La déesse mère
Chapitre 6
Les cavernes, ou les huttes – ni Ghal ni Ogh ne savaient quel nom donner à ces choses jamais vues –, qui composaient le village étaient presque toutes alignées côte à côte en deux rangées se faisant face qui laissaient entre elles un espace assez large pour que les habitants puissent y circuler à l’aise. Il y avait aussi un espace entre chacune des habitations d’une même rangée. Ghal dit à Ogh que c’était certainement pour que la flamme saute moins facilement de l’une à l’autre au cas où l’une d’elles serait dévorée par le feu, chose qui devait se produire assez souvent car il put constater que ces gens faisaient cuire leurs viandes dans ces cavernes mêmes, charpentées de bois sec et couvertes de roseaux, et non dehors sur le feu commun, ainsi que faisaient ceux de l’Élan.
Ogh le curieux toucha le bras de la femme de commandement et, lui désignant les étranges cavernes faites de main d’homme, lui demanda quel nom était celui de ces choses. Elle répondit avec un sourire :
— Maisons.
Ogh répéta, en articulant bien, ce mot bizarre :
— Maisons.
Puis il montra l’espace tout en longueur entre les deux rangées de maisons. Elle dit :
— Rue.
Ogh répéta :
— Rue.
En ce moment même, ils marchaient dans cette rue. Des enfants sortaient en foule des « maisons » par les trous carrés et couraient autour de la colonne en mouvement, hurlant de joie et de méchanceté, lançant des choses sales sur les captifs. La femme rousse rit avec eux, puis, se tournant vers Ogh, elle pointa l’index vers sa poitrine et dit :
— Moi, je suis Cora. Tu ne me l’as pas demandé, mais je te le dis.
Ogh ne jugea pas utile de lui dire son nom. Elle le connaissait certainement, puisqu’elle avait interrogé les prisonniers. Il dit : « Cora. » Elle sourit. Ses yeux étaient verts. Ogh se dit que cette Cora avait un bien beau sourire, de bien beaux yeux et un bien beau cul. Un frémissement courut le long de son membre. Il dit dans sa tête, sévèrement : « Membre, tiens-toi tranquille ! Le tabou est sur toi. »
Des femmes aussi se montraient, des aux cheveux noirs, des aux cheveux clairs, et même quelques rousses, certaines grandes, d’autres petites, certaines rondes, d’autres minces, mais toutes souriantes, fraîches, pleines de santé, souples de hanches, épanouies de fesses et fermes de mamelles. Chacune portait au cou, aux bras, aux chevilles, aux oreilles et même aux doigts des mains et des pieds des choses brillantes de couleurs vives qui s’entrechoquaient et tintaient à chaque mouvement. Ghal avait déjà vu de telles choses sur certains de ceux de l’Élan, qui les avaient conquises sur l’ennemi massacré au cours d’une honorable razzia en pays lointain, mais c’étaient des trophées de victoire, des témoignages d’exploits et de virilité. Jamais une femme n’aurait pu posséder un tel objet !
Ces femmes venaient sans hâte accueillir Cora, maintenant descendue de son perchoir à porteurs. Elles se léchaient l’une l’autre les lèvres, puis échangeaient des paroles de bienvenue et de félicitations que ceux de l’Élan ne comprenaient pas. Ghal dit à Ogh :
— Ces femmes sont muettes. Elles font des bruits avec leur bouche, mais ces bruits n’ont aucun sens. Elles font semblant de parler, c’est tout. [Quand un groupement, humain longtemps isolé rencontrait pour la première fois un peuple parlant une autre langue, il croyait avoir affaire à des gens incapables de parler. C’est ainsi que, pour les Russes, « Allemands » se dit toujours « Niemtsi », c’est-à-dire « les muets ».]
Ogh ne répondit rien.
Des hommes aussi allaient et venaient dans cette rue. Ils paraissaient très actifs, occupés à des tâches diverses. Certains portaient à l’épaule la marque de la Déesse Mère. D’autres portaient des marques différentes. Ils saluaient Cora de la main, faisaient sortir de leur bouche ces bruits que Ghal estimait dénués de sens, souriant jusqu’aux oreilles, comme si le clapotis d’eau qui coule émanant de leur bouche transportait on ne savait quelles allusions plaisantes. L’attitude de ces hommes était cordiale et détendue. Cependant on y décelait une certaine retenue proche de la soumission qui n’échappa pas aux deux de l’Élan.
Ghal questionna Cora :
— Tes oreilles entendent la parole et ta bouche sait produire les bruits de la parole. Pourtant, ceux-là, ceux de ton peuple, ne parlent ni n’entendent. Comment cela peut-il être ?
Cora rit à plein gosier. La colère monta en Ghal : cette femelle se moquait de lui ! Il se rappela à temps que cette femelle commandait aux femmes-guerrières bien armées qui l’entouraient.
Il dit seulement, avec raideur :
— Explique-moi. Je rirai aussi.
Elle essuya l’eau que le rire avait fait jaillir de ses yeux et, sérieuse, s’excusa :
— Je n’ai nulle intention de t’offenser. Écoute. Tu n’as jamais connu que ceux de l’Élan. Tu crois que la seule façon de parler est celle du peuple de l’Élan. Tu ne peux pas savoir qu’il existe par le monde beaucoup de peuples, qui ont chacun une parole différente et sont sourds et muets les uns pour les autres.
Ghal fit entrer cela dans sa tête. Il dit :
— Mais toi, tu entends mes paroles, et aussi les paroles d’Ogh, de Ghal, de Noun, d’Ala et des chasseurs du clan de l’Élan que tu interrogeais. De ta bouche sortent des bruits qui forment des paroles et disent des choses, pour nous. Cependant, tu es de ce peuple d’ici. Ta bouche et tes oreilles échangent des paroles avec leurs bouches et leurs oreilles. Comment donc peux-tu appartenir au parler de deux peuples ?
Cora posa sa main sur le bras de Ghal :
— C’est très simple et très facile à expliquer. Mais ce n’est pas le moment. Nous en parlerons plus tard. Sache seulement que, pour vous autres, c’est une très bonne chose que je parle les deux langages. Car personne ici ne pourrait vous aider à comprendre et à être compris.
Ils étaient parvenus au centre du village. Devant une maison semblable aux autres, Cora fit signe de s’arrêter. Elle donna des ordres aux femmes-soldats de l’escorte, qui répondirent par une brève parole d’obéissance et continuèrent à suivre la rue, poussant devant elles les prisonniers.
