La déesse mère
Chapitre 8
Deux fois cinq jours dans ce lieu clos !
Cora lui avait expliqué :
— Tu ne dois pas bouger, afin de ne pas te fatiguer. La bonne nourriture t’apportera des forces. Tu devras les amasser dans ton corps et ne pas les dépenser. Ainsi une énergie terrible descendra dans tes couilles et dans ton membre, qui déborderont de bon jus d’amour tout grouillant de graines d’enfants pleines de vigueur. Tu ne mangeras que des viandes crues provenant d’animaux femelles, afin de produire davantage de graines de filles. Ces femelles devront être des bêtes sauvages tuées à la chasse, car le sang du libre gibier a plus de force que celui des bêtes de nos paisibles troupeaux. Nos filles chasseresses ont repéré les traces d’une ourse solitaire et aussi celles d’une famille de léopards. Elles isoleront une ou deux louves d’une meute qui rôde aux alentours et qui nous a égorgé quelques mouflons laineux au pâturage ainsi que le petit esclave qui les gardait… Tout ce que tu mangeras sera assaisonné d’herbes et d’épices qui font rougir et se dresser le membre.
« Sois patient. Surtout, que l’échauffement de ces nourritures sur ton membre depuis longtemps privé ne te conduise pas faire quelque folie, comme, par exemple, sauter sur une des filles qui te serviront, ou encore te satisfaire dans ta main en semant la graine précieuse sur le sol ! Tu sais quel serait le châtiment ?
— Le supplice et la mort ! Depuis le temps que tu me le répètes !
— Sois sage.
Et donc cinq jours avaient passé. Et encore cinq jours… Et ce jour était le Jour.
Ghal avait tracé des semblants de bâtons sur la terre durcie du sol, dans un coin où il ne risquait pas de les effacer en marchant de long en large. Un jour, un bâton. Il venait de tracer le dernier bâton. À moins qu’il ne se soit trompé.
Mais non ! Soudain, la lumière du soleil entra à flots. Le trou carré, dans le toit – la cellule n’avait pas de porte – que les filles entrebâillaient trois fois par jour pour tendre à Ghal la nourriture, ce trou était maintenant béant. Le ciel bleu l’emplissait. Une échelle faite de bambou lié par des croisillons de lianes fut descendue. Ghal, sans hésiter, y monta. Son visage parut au jour, yeux clignotants, puis son torse. Un immense cri d’allégresse emplit l’horizon. Ghal acheva de grimper, posa le pied sur le toit de roseaux, s’y maintint debout, mains aux hanches. Toutes les femmes du village étaient là, contenues par les guerrières en armes. Ghal ne savait quoi faire. À tout hasard, il salua d’un geste large. Aussitôt, toutes plongèrent et se prosternèrent, à plat ventre, nez dans la poussière.
Ghal n’avait plus sous les yeux qu’un océan de croupes offertes, toutes splendides dans leur diversité. Il aperçut alors les quatre guerrières aux bijoux bleus, une à chaque angle du toit, qui semblaient attendre son bon vouloir.
Des griffes crissèrent sur les roseaux, une gueule rose apparut au bord du toit, et deux formidables paires de crocs. Un éclair gris. Le loup retrouvait Ghal ! On les avait séparés, non sans combat et plaies béantes, car le loup gris, étant une louve, aurait pu se prêter à la pénétration de Ghal, cette pénétration désormais sacrée due à la Déesse seule. Et donc on l’avait enfermé dans un lieu clos et sourd, d’où ses longs hurlements parvenaient quand même, affaiblis, aux oreilles de Ghal qui, à son tour, poussait vers la lune le cri de la meute, afin que son ami sût qu’il ne l’oubliait pas.
Le loup lécha le visage de Ghal. Ghal lécha le nez du loup. Tous deux en furent rassérénés. Les quatre filles, cependant, attendaient, droites, immobiles.
Il sembla à Ghal que la première chose à faire était de descendre de ce toit. Il le fit comprendre par signes. Une des filles lança un ordre. Deux d’entre elles sautèrent souplement à terre et, réunissant leurs mains en un siège, vinrent se placer à l’aplomb du bord du toit. Les deux restantes s’approchèrent de Ghal, s’inclinèrent très bas puis, le prenant sous les aisselles avec une fermeté pleine de respect, le firent glisser le long du mur jusqu’à ce que ses fesses portent sur les mains unies des deux filles réceptrices. Les deux autres, à leur tour, sautèrent du toit, en même temps que le loup gris.
Ghal, levant la tête, se trouva face à face avec Cora, qui semblait diriger la cérémonie. Elle lui sourit et lui confia :
— Je dois maintenant me prosterner devant toi. Je ne pourrai me relever que sur ta permission. Je t’en prie, ne me fais pas trop attendre.
— Quel est le mot pour « Relève-toi » ?
Elle le lui dit.
Ghal eut plaisir à voir ainsi vautrée dans la crotte cette femme orgueilleuse dont la croupe avait tant de fois en vain fait dresser son membre. Et justement… Mais ce n’était vraiment pas le moment !
Le loup gris, qu’intriguaient tous ces corps allongés comme des cadavres, les reniflait, méfiant, s’assurant qu’ils vivaient. Cora sembla lui convenir davantage. Il se plaça bien à l’aise, s’accroupit, lui pissa sur la tête. Ghal estima qu’interrompre l’assouvissement d’un besoin aussi pressant serait discourtois. Il permit donc au loup gris de vider bien à fond sa vessie avant de prononcer le mot libérateur.
Cora se releva, le visage dégoulinant d’urine de louve mêlée à l’eau de ses yeux. Impassible, elle dit à mi-voix, sans bouger les lèvres, dans le parler de ceux de l’Élan :
— Tu m’as humiliée. Tu es content ?
Ghal se retenait de rire.
— Oh, juste une petite blague du loup gris…
— Tu as raison. Amuse-toi.
Ghal trouva qu’elle avait dit cela d’une drôle de façon…
Cora frappa dans ses mains. Toutes ces croupes dardées vers le ciel reprirent visages de femmes. Les filles en armes mirent de l’ordre. Le cortège s’organisa.
