La déesse mère
Chapitre 7
Les deux filles qui montaient la garde à la porte s’amusaient bien. Deux grands beaux mâles sauvages à asticoter, ça n’arrivait pas tous les jours ! Elles lançaient à Ghal et à Ogh de grosses blagues de garnison dont ils ne pouvaient évidemment pas saisir le sel, c’était bien dommage, alors elles les accompagnaient de gestes d’une éloquente obscénité, ce qui faisait rire à se rouler par terre la bande de fillettes nues comme asticots qui s’était amassée autour de cette occasion de rigolade. Ghal dit à Ogh :
— C’est pour en arriver à ça que tu m’as fait venir de si loin ? Je n’ai jamais été humilié par une femelle. Si ces deux-là continuent, je ne vais pas pouvoir me retenir encore longtemps.
Ogh fit remarquer :
— Doucement, frangin. C’est elles qui ont les armes, pas nous. Et elles savent s’en servir.
— Tu te figures que leurs javelots m’arrêteraient ? En moins de deux je les leur fais bouffer, moi, leurs javelots de gonzesses ! Je suis Ghal, le chasseur. Pas un de ceux de l’Élan, pas même Celui qui marche en avant, n’a jamais osé se payer ma figure. Alors, ces merdeuses à mamelles…
— Celui qui marche en avant, il marche désormais à plat ventre, souviens-toi. Et souviens-toi aussi que ce sont ces merdeuses qui l’ont couché sur l’herbe.
— Ah, non ! Là, tu te trompes. Lui, c’est le loup gris qui lui a réglé son compte.
— Je parle de celui qui a pris sa place, et de tous les chasseurs, les meilleurs du clan de l’Élan, qui sont maintenant morts, ou prisonniers, ou va savoir ce qu’elles en ont fait…
Les filles s’étaient tues et écoutaient, dans l’espoir de saisir, sinon un mot, du moins une mimique. Elles ne furent pas déçues. Ce qu’elles lurent dans les yeux de Ghal, et aussi dans ceux du loup gris, leur flanqua un sacré frisson. Elles se regardèrent avec un rire qui sonnait le fêlé.
Ghal gronda, dents serrées :
— Et ça ricane !
Ogh le calma :
— Tu sais, les filles, ça crâne comme ça. Mais je vais te dire une chose : plus ça ricane, plus ça en a envie.
— Tu sais ça, toi ?
— Je sais ça, oui. Depuis que je vois le visage de celles d’ici, je sais pas mal de choses. Celles de par chez nous, on n’en voyait que le cul. C’est pas causant, un cul.
La peau d’aurochs se souleva. Cora apparut, précédant une Noun en extase et une Ala enragée. Elle chargea une gamine de les accompagner jusqu’à sa maison, ce que la petite fit bien volontiers, et les voilà parties, escortées par la bande de fillettes hilares qui, le spectacle étant apparemment terminé ici, n’étaient pas fâchées d’aller voir ce qui se passait ailleurs, on ne sait jamais.
Ghal et Ogh, les deux frères d’amitié, pénétrèrent derrière Cora dans le sanctuaire.
Ogh vivait le plus intense moment de sa vie, Ghal, au passage, eût volontiers pris le temps d’écarter à deux mains l’onduleux et somptueux rideau vivant qui tombait jusqu’aux genoux de la fille de l’antichambre, afin de voir ce qu’il pouvait bien y avoir derrière, mais Cora hâtait le mouvement, pas question de faire attendre la Déesse.
Cora les avait prévenus : « Ne levez pas les yeux avant que je ne vous l’aie dit. En tout point, faites ce que je fais. » Le seuil franchi, elle avança de trois pas et se prosterna. Les deux garçons firent de même, d’assez mauvaise grâce. Le loup gris en profita pour lécher le visage de Ghal, puis il s’assit gravement sur sa queue. Les loups ne se prosternent pas, fût-ce devant une déesse.
D’en haut tomba la voix de délices :
— Eh bien, ma Cora, voyons un peu ce que tu m’apportes ! Dis-leur de se mettre debout. Je voudrais bien voir autre chose que leurs trous du cul… À propos, il faudra leur apprendre à s’essuyer. Ces sauvages ont des façons un peu trop relâchées.
Ils se relevèrent. Devant eux était cette butte. Les yeux d’Ogh coururent le long de la butte, de bas en haut. Et il la vit.
Rose et blanche sur son lit de fourrure, il la reconnut. Telle qu’il l’avait rêvée ! Tellement mieux qu’il l’avait rêvée ! Suprêmement femelle. Fabuleusement femelle. Chair innombrable. Océan de tendresse. Mamelle et fente, cime et gouffre, monts et vallées, inaccessible et si présente, indiscutable, irréelle, souveraine.
Et il vit ses yeux.
Ogh sut alors qu’il était perdu.
Les enfants ne tétaient plus les glorieuses mamelles. Ils dormaient, repus, au bras des deux filles aux bijoux bleus. Elles les berçaient en chantant doucement, à voix psalmodiée, une mélodie infiniment lente qu’elles accompagnaient d’un souple balancement de tout le corps. Le doux froissement de leurs bijoux rythmait la mélopée. Voici ce que chantaient ces filles :
Tu es Celle, ô Déesse,
Qui fait germer la graine et mûrir l’épi,
Tu es Celle
Qui fait revenir le soleil de son exil d’hiver,
Tu es Celle
Qui fait tomber l’eau du ciel quand la terre a soif
Et qui l’arrête avant que ce ne soit trop,
Celle qui engraisse le mouton dans la prairie,
Celle qui emplit les ventres et accroche les rires aux visages,
Celle qui met le désir au cœur de la femme,
Celle qui fait grossir le membre de l’homme,
Celle qui mûrit les enfants aux ventres des mères
Et les oisillons au creux des nids.
