La déesse mère
Chapitre 5
Un jour vint où la femme Noun annonça, en comptant sur ses doigts :
— Encore une fois la nuit et une fois la nuit et une fois la nuit et une fois la nuit, alors nous serons dans le pays des Déesses Mères.
Ils furent bien contents d’entendre cela. Ghal dit :
— On croirait vraiment que tu y es déjà venue.
— Je n’y suis pas venue. Je connais les repères. Aucune femme n’y est jamais venue. Mais toutes se transmettent le chemin et les repères tels que les femmes des temps d’avant les temps les ont enseignés aux femmes nos ancêtres. Dans la caverne des femmes, les plus vieilles racontent aux plus jeunes le pays merveilleux, sans jamais changer un mot, et comme cela depuis les temps d’avant les temps. Et les femmes écoutent, assises en rond sur leurs talons quand les enfants sont endormis. Elles savent qu’elles ne verront jamais ce pays, mais elles écoutent, et écoutent, toujours les mêmes mots, les mêmes, l’un derrière l’autre, et elles racontent avec celle qui raconte, car à la longue les mots sont entrés dans leur tête, elles racontent toutes bien ensemble, elles posent les mêmes mots sur les mêmes mots, en se balançant d’avant en arrière, longtemps, longtemps, jusqu’à ce qu’elles le voient dans leur tête, le Pays, et alors elles sont dedans, elles ne sont plus des femelles soumises, elles sont des Déesses Mères, elles oublient tout le reste… Jusqu’au matin.
La petite Ala dit :
— Les épouses des Puissances ne connaissent pas cela. Elles ont l’eau de joie. Elles en boivent beaucoup, et alors elles rient, elles se moquent du membre des hommes mais leurs yeux ne s’en moquent pas, elles se caressent entre femmes, elles se battent, et puis elles s’endorment, et quand elles se réveillent, elles recommencent.
Ogh, les sourcils froncés, se tourna vers Noun :
— Les choses que tu as dites refusent d’entrer dans ma tête. Les femmes connaissent le chemin pour aller chez les Déesses Mères, elles en parlent, elles en parlent, et elles n’y vont pas ?
Noun prit le temps de mettre de l’ordre dans ce qu’elle allait répondre, car c’était une chose de grande tristesse et d’épouvante.
— Certaines l’ont fait. Toutes ont été rejointes très vite. Les chasseurs sont habiles, et elles n’avaient pas le loup gris. Celui qui parle aux Puissances a dit ce qu’il convenait de leur faire. Les chasseurs ont fait mettre toutes les femmes du clan en rond, même les très vieilles qui n’étaient pas descendues de la caverne des femmes depuis des hivers et des hivers. Ils ont alors attaché chacune des fugitives entre quatre piquets, comme on étale la peau d’un aurochs pour en racler les restes de chair, ils ont ôté la peau de ces femmes vivantes en prenant bien leur temps, puis ils ont pissé et chié sur leurs chairs à vif, ils ont même copulé, enfin ils les ont laissées mourir au grand soleil. Pour punir les autres femmes de ne les avoir pas dénoncées, ils ont tué tous les petits enfants nés depuis le dernier hiver, les ont coupés en morceaux et ont forcé leurs mères à les manger.
Ghal prit Noun aux épaules, et sa voix était pleine de respect :
— Sachant cela, tu nous as montré le chemin ! Tu es venue avec nous !
— Je ne pouvais pas ne pas dire le chemin à Ogh, l’enfant sorti de mon ventre, qui se desséchait dans son âme et serait parti quand même, droit devant lui, droit à la mort. Et, l’ayant dit, je ne pouvais pas ne pas venir : si les chasseurs ne m’avaient pas punie, les femmes l’auraient fait.
Elle ajouta, comme parlant à elle-même :
— Et puis, peut-être que la soif d’Ogh est devenue ma soif… Moi aussi, je veux voir le pays merveilleux.
Les yeux de Ghal brillaient. Présentant ses avant-bras, mains ouvertes, paumes en dessus, il fit pour Noun le salut de paix et d’estime qui ne se fait qu’entre chasseurs.
— Tu es plus vaillante qu’un chasseur ! Tu oses braver une mort qu’aucun chasseur ne voudrait braver. Je ne te traiterai plus en femme. Je ne copulerai pas en toi. Tu es mon frère d’estime, comme ton fils Ogh est mon frère d’amitié.
Noun rit, et son rire fit bondir ses brunes mamelles que la nourriture abondante avait rendues fermes et bien remplies :
— Qui te demande cela ? Tu me proclames vaillante, donc tu me fais homme ! Une femme ne peut être vaillante. Une femme est un trou. Si elle se révèle vaillante, elle n’est plus femme, elle n’est plus trou.
Ghal s’étonna :
— Mais la copulation est humiliation et douleur pour qui est pénétré ! Je ne pénètre pas mon frère Ogh, que j’aime et que je respecte. Toi, je t’estime, je t’admire, je ne veux donc pas t’humilier ni te faire du mal. Il est vrai que mon membre, de lui-même, se dresse vers toi, et veut plonger dans ta fente, et fouiller les profondeurs de ton ventre, et y cracher son trop-plein de vie, mais c’est parce que tu es faite en femme. Je ne lui céderai pas.
Cette fois, la colère brillait dans les yeux de Noun :
— Tu n’imagines même pas que la pénétration puisse être désirée par la femme ! Même cette pénétration de violence et de mépris qui est la vôtre, chasseurs. Sache que notre ventre l’appelle. Notre âme en rêve. Nous en attendons quelque chose que nous ne savons pas dire, parce que nous ne l’avons jamais connu, mais quelque chose qui nous fait consentir, et même nous offrir. Vous croyez nous forcer, vous nous enfoncez votre membre comme vous enfoncez l’épieu dans le tendre ventre de l’antilope… Vous ne voyez même pas que nous vous engloutissons avec autant d’ardeur que vous nous pénétrez ! Vous ne voyez rien, vous ne voulez rien voir. Vous vous videz les couilles, vous voulez que ce ne soit que ça, et vous en êtes fiers. Vous en riez entre hommes… Nous autres, nous attendons chaque fois le grand bonheur inconnu. Qui ne vient pas. Qui ne peut pas venir. À cause de vous. C’est chaque fois la déception, et chaque fois l’espoir. Mille fois mille déceptions ne tuent pas l’espoir. [Ils ne savaient bien sûr pas compter jusqu’à mille. « Mille » est ici un mot qui veut dire « extrêmement beaucoup ».]