Ghal fut invité à s’asseoir sur un siège assez semblable aux palanquins de fortune bricolés naguère dans la forêt pour transporter Noun et Ala, mais beaucoup plus soigné, orné de plumes d’oiseau bleues aux quatre coins et d’ornements faits de pierres bleues percées et enfilées en festons qui pendaient et bringuebalaient un peu partout pour faire joli. Au dernier moment, Cora s’approcha et posa sur la tête de Ghal une haute couronne de plumes. Ghal, effaré, reconnut une coiffure toute semblable à celle que portait Celui qui parle aux Puissances lors des cérémonies du clan de l’Élan, coiffure qu’il savait avoir appartenu, dans les temps d’avant les temps, aux adorateurs des Déesses Mères massacrés par les ancêtres de ceux de l’Élan.
Le cortège se mit en route. Guerrières en armes, toutes ornées de bleu, sur deux rangs devant le siège surélevé, guerrières en armes derrière, puis la foule des femmes en extase. À vingt pas en avant du cortège, une guerrière d’élite portait haut et droit un long bâton d’où, accrochée à un bâton plus court lié en travers, pendait une peau bien tannée où s’étalait, triomphal, le contour sacré de la Déesse Mère.
Encore plus en avant marchait le loup gris, qui ne tolérait pas que quiconque pût le précéder.
Cora frappa deux fois dans ses mains. Jailli de toutes les poitrines, l’hymne à la Déesse déroula sa fervente mélopée. Des femmes musiciennes accompagnaient le chant. Deux d’entre elles soufflaient dans des os longs percés de trous que Ghal reconnut pour provenir des jambes de devant de jeunes chevreuils. Il en sortait un son aigu qui dansait et gambadait au-dessus du chant, comme un oiseau moqueur. Quatre autres femmes frappaient du plat de la main des peaux tendues sur des choses rondes et creuses de terre cuite, assez semblables à des pots et produisant un bourdonnement saccadé qui prenait aux entrailles.
Ghal n’avait pas aperçu Ogh, ni Noun, ni Ala. Il fut inquiet de cela.
La rue de terre jaune s’allongeait, rigide, sous le soleil. Devant chaque maison, les esclaves attendaient. La fille porte-étendard aboyait à intervalles réguliers un ordre bref. Dès qu’apparaissait la tête du cortège, les esclaves plongeaient au sol et restaient prosternés jusqu’à ce que la queue du cortège fût passée. Ainsi parvint-on devant la maison de la Déesse Mère.
Face à cette maison, située au centre du village, il ne s’en trouvait aucune autre. Cela ménageait un espace vide, assez vaste pour contenir toutes les femmes du village rangées en rond tout autour. Ghal avait appris que cet espace s’appelait la « Place ».
Ce jour-là, au centre de la place s’érigeait une butte d’apparat semblable à celle qui se trouvait dans la maison de la Déesse. Sur cette butte s’entassaient de semblables fourrures noires et blanches, peut-être celles-là mêmes, sorties pour l’occasion. La Déesse Mère y gisait, le dos soutenu par des coussins, les avant-bras mollement posés sur d’autres coussins, dans la pose inchangée où Ghal l’avait vue lors de la présentation. Ghal ne savait pas que la Déesse Mère, tout au moins aux yeux de ses peuples, était censée ne jamais quitter cette immuable posture, posture tout à la fois d’abandon et de majesté, posture de la fécondation et de la mise bas, posture où la fente colossale, la fente dévorante et prodigue, mangeuse de vies et créatrice de vies, la fente qui était la Déesse même, s’offrait en plein, béance souverainement obscène qui fascinait le regard, réduisant le reste de la femme, pourtant plus qu’imposant, à n’être qu’un simple accessoire de cette fente.
Les quatre porteuses de palanquin s’arrêtèrent face à la butte. Les yeux de Ghal plongeaient droit dans la fente sacrée. Des gouttelettes en suintaient, limpides, faisant luire doucement le coquillage de nacre rose. Ghal vit que la fente palpitait à mouvements lents, comme une bête vivant sa propre vie.
Sur un ordre de Cora, les femmes en armes s’étaient rangées en deux carrés, l’un à droite, l’autre à gauche du palanquin. Les femmes ordinaires s’étaient répandues à la périphérie de la place. Le palanquin fut alors approché de la butte jusqu’à la toucher, bord à bord. Cora sauta sur la butte, s’inclina devant la Déesse, s’inclina devant Ghal et, avec grande déférence, lui prit la main.
— Lève-toi.
Il se leva, quitta son siège par l’avant et se tint debout sur la butte, proche à les toucher des petits pieds joints de la Déesse. Les peaux tendues se mirent à battre sourdement, à un rythme rapide. Les cuisses colossales, lentement, s’écartèrent. Les genoux s’élevèrent.
Cora souffla :
— Avance !
Ghal avança entre ces deux montagnes. Il avança vers ce gouffre.
Il était déconcerté. Ceux de l’Élan ne connaissaient qu’une façon de pénétrer les femmes : la façon des bêtes, par-derrière. Ils les pliaient brutalement sous eux, la fente d’elle-même venait à eux, leur membre était pour ainsi dire happé. Ghal n’aurait jamais imaginé qu’on pût copuler en se faisant face. C’est pourtant bien ce que semblait attendre la Déesse. La retourner eût été sacrilège, certainement, et d’ailleurs six chasseurs n’y eussent pas suffi.
Cora s’impatientait :
— Ne reste pas comme ça ! Ne la déçois surtout pas !
Ghal, affolé, chercha du regard. Par-delà la fente, par-delà le ventre, par-delà les mamelles, par-delà ces monceaux, il vit deux yeux. Ses yeux. Qui le regardaient sans ciller. Et ce qu’il y vit fit basculer son âme.
Ghal comprit alors ce qu’avait ressenti Ogh devant la statuette, car c’était cela qu’il ressentait. Ghal n’avait pas de mot pour « amour », il n’en existait pas dans la langue de ceux de l’Élan, mais ce tourbillon qui soudain l’engloutissait n’avait pas besoin de mots… Ces yeux donnaient tout l’amour du monde, exigeaient tout l’amour du monde. Ces yeux l’attendaient, lui, Ghal, l’attendaient depuis les temps d’avant les temps, lui, le seul, l’espéré, l’Époux, l’Amant.
