des Puissances ne sont nulle part ailleurs que de chaque côté de la tête de Youg. Et son loup gris, j’en ai fait mon ami… Quant à toi, Ogh, mon frère, ne fais pas l’hypocrite avec moi. Tu as changé, toi aussi. Je connais tes rencontres avec la fillette Ala. Tu écoutes ses histoires de femelle. Tu trahis les mâles. Tu trahis les Puissances du clan. Tu es devenu l’ami et le serviteur des Déesses Mères. Tu t’es donné à elles, tu attends leur retour, comme une femme…

Ogh ne fut pas étonné. Ghal avait toujours su voir ce qui se passait dans son âme, parfois avant lui-même. Il dit :

— Tu sais donc ? Eh bien, oui, une Déesse Mère est entrée en moi. Mais je n’attendrai pas son retour, comme font les femmes. J’irai la rejoindre là où elle est.

— Ogh, mon frère, les Déesses Mères ne sont pas de chair et de sang. Elles consolent les femmes et leur font supporter la vie. Elles sont aux femmes ce que les Puissances sont aux chasseurs.

— Les Déesses Mères vivent ! Je le sens dans mon corps. Elles m’appellent. Mon âme veut s’échapper de mon corps et courir vers elles. Elles existent, puisqu’elles m’appellent. Je partirai.

— Où ?

— Je trouverai où.

— Tu quitterais le clan ?

— Je quitterai tout.

— Comment vivrais-tu ? Tu es incapable de chasser.

— La Déesse Mère y pourvoira. Elle m’appelle, elle me nourrira.

— Compte là-dessus !

Ghal hésita. On voyait qu’il remuait des choses dans sa tête. Soudain, entourant de son bras l’épaule de son frère, il dit :

— Si tu pars, je pars. Je m’emmerde vraiment trop, et ce vieux cul est décidément très vilain. Nous arriverons bien quelque part. Et au moins, avec moi, tu seras sûr de ne pas mourir de faim.

 

Les jours passaient. Ogh remuait sans relâche les choses dans sa tête afin de trouver comment faire sortir d’entre les femmes le secret du lieu où vivaient les Déesses Mères. Et il trouva.

La femme qui avait jadis porté Ogh dans son ventre vivait encore, ce qui était exceptionnel pour une femme aussi vieille. Ogh était sorti d’entre ses cuisses alors que les premiers poils commençaient tout juste à friser au bas de son ventre et que deux pointes menues soulevaient à peine la peau de sa poitrine. Elle avait failli mourir, car Ogh était un gros bébé. Aujourd’hui, près de six fois cinq hivers étaient passés sur sa tête. C’était une vieille parmi les plus vieilles. Peu de femmes survivaient aussi longtemps. La venue au jour d’Ogh avait cassé quelque chose tout au fond d’elle, et aucun autre enfant, mâle ou femelle, n’avait plus mûri dans son ventre après Ogh.

Cette femme, que les femmes entre elles nommaient Noun et à qui Ogh avait dit « Maman » jusqu’à l’âge où les jeunes mâles sont ôtés de la caverne des femmes, n’avait pas subi la cérémonie du passage solennel de son fils Ogh de l’adolescence à l’âge viril, puisque Ogh n’avait pas été admis parmi les chasseurs. Elle avait su lui éviter la mort des bouches inutiles en révélant au clan ce don merveilleux de la taille du silex que les Puissances avaient mis dans les mains d’Ogh.

La femme Noun veillait de loin sur celui qu’elle avait porté dans son ventre et nourri de son lait. Sans, bien sûr, chercher à lui parler. Quand retentissaient les chocs réguliers du silex frappant le silex, ses regards se portaient vers le seuil de la caverne où Ogh œuvrait, et alors elle dressait le menton et disait aux autres femmes : « Celui-là est mon fils. Il est sorti de mon ventre. »

Ogh sentait autour de lui l’âme de cette femme, et cette âme coulait en lui, chaude et forte. Il la hélait, « Hé, toi ! », et la chargeait de tâches légères qui ne risquaient pas de briser ses os. Quand un chasseur la pliait brutalement sous lui et la pénétrait, car, bien qu’elle fût vieille, sa croupe dansait lorsqu’elle marchait en portant sur la tête quelque fardeau, Ogh sentait tout à coup bouillir dans sa tête le besoin de faire couler le sang. Il n’aurait su dire pourquoi.