Tu es Celle qui n’exige jamais
Qu’on meure pour Elle,
Qu’on souffre pour Elle,
Qu’on s’humilie pour Elle.
Tu es Celle par qui de la mort renaît la vie,
Tu es l’Amante et tu es la Mère,
Tu es le Désir et tu es le Refuge,
Ta fente est immense et le monde en est sorti,
Avec ses forêts, avec ses montagnes,
Avec ses déserts et ses océans,
Avec son ciel, avec ses nuages, et sa lune, et son soleil,
Avec tous ses vivants,
Car tu es la Vie,
Car tu es l’Amour,
Car tu es Toi,
L’Unique,
La Toute-Bonne,
Celle qui nous aime et que nous aimons
À tout jamais,
Ô Déesse,
À tout jamais.
Tout au long, Cora mêla sa voix fervente à l’hymne d’adoration.
Les deux jeunes filles se turent, s’inclinèrent devant la Déesse, puis sortirent, emportant les bébés. Tant qu’avait duré le chant, la Déesse, impassible, avait examiné les garçons. Elle parla enfin :
— Ils sont beaux, Cora. Vraiment beaux. Je les garde. Lequel, m’as-tu dit, était amoureux de moi sans m’avoir vue ?
— Celui-ci, Déesse. Ogh.
— Il a l’air doux. C’est bien le genre à adorer une chimère. Qu’en est-il, maintenant qu’il m’a vue ?
— Constate toi-même.
— Je vois. Il est transi. Pétrifié. D’horreur, peut-être ?
— Déesse ! Tu fais ta coquette !
— Tu as raison. Je m’amuse. Je lis en lui. Quel amour ! Quelle ferveur ! Il a davantage envie de mourir pour moi que de me planter son truc là où ça se plante !
— L’un n’empêche pas l’autre.
— Crois-tu ? Eh bien, je vais te dire. Quand tout l’amour est dans la tête, il n’en reste plus pour le bas-ventre. Tu devrais savoir cela, Cora. Tu as de l’expérience.
— Déesse ?
— Oui ?
— L’autre t’intéresse davantage. Je me trompe ?
— Eh bien… Vois-tu, mes jumelles vont bientôt être en âge de quitter la mamelle. Et je commence à sentir comme un creux en moi.
— Envie d’être pleine ?
— Je pense que c’est ça. Tout à fait normal. Une Déesse Mère, faut que ça ponde, non ?
— Tu es la fécondité même. Mais tu as beaucoup donné, ces dernières années. Tu pourrais espacer un peu.
— Mais c’est que j’en ai envie, moi ! Et c’est la vue de ton sauvage, là… Gomment l’appelles-tu, déjà ?
— Ghal.
— C’est ça. Avec l’H aspiré. Je l’appellerai Gal, sans me racler la gorge. Il s’y fera. De toute façon, il n’a pas le choix… Oui, je te disais. La vue de ce Gal a réveillé en moi l’envie d’avoir un gosse dans le ventre. C’est curieux, non ? Toi, tu aurais juste envie de sa queue dans ta fente. Tu en as d’ailleurs envie ! Si tu crois que ça ne se voit pas…
« Moi, tu comprends, c’est l’idée que son machin m’enfonce une grosse fille dans la tripaille qui me fait de l’effet… Tiens, rien que d’en parler, je suis trempée… Et une fille qui aurait sa jolie petite gueule de brute… Allons, c’est dit. Il sera le prochain Époux.
Cora demanda, faussement désinvolte :
— Et l’autre ?
— Toi, je te vois venir ! N’y compte pas, ma petite ! L’autre, je me le garde aussi. Pour plus tard… Et puis, tu m’as dit qu’il a mis un tabou sur son outil. Tu ne pourrais rien en tirer.
— Ça, c’est à voir. La difficulté m’excite… Mais bon, tu as parlé, Déesse.
— Un peu, que j’ai parlé !
Cora se demandait par quel bout commencer. Elle se lança :
— Voilà. Vous, les filles, vous êtes des sujettes d’entre les libres sujettes de la Déesse. Cela veut dire que vous allez avoir chacune une maison, la Déesse vous prêtera autant d’hommes qu’il en faudra pour les construire, puis vous vous choisirez des bonshommes parmi les prisonniers non encore marqués : il y en a pas mal de disponibles, nous avons fait ces temps derniers quelques razzias dans les environs, il y a eu de beaux arrivages. Vous en ferez ce que vous voudrez, des esclaves ou des maris. Il n’y a d’ailleurs pas grande différence.
Ala s’écria, les yeux brillants :
— Je n’ai qu’à taper dans le tas, et ceux que je choisis, ils sont à moi ?
— Tout à fait. Mais il ne faut pas qu’ils soient marqués. S’ils portent une marque, c’est, soit celle de la Déesse, et alors ce sont des esclaves publics, soit celle de l’une d’entre nous, et alors ils sont la propriété de cette femme, qui peut vous les échanger contre n’importe quoi ou vous en faire cadeau, à vous de vous faire des amies.
Noun, soucieuse, demanda :
— Et pour manger ? Les hommes chasseront pour nous ?