Et Ghal n’eut plus à se demander comment s’y prendre. Ghal s’abandonna, Ghal plongea corps et âme dans ces yeux-là, Ghal se laissa tomber sur ce ventre, se laissa enfermer dans ces bras, se laissa engloutir par le gouffre sans fond, se laissa dissoudre dans la tiédeur odorante des sucs.
Il ne sut même pas comment cela s’était fait. Il ne sut pas que, pour la première fois, il avait pleuré son plaisir, pleuré à faire écrouler le ciel, et qu’elle aussi avait pleuré, elle, la Déesse, ce qui était un Signe très favorable. Le menu peuple des femmes avait hurlé sa joie et, mises en appétit, toutes ces honnêtes sujettes de la Déesse avaient vite couru chacune chez soi en faire autant avec son mari ou avec son esclave préféré.
La cérémonie publique de la Fécondation solennelle avait été une éblouissante réussite. Ce n’était pas toujours le cas. Les charmes envoûtants de la Déesse opéraient à coup sûr, mais l’Époux ne se révélait pas forcément capable d’emmener la Déesse avec lui dans sa vertigineuse ascension vers les paroxysmes… Cette fois, l’extase avait été mutuelle, simultanée et cataclysmique. C’était d’heureux augure. Nul doute qu’une future Déesse Mère ne fût déjà en train de mûrir dans les entrailles sacrées. Ghal gisait sur les fourrures, au côté de la Déesse. Plutôt, il gisait sur la Déesse, sur le flanc étalé de la Déesse, la nuque bien calée contre l’abondante toison de l’aisselle, la tête appuyée à l’épaule opulente. Elle ne tolérait plus qu’il la quitte. Ghal n’en avait d’ailleurs nulle envie. Il découvrait l’amour. Il apprenait la femme. Il se gorgeait sans se lasser de l’ineffable bonheur émanant du corps féminin. Il se noyait en elle, léchait ses replis, buvait ses sucs et ses sueurs, tétait ses mamelles, engloutissait sa langue et lui livrait la sienne… Ses yeux lui étaient un océan sans horizon, sa voix le pénétrait jusqu’aux racines de son âme. La copulation n’était plus le but, mais l’aboutissement obligé et presque déploré, bien que leurs extases fussent toujours ravageuses.
Cora se tenait devant la butte aux fourrures, désormais promue couche nuptiale. Elle venait de faire son rapport quotidien. Elle attendait les ordres. Ghal s’étant absenté – il est des besoins qu’on ne satisfait que dans la solitude –, la Déesse s’étira. Tout le bonheur du monde brillait dans ses yeux. Cora sut qu’il n’était pas temps de parler service. Elle rit :
— Toi, je sais ce que tu veux que je te demande !
— Ah, oui ? Essaie toujours, pour voir.
— D’accord. Es-tu heureuse ?
— Tu es vraiment la courtisane parfaite ! Tu sais toujours exactement ce qu’il faut demander, au moment exact où il faut le demander.
— Et je sais attendre la réponse.
— La réponse, ma Cora, la réponse… Jamais, vois-tu ! Jamais je n’ai connu ça, ni rien qui y ressemble.
— À ce point ?
— Tu le sais, je les ai aimés, chaque fois. Je les ai aimés tellement fort, tous ! Et j’ai tant pleuré, chaque fois… Que j’ai donc pleuré ! Tu sais cela, toi, Cora.
— Je sais cela.
— Eh bien, celui-là, vois-tu, celui-là… C’est le premier, voilà. Avant lui, je n’ai rien connu. Cora…
— Oui, Déesse ?
— Celui-là…
— Celui-là, tu ne veux pas… ?
— Je veux le garder, Cora ! Je veux le garder !
— Allons, ma Déesse, allons…
Cora fit deux pas, s’assit de biais sur la butte, attira à elle la tête sacrée, l’appuya doucement sur sa poitrine, la berça. Des yeux de la Déesse l’eau coulait à flots sur ses joues. Des sanglots soulevaient les augustes mamelles.
— C’est un enfant, Cora. Un tout petit enfant. Une sale petite brute d’enfant sauvage. Tout ce qui vient de moi le ravit. Il s’abandonne complètement. Je pourrais l’étrangler comme un oisillon, il serait content.
— Et il pourrait t’en faire autant, tu serais contente.
— Voilà.
La voix céleste se fit suppliante :
— Celui-là, Cora…
— Tu sais ce que je dois te répondre. Je souffre parce que tu souffres. Je souffre autant que toi. Tu es la Déesse Mère, tu es notre mère à tous, de toi provient toute vie. L’ordre du monde ne peut être changé. Ce serait ta mort et ce serait notre mort, celle de ceux qui croient en toi comme celle de ceux qui t’ignorent. Le soleil s’éteindrait, la terre refuserait le grain, les rivières et les lacs s’assécheraient. Toute vie cesserait. Tu n’as pas le droit. Aucune Déesse Mère, jamais, depuis que la première créa ce monde, n’a failli. Tu ne failliras pas.
— Elles n’ont jamais aimé !
— Crois-tu ? Elles ont souffert, comme tu souffres, peut-être plus que tu ne souffres. Elles ont pleuré. Elles ont tenu. Puisque nous sommes là et que ce monde de lumière est là, autour de nous, elles ont tenu. Tu tiendras.
Cora caressa la joue d’infinie douceur.
— Aime. Sois aimée. Goûte le moment qui passe. Goûte-le à fond. Ne pense pas au-delà. Et que ce qui doit être soit.
Le loup gris dressa l’oreille. La peau précieuse qui fermait la porte se souleva. Ghal revenait.
Chaque soir, quand les étoiles montaient dans le ciel de printemps, les cris mêlés de la Déesse et de Ghal emplissaient la nuit du tumulte de leur délire amoureux. Et le loup gris, assis sur sa queue, lançait à la lune son hurlement d’allégresse. Dans chaque maison, sur chaque couche, une femme écoutait, fervente, cet hymne à la vie, et se réjouissait dans son cœur.