Noun et Ala furent doucement déposées à terre.
Cora dit :
— Ma maison.
Devant la maison se tenaient trois hommes jeunes et un plus âgé. Le plus âgé donnait la main à un bel enfant femelle d’une huitaine d’hivers. Un des jeunes portait un bébé dans ses bras. Se tournant vers ceux de l’Élan, Cora dit, montrant les quatre hommes :
— Mes maris. [En fait, elle dit « mes hommes », le mot « mari » et même la notion de couple, n’existant pas dans le langage de ceux de l’Élan.]
Elle ajouta, montrant les enfants :
— Mes filles.
Le bonheur illuminait son visage. Elle tendit les bras. L’homme plus âgé s’avança, s’inclina devant Cora, et attendit. Cora prit cet homme dans ses bras, mit sa bouche sur la sienne, lécha longuement ses lèvres, frottant ses mamelles contre la poitrine de l’homme et son ventre contre le ventre de l’homme, dont le membre se dressa. Cora sentit ce membre pousser de la tête contre son ventre. Elle l’effleura d’une caresse légère. L’homme à son tour glissa sa main entre les cuisses entrouvertes de Cora et la posa sur la fente moussue. Cora eut un frisson. Elle balbutia quelque chose qui devait correspondre à « Tu vois l’effet que tu me fais ! », lécha encore un petit coup les lèvres de l’homme, lui tapota la joue, puis, se baissant, elle prit entre ses mains le visage réjoui de la fillette et lui lécha longuement la figure, comme une louve lèche ses louveteaux nouveau-nés. L’enfant jeta ses bras autour du cou de sa mère, riant de tout son cœur, criant quelque chose qui devait être « Maman ! » dans le langage de ces gens-là.
Cora, reprenant son sérieux, examina sa fille, palpa son ventre, regarda dans sa bouche, vérifia si elle était propre derrière les oreilles, si son petit trou du cul était convenablement essuyé, enfin fit une remarque au père, qui acquiesça de la tête et, tenant l’enfant par la main, s’écarta.
Le jeune époux au bébé sur les bras vint ensuite, eut droit aux mêmes transports et aux mêmes délices, avec toutefois quelques variantes, tandis que la petite fille, ravie, tripotait les cheveux de sa maman. Puis ce furent successivement les tours du troisième et du quatrième mari.
Ghal et Ogh avaient remarqué que les signes sur les épaules des quatre maris représentaient le contour d’un oiseau en vol, peut-être une mouette. Ogh se dit alors que « Cora » devait signifier « mouette ». Ces hommes étaient la propriété de Cora, la mouette.
Tout cela, bien sûr, était fort déconcertant pour ceux de l’Élan. Certes, ils s’étaient attendus à ce que, au pays mystérieux des Déesses Mères, les coutumes fussent différentes de celles du clan. Mais les choses étaient allées un peu trop abruptement.
La femme dominant l’homme ! La femme possédant des hommes ! Les marquant de son signe, comme on marque une hache ou une sagaie ! La femme commandant ! La femme faisant la guerre ! La femme provoquant le membre de l’homme, choisissant son moment, acceptant ou refusant la pénétration !… Et ces jeux de langue, ces léchages, ces effleurements, ces membres dressés qui ne peuvent plonger aussitôt dans le trou avide ! Ah, c’était bien là le royaume de la femme, de la sale bête ! Tout en Ghal rejetait cela, cet esclavage, cette abomination.
Ogh en prenait plus à son aise. Il n’avait pas été soumis au dressage des chasseurs. La haine et le mépris de la femelle n’étaient pas en lui. Être un mari d’entre les divers maris d’une seule épouse ne lui eût pas répugné. D’ailleurs, ceux de l’Élan, n’ayant pas d’épouse ni de femelle attitrée, se succédaient sans vergogne dans les mêmes trous. Il arrivait qu’ils fassent la queue pour pénétrer une fillette encore pas trop abîmée. D’autre part, être commandé par une femme ne lui semblait pas humiliant, et même répondait à quelque obscur désir.
Dans les circonstances telles qu’elles se présentaient, mieux valait se taire, et attendre. Ghal savait dissimuler. Ogh n’avait rien à dissimuler.
Quant aux deux femmes, elles n’en croyaient pas leurs yeux. Le pays merveilleux existait donc ! Et elles y étaient !
Cora, avec un large geste d’accueil, dit :
— Soyez les bienvenus. Entrez dans ma maison.
Ogh s’avança, suivi de Ghal, le loup gris à son côté.
Cora, preste, bondit devant l’ouverture et leur barra le chemin, bras écartés. Le loup, croyant à un geste de menace, montra les crocs. Les deux amis s’immobilisèrent. Cora expliqua :
— Non ! Pas comme ça ! Les femmes d’abord, voyons ! J’oublie toujours que vous êtes des brutes de chasseurs d’un clan de sauvages…
Les quatre maris écarquillaient des yeux d’effarement et de scandale. Sentant l’hostilité autour de lui, le loup gronda sourdement. Cora dit, très vite :
— Vous ne pouvez être que les maris ou les esclaves de Noun et d’Ala. Toute autre attitude serait incompréhensible et blasphématoire pour quiconque ici, et serait interprétée comme un attentat contre ces femmes, ce qui entraînerait votre mort. Telle est notre loi. Observez mes maris, et faites comme eux.
Ala trouva la chose fort drôle. Se redressant avec toute la dignité d’une épouse légitime, elle vint vers Ogh, se colla contre lui comme avait fait Cora avec chacun de ses maris, noua ses deux mains derrière la nuque du grand garçon afin de le courber à sa portée et, tirant une langue considérable, lui lécha les lèvres, puis tout le visage, en poussa le bout frétillant dans les narines, dans les plis des oreilles, s’attarda sur les paupières… Quand Ogh fut tout luisant de salive, elle saisit son membre dans sa petite main de singe et se mit à le caresser lentement sur toute sa longueur, tout en dardant ses yeux sur les yeux effarés d’Ogh et en susurrant à voix câline :
— Mon petit mari, tu ne me lèches pas ? Tu ne poses pas ta main sur ma fleur d’en bas ? Tu ne glisses pas tes doigts dans ma fente mignonne ? Oh, mais, ce n’est pas d’un bon petit mari, ça ! Nous allons devoir le corriger, ce vilain, n’est-ce pas, Cora ?