— Aucun souci. Toute la nourriture est donnée par la Déesse. La terre lui appartient, et aussi tout ce qui pousse dessus, et aussi le bétail qui paît dessus, et aussi les hommes qui font pousser le grain dans la terre et qui soignent le bétail. La Déesse donne à chacune ce qu’il lui faut. Si tu n’as pas assez, tu en redemandes. Mais elle interdit qu’on gaspille, car gaspiller, c’est insulter la terre et blasphémer le nom de la Déesse… Pourquoi es-tu triste, Noun ?
Noun soupira :
— Parce que Ogh, l’enfant que j’ai mis au monde, n’est ici qu’un esclave, alors que, chez ceux de l’Élan, c’était un tailleur de silex habile de ses doigts et respecté de tous.
— Noun, sache qu’ici un esclave est respecté de tous, s’il se tient à sa place. Sache aussi qu’il est beaucoup plus heureux que le plus brave des chasseurs d’un clan de chasseurs.
— Oui, mais il est esclave.
— Noun, Noun, ne vois-tu pas que ton fils est esclave de son plein gré ? Il est esclave dans sa tête, il est esclave dans sa chair. Il serait esclave n’importe où. Esclave de la Déesse. Esclave d’amour. Il l’était déjà là-bas, chez ceux de l’Élan, depuis qu’il avait vu son image. Tu sais cela, Noun, puisque c’est cet amour qui vous a menés jusqu’ici.
Noun dit, sombrement :
— Le jour où il a vu cette image fut un jour de malheur. Et je sens venir de plus grands malheurs.
— Tu blasphèmes ! Ogh a retrouvé la statuette perdue, il l’a rapportée à la Déesse. C’est un grand bonheur pour nous toutes. Et la Déesse l’a choisi. Ton fils ne remuera pas la terre, ne portera pas de choses lourdes, ne fera aucun travail sale et fatigant… Et toi, tu seras servie et honorée, tu choisiras selon ta fantaisie l’homme qui te pénétrera, tu seras aimée et caressée, tes caprices seront sacrés… Chez ceux de l’Élan, tu étais déjà une vieille, tu étais battue, défoncée, traitée comme une merde dans laquelle on vient de marcher… Allons, Noun, ma chérie, te plaindre serait insulter aux bienfaits de la Déesse.
Noun cependant demeurait préoccupée :
— Ogh a couru tous ces dangers par amour pour la Déesse, pour se donner à elle. Or, c’est Ghal, son frère d’amitié, qui sera l’Époux. Ogh souffre dans son âme.
Cora regarda Noun avec embarras. Elle fut sur le point de dire quelque chose, puis, se ravisant, elle soupira seulement :
C’est vrai. Ce ne sera pas lui l’Époux.
Une tristesse passa dans ses yeux. Elle se secoua et dit gaiement :
D’autres questions, les filles ?
Ala leva le doigt.
Tu nous as expliqué que vous n’avez d’enfants que lorsque vous avez décidé d’en avoir. Bon. Déjà, hein… Mais je regarde autour de moi et je ne vois, en fait d’enfants, que des petites filles. Toi-même, tu as deux filles, et pas de garçon. Êtes-vous donc également maîtresses de faire que ce qui mûrit dans votre ventre ait un membre ou une fente ?
Cora rit de bon cœur.
— Non. Nous ne savons pas faire cela.
— Alors, vous ignorez ce qui sortira de votre ventre ?
— Malheureusement.
— Donc, une fois sur deux, c’est un mâle ?
— À peu près.
— Qu’en faites-vous ?
— Nous l’offrons à la Déesse, qui le confie à des esclaves chargés de le nourrir et de l’élever.
— Et que deviendront-ils, ces enfants mâles ?
— Des esclaves, des maris, que sais-je ?
— Tout comme ceux que vous raflez dans vos expéditions de guerre ?
— Oui, bien sûr. Nous avons besoin d’hommes, pour faire le travail et pour nous aimer.
— Et les enfants de la Déesse ?
— Les enfants de la Déesse… ?
— Ben, oui. Les petits mâles. Eux aussi ?
— Eux aussi, cela va de soi. Qui est mâle n’est rien, chez nous… Mais nous les traitons bien.
— Hm…
Ala sembla chercher dans sa tête. En fait, elle se demandait si ce qu’elle allait dire était un blasphème ou violait un gros tabou. Elle se décida :
— La Déesse Mère, c’est toujours la même ?
Cora ne s’offusqua pas – Ouf ! Ce n’était pas un blasphème ! Elle répondit :
Que veux-tu dire ?
— Eh bien, je me demande… Elle est là depuis les temps d’avant les temps ? Elle ne meurt pas ?
Le visage de Cora devint grave :
— Il y a toujours une Déesse Mère.
— La même ?
— Quand la Déesse Mère sent que son temps va finir, elle désigne la Déesse Mère qui viendra après elle, lui transmet ses pouvoirs de Déesse et lui donne le monde avec tout ce qu’il y a dessus, dessous et autour.
— Ah, oui ? Et où la prend-elle ?
— Sache que dans la maison de la Déesse il existe plusieurs chambres que vous n’avez pas vues. Dans certaines de ces chambres grandissent des fillettes nées du ventre de la Déesse et qui, lorsqu’elles sont en âge, secondent la Déesse dans ses nombreuses tâches. L’une d’elles sera la nouvelle Déesse Mère.