Certes, l’Époux était un fameux Époux ! La Déesse était comblée. Tout le jour, son bonheur éclatait aux yeux de toutes, et la nuit à leurs oreilles. Or cela était bon. La félicité de la Déesse ruissellerait en bénédictions sur l’univers entier, multipliant les épis lourds et les grappes vermeilles, accumulant dans les pis le bon lait crémeux et la grasse viande rouge autour des os, exterminant l’insecte dévorant et le miasme mortel, faisant se dresser fier et dru le membre de l’homme et mûrir la fillette au ventre de la mère.
Quand la Déesse était heureuse, la nature chantait.
Ogh aussi entendait les éclats de ce bonheur. Comment ne pas les entendre ? Et, sur sa botte de paille, parmi les esclaves abrutis de fatigue, solitaire dans cette allégresse, il souffrait. Il était venu, envers et contre tous, poussé par un instinct qui lui criait que là-bas se trouvait l’être unique dont dépendait sa vie. Il avait tout quitté, défié la mort, surmonté les périls et les désespoirs, pour constater, au bout de la route, que son rêve fou ne mentait pas, qu’elle existait, Elle, telle qu’il l’avait pressentie… Et pour s’apercevoir qu’elle n’était pas pour lui.
Ogh était triste. Il n’était pas amer. Il n’y avait pas place en lui pour la jalousie. Il ne déplorait pas que Ghal, son frère d’amitié, fût aimé de la Déesse. Simplement, il aurait voulu l’être aussi. La Déesse n’avait-elle pas deux bras, deux flancs, deux mamelles ? Et quels bras, quels flancs, quelles mamelles ! Il se disait qu’il y avait place pour lui contre l’autre flanc.
Ogh était malheureux, mais pas désespéré. Il savait que le règne de l’Époux n’avait qu’un temps. Quand l’enfant attendu aurait frémi dans les entrailles sacrées, la Déesse dévrait congédier l’Époux. Car deux éventuelles futures Déesses ne pouvaient procéder du même père. Sauf s’il naissait des jumelles, mais Ogh ne savait pas comment on réglait ce problème. Ainsi le voulait la loi, la grande Loi qui gérait l’orbe des sphères et les combinaisons des nombres, et si la Déesse était au-dessus des saisons et des germinations, la Loi était au-dessus de la Déesse.
Ogh savait qu’après Ghal il aurait son tour. Et que ce tour, lui aussi, n’aurait qu’un temps. Ce temps lui suffisait. Ce moment serait à ce point ardent qu’il ne pourrait durer. Qu’il ne devait durer. Connaître cela, et puis… Et puis ? Ogh ne savait pas, ne voulait pas savoir. Quand on touche au sommet, on ne peut que redescendre. On ne s’installe pas au sommet, ou alors ce n’est plus le sommet. La brièveté du moment en fait l’intensité. Ogh eût aimé qu’il n’y eût pas d’après.
Ghal, lui, s’installait dans l’après.
Le loup gris s’ennuyait. La chasse lui manquait. Les loups n’aiment pas chasser seuls, or Ghal, son compagnon de meute, dormait le jour et hurlait la nuit. Le loup hurlait aussi, par sympathie et pour le plaisir de la musique, mais cela ne suffisait pas à satisfaire son besoin d’activité. Alors il avait, forçant sa nature, tenté de chasser seul. Il avait remarqué, dans l’immédiate proximité du village, d’importants rassemblements d’aurochs, de chèvres et de mouflons à laine. Caché dans les herbes, rampant sur le ventre et prenant bien soin de se tenir sous le vent de la proie, il s’était approché d’un jeune mouflon qui broutait, stupidement écarté de la horde. Parvenu à bonne distance, il avait bondi, avait planté ses crocs dans la nuque offerte, brisant d’un seul coup les os vitaux qui se trouvent là, puis il avait traîné sa chasse pour la dépecer dans un endroit tranquille des longtemps repéré.
C’est alors qu’un esclave pâtre l’avait vu, avait crié : « Au loup ! » en faisant de grands gestes terrifiés. Aussitôt avaient jailli de partout des hommes esclaves brandissant des morceaux d’arbre très durs et pleins de nœuds, ainsi que des femmes soldats armées de ces choses pointues qu’elles projetaient loin devant elles en grande fureur. Le loup gris avait fait face, tous crocs dehors, mais ils étaient trop, il ne pouvait que mourir en espérant en égorger quelques-uns. Déjà un javelot avait cloué une de ses pattes au sol, quand une des filles avait crié :
— Arrêtez ! C’est le loup gris ! L’ami de l’Époux !
La ruée avait cessé net. Une femme-médecine, avec beaucoup de respect et de patience, avait soigné la blessure de sa patte. Cora lui avait longuement expliqué que ces mouflons n’étaient pas des proies, que c’étaient les troupeaux de la Déesse et qu’il n’était nullement nécessaire de les chasser : on les abattait suivant les besoins de viande, sans avoir à courir après.
Le loup gris avait écouté cela avec beaucoup d’attention, puis il avait léché le visage de Cora. En fait, il n’avait rien compris à ce beau discours, sinon qu’en ce curieux pays, lorsqu’on chasse le mouflon on récolte des javelots.
Il décida d’aller rendre visite à Noun, sa vieille amie des mauvais jours. Ça ferait toujours passer un moment. Clopinant sur trois pattes, il souleva du nez le rideau fermant la porte et entra sans façon. Il fut aussitôt très heureux, car Noun était là, et Ala aussi était là. C’était une très bonne visite, vraiment.