Voilà ce qu’Ogh avait arrangé dans sa tête. La femme Noun était une femme. Elle était donc, comme toutes les femmes, au courant du lieu du séjour secret des Déesses Mères. Même, ayant vécu plus longtemps, elle devait certainement connaître plus de choses concernant ce lieu et concernant les Déesses Mères. Sa langue était liée par le tabou. Mais, d’autre part, elle était la mère d’Ogh. Elle parlerait à Ogh.

 

Ogh cria :

— Hé, toi !

Les femmes qui se trouvaient à portée de voix se tournèrent aussitôt vers celui qui appelait, mais la crainte habituelle n’était pas dans leurs yeux car elles avaient reconnu la voix d’Ogh, l’homme aux mains magiques et à l’âme débonnaire. Elles reprirent leur besogne avec un soupir quand elles virent que l’appel s’adressait précisément à la femme Noun.

La femme Noun laissa choir sa charge de bois et accourut. Ogh dit :

— J’ai choisi de beaux galets le long du torrent. Va les chercher et monte-les jusque devant mon seuil.

Elle y courait déjà. Ogh ajouta :

— N’en prends pas trop à la fois. J’ai tout mon temps.

 

Les galets s’entassaient presque à hauteur d’homme. La femme Noun déversa la dernière charge sur le tas et fut pour redescendre. Elle regarda une dernière fois son fils, afin de s’en emplir la tête par les yeux. Elle avait bien travaillé, il devait être content. Ogh dit :

— Maman.

Elle n’avait pas entendu ce mot depuis bien des hivers. Elle se mit à trembler. L’eau de ses yeux coula sur ses joues. Ogh la prit entre ses bras. Il violait un tabou. Cependant, il ne savait pas trop si le tabou du rejet de la mère était sur lui, puisque après tout il n’avait pas tranché le cordon symbolique suivant les rites, et qu’en somme il n’était pas un homme, pas vraiment.

Pour l’instant, le tas de galets les dissimulait tous deux aux yeux de ceux d’en bas. Les aides étaient descendus prendre leur part due de la chasse du jour. Ogh dit, très vite :

— Maman. Les Déesses Mères m’ont choisi. Je dois aller les rejoindre. Si je n’y vais, je meurs. Tu dois me dire. Tout. Je t’attendrai cette nuit au bord du torrent. Quand la lune sera à l’aplomb de l’arbre solitaire. Il y a un trou, derrière un buisson, juste là où j’avais mis beaucoup de galets. Tu vois où ?

Noun ne disait rien. Elle tremblait maintenant très fort dans les bras de son fils. Ses dents s’entrechoquaient. Ogh sentait son cœur cogner contre le sien. Elle avait très peur. Parler, c’était la mort, une mort longue et cruelle dans le secret de la caverne des femmes. Car les femmes peuvent être entre elles aussi féroces que les hommes. Et elles sauraient vite qui aurait violé le tabou du silence.

Ogh, au contact de Noun, à l’odeur de Noun, fut soudain le petit enfant qui courait cacher sa tête contre le ventre de sa mère parce qu’un rat l’avait mordu. Une grande mollesse descendit en lui. Il fut sur le point de renoncer. Alors la Déesse Mère envoya son image dans la tête d’Ogh, devant les yeux du dedans de la tête d’Ogh, et cette image l’emplit tout entier, rien d’autre n’exista plus au monde, rien d’autre ne valut la peine de vivre et de mourir… Noun avait senti Ogh hésiter. Elle le sentait maintenant s’affermir, devenir dur comme le silex. Elle savait qu’Ogh ne voulait pas sa mort, mais aussi elle savait que quelque chose de plus fort que la pitié, de plus fort même que le lien entre fils et mère, avait pris possession de lui.

Noun leva les yeux vers Ogh et dit :

— J’y serai.

 

Quand la lune passa derrière un nuage, Ogh se glissa dans le creux de terre, sans doute une ancienne tanière de blaireau saccagée, derrière le buisson d’épines. Noun était déjà là, les genoux au menton, recroquevillée sur elle-même comme une chauve-souris dans ses membranes.

— Tu as pu quitter la caverne des femmes ?

— Tu vois. Ce n’était pas très difficile, pour moi. Je n’ai pas d’enfant, je dors seule, dans un recoin, loin des autres femmes. Je me suis glissée dehors sans qu’on me voie. Et je connais des chemins secrets pour descendre sans passer par la falaise.

— Et pour rentrer ?

— Je n’essaierai même pas. Je dormirai dans ce creux. Au matin, je me mêlerai aux femmes, un fagot sur le dos.