L’eau emplissait les yeux de Noun, prête à déborder et à couler sur ses joues. Ghal voulut parler, mais elle dit, très vite :
— Vous êtes des chasseurs, vous observez tout le jour les vivants bons à tuer pour la viande, et vous ne voyez même pas combien les femelles de toute race et de toute espèce désirent la pénétration du mâle en la saison, quelles agaceries elles lui font pour l’attirer, et en même temps combien elles se refusent longtemps, combien le mâle doit se faire désirer, et accepter, et enfin quel affrontement d’égal à égale est leur accouplement, quel fantastique combat dans la quête du plaisir, quels formidables bramements sont leurs bramements mêlés !
« Vous, vous n’avez en tête que vous. Votre plaisir, votre soulagement, plutôt, et votre orgueil… Oh, ne peux-tu donc pas l’oublier, l’orgueil de ta virilité ? Le clan est loin, tu n’as plus à faire parade de ton membre comme d’une sagaie ou d’une massue ! Ne peux-tu simplement être comme l’aurochs pour la génisse, comme le cerf pour la biche ?
Ghal n’aurait jamais imaginé que de telles choses pussent être dites, et, surtout, dites par une femme. Il n’aurait certes pas toléré d’une autre femelle qu’elle allât au-delà des premiers mots, mais il venait de placer Noun au-dessus des femelles. Ce qu’elle avait dit jetait le désordre dans sa tête, mais aussi lui faisait entrevoir une nouvelle sorte d’ordre. Loin du clan, il sentait les tabous et les habitudes du clan se détacher de lui. Et il était bien vrai qu’il n’avait plus à affirmer sans cesse sa virilité devant les regards vigilants et sans pitié des autres chasseurs.
Il ne pouvait tout de même pas évoluer aussi vite. Faire comme l’aurochs et le cerf en la saison du rut, eh ? Ghal mit cela dans un coin de sa tête pour l’examiner plus tard, bien à l’aise.
Noun haussa les épaules, essuya ses yeux sur le dos de sa main et se mit à arranger solidement sa charge avant de la hisser sur sa tête.
Ogh et Ala avaient écouté en silence. Ala, tout en arrimant sa propre charge, car elle avait maintenant repris des forces, lança par-dessus l’épaule :
— Si je sais bien compter, ça nous fait un tabou sur un membre et un tabou sur un membre : deux tabous sur deux membres ! Et deux fentes affamées… Toi, Noun, tu as du moins connu ça, même si ça n’a pas été l’accouplement merveilleux de l’aurochs et de la génisse, ni celui du cerf et de la biche. Mais moi, hein ?
Ce disant, elle regardait Ghal, qui ne la regardait pas.
Le loup gris, comme à l’accoutumée, trottinait en tête, loin devant. Il avait soudain marqué l’arrêt, le nez en alerte, et maintenant il humait à ras du sol un effluve ténu que même le nez de Ghal n’aurait pu percevoir. À petites bouffées rapides il faisait passer l’air dans les labyrinthes de son nez, cherchant de quel vivant pouvait bien émaner l’odeur étrangère et de quelle direction elle provenait. En même temps, un grondement contenu roulait dans sa gorge : ennemi !
Ghal fit un signe impérieux. Tous se figèrent sur place. Le loup gris, ayant trouvé la piste, s’enfonça dans le taillis. Ils ne cherchèrent pas à le suivre. Aucun humain ne peut se couler sous les buissons sans qu’une feuille ne frémisse, ainsi que sait le faire un loup. Aucun humain, sauf Ala la mince. Elle posa sa charge à terre et, tortillant du ventre, des fesses, des genoux et des coudes, fila comme un lézard sur les traces du loup.
Quand Ala rejoignit le loup gris, elle le trouva tapi au sol, le nez sur les feuilles mortes jonchant une petite clairière, les yeux fixés sur un ours énorme qui, debout sur son train de derrière, farfouillait de ses grosses pattes dans le trou d’un arbre mort afin de lécher le miel qu’il en ramenait, collé sur ses griffes et sur sa fourrure. L’ours grognait de plaisir, ignorant la nuée d’abeilles furieuses qui tourbillonnaient autour de sa tête, tellement occupé qu’il n’avait pas pris garde aux effluves du loup gris et d’Ala, lesquels, d’ailleurs, se tenaient sous son vent.
Ala, laissant le loup, parcourut à reculons la piste odorante et refit surface là où les autres étaient restés. Ses yeux brillaient, elle sautait sur place, riait sans bruit. Elle fit signe de rapprocher les têtes et dit à voix basse :
— Il y a un arbre plein du jus des mouches qui piquent ! Ogh dit :
— C’est bon, le jus des mouches qui piquent !
Ghal dit :
— Pourquoi n’en as-tu pas rapporté dans tes mains ?
Ala dit :
— Heu… Il y a aussi les mouches qui piquent.
Noun dit :
— Je sais comment prendre le jus des mouches qui piquent.
— Sans qu’elles te piquent ?
— Sans qu’elles me piquent.
Ala dit :
— Il y a aussi l’ours.
Ogh dit :
— Il y a un ours ?
— Un très gros ours.
Ghal dit :
— Je sais comment faire, pour l’ours.
Noun dit :
— D’abord l’ours.
Ghal dit à Noun de frotter les pierres à feu. Elle les frotta, l’étincelle tomba sur l’amadou, la flamme hésita, bondit enfin. Ghal, pendant ce temps, avait préparé une torche de bois résineux. Lorsque le bout de cette torche flamba haut et clair, Ghal suivit Ala, portant la branche en feu qui crépitait et crachait des étincelles. Ogh et Noun suivaient Ghal, sans plus prendre de précautions pour dissimuler leur approche.
Le loup gris n’avait pas bougé. Seules ses oreilles s’étaient dressées au bruit encore lointain des pas de Ghal écrasant branches mortes et brindilles. Ghal vit l’ours. Il cria aux autres de rester en arrière et il marcha droit sur l’ours, tenant ferme devant lui la longue torche, le bout enflammé en avant. Le vent rabattait la fumée dans ses yeux, des flammèches volaient jusque dans son abondante chevelure.
L’ours était plongé dans l’arbre creux jusqu’à mi-corps. Ses puissantes pattes de derrière battaient l’air, le vide de l’arbre enflait en rugissements ses grognements de bonheur. Ghal posa doucement le bout incandescent sur la fesse de l’ours. Il s’éleva une fumée épaisse, puant la fourrure brûlée.
Soudain sortit de l’arbre un hurlement qui n’avait plus rien d’un grognement de plaisir. Les énormes cuisses s’agitèrent avec rage, cherchant un point d’appui. L’ours était coincé. Le gourmand s’était enfoncé de plus en plus profondément, oubliant toute prudence. Enfin il s’arracha à l’arbre, arrachant avec lui lambeaux de bois et plaques d’écorce. Il fit aussitôt face à celui qui lui infligeait cette souffrance inconnue.