— C’est donc fatalement une fille sortie du ventre de la Déesse ?
— En effet. Mais cela ne suffit pas. Les pouvoirs ne se transmettent pas seulement par le ventre, mais aussi par les Signes. Seule une Déesse Mère peut transmettre, par le ventre et les Signes, les pouvoirs à une Déesse Mère.
— Et qui apporte la graine d’enfant dans le ventre de la Déesse ?
— L’Époux.
— Elle n’en a qu’un ?
— Elle n’en a qu’un. Il ne sert qu’une fois.
— Disons « un à la fois », alors. Il lui faut donc autant d’Époux que d’enfants ?
— Sauf si elle a des jumeaux, ce qui se produit souvent, car le ventre de la Déesse est fécond comme la terre à qui elle commande.
Cora ajouta :
— En dehors de l’Époux, la Déesse a des maris, pour le plaisir des caresses et de la copulation, et aussi des esclaves. Et tous nos maris sont ses maris, et tous nos esclaves sont ses esclaves. La Déesse est souveraine maîtresse de nos biens comme de nos personnes. Mais elle ne peut engendrer que par la copulation sacrée de l’Époux.
Ghal, futur Époux, était dispensé de tout travail. Il ne portait pas la marque de la Déesse sur l’épaule, ainsi que les autres hommes, mais au milieu de la poitrine, comme les femmes-soldats de la garde particulière de la Déesse. Il s’étonnait de n’avoir pas encore été convié à copuler avec la Déesse. Il en avait demandé la raison à Cora, qui lui avait expliqué :
— La copulation de la Déesse avec l’Époux est chose grave et solennelle. La nature entière y participe. Elle ne peut se faire que lorsque les Signes dans le ciel, dans les eaux et sur la terre le permettent. Car elle a pour but d’introduire dans le ventre de la Déesse le germe d’une possible future Déesse Mère.
— Qui juge si les Signes sont favorables ?
— La Déesse Mère, bien sûr. Personne n’est au-dessus d’elle. Personne ne peut juger pour elle. Elle est toute science comme toute sagesse.
Cora s’était tue, pieusement, en réalité pour s’efforcer de détourner ses regards de ce membre sauvage qui tant lui faisait envie et qui pendait, tentateur et nonchalant, hors de la touffe sombre du bas-ventre de Ghal. Elle ajouta :
— J’ai remarqué qu’il s’écoule en général une lune pleine après le sevrage de son dernier enfant avant que la Déesse ne consulte de nouveau les Signes en vue d’une copulation avec l’Époux choisi.
Ghal avait bondi :
Mais elle a encore ces jumelles pendues aux mamelles ! Il se passera donc au moins une lune entière avant que je ne sois appelé à ensemencer le ventre de la Déesse ? C’est bien cela ?
— C’est bien cela.
— Sans copuler ?
— Sans copuler.
— Mais mon membre est affamé ! Depuis trop longtemps il se dresse dans le vide ! Et toutes ces femelles insolentes autour de lui, toutes ces croupes, ces mamelles, ces fentes, qui l’appellent et le provoquent ! Je ne pourrai pas tenir ! Tiens, en ce moment même, je me retiens à grand’peine de te plier sous moi et de te pénétrer jusqu’au plus profond de ton ventre. Vois : il se dresse, il te veut !
Disant cela, Ghal avait saisi Cora à la taille et l’avait présentée de dos devant lui, ployant son échine de sa main puissante et fouillant de son membre l’entrefesses sans défense. Il s’était retrouvé sans savoir comment le nez dans les cailloux, le bras tordu dans le dos, incapable de bouger. Il avait regretté d’être sorti sans le loup gris.
Cora, d’une voix qu’elle eût voulue sévère mais que son propre trouble altérait, dit :
— Ne recommence jamais ! Ma fente t’est interdite. Toutes les fentes te sont interdites, même celles des brebis et des génisses. Tu es l’Époux. Toucher à une autre femelle que la Déesse serait le Grand Sacrilège, pour toi et pour la femelle. Vous seriez suppliciés et mis à mort. Le village devrait subir les rites de la purification. Et, si telle était la colère de la Déesse, le feu du ciel descendrait sur le village et il n’en resterait rien.
Ghal se releva, frottant son bras.
— Tu m’apprendras ça ?
Cora sourit :
— Ce serait trop dangereux pour nous deux. Tu as très bien vu dans mes yeux que mon désir de ton membre est aussi fort que ton désir de ma fente. Évitons les occasions de tentation. D’accord ?
Ghal grogna :
— Je ne voyais pas les choses comme cela, quand j’ai quitté ceux de l’Élan et la caverne des Puissances.
Cora dit :
— Dix nuits avant la nuit de la copulation sacrée, tu seras mis dans une chambre bien gardée de la maison de la Déesse afin d’être purifié dans ton âme, dans ta tête et dans ton corps. Tu seras nourri de viandes fortifiantes et d’herbes stimulantes, car ton membre doit se montrer digne de la Déesse.
Ghal, plissant le front, mettait toutes ces choses dans sa tête. Ce n’étaient pas des choses réjouissantes, même si l’idée de la copulation dans cette fente fabuleuse excitait sa curiosité. Il demanda :
— Et après ?
— Après quoi ?
— Après tout cela. Quand j’aurai enfoncé l’enfant là où il doit être enfoncé, j’aurai fini ma tâche, non ?