Ogh ne savait par quels mots commencer.

— Maman…

— Non. Pas comme ça. N’amollis pas mon âme avec le fantôme des fleurs des jours anciens. Je dois être forte. La Déesse Mère est en toi, nul n’y peut rien. Que suis-je, moi, auprès d’elle ? Je te dirai ce que tu veux savoir. Parle.

— Dis-moi où elles sont. Indique-moi le chemin. Rien de plus.

Noun eut un rire sans joie.

— Rien de plus !

Puis les mots sortirent d’elle comme si elle n’en était pas maîtresse. La lune s’était dégagée du nuage. Son reflet fit briller les yeux de Noun comme ceux de la proie qui fait front devant les chasseurs bien qu’elle sache que c’est inutile.

— Je te dirai où et je te dirai comment y aller. J’indiquerai au seul enfant sorti de mon ventre le chemin de sa mort. Tu partiras. Rien ne pourrait t’empêcher de partir. Tu n’arriveras nulle part. Nul ne saura plus rien de toi. Les Déesses Mères prennent et ne rendent pas. Je t’ai sauvé une fois de la mort, parce que tu avais le don et que moi j’avais l’amour…

— C’est quoi, l’« amour ? »

— C’est un mot de femme. Un mot de femmes entre elles. Il dit le lien très fort entre deux vivants. Il dit ce qu’il y a entre la mère et celui qu’elle a porté dans son ventre. Il dit une chose puissante, et sauvage, et douce, une chose qui fait couler l’eau des yeux des mères quand leur petit est malheureux. Les hommes ne connaissent pas ce mot, parce qu’ils ne connaissent pas la chose.

Ogh écoutait, tête basse. Il dit, comme s’il parlait à lui-même :

— Peut-être que je la connais, cette chose…

— Tu ne connais rien.

— Apprends-moi.

— Les mots ne sont que des mots. Cette chose, je la connais, moi, parce qu’un enfant a mûri dans mon ventre, puis a tété mon lait, et qu’alors cette chose est née en moi pour lui… Mais comment en parler ? Je peux parler de l’aurochs, je peux parler de la rivière, je peux parler du soleil, je peux parler du caillou. Mais cette chose n’a pas quatre pattes, des cornes et une crinière, comme l’aurochs. Elle ne coule ni ne bondit sur les rocs, comme la rivière. Elle ne monte pas dans le ciel, comme le soleil. Elle ne pèse pas dans la main, comme le caillou… Pourtant cette chose est plus impétueuse que l’aurochs, plus fraîche que l’eau de la rivière, plus brûlante que le soleil, plus ferme que le caillou. Seule, celle qui sent sa chaleur en elle la connaît. Elle ne peut, par des paroles, faire passer cette chaleur dans quelqu’un d’autre.

— Parle-m’en quand même.

— À quoi bon ? Je ne pourrais en parler qu’à une femme qui posséderait elle aussi cette chose en elle. À une autre mère. Alors, il ne serait pas besoin de mots pour faire venir l’image de cette chose entre nous. Dire « amour » serait assez. Car, l’une et l’autre, nous savons.

— Tu dis que les hommes ne connaissent pas cette chose que tu nommes « amour ». Pourtant, le petit garçon crie lorsque Celui qui marche en premier vient l’ôter de la caverne des femmes. Il tend les mains vers celle qui l’a porté dans son ventre, et l’eau coule de ses yeux, beaucoup d’eau, longtemps. Il y a même des garçons qui ne supportent jamais cela. Ils refusent d’obéir aux chasseurs, ils restent écrasés dans un coin et il faut finalement les abattre comme bouches inutiles. N’est-ce pas là cette chose nommée « amour » ?

— Justement ! Tu l’as dit : ceux-là, on les tue. Les autres n’ont pas besoin d’amour. Ils vivent, ils obéissent, ils deviennent des chasseurs parmi les chasseurs, ils n’éprouvent nulle répugnance, lorsque vient le Jour du Passage, à pénétrer leur propre mère, puis à la frapper. Par la suite, ils oublient même qu’ils ont eu une mère, ils ne distinguent pas la leur d’entre les autres femmes et ils la traitent comme il est prescrit aux hommes de traiter les femmes.

— Je ne t’ai pas rejetée, moi.

— Qu’aurais-tu fait si tu avais dû subir l’Épreuve ?