Debout à l’instar d’un homme, sa tête dominait celle de Ghal. Dans sa gueule rose large ouverte ses crocs brillaient, prêts à broyer. Au bout de ses pattes écartées comme des bras les griffes étaient autant de poignards taillés dans un silex sans défaut. C’était un ours vraiment très gros, un monstre.
Ghal faillit reculer. Il resta ferme pourtant, bien assuré sur ses jambes. La torche était plus longue que les pattes de l’ours, il suffisait de se tenir à distance. Ghal, attentif aux mouvements de l’énorme bête, agitait devant ses yeux le bout en feu de la torche. L’ours ne connaissait pas le feu. Il voulut d’un coup de patte écarter cette chose rouge qui l’aveuglait. Ghal tint bon sous le choc. De la résine enflammée s’était collée à la chair du dessous de la patte. L’ours hurla sa souffrance et sa rage. Ghal, preste, lui toucha le nez. La chair grésilla. Surpris, l’ours recula. Ghal avança. La braise, une fois encore, mordit le nez de l’ours. L’ours hurla, mais recula devant la terrible chose de lumière et de souffrance. La flamme de la torche baissait, toute résine brûlée. Ogh tenait prête une autre torche, qu’il tendit à Ghal. L’ours vit devant lui deux choses rouges, deux ennemis. Il se dandina un instant, hésitant entre rage et impuissance. Enfin, tournant le dos, il se laissa retomber sur ses quatre pattes et s’enfonça dans le taillis.
Ala battit des mains. Ogh serra Ghal dans ses bras. Noun demanda :
— Dans quoi allons-nous mettre le jus des mouches qui piquent ?
Ala rit et dit :
— Tiens donc ! Dans nos ventres !
— Il y en a plus que nos ventres n’en peuvent contenir. Beaucoup plus.
— Alors, dans l’outre où était l’eau de joie. Je l’ai gardée pour l’eau, mais nous n’avons pas à transporter d’eau, ici : il en ruisselle de partout.
Ogh dit :
— Vois. Les mouches montent la garde devant le trou de l’arbre. L’ours les a rendues furieuses. Elles veulent tuer. Gomment vas-tu faire ?
Noun sourit et dit :
— Il faut attacher la torche à un long bâton pour pouvoir présenter de loin le bout enflammé contre l’écorce de l’arbre, au ras du sol. L’arbre est mort, le bois est pourri, le feu percera vite un trou dans l’écorce.
Ainsi firent-ils. Quand le trou fut percé, ils virent de la fumée sortir par le grand trou d’en haut. Noun alors entortilla autour du bout embrasé un tampon d’herbes vertes qu’elle avait choisies avec soin et elle poussa ce tampon dans le trou du bas. Une épaisse fumée blanche s’éleva par le trou d’en haut. Le nuage de mouches qui piquent bourdonnait furieusement. La fumée blanche l’enveloppa. Peu à peu, le bourdonnement faiblit, puis cessa. Les mouches jonchaient le sol, les pattes en l’air. Quelques-unes se traînaient sans force sur les feuilles mortes. Noun dit :
— Voilà. Elles dorment. Dépêchons-nous.
Ils s’étaient gorgés de bon jus sucré à même les gâteaux de cire qu’ils vidaient dans leur bouche insatiable mais aussi sur leurs joues, leurs bras, leur poitrine. Ils s’en étaient barbouillés en riant. Ala, de ses mains réunies en coquille, avait rempli l’outre de peau, en versant davantage dehors que dedans, ce qui la faisait pouffer. Ogh avait léché le miel sur les mamelles de Noun, ces mamelles dont il avait tété le lait, mais de cela il avait perdu le souvenir. Il avait senti les pointes des mamelles durcir et gonfler dans sa bouche, tandis que le rire de Noun cessait net et que sa poitrine se mettait à respirer à petits coups haletants. Il s’était étonné de cela. Et comme, en même temps, son membre s’était dressé contre le ventre de Noun, il lui était soudain venu en tête que ces choses avaient à voir avec la copulation, que même ses prochains actes seraient à coup sûr de retourner Noun et de la plier sous sa pénétration, alors il s’éloigna brusquement d’elle, ne voulant surtout pas trahir le tabou qu’il avait mis lui-même sur son membre.
Les yeux de Noun avaient chaviré sous la sensation imprévue. Des images lui étaient passées par la tête, comme lécher le miel sur son fils, sur le membre dressé de son fils. Sur celui de Ghal, plutôt… Elle se secoua, un peu pâle, et courut au ruisseau tout proche se débarrasser de l’enduit poisseux.
Ils étaient tous quatre en train de se débarbouiller le corps dans l’eau vive, se frottant le dos l’un l’autre, s’éclaboussant à grands éclats de rire, lorsque Ghal prit soudain conscience de ce que le loup gris grondait sourdement depuis un moment, oreilles collées au crâne, babines retroussées en un rictus de menace qui découvrait les terribles crocs. Danger !
Il était déjà trop tard.
Quelque chose tomba des basses branches qui surplombaient le ruisseau. C’était un vaste filet fait de fibres de lianes tressées avec soin, lesté tout autour de lourdes pierres, un de ces filets que les chasseurs utilisaient quand ils voulaient capturer vivant quelque gros gibier pour qu’il fût égorgé en offrande sur l’autel des Puissances. Ces filets servaient aussi à prendre vivants des chasseurs isolés appartenant à un clan étranger, car les Puissances se délectaient de la chair des hommes, et l’odeur de leur graisse rissolée Leur était douce.
Ogh, Ghal, Noun et Ala se trouvaient alors tout près les uns des autres, dans l’eau jusqu’à mi-cuisses, insoucieux d’un péril qu’ils croyaient avoir laissé loin derrière eux. L’ample filet les avait enveloppés tous les quatre, d’un seul coup. Tandis qu’ils se débattaient, entravés par les mailles perfides, il tombait des branches des chasseurs aussi nombreux que les noix mûres quand on secoue l’arbre. D’autres surgissaient des buissons, sagaies braquées, massues levées. Tous hurlaient à la curée.
Deux des chasseurs avaient, chacun à un bout, tiré sur une certaine corde qui coulissait d’une certaine façon, et le filet s’était clos très étroitement, précipitant les captifs les uns sur les autres en un amas gigotant hérissé de bras, de jambes, de têtes, tout cela en silence : crier ne servait à rien. Les chasseurs avaient hissé le filet et son contenu sur la berge, et maintenant ils riaient et dansaient autour de leur prise immobilisée en tas par terre.