Cora avait tout d’abord souri devant l’empressement de la petite à faire son profit du bon exemple, et puis elle avait soupçonné qu’on se payait peut-être bien sa tête. Elle dit brièvement :
— C’est bien. Allons, entrez.
Noun, jouant le jeu, s’était approchée de Ghal. Ghal s’était raidi. Elle se contenta donc de lui effleurer légèrement les lèvres de sa langue. Ce qui n’alla d’ailleurs pas sans un certain trouble chez l’un comme chez l’autre. Ala commenta :
— Chère amie, ces deux-là sont un peu en froid, en ce moment. Querelle d’amoureux. On sait ce que c’est. Ça leur passera.
Tandis que Noun et Ala franchissaient, très dignes, le seuil, Noun demanda :
— « Amoureux »… Où as-tu appris ce mot ? C’est un mot des gens d’ici ? Qu’est-ce qu’il veut dire ?
Ala fit sa coquette :
— Cora et moi, on a causé, à l’étape. Je t’expliquerai.
Ghal et Ogh se tenaient de part et d’autre de l’ouverture, attendant que passent les maris de Cora pour bien les observer afin de faire comme eux. Mais Cora, passant à son tour, leur fit signe de la suivre. Ils étaient les maris des dames invitées, n’est-ce pas ? Ils avaient donc priorité. Le loup gris, comme à l’accoutumée, tint à précéder Ghal, lequel se souvint alors que, tout compte fait, il s’agissait d’une louve. Il se demanda ce qui serait arrivé si, pour une fois, ce loup femelle l’avait laissé passer devant…
Tout, dans ce lieu, était, pour ceux de l’Élan, chose d’étonnement. D’abord, les murs de cette caverne faite de main d’homme filaient tout droit, plats et lisses comme une falaise de craie tombant d’aplomb. Ces murs se coupaient net en quatre coins, tous pareils, et il y avait au-dessus des têtes, presque à les toucher, un autre mur, mais posé à plat, celui-là, fait de troncs courant d’un mur à l’autre, comme les branchages que les chasseurs disposent sur une fosse cachée où ils veulent piéger l’ours pour le tuer d’en haut sans danger. Ces troncs soutenaient un matelas de feuilles de roseaux dont il pendait des touffes çà et là. Les trous par où l’on pénétrait dans cette « maison » étaient étayés par deux troncs d’arbres debout qui en soutenaient un troisième posé par le travers. D’autres trous permettaient d’aller d’une caverne à l’autre, car la « maison » était vaste et comportait plusieurs « chambres », ainsi que Cora nomma ces cavernes. Ces trous n’étaient pas très hauts, il fallait se baisser pour entrer et sortir.
Au milieu de l’espace de la première « chambre » s’élevait une toute petite caverne qui contenait un feu captif. Il brûlait tristement dans sa niche étroite, sans risque de s’échapper au-dehors. La fumée montait tout droit par un trou et sortait de la maison par un autre trou percé juste au-dessus et fait de pierres entassées afin que les roseaux ne s’enflamment pas.
Noun regardait ce feu prisonnier, obligé de faire son travail de feu sans pouvoir lancer haut dans le ciel ces flammes joyeuses et ces étincelles crépitantes qui réjouissent le cœur des hommes accroupis en rond tout autour. Cora vit que Noun s’intéressait au feu dans sa prison. Elle le montra du doigt et dit : « Poêle. » Puis, désignant une niche ou rôtissait une pièce de viande, elle dit : « Four. »
Sur le haut du poêle était posé un objet creux, semblable à une grosse outre, mais à une outre rigide, capable de tenir debout toute seule. Ogh sut que c’était là une de ces choses, faites d’une certaine terre cuite au feu, dont avait parlé Youg en regrettant que le secret en soit perdu. Cora vit son intérêt pour cette chose. Elle dit : « Pot. » Ogh répéta : « Pot. » Il le toucha du doigt. Le pot était brûlant. La chaleur du feu le traversait sans le consumer ! L’eau qu’il contenait dansait à grand bruit, secouant des morceaux de viande mêlés à des racines et à des herbes. L’odeur de cette nourriture fut agréable aux narines d’Ogh. Noun aussi voyait tout cela et le mettait dans sa tête.
Il y avait un peu partout, rangés le long des murs ou pendant aux poutres, des pots de toute forme et de toute grandeur. Les plus grands, hauts presque comme un homme, emplissaient une chambre à eux seuls. Ils contenaient la réserve de grain. Ils virent aussi des objets de vannerie, des paniers, des outils faits de cette étrange pierre noire si lisse, si brillante.
Sur l’invitation muette de Cora, les trois femmes s’accroupirent sur une natte de fibres tressées. Ghal et Ogh observèrent ce qu’allaient faire les maris.
L’un d’eux posa sur la natte de larges choses creuses en terre cuite, des lames de pierre noire, des petits pots prolongés d’un long manche, d’autres pots, hauts et étroits, contenant de l’eau. Le deuxième : mari s’affairait autour du poêle. Le troisième découpait des tranches de viande rôtie. Quant au dernier, le plus âgé, il donnait à manger aux enfants en leur racontant des histoires qui les faisaient rire.
Ogh, les bras ballants, empêtré de sa grande carcasse, se demandait quoi faire. Ala l’interpella :
— Eh bien, mon mari, tu ne t’occupes pas de ta petite femme ?
Pris au dépourvu, Ogh saisit un grand pot plein d’eau et en versa dans le pot vide qui se trouvait devant Ala. Celle-ci se tourna vers Cora :
— Vraiment, chère, un seul mari, ce n’est décidément pas assez. Ce grand gaillard, là, est mon premier. Je crois que je n’ai pas eu la main heureuse. Il est souvent, comment dire, parti en voyage dans le dedans de sa tête, au lieu de se trouver tout entier là où est son vaste corps. Mais tu m’aideras à en trouver d’autres, n’est-ce pas ?
Cora s’amusait beaucoup. Elle entra dans le jeu :
— Certainement. Les maris, ce n’est pas ce qui manque ! Cependant, celui que tu as là ne me semble pas si mal, à moi. Si tu veux t’en débarrasser, je suis preneuse. Dis-moi, que vaut-il en amour ?