— Quand il sera certain que l’enfant est là et bien en vie, c’est-à-dire quand la Déesse l’aura senti bouger dans son ventre, alors seulement ton rôle sera terminé. Tu ne seras plus l’Époux.
— Je serai libre de nouveau ? Je pourrai chasser ? Je pourrai plonger mon membre dans toutes les fentes ?
Cora ne répondit pas.
Ghal s’ennuyait. Il aurait aimé chasser. Il avait demandé à une des filles de la garde de la Déesse où il pourrait se procurer un javelot, une sagaie, une lance, quelque chose, enfin, avec du pointu au bout. La fille avait ri de bon cœur :
— D’où sors-tu, toi ? Pas d’armes pour les hommes. Tu ne le sais pas encore ?
— Mais je suis…
— Tu es l’Époux, je sais. Et alors ? Je te respecte en tant qu’Époux, mais tu n’en es pas moins homme, et il est strictement interdit qu’un homme puisse même approcher d’une arme. Tu es mignon, seulement, la consigne, c’est la consigne.
Ghal, désœuvré, errait par le village, cherchant son frère d’amitié. Il le trouva sous un toit de roseaux posé sur quatre poteaux, s’initiant à la taille de cette drôle de pierre noire et lisse dont étaient faites, ici, les pointes des flèches et des javelots. Un homme âgé lui montrait comment s’y prendre, et Ogh œuvrait, tirant la langue, parmi plusieurs jeunes hommes qui, eux aussi, apprenaient le métier.
Il était présentement en train de frotter une lame de cette pierre noire sur un bloc de pierre tendre que Ghal reconnut pour du grès. Le frottement de la lame usait le grès, qui prenait la forme d’une fente de femme entrouverte. Ghal se dit qu’il voyait des fentes partout… Ogh y mettait toutes ses forces. Un garçonnet faisait couler un filet d’eau sur la lame. L’eau s’écoulait le long de la fente du grès faisant gouttière.
Ogh fut réjoui de voir son frère Ghal. Ils s’accolèrent virilement, à la façon des chasseurs du clan de l’Élan. Ogh dit :
— Tu vois cette pierre noire ? Ils appellent ça de l’« obsidienne ». On n’en trouve pas, par chez nous. Ça se travaille plus facilement que le silex. C’est léger, ça coupe mieux que le silex, mais c’est plus tendre. Le fil s’use vite, alors il faut frotter la pierre sur le grès. Ça lui donne une surface bien lisse, ça pénètre mieux dans le bois. Dans la viande aussi. Tu as vu ces pointes de flèches ? Ça rentre tout seul, pas besoin d’arc !
Ogh riait. Ghal s’émerveilla de ces choses nouvelles. Il remarqua deux femmes-soldats, appuyées aux poteaux de bois, qui semblaient surveiller leurs gestes. Ogh expliqua :
— Elles craignent qu’on chipe des lames ou des pointes, tu comprends. Elles les comptent. Elles nous fouillent, jusque dans la bouche et dans le trou du cul. C’est la consigne, quoi.
Ghal hocha la tête. Il dit :
— Viens avec moi te promener. Mon âme s’ennuie. À quoi bon tailler des armes dont nous ne nous servirons pas ?
Ogh rit et dit :
— Mais c’est ce que j’ai toujours fait ! J’aime tailler pour tailler, polir pour polir. Je suis content quand de mes mains sort un bel objet… Tu veux que je te montre l’endroit où ils font les pots ? Il y a un four, c’est merveilleux ! Je veux apprendre à façonner la terre verte et à la cuire. Elle obéit à la main, va où veut la main, monte, tourne, se creuse…
— Une autre fois. Marchons.
Ils marchèrent. Le loup gris trottinait devant, attentif et silencieux. Ghal demanda :
— Que font ces hommes penchés sur la terre ?
— Ils la préparent pour recevoir le grain.
— Il ne suffit donc pas de laisser tomber le grain sur la terre, comme celui des plantes sauvages ? Il pousserait et mûrirait, puisque les plantes sauvages poussent et mûrissent.
— Ce n’est pas si simple. Ces hommes m’ont expliqué. S’ils ne préparaient pas la terre, le grain pousserait, certes, mais les plantes sauvages pousseraient plus vite et l’étoufferaient. C’est pourquoi il leur faut briser la terre et la casser en petites mottes.
— C’est se donner beaucoup de fatigue, et de la fatigue triste. Vois-les, courbés, suant, ahanant, frappant le sol de leurs outils de bois !
— Ah, ce serait moins pénible avec des outils de silex ou d’obsidienne, mais les femmes ne permettent rien qui pourrait se transformer en arme… Dis donc, il me vient une idée ! Tu vois cette branche d’arbre cassée, avec ce coude au milieu et ce bout pointu qui dépasse ? J’attache deux hommes à un bout avec de longues cordes de lianes. À l’autre bout, un homme appuie de toutes ses forces pour enfoncer le bout pointu dans la terre. Je peux même poser dessus une grosse pierre, pour aider. Les deux gars, devant, tirent, le gars de derrière appuie, ça grattera la terre mieux que leurs haches de bois et ça ira plus droit. J’essaie dès demain !
Ghal n’écoutait pas. Il demanda :
— As-tu vu des femmes vieilles ?