Celui qui marche en premier se montra. Jusque-là, il était resté à l’abri sous le couvert des arbres, veillant à la bonne exécution de la manœuvre. Il se campa devant sa prise, fit d’un signe taire les chasseurs et, plein de l’orgueil de la victoire, il dit :
— Ce fut une longue, longue traque. Vous êtes très habiles. Et vous aviez le loup gris. Mais ceux de l’Élan sont tenaces. Et voilà.
« Les Puissances t’aimaient et t’avaient choisi, Ghal. Tu les as trahies. Tu étais la richesse et la fierté du clan, Ogh. Tu as trahi le clan. Ce qu’il en sera de vous deux, c’est aux Puissances d’en décider, par la voix de Celui qui Leur parle. Quant aux femelles, il en sera fait selon la coutume. En attendant, nous sommes par votre faute depuis beaucoup de jours et beaucoup de nuits privés de fornication. Alors, que celui qui veut les pénétrer les pénètre, et les défonce, et leur fasse tout ce que sa tête lui donnera envie de leur faire. Je vous interdis seulement de les tuer : il faut qu’elles arrivent vivantes au village, afin de subir devant toutes les femmes le sort qu’elles ont mérité.
La petite Ala cria :
— Je suis l’épouse des Puissances ! Le tabou est sur ma fente, et sur mon cul, et sur moi tout entière !
Celui qui marche en premier éclata de rire :
— Tu n’es plus rien du tout. Tu as violé les tabous. Tu as renié les Puissances. Tu n’es qu’une petite merde et c’est moi qui passerai sur toi en premier pour agrandir tes trous et faire le chemin aux autres !
Alors, le loup gris attaqua.
Il ne s’était pas trouvé avec les autres dans le ruisseau. Tandis qu’ils s’ébattaient sans souci et jouaient avec l’eau à grand bruit, il rôdait çà et là sur la berge, inquiet des bouffées d’odeurs suspectes que lui transmettait son nez. La chute du filet avait été pour lui un événement hors des choses connues. Il avait, d’instinct, fait un bond en arrière, s’était glissé derrière les buissons. La survenue brutale des chasseurs tombant des arbres avait remis les choses en ordre : ennemis ! C’était simple : il fallait qu’il tue. Il cherchait comment. Il avait trouvé.
Le loup gris rampa sur le ventre hors du couvert du buisson, se faufila entre les jambes des chasseurs tout occupés à insulter les prisonniers grotesquement tassés dans le filet, parvint sans être remarqué à quelques pas derrière Celui qui marche en premier, et là, s’étant ramassé sur lui-même, détendit les muscles de ses cuisses en un bond qui le projeta, crocs en avant, sur le dos du triomphateur. D’un seul claquement de mâchoires, il broya la nuque offerte.
Les chasseurs virent avec épouvante s’écrouler l’invincible, l’Aimé des Puissances, Celui qui marche en premier, Celui qui mène à la victoire et qui connaît le chemin du retour. Sa tête arrachée ne tenait plus à son cou que par un lambeau rouge, son sang s’écoulait à gros bouillons et nourrissait la terre. C’était un terrible malheur. Sans le guide donné par les Puissances, ils étaient perdus. Le désespoir affola leurs âmes, la violence courut dans leurs bras. Ils se ruèrent sur le loup gris, sagaies hautes, épieux visant au ventre. Mais le loup était trop agile pour eux. Il savait éviter les coups mortels. Quelques accrocs ensanglantèrent sa fourrure, aussitôt payés de trois chasseurs égorgés… Le successeur prévu de Celui qui marche en premier, se ressaisissant, prit le commandement et cria :
— Pas lui ! Pas le loup ! Ne tuez pas le loup ! Le loup est l’œil et l’oreille des Puissances !
Ils baissèrent leurs armes, reculèrent à contrecœur. Le loup gris en profita pour ouvrir la gorge de deux chasseurs encore.
Au milieu du cercle des hommes soudain immobiles, il ne sut tout d’abord que faire. Il recula, terrible, les tenant tous sous son regard, grondant sa haine à pleine gorge, les lèvres retroussées sur ses crocs sanglants. Sa tête était remplie d’une seule chose : ces êtres faisaient du mal à Ghal, son ami, et aussi aux amis de son ami. Il les tuerait tous.
Un des plus jeunes parmi les chasseurs s’était apposté sur une basse branche, prêt à lancer un second filet au cas où l’un des fugitifs aurait échappé au premier. Il était toujours là-haut, et voilà que l’occasion se présentait : en manœuvrant pour se rapprocher de Ghal et des autres, le loup gris passa à bonne portée. Le filet s’abattit, l’enveloppant de toute part. Il bondit. Il s’en fallut de fort peu qu’il n’échappât. Mais deux gaillards avaient promptement agrippé les deux bouts de la corde de fermeture et aussitôt tiré sec, chacun de son côté. Les furieux soubresauts du loup n’y purent rien, pas plus que ses crocs. Il était pris.
Ils pendaient chacun à une longue perche, poignets et chevilles garrottés, tels des chevreuils ou des antilopes fraîchement tués. Les liens de fibres leur sciaient les chairs au balancement du pas des porteurs. Chaque cahot leur arrachait un lambeau de peau. Ils se gardaient bien de gémir, Ogh et Ghal par orgueil de mâles, Noun par résignation femelle. La petite Ala hurlait pour quatre. Élevée en épouse des Puissances, elle le prenait de haut, injuriait les chasseurs, qui, en échange, lui décrivaient par le menu tout ce qu’ils se promettaient de lui faire et riaient très fort.
Le loup gris, lui aussi, pendait à une perche entre deux gros gaillards, ratatiné dans les deux filets, superposés par précaution, et cela faisait une pitoyable boule de poils d’où dardaient les regards glacés des yeux obliques. Il avait d’abord porté sa rage sur les mailles de fibres. Hélas, ce ne sont pas des crocs de loup qu’il y eût fallu, aussi terribles fussent-ils, mais bien les incisives tranchantes d’un rat. D’ailleurs, les chasseurs veillaient. Après s’être épuisé en secousses aussi furieuses qu’inutiles, il s’était résigné, et maintenant il attendait. Les loups savent quand il faut attendre, et quand il faut agir.
Pour ceux de l’Élan, c’était un glorieux retour de chasse. Ils avaient dépisté, traqué et vaincu un gibier honorable. Ils avaient œuvré pour la fierté du clan et la satisfaction des Puissances. Ils seraient les héros de la grande fête de la Punition des femmes et de l’Offrande des félons en holocauste aux Puissances. Celui qui marchait en second deviendrait solennellement Celui qui marche en premier… Toutes ces choses étaient bonnes, la joie était maintenant dans l’âme des chasseurs, l’insouciance aussi.
Ils avaient tort.