— En « amour » ?… Ah, tu veux dire : la pénétration ?
— La pénétration, bien sûr, et tout le reste. L’amour, quoi. Il est fort, son membre est de belles dimensions, en long comme en large. Encore ne l’ai-je pas vu pleinement déployé. Et il a l’air tendre de caractère. Je suis sûre qu’il doit caresser avec une grande douceur… Veux-tu me le prêter ? S’il me convient, je te l’échange contre un des miens. Tiens, celui-là, Olcar, le tout frisé. Il te plaît ?
Ala considéra Olcar.
— Beh… Un peu maigrichon, si tu veux mon avis. Et son pauvre membre est tout riquiqui. Il est complètement enfoui dans ses petites couillettes, comme un lapin timide qui n’ose pas montrer le bout de son nez.
— Oh, mais, c’est trompeur ! Ne t’y fie pas ! Tu vas voir.
Cora fit signe à Olcar, qui s’approcha, souriant. De ses longs doigts elle écarta la toison frisée, dégageant des boules tout à fait modestes, serrées et plissées en une petite noix ridée, comme si elles avaient froid. Un vague repli de peau signalait l’endroit où aurait dû se déployer dans sa gloire l’intéressant organe. Ala pouffa. Cora dit : « Attends ! » Elle prit délicatement ce bout de peau entre pouce et index et, très doucement, tira dessus. Un doigt d’enfant apparut au jour. Ala dit : « C’est tout ? » Cora dit : « Patience ! » Elle saisit tendrement cette chose ridicule entre ses lèvres, l’humecta de sa langue, et Ala vit l’objet grandir et gonfler dans la bouche de Cora, qui s’ouvrait au fur et à mesure et s’écarquilla bientôt au point que la petite se demanda si les mâchoires allaient tenir le coup.
Afin de donner à admirer dans toute sa splendeur ce membre qui était sa propriété, Cora, avec un certain regret, laissa ses lèvres écartelées glisser lentement le long de l’objet, qui n’en finissait pas de sortir d’elle, à se demander où elle avait bien pu fourrer tout ça. Ala était aussi épouvantée qu’admirative. Cora triompha :
— Alors ? Convaincue ?
Et, après un temps :
— Réflexion faite, non, je le garde. Il est trop beau. Choisis-t’en un autre.
Ala dit :
— Plus tard, peut-être. Mais je ne te conseille pas Ogh.
— Pourquoi donc ? Il a un défaut caché ?
— Il y a un tabou sur son membre.
— Un tabou ?
Il s’est juré d’être à une seule. Il a mis le tabou sur son membre pour toutes les autres.
— Et qui est celle-là ?
Ala allait parler. Ogh dit, très vite :
— C’est mon secret.
Cora fronça le sourcil. La colère tremblait dans sa voix :
— Qui es-tu, toi, pour avoir des secrets ? Un homme n’a pas à décider de son membre. Un homme n’a pas à choisir. C’est nous, les femmes, qui choisissons. Et moi, je choisis celui-là.
Elle ajouta, courtoise :
— Si tu es d’accord, Ala.
Ala regarda Ogh. Ogh dit :
— Parle. Elle doit savoir.
Ala dit :
— Il est promis à la Déesse Mère.
Cora se dressa, blême, renversant l’eau et la nourriture.
— Blasphème ! Quel nom as-tu prononcé ? Et toi, homme, que prétends-tu ? La Déesse décide. Nul ne choisit pour elle. Et elle veut des hommes neufs. Pas des restes de sauvageonne. Ce nom ne devait pas sortir de vos bouches. Vous avez souillé ma maison, sauvages ! Je vais devoir la faire purifier selon les rites.
Ala se leva.
— Ça suffit comme ça ! Vous êtes des conasses aussi stupides que les chasseurs du clan de l’Élan avec leurs Puissances ! Allons-nous-en !
Noun, alors, parla. Très calme :
— Nous en aller ? Où ?
Puis, se retournant vers Cora, elle dit :
— Il faut pardonner à des étrangers. Nous sommes, tu l’as dit, des sauvages d’entre les sauvages. Nous ne pouvons pas connaître vos habitudes, ni vos tabous. Je te demande pardon au nom de cette petite et au nom de cet esclave, qui est mon fils, que j’ai porté dans mon ventre et nourri de mon lait. Tu as remporté la victoire sur ceux de l’Élan, les tueurs de femmes. N’assombris pas cette victoire. Ne devais-tu pas nous présenter à la Déesse ?
Ces sages paroles calmèrent l’irascible Cora. Elle dit :
— Tu as raison. Mangeons, puis nous irons.
Le repas, servi en silence par les maris, menaçait d’être assez morne. Ala déchirait la viande avec rage. Le loup gris, Ghal ne mangeant pas, refusa la nourriture. D’ailleurs, il ne mangeait que sa chasse. Noun, une fois de plus, se dévoua pour sauver la paix :
— Cora, si ce que je vais te demander est une incorrection ou si cela viole un tabou, ne m’en tiens pas rigueur. Je ne puis savoir ce qu’on ne m’a pas appris.
— Parle. D’avance, je te pardonne les offenses que, sans le vouloir, tu pourrais me faire. Et je prie la Déesse de pardonner à ton ignorance.
— Voilà. À ce que je puis juger, depuis ta naissance plus de quatre fois cinq hivers ont passé sur toi. Tu possèdes quatre maris en bon état, et il est certain que tu t’en sers avec ardeur. Chez ceux de l’Élan, une femme de ton âge aurait déjà porté six enfants et plus dans son ventre, à moins d’être semblable à moi, dont le ventre est devenu sec après la naissance d’Ogh, mon unique enfant. Or, ici, je ne vois que deux enfants, encore y a-t-il eu un grand nombre d’hivers entre leurs naissances. Les autres sont-ils tous morts ?
Cora prit le temps de mettre de l’ordre dans ce qu’elle allait dire, car ce serait une chose difficile à faire entrer dans la tête d’une femme élevée dans le clan de l’Élan. Enfin :
— Tes yeux savent voir, ta tête sait mettre les choses à côté des choses, ta langue sait poser les bonnes questions. C’est bien. Je te dirai donc ceci :
« Le ventre de la femme est le pire ennemi de la femme. Il fait d’elle l’esclave de l’homme. Pourquoi cela ? Parce que, dès qu’elle aura vu couler son premier sang, il y aura constamment un enfant : qui mûrira dans son ventre.