Noun se tenait noblement accroupie sur une chose faite de cordes de fibres tressées ensemble, le dos appuyé à des coussins d’une matière semblable. Ses deux jeunes esclaves étaient accroupis à scs côtés, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, bien que cela fût contraire aux usages et à la discipline, ainsi que Cora lui en avait fait maintes fois la remarque. Noun avait répondu qu’elle avait besoin de tendresse, pas de respect, et que d’abord la tendresse entraînait le respect, et que ce genre de respect-là était plus doux à son âme. Cora avait objecté : « Mais, l’exemple… » Noun avait indiqué à Cora en quel endroit de sa personne elle pouvait mettre l’exemple au chaud. Il s’en était suivi un certain froid dans les rapports entre Noun et Cora…
Et donc les deux adolescents captifs encadraient Noun, assis, ou, pour mieux dire, vautrés sur la chose tressée, la tête de l’un s’abandonnant sur les blanches cuisses de Noun, ses narines plongées dans la touffe odorante, la joue du deuxième orphelin posée sur une mamelle de Noun, le bout de sa langue léchouillant nonchalamment la pointe dressée de l’autre. Noun souriait, ébouriffant une tignasse, caressant du dos de la main un membre juvénile endormi sur son lit de mousse.
Jurant avec la sérénité de ce paisible tableau du bonheur domestique, Ala, debout, parlait fort et gesticulait beaucoup.
Au moment où le loup gris fit son entrée, elle suppliait, mi-humble, mi-rageante :
— Enfin, dis-moi, où est le problème ? Puisque je ne peux toujours rien tirer de mes deux fanatiques, même en les fouettant au sang, prête-moi un des tiens, c’est tout simple ! Un esclave, tu lui dis : « Je te prête à la dame », il obéit. C’est fait pour ça, un esclave : obéir. Enfin, quoi !
Ala fit quatre pas dans un sens, quatre pas dans l’autre, se cognant aux murs, serrant les poings. Soudain, elle s’arrêta. Une idée lui était venue :
— Mais dis donc ! Toi, tu n’es pas l’ex-épouse des Puissances ! Le tabou n’est pas sur ta fente ! Oh mais, oh mais… C’est une affaire, ça ! Mes deux rescapés du clan de l’Élan peuvent te défoncer à s’en péter les os du dos ! Rien ne les en empêche ! Alors, écoute. On fait l’échange. Tu me prêtes les tiens, je te prête les miens. D’accord ? Allez, tout de suite !
Noun dit :
— Bon. D’accord. À une condition.
— Dis vite !
— Qu’eux aussi soient d’accord.
— Mes deux machins, tu veux dire ?
— Oui. Et aussi les miens.
— Un esclave, on ne lui demande pas son avis.
— Moi, si.
— Eh bien, demande-leur. Ils sont là. Pourquoi ils ne voudraient pas ? Je suis mignonne, non ?
Elle fit saillir ses petites mamelles naissantes, leva ses bras graciles, fit osciller ses fesses à fossettes sous sa taille de fillette.
— Et, sans vouloir vexer personne, je traîne un sacré paquet d’hivers en moins.
Elle ajouta, argument suprême :
— En plus, je n’ai jamais servi. Avis aux amateurs… Bon, on se décide ?… Qu’est-ce qu’il faut pas faire pour s’envoyer un esclave !
Noun pencha la tête vers l’adolescent de droite, celui dont la joue reposait sur sa mamelle :
— Qu’en penses-tu ?
L’eau vint aux yeux du garçon :
— Tu ne veux plus de moi ?
Elle le serra contre sa poitrine.
— Mon tout-petit ! Peux-tu demander !… Tu as entendu. Veux-tu aller chez Ala, pour quelques jours seulement ? Je te prête à elle, tu comprends ? Tu sais ce que veut dire « prêter » ? Si tu t’y plais, on verra plus tard. Mais je ne te prête à elle que si tu es d’accord.
— Je ne suis pas d’accord.
— Tu sais, ça ne me causerait aucune peine. J’aime Ala. Elle est malheureuse. Moi, je suis heureuse, par vous. Ce n’est pas juste.
— Son malheur est à elle. Te quitter serait mon malheur. Si tu me dis : « Va ! » j’irai. Elle est belle, Ala, et jeune, c’est vrai. Mais c’est ton corps qui a su éveiller mon corps, c’est ton âme qui a su rassurer mon âme. C’est avec toi, en toi, que je suis bien. Tu es ma mère, et ma sœur, et ma femelle. C’est tout.
Des yeux de Noun aussi, l’eau coula. Elle s’adressa au deuxième esclave :
— Et toi ?
Il répondit, boudeur :
— Tu ne devrais pas nous demander de telles choses. Ala est belle. Peut-être l’aurais-je aimée si nous nous étions rencontrés, elle libre et moi libre. Mais il en a été autrement. Et c’est quand je pense à toi que mon cœur cogne et que mon membre se dresse. Si tu veux me prêter, il ne faut pas me demander mon accord.
Il se leva, jeta les bras autour du cou de Noun, la regarda droit dans les yeux et dit :
— Je ne connais qu’une Déesse Mère. C’est toi.
Noun ouvrit les bras. Les deux garçons s’y blottirent. L’eau des yeux se mêlait sur les trois visages, les rires la buvaient. Le loup gris ne voulut pas rester à l’écart de cette profusion d’allégresse. Dressé sur ses pattes de derrière, il lécha d’abondance, puis, prenant conscience de la petite Ala restée toute seule avec ses gros problèmes, il vint à elle et y alla généreusement de la langue. Ala se laissa tomber à terre, morne :
Et moi, qu’est-ce que je deviens, dans tout ça ?
Ogh attendait son tour. Le jour de la présentation, certains regards de la Déesse lui avaient appris qu’elle n’était pas indifférente à la passion qu’elle avait suscitée, à travers le temps et l’espace, dans l’âme limpide du tailleur de silex. Ogh était beau, d’une beauté forte et placide, à l’opposé de la sauvage séduction de son frère d’amitié. La Déesse avait été subjuguée par Ghal, mais Ogh savait qu’elle l’avait rangé, lui, Ogh, dans un repli secret des cavernes de sa tête, et que ce serait lui l’Époux d’après.
Ogh avait dans le village un statut privilégié. En principe, il n’était qu’un esclave d’entre les esclaves publics de la Déesse et aurait donc dû être employé aux travaux pénibles et salissants de la communauté. Mais la protection de Cora était sur lui. Il allait et venait à sa guise, s’initiant aux coutumes et aux façons de travailler de ces gens, ne pouvant s’empêcher de chercher à améliorer les outils et les méthodes malgré l’œil toujours vigilant des gardes-chiourme.