— Des femmes vieilles ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Des vieilles, c’est tout. Vraiment vieilles. Écoute. Ici, les femmes commandent. Elles ne sont pas battues, défoncées, accablées de travail et de gosses et crevant de faim, comme chez les chasseurs. Là-bas, Cora et les femmes de son âge seraient des sacs d’os horribles. Ici, non. Elles restent belles, et fraîches, et lisses. Toujours jeunes. Des femmes qui ont vécu sept ou huit fois cinq hivers ont des tailles et des mamelles de jeunes filles. Seul, le visage montre que ce ne sont pas des jeunes filles. Or, suis-moi bien, je n’ai jamais vu ici une seule femme dont le visage montre, disons, dix fois cinq hivers, ou davantage. Pourtant, avec la vie heureuse qu’elles mènent, il devrait y en avoir de beaucoup plus vieilles encore. Alors ? Qu’en font-elles, des vieilles ?
Ogh ne savait pas.
Ghal s’arrêta net, face à son ami.
— Et des anciens Époux, hein ? Tu en as vu, des anciens Époux ?
Non, Ogh n’en avait pas vu. À vrai dire, il ne s’en était guère préoccupé.
Ils marchèrent un moment en silence. Comme ils traversaient une prairie où paissaient des mouflons laineux surveillés par un jeune esclave, ils virent un groupe de femmes en armes qui faisaient l’exercice de la guerre. Cora les commandait. Les filles, toutes grandes et fortes, lançaient le javelot à pointe d’obsidienne contre des bottes de paille, manquant rarement la cible. Puis elles se battirent entre elles, deux à deux, avec une violence, une férocité, qui stupéfièrent Ghal. Il dit :
— Ces femelles sont plus ardentes au combat que nos chasseurs du clan de l’Élan ! Eux se sont laissés prendre. Celles-là se seraient fait massacrer jusqu’à la dernière.
Il retint le loup gris, que la fureur du combat attirait. Cora aperçut les deux frères d’amitié. Elle cria « Repos ! » et, quittant pour un instant sa troupe guerrière, s’avança, souriante. Après les léchages et effleurages qu’exigeait la politesse, elle demanda :
— Alors, on s’habitue ? Tu sais, Ghal, quand tu seras l’Époux en fonction, je devrai me prosterner devant toi, car ton membre sera sacré. Et tu auras une escorte d’honneur.
— Une escorte de femmes ?
— Évidemment ! Des esclaves ne peuvent faire honneur. L’honneur exige des armes, et seules les femmes sont dignes de les porter.
Ghal grinça des dents. Ogh dit :
— Je donnerais ma vie pour être l’Époux, même un seul jour.
Cora, soudain songeuse, regarda Ogh, sans rien dire. Enfin, elle se secoua :
— Bon. Faut pas laisser refroidir mes nénettes. Salut, les hommes !
Ils reprirent leur promenade. Ogh dit :
— Je veux aller voir la maison de Noun.
Ghal donna un coup de pied dans un caillou. Le loup gris sauta et attrapa le caillou entre ses crocs. La tête de Ghal était pleine de choses désagréables. Il dit :
— Dans la maison de Noun, il y a Noun.
— J’espère bien ! Mon âme a besoin de voir Noun. Noun est ma mère, n’oublie pas.
— Noun est une femme, n’oublie pas. Et Noun est entrée dans ma tête, avec toutes ses choses de femme, et elle emplit ma tête, et elle obsède mon âme. Quand je la verrai, mon membre se dressera et voudra la pénétrer. Or, je suis l’Époux. Je serai mis à mort pour cela, et Noun aussi, et toi aussi, peut-être.
— Pénètre-la. Qui le saura ? Toi aussi tu es entré dans la tête et dans l’âme de Noun, ses yeux le disent.
— Ogh, mon frère Ogh, tu es un enfant. Ces femmes savent tout. Les yeux de la Déesse sont partout. Ils voient à travers les murs. Je ne veux pas que Noun meure. Je ne veux pas mourir supplicié par des femelles.
— Alors ?
— Alors, allons-y ! Mon âme veut voir Noun. Elle a soif de voir les yeux de Noun. Aide-moi, frangin, à ne pas céder à mon membre !
— Je t’aiderai.
La maison de Noun se trouvait tout au bout de la rue, juste avant les champs. Celle d’Ala se dressait en face. Quand on avait besoin d’une maison nouvelle, on l’ajoutait à la queue des autres. Ainsi le village gagnait sur la campagne et la rue s’allongeait.
Ils trouvèrent Noun agenouillée sur une peau de mouflon. Un tout jeune homme était couché sur cette peau, la joue posée sur les cuisses de Noun. L’eau coulait de ses yeux. Il reniflait. Il n’avait pas entendu les visiteurs entrer, car leurs pieds nus ne faisaient aucun bruit sur le sol de terre battue. Noun vit son fils passer la porte. Elle eut un grand sourire et dit, tapotant l’épaule du garçon :
— Allons, relève-toi, nous avons de la visite.
Le garçon sauta sur ses pieds et, s’inclinant au passage devant Ogh et devant Ghal, il quitta la pièce. Ils avaient eu le temps d’apercevoir la marque sur son épaule. Noun dit, toute fière :
— C’est mon esclave.
Ogh apprécia :
— Tu as des esclaves ?
— Deux. Ils sont mignons. Mais ils ne savent rien faire. Je dois tout leur apprendre… En fait, c’est moi qui fais le travail. Ils ont été capturés il y a deux lunes de ça, ils ne s’habituent pas. Si je veux qu’ils me pénètrent, je dois tout leur montrer. Et après, ils pleurent et me parlent de leur pays, de leur maman. Alors je les berce, je les console. Je crois qu’ils m’aiment bien, pauvres petits.