Chaque enfant s’ajoutera à tous ceux qu’elle aura pondus auparavant, si bien qu’elle ne pourra rien faire d’autre ni n’avoir rien d’autre en tête que ces affaires de ventre plein, de mamelles nourricières, de mise bas douloureuse et parfois mortelle, d’enfants criards, imprudents, affamés… qui la mettent à la merci de l’homme, car lui est libre, il est fort, il crache son jus sans se soucier des suites, il veut que la femme soit à sa disposition et se fout du reste. Et comme il est dans la nature du mâle d’avoir besoin de dominer et de mépriser, et même de cogner, grâce à la femme le plus misérable des hommes a sous la main de quoi dominer, mépriser, et même cogner.
« Nous, celles des Déesses Mères, n’avons d’enfants qu’autant que nous les désirons. Et c’est nous seules qui décidons si la copulation sera pour le plaisir ou pour l’enfant.
« C’est pourquoi il nous a fallu d’abord avoir le pouvoir sur les hommes, car eux n’auraient jamais consenti à cela.
Noun avait écouté très attentivement. Elle leva la main en signe qu’elle voulait parler. Elle dit :
— C’est certainement une bonne chose, une très bonne chose, d’être maîtresse d’avoir ou de n’avoir pas l’enfant ! Une excellente chose, vraiment… L’ennui, c’est que cela ne dépend pas de notre vouloir. Puis-je te demander comment vous vous y prenez, ou bien est-ce un secret et y a-t-il un tabou ?
— Pour nous, cela dépend entièrement de notre vouloir. Ce n’est pas un secret pour les filles de la Déesse. Quand la Déesse t’aura admise parmi nous, tu sauras, toi aussi.
« Sache que si la Déesse est mère de la fécondité, elle est également mère de la stérilité. Car trop d’abondance peut se révéler plus néfaste encore que la pénurie. La Déesse est mère de la mesure en toute chose.
Ala, qui, depuis quelques instants, écoutait, intervint :
— Puisque les enfants sont enfoncés dans notre ventre par le membre des hommes, il faudrait pouvoir enlever la graine d’enfants qu’il y a dans le jus qui sort de ce membre et ne garder que le bon jus qui fait du bien ! C’est tout simple.
Cora, stupéfaite, bouche bée, regarda Ala presque avec épouvante :
— Tu… Tu as trouvé ça toute seule ?
— Bof… C’est une idée, quoi. Je ne dis pas que c’est facile à faire. Faut creuser.
— Mais c’est justement ÇA que font nos femmes-médecine !
— Quoi, « ça » ?
— Ce que tu viens de dire. Elles cousent certains petits boyaux très fins qu’il y a dans les couilles. Le bon jus sort, mais il n’y a pas de graine d’enfants dedans !
— J’ai inventé ça, moi ? Alors, je veux être… Comment dis-tu ? Ah, oui : femme-médecine. Et j’aurai plein de maris.
Noun dit :
— Voyons déjà la Déesse.
Cora dit :
— Aussitôt que les hommes auront fini de manger à la cuisine.
Cora avait relevé ses cheveux et mis ses « bijoux », qui étaient ces choses inutiles mais jolies à regarder que les femmes de là-bas accrochaient à leurs oreilles, à leur cou, à leurs poignets et partout où elles trouvaient un point d’accrochage. Elle en avait prêté à Noun et à Ala, lesquelles, après s’être énergiquement décrassées et avoir démêlé leurs cheveux, avaient tout à fait bonne allure. Suivies de l’escorte de leurs maris vrais ou faux et précédées du loup gris, elles traversèrent le village en suivant la rue et vinrent se présenter devant une maison semblable aux autres, quoique nettement plus grande.
En chemin, Ghal avait fait remarquer à Ogh que deux des maris de Cora portaient sur l’épaule plusieurs marques, l’une au-dessus de l’autre. Le plus âgé en portait quatre. Outre la mouette de Cora, il y avait une tortue, un lézard et une mouche. Ogh en avait déduit que ces dames changeaient souvent de maris et que, les marques étant certainement faites en témoignage d’amours éternelles, il était impossible de les faire disparaître, et que donc les marques des unions successives s’inscrivaient l’une derrière l’autre, en bon ordre, en descendant le long du bras. Un mari portant beaucoup de ces marques devait être une bonne affaire, ou alors c’est qu’il n’était tombé que sur des épouses volages.
L’ouverture – la « porte », dit Cora – était comme celles des autres maisons : deux troncs faisant piliers, encastrés dans le mur de boue séchée mêlée de paille hachée, un autre tronc par-dessus, appuyé sur les deux troncs debout. Une peau d’aurochs pendait en travers de la porte, ornée en son milieu d’un grand dessin bleu du contour de la Déesse Mère. Deux femmes étaient nonchalamment appuyées au mur, une à droite, une à gauche de la porte. Elles étaient grandes et fortes, leurs bijoux étaient tous bleus – « couleur aimée de la Déesse », expliqua Cora. Elles portaient au front et sur la poitrine, juste à la naissance du sillon entre leurs riches mamelles, le signe même que portaient sur l’épaule les esclaves : le contour sacré de la Déesse Mère.
Les deux grandes filles saluèrent amicalement Cora, lui léchèrent les lèvres, lui effleurèrent d’une main machinale les seins et le bas-ventre, ce qui semblait être ici les gestes banaux de la courtoisie. Elles la félicitèrent pour ses succès.
— Tu t’es bien défendue, dis donc ! Tu viens rendre compte ?
— Oui. Et je veux présenter deux nouvelles.
— Hmm. Des sauvages, tu veux dire. Grandies sous la loi du mâle. Pas bon, ça.
— Je me porte garante.
— À toi de voir. Et ça, là, c’est quoi ?
— Eux ? Les maris des nouvelles.
— Hou là ! Des prisonniers, oui ! Faut les marquer et les mettre avec les autres.
— Je te dis que c’est des cas. Ils sont les réguliers de ces deux frangines, là.
— Écoute. Tu te démerdes avec la hiérarchie. En attendant, tes deux zigotos, ils restent ici, dehors. Allez, entrez, les filles.
Elle souleva la peau d’aurochs.
Au moment de passer le seuil, Noun se tourna vers les deux garçons :
— À ce qu’il paraît, les hommes n’entrent pas ici.