Cora avait elle aussi noté l’intérêt pour Ogh dans les yeux de la Déesse. Cora savait arranger les choses et préparer l’avenir. Elle pousserait Ogh dans la couche sacrée, sans en avoir l’air, quand seraient venus les jours du grand chagrin. Elle prévoyait que, cette fois, ce serait un chagrin encore jamais vu dans les temps des temps, un chagrin d’épouvante et de catastrophe. Elle craignait le pire. Que la Déesse se rebelle, veuille tromper la Loi, d’une manière ou d’une autre. On ne trompe pas la Loi. Si l’on essaie, la Loi se venge. Et c’est l’horreur.
Les destins devaient s’accomplir selon les rites. Ils le seraient. Cora mettait son espoir dans Ogh. Si elle manœuvrait avec doigté, en s’aidant de certaines herbes dont les femmes-médecine tiraient un suc de paix et d’oubli, elle ferait en sorte que la Déesse franchisse le cap périlleux. Ogh l’aiderait à adoucir l’abominable. Passé un temps, après l’amour ouragan, cette ferveur concentrée viendrait à point.
Et le temps s’écoulait, et les jours gagnaient sur les nuits, et le soleil dans sa gloire flambait au ciel d’été, et les épis mûrissaient en haut des tiges serrées, tendues vers l’astre roi comme une armée de lances.
Vint l’époque de la moisson. Tous les esclaves de la Déesse furent occupés à cette tâche qui couronnait une année de travaux et d’espoirs. Même les esclaves particuliers furent requis, car la moisson devait absolument être achevée et le grain mis à l’abri avant qu’un orage ne le jette à terre et que la récolte ne fût perdue. Il fallait couper les tiges, rentrer le grain encore en épis en prenant garde qu’il ne s’égrène, puis le battre pour faire tomber les grains, puis le frotter entre les mains pour le séparer de la balle, et enfin le laisser couler de haut dans le vent qui emportait le superflu et laissait l’essentiel. Ce n’est qu’une fois le grain enfermé dans les hauts silos de poterie aux lourds couvercles scellés qu’on pouvait enfin souffler et rendre grâces à la magnanimité de la Déesse.
Ogh, bien qu’il n’y fût pas obligé, participait à tous ces travaux. Il fut émerveillé par l’outil que ces gens-là appelaient « faucille », croissant de bois garni de petits éclats tranchants d’obsidienne ou de silex solidement fichés dans le bois, dont les moissonneurs se servaient avec grande dextérité. Incorrigible, il se dit qu’en allongeant la partie tranchante et en la munissant d’un long manche, le faucheur pourrait travailler à deux mains, en y mettant toute sa force et en avançant sans s’arrêter pour ramasser chaque poignée d’épis tranchés, et qu’ainsi seraient épargnés temps et fatigue… Et puis lui revint en tête ce qu’il en avait été de son engin à labourer, alors il se dit « Bof ! » et pensa à autre chose.
Il y eut la fête de la Moisson Heureuse. La Déesse y triompha, flanquée de l’Époux. Le bonheur qui rayonnait de ces deux-là ruisselait sur le peuple des femmes, de leurs maris, de leurs esclaves. La félicité de la Déesse était la félicité de tous, et quand, dans la nuit douce, s’élevait de la demeure sacrée le chant éperdu de l’amour comblé, de chaque maison s’élevait en écho un chant modulé selon les diverses façons de lancer vers le ciel le cri de l’irrésistible survenue de l’extase. Le village entier chantait l’amour.
Le loup gris – qui, ne l’oublions pas, était une louve – mêlait sa voix au concert voluptueux, adressait ses hurlements à la lune. Son chant, hélas, n’était pas le chant du désir accompli, mais bien celui du rut inassouvi… Il arriva qu’au loin un hurlement répondit au sien. Un hurlement de loup affamé d’amour. De loup mâle. Cette nuit-là, le loup gris se glissa hors du village et courut là où son ventre lui ordonnait de courir.
Cora se tenait devant la Déesse. L’Époux était sorti pour, ainsi qu’il le disait avec un sourire et un léchage de lèvres, « se dégourdir un peu les jambes, aller voir ce que devenait son frère Ogh et, surtout, raviver son besoin du corps fougueusement chéri par une petite privation ». La Déesse mordait dans un fruit rafraîchissant. Cora était bien ennuyée. Ce qu’elle avait à dire n’était pas facile. La Déesse n’avait aucune intention de l’y aider. Pourtant, ces choses devaient être dites. La gêne s’épaississait. Cora prit enfin son parti, fixa son regard sur le mur, loin au-dessus de la tête de la Déesse, respira un grand coup et lança, d’un seul trait :
— Tu sais de quoi je dois te parler, Déesse. Alors, je t’en prie, ne finassons pas.
Le regard de la Déesse se durcit. Le moment était donc venu… Elle jeta le fruit entamé, croisa ses mains sur son ventre afin de maîtriser le tremblement de ses doigts, et dit seulement :
— Parle.
— Ce que je vais dire ne t’apprendra rien, mais puisque tu fais comme si tu l’ignorais, je vais donc te l’exposer tout au long.
— Parle. Mais d’abord, la prosternation.
— Que je… Moi ?
— Toi. Tu n’es pas venue me parler en amie, tu es venue me parler de la Loi. Alors, observe les rites.
— Je suis venue te parler de la Loi, mais t’en parler en amie.
— L’amie disparaît quand il s’agit de la Loi. Faisons les choses dans les règles. Je suis la Déesse Mère. Tu es ma créature. Prosterne-toi. Je te bénirai. Puis tu t’agenouilleras, et c’est à genoux que tu me diras ce que tu crois avoir à me dire. Et c’est à genoux que tu entendras ce que j’estimerai devoir te donner à entendre.
— Déesse…
— J’ai dit.
Cora comprit qu’il faudrait qu’elle en passe par l’humiliation. Petite vengeance préalable et puérile avant l’inéluctable. Elle s’allongea, attendit l’ordre de se relever, puis, à genoux, attendit qu’il lui fût intimé de parler.