Un danger surmonté peut en cacher un autre. C’était un adage transmis par les Anciens que, pour une fois, ceux de l’Élan, dans l’allégresse de la victoire, avaient négligé de mettre à profit. Il n’était plus temps de se le remémorer lorsqu’une bonne moitié de l’effectif s’abattit d’un coup, face en avant, parmi les ronces et les orties.
Ceux qui étaient restés debout purent voir, plantées plus ou moins obliquement dans les dos de leurs camarades, les hampes encore vibrantes de javelots légers projetés avec une telle violence que les pointes avaient transpercé les cibles d’outre en outre et les avaient clouées au sol.
Les chasseurs survivants, ayant laissé choir leurs fardeaux, se groupèrent en un amas serré, brandissant sagaies, arcs et massues sans trop savoir vers où faire face. Les javelots étaient tombés de partout à la fois. L’ennemi ne se montrait pas. Ceux de l’Élan sentirent la peur amollir leurs os. Ils se tournèrent vers Celui qui marche en second, puisque c’était maintenant à lui de marcher en premier, et donc d’aviser devant le danger imprévu. Il ne se déroba pas. Il fit un pas pour venir se placer en avant des autres et cria :
— Nous sommes les chasseurs du clan de l’Élan. S’il y a parmi ceux qui se cachent ici un chasseur qui comprend le parler de ceux de l’Élan, qu’il se montre.
Il attendit, campé sur ses mollets, la massue à l’épaule. Le silence fut la réponse. Il dit alors :
— Si ce pays est votre territoire de chasse, nous n’avons tué aucun gibier ni détruit aucune nichée. Nous sommes venus seulement pour reprendre ce qui appartient à ceux de l’Élan.
Silence, toujours. Il eut alors le tort d’ajouter :
— Si c’est la guerre que vous voulez, vous l’aurez.
Un javelot siffla, se planta dans sa gorge. La pointe ressortit dernière la nuque. Il ne serait jamais Celui qui marche en premier.
Ceux de l’Élan savaient du moins, désormais, que les Autres comprenaient leur langage. Ils surent aussi qu’ils le parlaient lorsqu’une voix sortie d’un gosier invisible ordonna :
— Jetez vos choses à tuer loin devant vous.
Ils furent stupéfaits. Pas tellement d’entendre une voix s’exprimer comme eux-mêmes, mais parce que cette voix, cette voix qui commandait haut et clair, ressemblait à une voix de femme !
Ils en oubliaient d’obéir. Un javelot siffla. Un chasseur tomba. La voix de blasphème et d’immondice ordonna :
— Pour la dernière fois. Jetez vos choses à tuer.
C’était cela ou mourir. Ils ne voulaient pas mourir. La rage au ventre, ils jetèrent arcs, carquois, sagaies, épieux et massues aussi loin d’eux qu’il leur fut possible. Puis ils attendirent.
Pas longtemps. Les agresseurs n’eurent qu’à se relever de derrière les broussailles où ils s’étaient tenus cachés. Ceux de l’Élan purent constater alors qu’ils étaient pris dans un cercle sans faille. Ils purent constater surtout qu’ils vivaient la plus terrible humiliation de toute leur vie, la plus terrible humiliation, en fait, qui puisse accabler un chasseur : leurs vainqueurs étaient des femmes !
Des femmes ayant tous les attributs femelles : mamelles lourdes ou menues, hanches épanouies, fente close devinée sous la toison… Ayant même ces gestes femelles qui font tanguer leurs hanches et se dresser le membre du mâle… Mais ces femmes se tenaient droites et arrogantes, sous la peau délicate de leurs bras et de leurs cuisses se mouvaient des muscles redoutables, leurs gestes avaient la stricte efficacité de ceux de guerriers disciplinés et bien entraînés. Ils en avaient aussi la brutalité.
Leurs armes consistaient surtout en javelots légers à la pointe fine et aiguë taillée dans une pierre noire dont la surface était lisse et brillait au soleil. Elles portaient en outre un objet inconnu de ceux de l’Élan, une espèce de branche coudée à usage mystérieux. [Cet engin est le « propulseur », fait d’une branche coudée, qui multiplie la puissance du lanceur selon le même principe que la « chistera » de la pelote basque. Il servait à projeter des javelots ou des galets avec une grande précision.]
Et donc ceux de l’Élan, à leur tour, se virent très rudement ficeler, mais des mains seulement, leurs vainqueurs n’ayant apparemment pas l’intention de les porter. La découverte d’Ogh et de Ghal, pendus par les quatre pattes à leur bâton, mit les farouches guerrières de joyeuse humeur. Elles les désembrochèrent, dénouèrent les liens qui entravaient leurs pieds, et puis les expédièrent parmi les autres prisonniers, mains dûment ficelées dans le dos. Sur un ordre bref lancé par la voix de commandement, des hommes, à leur tour, sortirent de l’épaisseur du taillis. Ils ne portaient pas d’armes. Leur attitude était d’obéissance déférente, presque humble. Les guerrières, en quelques coups précis de leurs haches de combat, avaient abattu de jeunes troncs que ces hommes s’activèrent à débarrasser de leurs feuilles, puis à assembler solidement en se servant de lianes qui abondaient en ces lieux. Le résultat de ce travail fut deux sièges à porteurs assez semblables, en plus grossier, au siège rituel sur lequel Celui qui parle aux Puissances se faisait transporter en haut de la colline du Levant lors de la grande fête du Soleil renaissant.
Ogh, cependant, toujours avide de choses nouvelles et étonnantes, tournait la tête en tous sens, cherchant à qui appartenait cette voix impérieuse, cette voix absolument femelle, et même musicalement femelle, qui commandait à des femmes capables de vaincre en un clin d’œil les plus terribles d’entre ceux de l’Élan et de les ridiculiser. Il la vit enfin.
Elle était agenouillée auprès de Noun, que deux jeunes guerrières s’affairaient à libérer de sa perche. Penchée au-dessus d’elle, elle lui mouillait le visage à l’aide d’un lambeau d’une peau plus souple que de la peau et semblait lui parler très doucement. Son attitude était celle d’un profond respect. Puis elle se rendit près Ala, que l’on venait de détacher et qui se frottait chevilles et poignets en salissant des mots les plus offensants ceux de l’Élan, leurs Puissances de merde et le sans-couilles qui prétendait causer avec ces pets foireux.
Celle qui marche en premier – il fallait bien lui donner ce titre, puisque, à ce qu’il semblait et en dépit de l’ordre des choses, elle en tenait le rôle –, Celle, donc, qui marche en premier prit Ala dans ses bras et la berça comme une mère berce son petit enfant. En même temps, elle lui parlait à l’oreille. Ogh crut voir l’eau des yeux d’Ala couler sur ses joues, et aussi l’eau des yeux de la femme. Elle prit Ala par la main et l’aida à se mettre debout. Elle aida Noun de la même façon, puis elle les pressa toutes deux contre ses flancs, une à sa droite, une à sa gauche, et soutint leurs premiers pas, si douloureux.