Ghal dit :
— Vous nous raconterez.
La grande fille laissa retomber la lourde peau sur l’ouverture béante. Traînant les pieds, elle vint vers Ogh, tout près, le regarda droit dans les yeux, lui prit le membre à pleine main, le serra sans tendresse.
— T’as l’air d’un grand bébé, toi. Pas tellement le genre à en faire baver aux femmes, et pourtant… Tu es d’un clan pourri de chasseurs, vieux cons perdus dans leur trou du cul de jungle, cramponnés aux saletés de valeurs ringardes… T’en es encore au silex taillé, je parie ? Tu avais déjà vu un pot de terre allant au feu, avant aujourd’hui ? Et un champ de blé ? Et un troupeau d’aurochs ? Et du pain blanc ? Et du fromage ? Rien ! Tu pues ta cambrousse à gibier et ta méchanceté de mâle…
« N’empêche que je te me ferais bien. Tu as une belle queue, qui ne demande qu’à servir. Tu n’as pas de marque d’épaule, tu n’es donc à personne, jusqu’ici…
La deuxième fille, appuyée, bras croisés, de l’autre côté de la porte, jugea le moment venu d’intervenir :
— Il n’est pas marqué parce qu’il vient juste d’arriver. Et s’il vient d’arriver…
— Il n’est pas opéré ! Tu as raison ! Ouillouillouille ! Tiens-toi à carreau, Algo !
Elle lâcha ce qu’elle tenait si fort et précisa :
— Algo, c’est moi.
Tout content de comprendre enfin un mot, Ogh se frappa la poitrine et dit :
— Moi : Ogh.
La fille haussa les épaules.
— Ça me fait une belle jambe !
Ghal, allongé dans l’herbe, les deux mains sous la nuque et mâchonnant une tige de graminée, avait regardé cela d’un œil distrait. Il aurait volontiers plié une de ces deux-là sous lui pour la défoncer sans façon, d’autant que la longue privation se faisait sentir, mais il savait estimer quand on pouvait y aller et quand il valait mieux pas. Il donna l’ordre à son membre de se tenir tranquille et passa une main amie sur la tête du loup gris, qui lui balaya le visage d’un tendre coup de langue. Le loup gris, bien que démontré louve et femelle, n’avait pas voulu entrer là où Ghal n’entrait pas.
Passé le seuil, Cora, Noun et Ala se trouvèrent dans un petit endroit carré où, sur chacun des murs, s’ouvrait une porte masquée d’une peau. La porte du mur juste en face était plus large, le rideau qui y pendait plus ample et fait d’une peau plus recherchée : du bison bouclé, peut-être, dont l’espèce avait presque entièrement disparu et dont quelques vieux mâles farouches se voyaient encore au-delà des neiges de la haute montagne ?
Une jeune femme aux longs cheveux d’un noir intense les y reçut. Une seconde chevelure, aussi noire, aussi longue et aussi lisse que la première, s’étendait sur toute la largeur de son bas-ventre, d’une hanche à l’autre, et de là pendait jusqu’à ses genoux, si bien que cette femme, aussi nue en fait que n’importe quel être humain, semblait ne l’être que du visage et du buste, où pointaient deux petites mamelles brunes sous l’inévitable dessin du contour de la Déesse.
Noun se demanda furtivement si c’était bien convenable, tant de poils à cet endroit, et semblables à des cheveux. Quand cette femme se retourna pour écarter le rideau et leur faire signe d’entrer, elle apparut de dos, et là, des pieds à la tête on ne voyait que de la peau brune, avec juste une touffe qui pointait le nez entre les fesses. Noun se rasséréna. On ne cache son corps que l’hiver, parce qu’il faut bien se protéger du froid, et alors on s’enveloppe dans une peau de mouflon laineux, mais cacher quoi que ce soit de son corps sans nécessité était obscène, surtout les organes de la copulation, car, d’une part, ce sont les parties les plus belles, d’autre part, les cacher serait les mettre à l’abri, c’est-à-dire faire preuve de méfiance ou de dégoût à l’égard des amis et des gens de rencontre.
Noun redoutait ce qu’elle allait trouver derrière ce rideau. Ala, l’ex-épouse des Puissances, était peu impressionnée par l’approche des êtres suprêmes. Elle faisait joyeusement tintinnabuler ses colliers et ses bracelets – Cora lui avait appris ces mots.
Cora fit trois pas et, se laissant tomber à terre, se prosterna devant une espèce de butte carrée, au dessus plat, qu’il y avait là. Obéissant à ses préalables instructions, Noun et Ala en firent autant, deux pas en retrait de Cora.
Elles attendirent ainsi pendant un certain temps, le nez dans la poussière. Ala n’aimait pas ça. Elle éternua. Elle se dit : « Peut-être que je viens de violer le tabou du silence ? Peut-être que je vais mourir ? » Mais non, elle ne mourut pas. Elle pensa : « J’en étais sûre ! » tandis qu’une voix ravissante, tombant d’en haut, prononçait ces mots :
— Sois la bienvenue, Cora, ma chère fille. Relève-toi et présente-moi tes compagnes.
Ces gracieuses paroles furent perdues pour Noun et pour Ala, jusqu’à ce que Cora, se relevant, leur fît signe de l’imiter.
S’étant donc relevées à leur tour, Ala et Noun risquèrent un regard prudent vers le haut, cherchant d’où provenait la voix. Elle provenait de cette butte, faite de la même matière que les murs, et qui, maintenant qu’elles se tenaient debout, leur arrivait à hauteur d’œil. Le sol plat de la butte était couvert de fourrures précieuses, toutes de couleur noire, entassées sur plusieurs couches et pendant hors des bords de la butte. Mais ce qui stupéfia et fascina les deux fugitives du clan de l’Élan, ce fut la femme qui trônait là.
Couchée sur une pile de fourrures d’un blanc éclatant qui tranchait vivement sur le fond des fourrures noires, elle leur faisait face, le dos bien calé, les coudes appuyés sur des outres faites de cette même fourrure blanche – Noun et Ala apprirent plus tard que ces outres étaient des « coussins ». Elles virent tout d’abord un amoncellement de chairs d’un rose délicat, plus large que haut, une grappe serrée de rondeurs énormes mais que l’on sentait fermes sous la peau souple et fine… Bref, l’exact modèle en vraie grandeur de la statuette de la grotte aux lumières.