— Je t’écoute.
— Déesse, voilà maintenant que six lunes pleines se sont succédé depuis que tu as ouvert tes cuisses sacrées au membre sacré de l’Époux. Même si la Pénétration solennelle n’a pas été suivie de fécondation immédiate, cette fécondation n’a pas manqué de se produire depuis, vous avez l’un et l’autre amplement fait ce qu’il faut pour cela, le peuple en est témoin. Et aujourd’hui le peuple s’étonne de ce que tu n’aies pas encore annoncé qu’un enfant, peut-être la future Déesse Mère, mûrit en toi.
Cora marqua un temps. Poursuivre devenait délicat.
Tes abondances charnelles, Déesse, rendent difficile l’appréciation par la vue de la croissance de ton ventre. Cependant, je sais que ton sang lunaire n’a pas coulé depuis longtemps. Je puis même dire exactement depuis combien de lunes. Déesse, l’enfant est là.
Pas de réponse.
— Déesse, ce n’est pas une question. J’affirme respectueusement que l’enfant est dans ton ventre. Maintenant, voici la question : a-t-il bougé ?
Silence.
— Déesse, tu dois répondre. Si l’Époux a fait son œuvre, tu sais ce qui doit s’ensuivre. S’il ne l’a pas faite, si son membre stérile a craché dans ton ventre sacré un jus dépourvu de graines fécondantes, alors tu sais aussi ce qui doit s’ensuivre.
Cora, quittant le ton hiératique, fut de nouveau l’amie inquiète :
— Ma chérie, ma bien-aimée, je ne t’ai pas tout dit. Les femmes grondent déjà. Elles parlent de trahison, d’abandon. Elles craignent que tu ne déchaînes la colère des forces de la Loi. Elles se réunissent, s’excitent, la panique commence à gagner. Elles ont vu des signes. La montagne chauve crache de la fumée. Des enfants sont morts, en pleine santé. Le matin, ils couraient, roses et rieurs. Ils étaient noirs et putréfiés avant le soir. Dans les silos, le blé se change en pourriture. Des hordes de rats énormes, surgis de nulle part, dévorent les orteils des bébés… Que sais-je ?
Un bruit imprévu fit lever la tête à Cora. La Déesse sanglotait.
Cora sauta sur ses jambes, courut à la Déesse, prit entre ses mains la chère tête sacrée, lécha tendrement l’eau salée qui ruisselait sur les joues plus douces que joues d’enfant. Une toute petite voix, une voix de fillette terrorisée, prononça ces mots à peine audibles :
— Je veux mourir, Cora. Je veux mourir.
Cora parla comme on parle à un petit enfant :
— Mais non, ma Déesse, tu ne veux pas mourir. Tu as du chagrin, un chagrin monstrueux, un chagrin comme aucune créature n’en pourrait supporter, un chagrin de Déesse. Tu te dis que tu préférerais mourir que l’endurer, mais ce n’est pas vrai. Tu te trompes toi-même. Tu ne veux pas mourir. Tu veux ne pas souffrir… Et tu ne peux pas mourir, tu le sais. Tu es la vie. Tu es notre vie. La vie du monde et de tout ce qui vit dessus. Cette vie, tu ne peux que la transmettre à Celle qui viendra après toi, sortie de ton ventre, et que les Signes t’auront aidée à reconnaître.
« Je suis là, Déesse, et je serai là, avec toi, toujours. Bois ceci.
Cora tendait un petit récipient de poterie fermé d’un morceau de l’écorce d’un chêne-liège. Elle l’ouvrit. La Déesse regarda Cora, renifla, eut un essai de sourire et, docile, but.
Elle garda le flacon à la main, l’air absent, puis le rendit à Cora, sans un mot. Soudain, dans un soupir, les yeux baissés, elle avoua :
— Il a bougé, Cora.
Elle eut un hurlement. Elle l’avait dit ! Elle ne pouvait plus rattraper cela ! Cora se jeta dans les bras immenses, s’affala sur les mamelles nourrisseuses de mondes et, mêlant leurs sanglots, il n’y eut plus que deux sœurs pleurant sur l’insoutenable horreur de la vie.
Quand Ghal poussa le rideau de la porte, il les trouva ainsi, enlacées. Il s’étonna de cette tristesse, mais il avait dès longtemps renoncé à comprendre les femmes et décidé d’en prendre l’agréable en laissant le reste. Il lança :
— Ma Déesse, ma toute-belle, tu as du chagrin. Nous allons le chasser, ce vilain chagrin ! Je connais le remède !
Il rit de toutes ses dents de jeune sauvage.
La Déesse dit, à voix basse :
— Encore une nuit, Cora. Une toute petite nuit…
Cora sourit :
— Bien sûr, ma chérie. Une toute petite dernière nuit.
Noun remarqua :
— Il me semble qu’on n’entend plus aussi fort les ébats amoureux de la maison sacrée.
Ala ricana :
— Toi, alors ! Voilà cinq nuits qu’on ne les entend plus. Et toi, tu t’en rends seulement compte ! À croire que tes nuits sont tellement bien remplies que tu en perds l’ouïe !
— La nuit, je dors, sache-le.
— Comme une femelle repue.
— C’est exactement ça.
— Eh bien, moi, je ne dors pas.
— Je te plains de tout mon cœur.
— Je ne dors pas parce que…
— Parce que tu as le feu au cul et personne pour l’éteindre. On le saura !
— C’est pas gentil, de te moquer.
— Je ne me moque pas… Mais, j’y pense…
— À quoi ?
— À ceci. La Déesse a fait annoncer officiellement que l’enfant a bougé en elle ?
— Oui. Même qu’il y a eu de grandes réjouissances dans le peuple, et des cortèges d’actions de grâces. Mais toi, tu ne vois rien, tu planes sur ton nuage entre tes deux mignons…
— Tu te trompes. Je me fais du souci pour Ogh.
— Eh bien, tu n’auras plus à t’en faire. Il se pourrait bien que, de ce côté, tout s’arrange d’ici peu.