Ogh dit :
— Qui ne t’aimerait ?
Ghal ne dit rien. Le loup gris non plus.
Noun sentit la gêne. Vite, elle dit, joyeuse :
— Ils portent ma marque ! Vous avez vu ?
— Euh… Pas très bien. C’est quoi ?
— Ah, voyons ! Une coccinelle ! Vous ne l’avez pas reconnue ?
— Maintenant que tu le dis… C’est pourtant vrai que « noun » veut dire « coccinelle », chez ceux du clan de l’Élan.
Le loup gris dressa l’oreille, grondant sourdement. La peau de bête fermant la porte fut brutalement soulevée. Un esclave parut. C’était un grand gaillard farouche. Il ne s’inclina pas comme il aurait dû le faire, mais resta là, planté sur le seuil, ses bras velus croisés sur sa poitrine. Une voix véhémente et bien connue se fit entendre derrière lui :
— Et alors ? Tu vas rester là, sans bouger ? Comment j’entre, moi ?
Ogh s’écria, tout joyeux :
— Ala !
L’esclave fit un pas, se rangea sur le côté de l’ouverture. Un deuxième esclave, tout aussi raide et maussade que le premier, passa le seuil à son tour et vint se placer de l’autre côté. Ala fit son entrée entre cette garde d’honneur. Elle se tenait bien droite, se voulait très digne, mais ses yeux pétillaient. Elle finit par éclater de rire :
— Vous avez vu mes esclaves ? Vous ne les reconnaissez pas ? Regardez-les bien.
Ghal sursauta :
— Hé, mais… c’est Ghor ! Et celui-là, c’est Voughil !
— Exactement ! Figurez-vous que je suis tombée sur deux des nôtres ! Je veux dire, sur deux de l’Élan, de ceux qui nous avaient pris au filet, sale race !
Ghal prit Ghor aux épaules afin de lui donner l’accolade virile des chasseurs. Mais Ghor se dégagea avec violence, détourna le visage et cracha à terre :
— Tu as trahi le clan. Tu es libre, ici. Donc, tu as choisi. Tu es des leurs.
Ghal voulut répondre, et puis il se dit que ce serait trop compliqué à expliquer. Il haussa les épaules :
— Et merde…
Ala dit :
— Tu ne vas pas les plaindre ? Ce n’est pas leur faute si tu es vivant ! Moi, je les fais marcher avec ça.
Elle cingla les fesses du grand gaillard d’un coup d’une chose souple et dure. Le gars serra les dents.
— C’est fait avec un membre d’aurochs séché, découpé en lanières et tressé. Ça fait vachement mal, tiens !
Elle cingla les fesses de l’autre esclave.
— Pas faire de jaloux !
Noun dit :
— Tu as de la chance ! Au moins ceux-là comprennent ce que tu leur ordonnes.
— Tu parles d’une chance, oui ! Pour eux, je suis toujours l’épouse des Puissances. Un peu comme la Déesse Mère pour ceux d’ici, mais en plus petit, si tu vois.
— C’est merveilleux ! Ils te respectent.
— Ils me respectent un peu trop ! Ils refusent absolument de pénétrer l’épouse des Puissances. Sacrilège ! Tabou terrible ! Et moi, pauvre petite chose délaissée, je me traîne sur le ventre comme une bête en chaleur, je lève mon cul tout neuf, je leur promène sous le nez ma triste fente affamée… Rien à faire ! Ils se détournent, ils se cachent les yeux, ils me supplient de ne pas les inciter à mal faire… J’ai beau leur répéter que je ne suis plus l’épouse des Puissances, que j’ai trahi, violé tous les tabous, renié ma race et mon peuple, que Celui qui marche en premier a proclamé, juste avant de mourir, que tous les chasseurs pouvaient me passer dessus et m’infliger tout ce qui leur viendrait en tête, rien à faire ! Ces deux-là sont des culs-bénits comme on n’en fait plus, des bigots de la pire espèce… Une épouse choisie par les Puissances est Leur épouse pour tous les temps d’après les temps, jusqu’à la fin des temps. Ah, je suis bien tombée ! Comme tu dis, j’ai de la chance… Tiens, vois, en ce moment, ils nous écoutent, ils comprennent tout ce que je raconte… Tu crois que ça leur fait quelque chose ? Hé, Machin, ça te fait quelque chose, ce que je dis de toi ?
Coup de nerf d’aurochs sur les mollets. Grimace muette.
— Réponds quand je te parle, esclave !
L’homme laissa tomber de son haut :
— Tu es l’épouse des Puissances. Je ne connais aucune autre Puissance au monde que les Puissances du clan de l’Élan. Ce qu’a dit Celui qui marche en premier est comme si cela n’avait jamais été dit. Celui qui marche en premier n’a pas le pas sur les Puissances. Je crache, je pisse et je chie sur la Déesse Mère des femelles.
Ala dit, découragée :
— Voilà. Vous avez entendu ? Des fanatiques. Ils se feront tuer un jour ou l’autre. D’ailleurs, je me demande si ce n’est pas ce qu’ils cherchent.
Noun dit, toute triste :
— Il faut les comprendre. Être esclave chez les femmes quand on a été un libre chasseur, ce doit être terrible.
