La déesse mère
Chapitre 10
Par la force des choses, Ogh occupait dans le groupe une place quelque peu à l’écart. Les invites pressantes d’Ala, qui, s’étant rendu compte que le plaisir de sa fente copieusement et souvent comblée ne suffisait pas à son bonheur, avait reporté sur le grand garçon calme et fort son éperdu besoin d’amour, n’avaient pu décider Ogh à rompre le tabou qu’il avait jadis mis sur son membre. Ogh était donc le seul homme sans femme dans cette petite communauté essentiellement unie par le fait que certains étaient mâles, d’autres femelles, et tiraient de cela leur bonheur et leur raison de vivre.
Son humeur n’en était pas altérée. Il était toujours Ogh, le taciturne au chaleureux sourire, veillant à tout, cherchant sans cesse à améliorer outils et procédés, aimant à enseigner ses découvertes, tendre fils avec Noun, grand frère protecteur avec Ala, frère d’amitié de Kto et Chto.
Ils s’étaient accoutumés à prendre leurs repas ensemble, l’un vers le milieu du jour, l’autre à la nuit tombante. Ainsi la nourriture était-elle préparée et cuite en une seule fois pour tous. Ce jour-là, ils étaient accroupis en rond à distance du feu, car le soleil était haut dans le ciel et ses rayons brûlaient. Ils dévoraient de bon cœur une viande rouge fraîchement tuée. Le gros gibier commençait à se montrer dans le territoire dévasté où la grasse verdure nourrissante couvrait de nouveau le sol. Noun remarqua :
— Ogh n’est pas avec nous.
Kto dit :
— Je l’ai vu partir avant le lever du jour. Il portait sur l’épaule des armes et un sac.
Noun fut aussitôt en alerte :
— Vers où ?
— Par là.
Kto désignait l’endroit de l’horizon où le soleil descend pour regagner les cavernes du repos.
— Il ne t’a rien dit ?
— Il ne m’a même pas vu. Maintenant que tu m’y fais penser, je dirais que c’était comme s’il préférait qu’on ne l’ait pas vu.
— C’était donc pour aujourd’hui…
Noun était blême. Ses lèvres se mirent à trembler. La nourriture tomba de ses mains. Ala, inquiète à son tour, la pressa :
— Tu ne veux pas dire… ?
— Si.
— Il faut le rattraper ! Le ramener ! Kto, Chto, vous êtes encore là ? Vous n’êtes bons qu’à vous remplir la panse ! Courez, allons !
Elle-même était déjà debout et empoignait un javelot. Noun dit :
Vous ne le rattraperez pas. Et si vous le rattrapiez, vous ne le ramèneriez pas.
Elle ajouta, tout bas, pour elle seule :
Ou peut-être ramèneriez-vous sa tête…
Ogh avait parcouru la longue route. Il s’était guidé sans trop de peine, grâce à sa puissante mémoire qui avait cueilli et rangé dans les cavernes de sa tête les paysages traversés et les lieux remarquables : tel arbre géant, tel rocher d’allure cocasse… Grâce aussi aux marques qu’il avait semées, à l’insu des autres, lors de la grande fuite.
Il avait marché, sombre et résolu, sans jamais regarder en arrière. Et maintenant il était là, tapi dans l’herbe derrière un buisson, examinant la grande fille en armes qui montait la garde et marchait de long en large, ses yeux sans cesse en alerte fouillant l’espace tout autour. Ogh prit son parti.
Il se dressa de toute sa taille, quitta l’abri du buisson et marcha droit à la sentinelle. Elle leva le bras, le javelot pointé sur le cœur d’Ogh. Il tendit ses deux mains vides, ouvertes en signe de paix. Il avait laissé ses armes et son bagage derrière le buisson : il n’en avait plus besoin, le voyage était terminé. La fille le reconnut. Elle baissa le bras, mais maintint la pointe du javelot dardée sur le nombril d’Ogh. Elle dit :
— Te voilà revenu, connard ? Ça va être ta fête ! Et les autres ? Ils te suivent ? Vous êtes tous cinglés, ou quoi ?
Ogh dit seulement :
— Je suis l’Époux.
Alors la fille se souvint de la terrible détresse où sombrait la Déesse. Depuis la fuite d’Ogh, elle avait refusé tout autre Époux. Le chagrin de la Déesse était le chagrin de l’univers. Tout basculait. Le grain n’avait pas levé. Les fruits pourrissaient sur l’arbre avant de mûrir. Le bétail mourait en masse, frappé par une peste inconnue. Des mouches vertes envahissaient les maisons et gâtaient tout. Les rats dévoraient jusqu’aux roseaux des toits. Les femmes avortaient ou donnaient le jour à des choses sans nom, des monstres, des mort-nés… Événement horrible, calamité des calamités : la Déesse maigrissait !
La fille se jeta face contre terre et dit :
— Va. Elle t’attend.
Comme si déjà la nouvelle était parvenue jusque-là, les deux guerrières de garde à la porte se prosternèrent sans un mot. Ogh poussa le rideau de peau d’aurochs marqué du signe. La femme brune à la toison exubérante se jeta à terre. Comme Ogh allait franchir le seuil ultime, le rideau s’écarta de lui-même. Cora parut. Elle tint le rideau fermé derrière elle, considéra Ogh sans surprise et constata, d’une voix égale :
— Tu es l’Époux.
— Je le suis.
— Tu l’es… jusqu’au bout ?
— Jusqu’au bout.
Un fugace éclair de cruauté passa dans les yeux de la femme :
— C’est moi qui te tuerai.
— Toi ou une autre…
— Je ne serai pas tendre.
Ogh ne répondit pas. Du bras, il écarta Cora. Il franchit le seuil.
Il ne vit que les yeux immenses, les yeux admirables où étincelaient la fièvre et l’incrédulité.
Elle ouvrit les bras.
Il s’y jeta.
Il rentrait à la maison.
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Cavanna