Ogh ne répondit pas. Il demeura silencieux un long moment. Puis il dit :

— Cette chose qui est en moi pour la Déesse Mère, est-ce cela, l’amour ?

À son tour, Noun resta un temps sans parler. Elle dit enfin :

— Je te le répète : les paroles ne peuvent pas expliquer ce qu’est l’amour. On ne peut que le vivre dans son âme. Moi, je ne connais que cet amour que j’ai pour toi qui es un morceau de moi. Il te faut démêler seul ce qui se passe en ton âme.

— Parle-moi des Déesses Mères.

Noun regarda Ogh, presque méchamment, puis haussa les épaules :

— Que je parle ou me taise, tu partiras quand même… Et moi je serai une vieille parmi les vieilles, exténuée, affamée, pénétrée, défoncée, battue. Je ne réchaufferai plus mon âme au joyeux bruit de ta main frappant le silex, là-haut. Il me restera l’espoir d’avoir très vite le courage de me jeter du haut de l’à-pic.

Entendant cela, l’âme d’Ogh se racornit dans sa poitrine. Il était très malheureux. Il eût voulu qu’à cet appel qui le poussait vers la Déesse Mère s’opposât un appel plus puissant encore qui l’eût poussé vers Noun. Mais l’autre appel était impitoyable.

Noun commença :

— Il se dit entre les femmes que, dans les temps d’avant les temps, les hommes n’avaient pas la puissance sur les femmes, et que de leur côté les femmes n’avaient pas la puissance sur les hommes. Femelles et mâles étaient compagnons, comme le sont le loup et la louve, le sanglier et la laie, l’aurochs et l’aurochse, le pigeon et la pigeonne… Alors les Puissances aussi étaient mâles et femelles, sans que les uns aient le pas sur les autres. Et cela était juste. Et cela était bien.

Ogh dit :

— Je sais cela. Et aussi que les pères des pères de nos pères sont venus, et qu’ils ont tout tué, et qu’ils ont établi la puissance du vainqueur sur le vaincu, du mâle sur la femelle.

— Tu sais cela ? Mais sais-tu ce que les femmes disent entre elles, dans le secret de la caverne des femmes ? Elles disent que les Déesses Mères n’ont pas toutes été capturées par les Puissances mâles et soumises à leur copulation infamante. Elles disent que plusieurs se sont retirées toutes ensemble en un lieu lointain et inaccessible. Elles disent aussi que beaucoup parmi les femmes des vaincus ont pu s’échapper et partir les rejoindre, qu’elles ont traversé steppes, montagnes, déserts et torrents, que bien peu d’entre elles ont survécu mais que celles-là sont devenues des Déesses Mères.

« Sais-tu que le peuple des Déesses Mères ne mourra jamais ? Sais-tu qu’il reviendra faire régner, non la puissance de la femme sur l’homme, car les Déesses Mères ignorent la joie sanglante de la vengeance, mais la juste égalité des temps bénis d’avant les temps ?

Ogh, muet, écoutait de toute son âme. Noun maintenant se laissait aller sans prendre garde, et ce n’était plus seulement Noun qui parlait, mais toutes les femmes parlaient par la voix de Noun.

— Il se dit entre femmes que la copulation avec une Déesse Mère est la chose la plus désirable au monde, un plaisir au-dessus de tous les plaisirs, un plaisir tel qu’il est hors du plaisir, car il est fait de souffrance autant que de plaisir, et la souffrance y devient plaisir. Aucun mot n’existe pour le dire.

— Comme pour cette chose que tu appelles l’« amour » ?

— Je ne sais pas. L’amour, je connais. L’amour pour mon petit. Peut-être y a-t-il un autre amour ? Les hommes seraient donc capables d’amour ?… Les femmes disent que le plaisir qui vient des Déesses Mères est un plaisir qui commence longtemps avant la copulation, qu’il entre dans la tête par les yeux, que l’attente de ce plaisir est déjà ce plaisir, que la copulation même ne le rassasie pas mais qu’au contraire, après, il croît encore et encore… Et sais-tu quoi ? Elles disent que les Déesses Mères trouvent elles aussi plaisir à la copulation ! Et que, lorsqu’elles seront revenues, toutes les femmes connaîtront ce plaisir et chercheront à être pénétrées, au lieu d’en avoir terreur et douleur.