Ogh la voyait tout à fait bien, maintenant. C’était une grande femme, mais cela tenait peut-être à ce qu’elle déployait fièrement toute sa taille, alors que les femmes du clan de l’Élan ne se redressaient jamais. Elle n’aurait pas dû vivre, car elle avait les cheveux roux, roux comme la flamme, couleur considérée comme maléfique chez ceux de l’Élan et qui lui aurait valu d’être découpée en morceaux et jetée aux bêtes de la forêt dès que la couleur de calamité se serait confirmée. Telle quelle, Ogh l’aurait rangée parmi les vieilles, celles qui ont vécu plus de quatre fois cinq hivers et ont porté six enfants ou davantage. Cependant, ses mamelles fermes et arrogantes, son ventre doucement bombé, sa taille, ses hanches, son cul, la fraîcheur de ses joues, la vivacité de ses gestes, tout cela disait la jeunesse triomphante… Noun aussi avait gardé, à presque six fois cinq hivers, un corps qui donnait aux mâles l’envie de la pénétrer, mais Noun n’avait porté qu’un seul enfant, et Ogh, qui était cet enfant, la voyait peut-être plus belle qu’elle n’était… Mais non, là, côte à côte avec la superbe inconnue, Noun ne perdait rien de son attrait. Les jours de liberté qu’elle venait de vivre lui avaient rendu l’audace d’être elle-même, et Ogh sentait un très vif et très troublant plaisir à voir tressauter au même rythme les pointes bleues des brunes mamelles de Noun, les pointes mauves des mamelles si blanches de la femme rousse et les pointes effrontées des naissantes mamelles de la petite Ala.
Ghal s’approcha d’Ogh.
— Tu as remarqué ces hommes qui obéissent à ces femmes ?
— Bien forcé ! Alors ?
— Ils ont un signe.
— Un signe ?
— Sur l’épaule.
— Ah, oui ?
— Regarde.
Ogh regarda. Et il vit. Sur l’épaule gauche de chacun de ces hommes il y avait en effet un signe, le même pour tous. C’était une marque noire qui semblait prise profondément dans la peau, quelque chose qui lui rappela les semblants de vivants du mur de la caverne, mais en beaucoup plus petit. Ogh n’arrivait pas à voir quel semblant de vivant était projeté là, car les contours bougeaient selon les mouvements des hommes… Soudain, il vit nettement. C’était le contour d’une Déesse Mère, semblable à celle de la caverne aux lumières. Rien que le contour, mais Ogh reconnaissait maintenant les rondeurs fabuleuses, les flancs immenses, aussi larges que la hauteur du corps entier, les mamelles débordant de part et d’autre, affalées sur les cuisses colossales.
Cela donna à Ogh l’envie de toucher du doigt, à travers le sac de peau pendu à son cou, la petite Déesse Mère, ainsi qu’il l’avait fait mainte fois au long du voyage. Mais ceux de l’Élan avaient arraché le sac et, de toute façon, les mains d’Ogh étaient liées derrière son dos.
Ghal avait souci du loup gris, son ami. Il l’aperçut, toujours recroquevillé dans les mailles de fibres, attendant patiemment qu’on voulût bien s’occuper de lui. Ses yeux étaient fixés sur Ghal, comme s’il n’avait confiance qu’en lui. Mais Ghal était confondu, mains entravées, avec les autres prisonniers, et les femmes-soldats veillaient à ce que nul ne s’écarte du groupe, réprimant à rudes coups de leurs propulseurs toute tentative. Alors, arrondissant les lèvres et tournant sa face vers le ciel, Ghal hurla. L’exact hurlement du loup en chasse appelant la meute sortit de sa bouche et s’éleva dans le crépuscule. Le loup gris dressa les oreilles, se tortilla jusqu’à ce qu’il parvînt, tant bien que mal, à s’asseoir sur sa queue, et, à son tour, lança vers la lune son hurlement.
La femme aux cheveux roux eut un frisson. Ala sursauta, battit des mains et courut au loup gris. Elle s’accroupit, le prit dans ses bras, plongea ses doigts dans la rêche fourrure collée en mèches par le sang séché. De nouveau, l’eau de ses yeux coula. Le loup, ayant réussi à passer la langue à travers une maille, en balaya le visage et le nez de la petite. Ala s’écria :
— C’est le loup gris ! C’est notre ami ! Nous allions l’oublier !
La femme de commandement dit :
— Tes amis sont mes amis.
Elle jeta un regard sur ce qu’on pouvait voir du ventre du loup.
— D’ailleurs, c’est une louve. Elle est des nôtres.
Sur un signe d’elle, deux guerrières s’empressèrent de débarrasser le loup de l’humiliant filet.
Le loup gris [Il est pénible de changer ses habitudes. Aussi continuerons-nous à dire « le loup gris », même s’il s’agit désormais d’une louve grise.] étira posément ses pattes de devant, puis celles de derrière, et, sans hâte, alla se poster au côté de Ghal. La femme rousse, désignant Ghal et Ogh, demanda à Noun :
— Ces deux-là étaient prisonniers, comme toi et ta compagne. Pourquoi ? Est-ce que ce sont des esclaves à vous ?
Noun ne savait pas ce que signifie « esclave ».
Elle dit, montrant Ogh :
— Celui-là est mon enfant, je l’ai porté dans mon ventre. L’autre est son frère d’amitié. Fais détacher leurs mains et sors-les d’entre les captifs.
Ce fut fait. Or, depuis un moment, Ogh avait repéré son sac de peau, celui qu’il portait autour du cou et qui contenait la petite Déesse Mère. Un des garçons à l’épaule marquée le balançait négligemment au bout de son cordon. À peine ses mains libérées, Ogh courut à ce garçon, lui arracha le sac des mains, vérifia au toucher qu’il n’avait pas perdu son contenu et, s’agenouillant avec respect, le tint un instant à bout de bras, puis se releva et se passa le cordon autour du cou.
La femme rousse demanda :
— Qu’y a-t-il dans ce sac ?
Noun répondit :
— Demande-lui de te le faire voir.
Ogh avait entendu. Sans attendre la question, il fit passer le cordon par-dessus sa tête et présenta le sac à la femme rousse. Il dit seulement :
— Ouvre.
Elle écarta les bords du sac, en retira la bourre protectrice de crin et d’étoupe. Enfin apparut la Déesse Mère de pierre verte qu’illuminaient les derniers rayons du soleil couchant. Il se passa alors quelque chose de stupéfiant.