Ala explosa :
— Et moi, alors ? Qui me comprendra ? Qui me plaindra ? Qui se souciera de ma pauvre petite fente, toujours intacte ? Ogh ne veut pas, Ghal ne peut pas… Je prends des esclaves en me disant que ceux-là, hein, ils sont à moi, tête, bras et membre… Surtout membre ! Et il faut que je tombe sur ces châtrés par dévotion !
Noun examinait l’épaule d’un des esclaves. Ala se rengorgea :
— C’est ma marque. Elle te plaît ?
— Elle est très belle. Ça représente quoi ?
— Toi, alors… Tu ne vois pas ? Je ferai fouetter l’esclave tatoueur ! Regarde mieux. C’est un loup, voyons. Un loup gris, mais on ne voit pas qu’il est gris, on ne peut tatouer qu’en noir.
— « Ala » ne veut pas dire « loup » !
— Je sais. Ala veut dire « invasion de sauterelles ». Mais le gars m’a dit que c’était trop difficile à dessiner. Alors, je lui ai dit de tatouer un loup, pour faire plaisir au loup gris. Il est pas ressemblant ?
— Beh…
— Demandons au loup gris. Baisse-toi, esclave ! Loup gris, regarde.
Le loup gris flaira l’épaule avec beaucoup d’attention, puis se tourna vers Ala et lui passa la langue sur le visage.
— Tu vois ? Il s’est reconnu !
Ce matin-là, Ogh était content. Il avait bien travaillé. Il avait abattu et mis à l’essai plusieurs grosses branches et il avait enfin trouvé celle qui possédait exactement la forme qui convenait. Il avait alors affûté et rendu pointu le bout qui devait pénétrer dans la terre pour l’ouvrir, il avait attelé avec de longues cordes de fibres deux solides gaillards, il avait appuyé de tout son poids complété par une grosse pierre sur le bout pointu, et quand, à son commandement, les gars s’étaient mis à marcher en tirant, le bout pointu avait ouvert la terre, et maintenant la chose avançait, laissant derrière elle une blessure bien droite, et c’était comme une fente femelle courant à l’infini, béant avidement pour être fécondée par le grain.
Les esclaves laboureurs courbés sur la glèbe lâchèrent leurs outils de bois et accoururent voir la merveille. Ils poussèrent des cris de joie et congratulèrent Ogh.
Une femme surveillante, intriguée, quitta l’ombre fraîche d’un bouquet de noisetiers où elle jouait aux osselets avec une collègue en buvant une espèce d’eau de joie qui se faisait avec le jus de certaines baies sucrées qu’on laissait fermenter. Traînant les pieds et oscillant du cul, javelot au poing, elle vint voir ce qui se passait. Elle regarda avec attention cette longue fente dans la terre ainsi que la machine qui l’avait ouverte. Ogh, tout joyeux, l’interpella :
— Tu as vu ça ? Ça travaille comme deux fois cinq hommes avec leurs houes de bois et ça fait un beau sillon bien propre. On gagne du temps, on se fatigue moins, et le travail est mieux fait. Merveilleux, non ?
La fille ordonna à un esclave qui comprenait le parler de ceux de l’Élan de lui traduire ce charabia en langage humain.
Quand ce fut fait, elle hocha la tête, regarda une fois encore le sillon, regarda l’engin, regarda Ogh, se gratta la nuque et demanda :
— C’est toi qui as inventé ça ?
— C’est moi.
— Faut que j’en parle à la cheffe.
Quand la cheffe arriva, Ogh avait ouvert deux autres sillons. C’était une femme maigre, à la peau terne, aux lèvres serrées, à l’œil sans tendresse. Elle observa attentivement comment la terre s’écartait sous l’effort de la pointe de bois. Elle dit enfin, s’adressant à la surveillante :
— Arrête ça. Tout de suite.
La surveillante courut se placer devant les deux esclaves qui tiraient, attelés aux cordes. Elle leva le bras, hurla :
— Halte !
Ils se figèrent sur place. Ogh accourut de derrière l’engin.
— Qu’est-ce qui te prend ?
Elle fit le signe sans réplique qui veut dire : « Suis-moi ! » Ogh la suivit. Tout excité par le succès de son invention, il s’écria, parvenu devant la cheffe :
— Et tu sais, on peut faire beaucoup mieux encore ! Si, au lieu de mes deux gars, on attelait, par exemple, un aurochs, un des châtrés que vous élevez pour la viande, on abattrait le travail de quatre fois cinq houes !
Elle dit :
— Tu n’attelleras pas d’aurochs. Tu n’attelleras plus d’hommes. Cet engin sera détruit. Épargner la peine des esclaves, dis-tu ? Gagner du temps ? Mais c’est justement ce que nous ne voulons pas… Pardon : ce que la Déesse Mère ne veut pas. L’esclave doit être accablé de travail et de fatigue, ses journées doivent être remplies à ras bord, afin qu’il n’ait ni la force ni le temps de penser, de combiner, bref : de songer à se rebeller. Ton engin, là, il en a existé de tels, autrefois. La Déesse Mère les a fait détruire, tous. Et quiconque conçoit l’idée d’un tel engin doit être supprimé. Allons, je t’emmène.
Le garçon au double langage traduisit ces paroles afin qu’Ogh les comprenne. Quand il eut terminé, Ogh eut un mouvement de révolte. Aussitôt il sentit sur son ventre la pointe d’un javelot, tandis qu’une sagaie le piquait entre les omoplates. Il suivit la cheffe.
La surveillante hurla :
— Retournez à votre travail, les autres !
Son fouet claqua, striant quelques dos au hasard, pour l’exemple.
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