Le ventre de la Déesse était une étendue vaste comme un empire. Il débordait de part et d’autre les cuisses colossales qui filaient d’un jet vers les pieds minuscules sans marquer le genou autrement que par deux fossettes profondes. Si petits étaient-ils, ces pieds joints, que la Déesse semblait se terminer en pointe.
Ses mamelles fabuleuses, tels des sacs pleins à craquer, étaient rejetées sur les côtés. À chacune s’accrochait un enfant dodu qui tétait goulûment, sa petite bouche distendue serrant de toutes ses forces un mamelon gros comme un membre d’homme. Deux adolescentes ruisselantes de bijoux dans toutes les nuances du bleu présentaient les bébés aux mamelles sacrées.
Au bas de l’ample colline du ventre, la fente de délices faisait face aux deux femmes, tellement bombée que, en dépit des cuisses serrées, ses bords glabres et épais débordaient de la toison bouclée comme une bouche lippue au milieu d’une barbe drue.
Aucun bijou, sauf, sertie dans le nombril de la Déesse, une de ces pierres sans couleur, transparentes comme l’eau, trop dures pour être taillées, que des voyageurs apportent de très loin et qui s’échangent contre des troupeaux d’esclaves ou des montagnes de fourrures rares.
Par-delà les ondulations superposées des multiples mentons, le visage apparaissait, étonnamment jeune. Nulle bouffissure ne le déformait, les joues étaient celles d’une toute jeune fille, deux beaux yeux vifs et gais l’animaient. La chevelure aux amples boucles brunes ruisselait sur les puissantes épaules, encadrant et adoucissant encore ces traits ravissants.
La voix charmeuse parla de nouveau :
— Eh bien, Cora, j’apprends que tu n’as pas patrouillé en vain ! Tu nous ramènes des mâles nouveaux, paraît-il ? Raconte-moi un peu cela. Et d’abord, dis-moi, qui sont ces deux-là ?
Cora répondit gaiement :
— Ça n’a vraiment rien eu de difficile, Déesse, ni rien de bien glorieux. Une bande de pouilleux arriérés qui avaient pénétré dans tes territoires pour reprendre deux de leurs femmes fugitives. Ces deux-là, justement.
Il semblait que le rituel était ici fort peu exigeant et le contact avec la divinité tout à fait dénué de cérémonie. Cora s’adressait à la Déesse comme à une vieille amie. Les deux jeunettes qui tenaient les bébés écoutaient et pouffaient sans retenue. Noun était étonnée de cela. Ala se disait : « Voilà ce que c’est que d’avoir directement affaire aux dieux ! Ce sont ceux qui prétendent Leur parler en notre nom – mon cul, oui ! – qui y mettent tous ces chichis ! »
La Déesse rit de bon cœur. Une espèce de tremblement de terre se propagea, faisant tressauter ses abondances. Elle dit :
— Ces deux filles sont donc des sauvages ?
— Elles sont nées et ont été élevées parmi les brutes d’un clan de chasseurs.
— Pourquoi se sont-elles enfuies ? Les femmes des chasseurs ne s’enfuient pas.
— Elles l’ont fait pour venir à toi, Déesse.
— Oh, oh… Elles te l’ont dit ? Et tu les as crues ?
— Elles me l’ont dit alors qu’elles ne savaient pas qui nous étions. C’est pourquoi je les ai crues.
— Allons, allons… Comment pouvaient-elles connaître mon existence et le chemin pour venir jusqu’ici ?
— Il existe une tradition, Déesse. Ces femmes me l’ont expliqué.
— Une tradition ? Chez les sauvages ? Explique-moi un peu ça, à ton tour.
C’est un récit que les femmes se transmettent en secret, de femme à femme, depuis les temps d’avant les temps. Elles se souviennent de ce qu’était la vie avant que les clans de chasseurs venus des contrées sauvages n’apportent le massacre, le malheur et l’esclavage des femmes. Elles savent que tu existes, elles croient en ta puissance et en ta justice. Elles te rendent un culte secret. Elles savent qu’un jour viendra où tu triompheras et rendras la liberté à toutes les femmes.
— Vraiment ? Mais je n’ai nulle envie de faire la guerre, sauf pour me défendre !
— Je te rapporte ce que j’ai appris. La légende existe, tu n’y peux rien. Ces deux-là n’ont pas voulu se contenter de vagues espoirs et de paroles exaltées. Elles se sont enfuies, ont traversé déserts et jungles pour te trouver.
— Mais enfin, Cora, des femmes de chasseurs ne savent pas se servir des armes, ni suivre une piste, ni vaincre la peur… Ce sont de pauvres bêtes à chagrin, des bras pour travailler, des trous à défoncer, des dos à bâtonner…
Cora eut l’air quelque peu embarrassé.
— À vrai dire, Déesse, l’idée première est venue d’un homme.
— D’un homme ? Un chasseur, tu veux dire ?
— Justement, non. Pas un chasseur. Le fils d’une de ces deux-là, un tailleur de silex. Il a vu une image de toi – c’est la statuette que je t’ai fait porter –, et…
— À propos, je te remercie, Cora. Les trois statuettes sont enfin réunies, grâce à toi.
— Grâce surtout à Ogh, Déesse !
— Ogh ?
— Ce garçon s’appelle Ogh.
— Nom de sauvage !
— Ce sauvage, à la seule vue de la statuette, est tombé amoureux fou de toi.
… Voyez-vous ça !
Je t’assure. À un point inimaginable. Mystique, si tu vois.
— Mais oui. Mystique, je vois. Expression tout à fait adaptée quand il s’agit de la Déesse. Alors, tu dis que ce garçon a pris tous ces risques et s’est donné tout ce mal parce qu’il a vu une image de moi ?
— Figure-toi qu’il a été jusqu’à mettre le tabou sur son membre.
— Qu’est-ce qu’il a fait à son membre ?
— Il a mis un tabou dessus : il ne s’en servira pour aucune autre femme que toi.
— C’est touchant. Et il tient le coup ?
— Je peux te l’assurer.
— Bof… Peut-être son membre n’aime-t-il pas les femmes non déesses ?
— Je suis bien sûre du contraire.
— Tu as essayé, hein ?
— Oh, juste pour voir. Je ne serais pas allée jusqu’au bout. De toute façon, rien à faire.