La femme rousse se mit à trembler. On eût dit que la statuette brûlait ses doigts. Très doucement elle la posa debout à terre en un endroit dégagé, puis elle se prosterna, le visage dans la poussière.
Celle qui marche en premier resta un long moment écrasée dans la position de la prosternation. Quand elle redressa le buste, elle demeura quelque temps encore agenouillée, les mains étendues devant elle en offrande, marmottant à voix basse les Mots de l’adoration. S’étant enfin relevée, elle se tourna vers Ogh. Sa voix était chargée de colère :
— Comment se fait-il que la figure de la Déesse Mère soit pendue à ton cou ?
Ogh, avec un sourire candide, répondit :
— Je l’ai prise à ceux qui l’avaient prise et la gardaient captive.
La femme hocha la tête et dit :
— Ainsi, la Déesse Mère a décidé que les temps étaient venus où elle devait quitter ses ravisseurs. Elle t’a choisi entre tous les êtres, toi, un homme, elle t’a inspiré le désir de la prendre et de l’emporter au loin. Elle a conduit tes pas jusqu’ici, son territoire, parmi nous, son peuple… Sais-tu qu’il n’existe par le monde que trois figures telles que celle-ci ? Une de jade, une d’ambre gris, une d’obsidienne ? Ce sont les Déesses Mères des temps d’avant les temps qui nous les ont léguées. Une des trois avait disparu lors de la ruée des mâles dévoreurs de viande sauvage, ce qui était un grand malheur. La voici. Tu dois être remercié pour cela, et honoré comme l’élu des Déesses Mères. Mais en même temps tu as violé un grand tabou : aucune main de mâle ne doit effleurer la figure d’une Déesse Mère. Tu recevras donc de grands honneurs, et puis nous te tuerons.
Noun avait écouté attentivement ces paroles. Elle n’avait pas compris tous les mots dits par la femme. Elle avait par contre clairement entendu que son fils Ogh devait mourir. Elle dit, très vite :
— Ogh n’a pas touché la petite Déesse Mère. C’est la fillette Ala qui l’a prise, elle l’a posée dans le sac, l’a enfouie dans l’étoupe et le crin. La main d’Ogh n’a jamais touché la Déesse Mère, même du bout des doigts.
Tandis que Noun parlait, Ogh approuvait de la tête. Ala s’écria :
— C’est vrai ! C’est tout à fait comme ça que ça s’est passé ! Et puis d’abord, c’est justement pour retrouver les Déesses Mères qu’Ogh s’est mis en chemin, et nous aussi, par amitié pour lui. Tu dis que nous sommes, ici même, sur le territoire des Déesses Mères ? Alors, nous avons gagné !
La sérénité reparut sur le visage de la femme aux cheveux rouges. Elle dit seulement :
— C’est bien. Mais le soleil a maintenant regagné ses cavernes de repos. Nous ne nous mettrons pas en route dans la nuit. Campons ici.
Le premier soleil trouva la caravane déjà loin de ses gîtes de nuit. Les guerrières se relayaient pour frayer la route, taillant dans la verdure à grands coups de certains outils qui étonnaient ceux de l’Élan, surtout Ogh, toujours gourmand de nouveauté. C’étaient de longues lames d’une pierre noire aussi lisse et brillante que la surface d’une eau tranquille, ou bien des haches faites dans cette même pierre et serties dans des bases de cornes de cerf évidées, elles-mêmes forcées avec beaucoup d’art et d’efficacité sur des manches de bois soigneusement polis. Ces outils tranchaient beaucoup plus aisément que les grossières lames de silex taillé qu’il connaissait. De temps à autre, les femmes frottaient de biais le tranchant émoussé de leur lame sur un bloc de grès afin d’en aviver le fil.
Ogh remarqua qu’aucun des hommes marqués ne maniait ces outils. Ils se servaient seulement de leurs mains nues pour déblayer ce que les femmes avaient tranché. Il s’étonna de cela, et de ce que ces femmes altières s’épuisent à un travail fatigant alors qu’elles avaient abondance de serviteurs. Il voulut essayer ces merveilleux engins. Il pria par gestes une guerrière de lui prêter le sien. Elle eut un violent mouvement de refus et leva sa lame sur Ogh. Un ordre de la femme rousse arrêta son bras. Elle tendit de mauvaise grâce l’outil. Ogh l’essaya et en fut enchanté. L’examinant, il ne sut dire quelle était cette pierre noire si luisante. La femme le lui arracha des mains.
Noun et Ala voyageaient sans marcher, assises sur les sièges à brancards que portaient quatre hommes à la démarche bien accordée. Venaient ensuite les prisonniers, mains liées dans le dos, attachés tous ensemble par une longue corde aux nœuds si ingénieusement combinés que la tentative de fuite ou la chute d’un seul d’entre eux aurait provoqué l’étranglement de tous. En queue de cortège venait, flanqué de solides guerrières aux armes promptes, le siège à porteurs de Celle qui aurait dû être en premier, mais de là surveillait-elle mieux tout son monde.
La veille, autour du feu, ils s’étaient gorgés de viandes délicatement cuites et parfumées aux herbes aromatiques, accompagnées d’espèces de galettes faites d’un grain si finement broyé et pétri de telle façon que sous la croûte blonde on trouvait une matière blanche, très légère et pleine de trous. Ogh s’intéressait de très près à toutes ces choses d’étonnement.
Tout en mangeant, ils avaient raconté comment était la vie parmi ceux de l’Élan et la passion pour les Déesses Mères qui s’était emparée de l’âme d’Ogh et les avait jetés tous quatre, ainsi que le loup gris, sur les sentiers inconnus.
Ghal, par permission spéciale de la femme rousse et malgré les regards indignés des guerrières, s’exerçait à manier le propulseur. Cette arme simple et terrible l’avait séduit. Ses essais l’amenaient à courir çà et là pour examiner la cible choisie et ramasser son javelot. Toujours il revenait auprès du siège porté de la femme rousse, laquelle le conseillait en experte et applaudissait aux coups réussis. À l’autre bout de la file, Noun, de temps à autre, tournait la tête et poussait un soupir.
Quatre jours de marche, avait dit Noun ? Il ne leur en fallut que deux. C’est l’avantage de voyager avec des gens du pays.
Ils venaient de gravir un versant abrupt, ils avaient atteint la ligne de crête, et voilà, tout à coup c’était là, à leurs pieds. Au creux d’une vallée ensoleillée et bien protégée, le village alignait ses habitations.