Ogh s’écria :

— Voilà ! C’est justement cela que je sens en mon être ! Cet appel vers une chose que je ne connais pas, mais qui, seule, vaut la peine de vivre. Le maître plaisir. Le plaisir qui ne finit jamais, qui accompagne tous les gestes de la vie. Une copulation de tout le corps, de toute l’âme, une copulation qui fait que l’être tout entier est un membre à copuler qui ne redescend jamais du plus haut du plaisir… Une copulation qui n’a même pas besoin de la copulation…

Tandis qu’Ogh parlait, les yeux de Noun s’étaient tournés vers le dedans d’elle-même, et ils regardaient au loin dans la lumière irisée des jours enfuis. Elle dit, comme parlant à la nuit et au vent :

— Moi aussi j’ai entendu cet appel, ou quelque chose qui y ressemble, il y a beaucoup et beaucoup d’hivers de ça, quand mes mamelles timides commençaient à soulever ma poitrine. Je n’avais pas encore été pénétrée, ma mère me tenait cachée tout au fond de la caverne des femmes et m’interdisait d’en descendre, et même de m’approcher du seuil. Dans mon âme passaient des besoins inconnus, des désirs de douceur et d’abandon. Souvent l’eau de mes yeux coulait, sans raison, et ce n’était pas triste. Je m’occupais de mes petits frères quand ma mère était en bas à faire ses besognes de femme. Alors ce besoin de douceur me poussait à prendre un enfant dans mes bras, à emplir mes narines de sa bonne odeur de petit mâle, à caresser sa peau si fine… J’attendais que mon ventre grossisse. Ma mère m’avait prévenue qu’un jour, sans qu’on sache quand ni comment, un enfant germerait dans mon ventre, comme cela arrive dans le ventre de chaque femme. Je me disais que lorsque j’aurais un bébé à moi, ces besoins inconnus seraient satisfaits… Mais ma mère s’est noyée dans la rivière et il m’a fallu quitter la caverne des femmes avant que l’enfant ne me soit venu. Les chasseurs ne m’avaient encore jamais vue. Ils se sont jetés sur moi. J’ai été pénétrée, par tous les trous à la fois. Ma vie de femme commençait. Quelques lunes après cela, mon ventre s’est arrondi. L’enfant, enfin, était là. C’était toi. Tu m’as donné du plaisir bien avant ta sortie de moi, et encore davantage après. Tout le reste n’était rien.

— Alors, tu sais ce que je sens ! Tu sais que, si je ne pars, je meurs. Dis-moi le chemin !

— Tu ne mourras pas. Je te dirai le chemin. Tu es déjà dans le haut plaisir. Car rêver de la route, c’est déjà être là-bas. Savoir qu’Elles vivent, c’est déjà vivre avec Elles. Souffrir pour Elles, c’est déjà se fondre en Elles…

« Mais écoute bien ceci : aucun autre homme ne doit savoir. Aucun, tu m’entends ? Déjà, toi, c’est trop… Si un chasseur sait, tous sauront. Et ils iront joyeusement tout détruire. Ils ne peuvent pas ne pas détruire, ils sont ainsi faits. C’est leur haut plaisir, à eux. Et ce serait la fin de l’espoir.

« Il me reste à te dire la plus secrète de toutes les choses que se disent les femmes. Celle-là aussi, tu la garderas au plus profond de toi, plus profond encore que tout ce que j’ai pu te dire. Voici : celui qui connaît la copulation d’une Déesse Mère ne mourra pas. Son corps ne vieillira pas, ses membres ne se dessécheront pas, ses joues seront fraîches et son œil vif à tout jamais, et il copulera dans l’entassement des temps sur les temps d’une copulation toujours fraîche et dans la plénitude du haut plaisir.

 

Lorsqu’Ogh, mettant à profit un nuage qui passait sur la lune, se fut faufilé au-dehors, Noun se tassa au fond de son trou comme un enfant dans le ventre de sa mère. Elle avait peur, mais elle était en paix. Elle avait fait ce qu’elle devait faire. Elle aurait voulu que la mort vienne la prendre, là, tout de suite. Elle savait que le départ clandestin de son fils Ogh mettrait le clan en grande fureur, et aussi que les femmes sauraient bientôt ce qu’il en était. La mort qu’elles réserveraient à Noun dans le secret de la caverne des femmes serait épouvantable et très longue. Noun espéra qu’elle saurait devancer cette mort. Elle ne pria pas les Déesses Mères de lui envoyer une mort douce, en échange du beau garçon qu’elle Leur donnait. Noun savait que toute prière est vaine. Les Déesses Mères connaissent nos besoins. Elles donnent si elles ont envie de donner.

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