— Mais son membre ? Il se dressait, son membre ? Tu l’as vu ?
— Il se dressait. Je l’ai vu.
— Tu me rassures.
— Je continue ?
— Je t’en prie.
— Ce garçon s’est mis à fouiner. Il a entendu quelque chose au sujet du culte secret des femmes pour les Déesses Mères. Il a forcé sa propre mère à lui dire où se trouvait ce mystérieux territoire qu’elles étaient censées habiter, et comment on y allait. Entre nous, il avait toutes chances pour que cette légende soit comme toutes les légendes : du vent. Son frère d’amitié, un nommé Ghal, a tenu à venir avec lui…
— Comment as-tu dit ?
— Ghal.
Avec un H aspiré ?
— C’est cela.
— Noms de sauvages ! Je ne m’y ferai jamais.
— Ghal, donc, son frère d’amitié, s’est joint à lui…
— Celui-là aussi est amoureux de moi ?
— Quel homme ne serait amoureux de toi ?
— Arrête la lèche ! Dis-moi.
— Je ne sais pas. Franchement, il me semble que ce n’est pas le genre à tomber amoureux.
— Même d’une Déesse ?
— Parce que, en plus, il te les faut amoureux, maintenant ?
— Pour être Déesse, on n’en est pas moins femme.
— Laisse-moi au moins terminer mon rapport. Nous papoterons après.
— Bon, bon. Vas-y… Que veux-tu, j’aime presque autant en parler que le faire.
— Donc, les voilà prêts à partir, Ghal et lui. Mais la petite futée que tu vois ici, derrière moi, surprend le complot et les force à l’emmener avec eux. Là-dessus, la mère d’Ogh, que tu vois ici également, prend la caravane en marche, et voilà. Ces quatre-là – plus le loup gris, qui est une louve amoureuse de Ghal, j’oubliais – ont suivi l’itinéraire tel que le prescrit la légende et, chose incroyable, sont arrivés ici. Enfin, presque. Ils en étaient à deux jours de marche quand les chasseurs de leur clan les ont rattrapés. Par chance, j’étais en tournée d’inspection dans le secteur. Mes nénettes ont réglé ça en moins de deux… À propos, il y a des prisonniers. On te les a présentés ?
— Oui. Du fretin. Des queues minables. Ces chasseurs, ça a surtout une grande gueule et de la méchanceté plein le corps. Mais, dis voir…
— Oui ?
Tes deux bonshommes, là, qu’en as-tu fait ?
Ils attendent dehors, puisque aucun homme ne peut pénétrer ici.
— Sauf si c’est mon désir.
— Ça l’est ?
— Je ne sais pas encore… Voyons déjà les deux filles. Tu feras l’interprète, puisque tu parles le langage de ces brutes… Au fait, où as-tu appris ça ?
— J’ai eu un mari de cette race-là. Un prisonnier. Il s’était fait choper au cours d’une razzia.
— Et vous n’aviez rien de mieux à faire que l’étude des langues étrangères ?
— J’aime m’instruire. J’aime aussi comprendre les mots d’amour que l’homme crie pendant le plaisir.
— Tu t’es lassée de lui ?
— Quand je me suis aperçue que ses mots d’amour, c’étaient des trucs dans le genre : « Tiens, salope, prends ça dans ton sale cul de putain pourrie ! » ou encore : « J’emmerde la Déesse Mère et je chie sur ses pouffiasses ! »
— Tu as bien fait.
Cora fit avancer Noun et Ala. L’interrogatoire fut sommaire. D’où elles venaient, on le savait. Ce qu’elles désiraient : vivre en paix au pays de la Déesse Mère. Ce leur fut bien volontiers accordé, à la condition qu’elles se plieraient aux coutumes du lieu, fort peu contraignantes pour les femmes. Cora les leur détaillerait plus tard, bien à l’aise.
Noun promit tout ce qu’on voulut, pourvu qu’on ne fît pas de mal à son fils. Ala plissa le nez comme un rat qui renifle l’appât, finit par lâcher un « oui » réticent et demanda comment on devenait Déesse Mère.
La Déesse Mère leva, au bout d’un bras considérable, une charmante petite main aux doigts fuselés et dit, de sa voix charmante, avec un charmant sourire :
— C’est bien. Allez en paix, mes filles.
Comme elles atteignaient le seuil, la voix céleste ajouta :
— Après tout, Cora, amène-moi donc tes deux hirsutes.
Au passage, Cora et la fille à la chevelure abusive échangèrent les politesses d’usage entre femmes : léchouillage de lèvres et caresse légère aux bons endroits. Noun, qui venait ensuite, eut la surprise et l’honneur, étant désormais sujette de plein droit de la Déesse Mère, de sentir une langue friponne se promener sur la sienne – elle respirait toujours la bouche entrouverte – tandis que deux pointes de mamelles se frottaient gentiment aux siennes et qu’un doigt amical parcourait la longueur de sa fente. Elle eut un recul, qui étonna. Se rappelant qu’elle venait de promettre de se plier aux us locaux, elle sourit, tira une langue exagérée, lécha plus qu’elle n’effleura, et sa main pleine de bonne volonté mais encore malhabile plongea trop avant dans le gouffre aux merveilles. Elle était nouvelle, ce lui fut pardonné.
Ala pensait à autre chose. La soudaine sensation d’une mollesse humide sur ses lèvres lui fit croire à quelque limace égarée. Elle cracha avec un « Pff ! » de dégoût puis, s’apercevant de sa méprise et voulant, pour se racheter, faire bonne mesure, elle engloutit avec empressement la totalité de la langue courtoisement offerte, ce qui provoqua l’effroi de la propriétaire de cette langue, qui employa toutes ses forces pour la récupérer. Vexée qu’on n’appréciât pas mieux ses efforts de politesse, Ala mordit un bon coup la langue martyre avant de la laisser aller. L’esprit de vengeance s’éveilla chez l’interlocutrice. Sa main, en position pour effectuer l’aimable parcours de l’entrecuisse, saisit à pleine poigne l’ensemble de la touffe, des grandes lèvres et de tout ce qui traînait dans le coin, et tordit sauvagement. Ala hurla, empoigna l’autre aux cheveux (ceux d’en haut) et, bref, on ne sait trop ce qu’il en serait advenu si Cora, dont l’autorité en ces lieux était grande, n’était intervenue.
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