Sur quelques-unes des hauteurs surplombant la vallée s’élevaient par bouffées des fumées blanches, selon une cadence qui était certainement un signal. Ghal avait déjà remarqué, peu auparavant, que deux des femmes de l’escorte s’étaient éloignées, avaient grimpé en haut d’une éminence isolée, et, là, l’une d’elles avait allumé un feu vif sur lequel elle jetait des poignées de feuillages verts, produisant ainsi une abondante fumée blanche, tandis que sa camarade, utilisant une peau de chèvre sauvage, masquait ou découvrait la montée de la fumée suivant un certain rythme. Ghal s’était dit que ces femmes annonçaient à celles du village, par un code secret, le retour de l’expédition, et que maintenant le village répondait, et que cela était vraiment une bonne chose, qui leur évitait bien des surprises désagréables. Oui, mais, la nuit ? Oh, elles devaient bien avoir un truc ! Ghal se promit d’étudier la chose. En tout cas, le village était bien gardé.
Ils étaient descendus dans la vallée, avaient franchi deux enceintes de pieux plantés serré, pointus du haut, et aussi, sur une légère passerelle de rondins, un large fossé plein d’eau.
Ce village n’était pas fait de cavernes forées par les eaux et le temps dans le roc d’une montagne ou creusées par l’homme dans la tendre craie d’une falaise, comme était le village de ceux de l’Élan, et pas davantage de huttes précaires de branchages assemblés à la diable, comme étaient les villages des chasseurs nomades, mais bien de drôles de cavernes carrées, sans montagne ni falaise autour, toutes pareilles, avec des trous carrés pour y entrer et en sortir, des trous ronds pour la fumée, et beaucoup d’autres choses surprenantes. Ces cavernes avaient été érigées par la main des hommes, ainsi que le laissaient voir certaines d’entre elles, non encore achevées, où s’activaient les travailleurs.
Ces hommes dressaient des murs qui n’étaient pas faits de rocs entassés, ni de perches de bois entrelacées, mais de boue ! Certains apportaient sur leur dos, dans de vastes hottes tressées, de pleines charges d’une terre lourde et collante qu’ils déversaient à même le sol. D’autres mêlaient à cette terre de la paille hachée menu. D’autres encore versaient de l’eau sur le mélange et le foulaient aux pieds. Assis sur le côté, un très jeune garçon soufflait dans un roseau d’où sortait un bruit aigu semblable au chant d’un oiseau, tandis qu’un autre frappait du plat de ses deux mains une peau tendue sur un morceau de tronc creux, et ces deux bruits combinés donnaient envie de taper des pieds en cadence, ce que faisaient d’ailleurs avec entrain les hommes occupés à fouler la boue.
Puis cette boue était portée à ceux qui en faisaient des murs. Ils l’étalaient en une couche mince qu’ils égalisaient en la tapotant du plat de leurs mains. Quand la couche était presque sèche, ils en étalaient une autre par-dessus, et ainsi, peu à peu, le mur montait. Ghal vit que, lorsque le mur était assez haut, des garçons faisaient porter sur deux murs se faisant face de longues branches bien droites sur lesquelles ils disposaient en travers un lacis de branches plus fines, puis des épaisseurs de roseaux bien secs. Sur ces roseaux, enfin, ils étalaient une épaisse couche de boue qu’ils tassaient et lissaient avec grand soin.
Ghal dit à Ogh :
— Pourquoi se donnent-ils tant de mal ? La pluie finira toujours par emporter ces cavernes de boue. Pourquoi n’habitent-ils pas de vraies cavernes ?
Ogh s’était déjà demandé cela dans sa tête. Il dit :
— Peut-être n’y a-t-il pas de cavernes toutes prêtes dans ce territoire, et peut-être le roc est-il trop dur ? Et puis, vois, ils font leurs cavernes aussi grandes et aussi hautes qu’ils le désirent. Ils n’ont pas à rester entassés ou accroupis dans des cavernes trop petites ou toutes tordues comme le sont souvent les nôtres. S’ils veulent avoir une caverne de plus, ils vont chercher de la boue, et voilà.
Tandis qu’ils descendaient vers le village, ils avaient pu constater que la vallée ainsi que les pentes des collines qui l’entouraient avaient un aspect très différent de celui du pays environnant, et même très différent de ceux de tous les pays qu’ils avaient pu connaître jusque-là. À ces endroits, la forêt et les broussailles avaient disparu. La terre était comme le crâne d’un homme qu’on aurait tondu par plaques. Le sol semblait avoir été découpé en parcelles aux bords bien droits. Ces parcelles avaient des couleurs variées. Quand ils se furent rapprochés, ils virent que cela était dû à ce que sur ces parcelles croissaient des herbes à grains et d’autres plantes semblables à celles que les femmes du clan de l’Élan récoltaient dans leurs cueillettes sauvages et dont elles tiraient leur nourriture de femmes : des choses immondes, en somme.
Mais ces herbes et ces plantes étaient ici beaucoup plus fortes, leurs grains plus serrés, leurs fruits plus gros. Toutes celles d’une même espèce étaient groupées sur une même parcelle, avaient toutes la même hauteur et semblaient mûrir ensemble.
Dans une de ces parcelles, des hommes coupaient les tiges d’une certaine herbe haute aux grains rassemblés en épis. Ils se servaient pour cela d’un outil qui intéressa beaucoup la curiosité d’Ogh. C’était une lame semblable au croissant de la lune nouvelle, probablement taillée dans la mâchoire d’un aurochs, et garnie de petits silex tranchants sertis dans l’os. L’homme la lançait d’un mouvement fauchant contre les tiges raides qu’il avait empoignées de l’autre main. Les tiges étaient tranchées net, les épis tombaient, un autre homme les ramassait et les jetait dans une hotte de vannerie qu’il portait sur le dos. Deux femmes en armes surveillaient ces hommes. L’air réjoui, elles vinrent souhaiter la bienvenue à la femme aux cheveux rouges. Pour cela, elles se léchèrent longuement les lèvres. Ces gens étaient vraiment étonnants.
Le loup gris marchait devant Ghal, à son habitude. Soudain il marqua l’arrêt, grondant, non pour signaler un danger, mais bien un gibier. En effet, au loin, sur des espaces d’herbe bien dégagés, se voyaient çà et là des vivants à viande, des vivants bons à tuer. Mais ils n’étaient pas groupés en hordes, avec un mâle dominant et des guetteurs. Ils broutaient sans souci, dispersés au gré de la pâture. Quelques jeunes garçons semblaient les surveiller. Ogh se promit de se faire expliquer toutes ces merveilles. Quant à Ghal, s’il avait eu ses armes, ne serait-ce qu’un épieu, il aurait couru avec son ami le loup gris traquer une chèvre ou un sanglier. La femme vit son frémissement. Elle dit seulement : « Non. » Sa voix n’était pas du tout amicale. Ghal calma le loup gris.
OceanofPDF.com