— Puisses-tu dire vrai ! Mais j’en reviens à mon propos. Il me semble bien me rappeler que, suivant leur Loi, l’Époux ne doit servir qu’une fois. Je veux dire : son rôle est terminé dès qu’il est prouvé qu’un enfant de lui mûrit dans le ventre de la Déesse. Je me trompe ?
— Non. C’est bien ça.
— Donc, Ghal n’est plus l’Époux. Il est de nouveau libre.
— C’est pourtant vrai !
— Et il est à toi, si tu veux de lui.
— Tu parles, si j’en veux !
— Et si tu sais t’y prendre.
— Compte là-dessus !
— Passer derrière une Déesse, tu imagines ?
— Peuh ! Après toute cette abondance, je suis sûre qu’il rêve de fraîcheur innocente et de petites fesses dures qui remplissent la main ! Mais dis donc…
— Oui ?
— Si maintenant Ghal est libre, comment se fait-il qu’on ne l’ait pas encore vu par ici ? Il nous aime, Ghal. On est sa famille.
— Tu as raison. Peut-être est-il allé d’abord trouver Ogh ?
— Et on le trouve où, Ogh ?
— Ça… Il traîne à droite à gauche. Tu n’as qu’à chercher. Là où est Ogh, Ghal n’est jamais bien loin.
Cora trouva Ogh à l’endroit où les esclaves gardiens de troupeaux trayaient chaque soir le lait des aurochses et des brebis mouflonnes.
Ogh, curieux de toute chose, avait questionné ces gens qui lui avaient expliqué que l’on avait ôté leurs petits à ces femelles afin de détourner le lait de leurs mamelles au profit des humains. Ce lait était ensuite battu et malmené de diverses façons pour en faire sortir une graisse jaune et légère ou pour le transformer en certaines nourritures délectables qu’ils nommaient « fromages ».
Ogh observait cela avec grand intérêt, et en même temps il estimait qu’il était déloyal de faire naître et mûrir des petits dans le ventre des mères pour les leur ôter afin de dérober le lait que leurs mamelles continuaient à produire pour les nourrir. On entendait mugir et bêler en grande détresse certaines mères dont le petit venait de leur être enlevé. Ogh avait fait remarquer cela à la jeune femme en armes qui surveillait le travail des esclaves. Elle avait haussé les épaules. « Elles pleurent, c’est normal. Mais ça leur passera. Elles finissent par oublier. » Et que faisait-on des petits ? « On les mange, pardi ! » lui fut-il répondu avec un grand rire vorace. « Ou bien on les châtre, afin qu’ils perdent leur impétuosité de mâles et que leurs os s’entourent de bonne viande rouge et de graisse savoureuse. »
Ogh avait trouvé que ces femmes paisibles étaient plus cruelles mille fois que les farouches chasseurs du clan de l’Élan.
Cora vint à Ogh, qui s’inclina devant elle à la façon des esclaves. Elle rit :
— Tu n’as pas à t’incliner. Ni devant moi, ni devant personne d’autre ici que la Déesse.
— Je suis un esclave.
— Tu vas et tu viens en toute liberté. Il ne t’a pas été assigné de tâche, ni de poste de travail. Tu n’as à obéir à personne qu’à la Déesse.
Après un temps, elle ajouta :
— Et à moi.
Ogh demanda :
— Les réjouissances publiques du Premier Mouvement sont passées. L’enfant a remué dans le ventre de la Déesse. L’Époux a rempli sa mission. Il n’est donc plus l’Époux, selon votre Loi. Il est libre de nouveau. Or voici des jours que j’attends mon frère Ghal. Pourquoi n’est-il pas encore venu me trouver ? Toi qui sais tout parce que tu régentes tout, peux-tu me le dire ? L’as-tu vu ?
Cora expliqua, posément :
— Après la séparation d’avec la Déesse, l’ex-Époux est chargé de fluides divins qui se sont accumulés en lui par son long contact avec le corps sacré. Or, rien de ce qui émane de la Déesse ne doit être dissipé dans le monde extérieur. Selon les rites, Ghal doit donc être purifié et désacralisé avec soin avant qu’il lui soit possible de pénétrer à nouveau une femme. Il est enfermé dans un lieu secret que je ne puis t’indiquer. Là, les femmes-médecine font sur lui les signes et les incantations.
— Cela doit prendre encore beaucoup de jours ?
— Nul ne peut le dire. C’est aux femmes-médecine d’apprécier quand Ghal sera totalement pur… Les copulations de Ghal avec la Déesse furent d’une telle intensité et d’une telle durée qu’il est certain que l’imprégnation ne peut être qu’exceptionnelle.
— J’attendrai. Je sais attendre.
Prenant Ogh par le bras, Cora l’entraîna dans la pâture, là où nul ne pouvait les entendre.
— Ogh, le temps est venu de parler sérieusement.
Ogh fut surpris. Mais il savait que ce moment arriverait. Il répondit placidement, bien que son cœur cognât contre ses côtes :
— Je t’écoute.
— Tu sais ou tu ne sais pas, en tout cas je te l’apprends, que, jusqu’à ce que l’enfant soit sorti du ventre sacré, il n’y aura plus d’Époux. Car la semence crachée par un nouvel Époux se mêlerait à la semence de l’ancien, et l’enfant ne serait plus tout à fait le produit pur de la copulation solennelle. La Déesse doit donc s’abstenir de toute pénétration, et même de tout contact avec un homme.
Mais quand l’enfant sera sorti…
— Alors commencera l’allaitement. Un nouvel enfant conçu trop tôt dans son ventre tarirait le lait de la Déesse. Si celui qu’on attend est une fille, elle boira le plus longtemps possible le lait jailli des mamelles sacrées afin de bien s’imprégner de la divine substance. S’il sort un garçon, le sevrage se fera aussitôt, car la déception des femmes sera terrible et la Déesse devra très vite être à même de prendre un nouvel Époux qui lui apportera, espérons-le, de la graine de fille.
— La copulation de Ghal fut la copulation de l’aurochs plein de sève. La Déesse mûrit dans son ventre au moins deux filles et deux garçons !
Cora plissa les yeux :
— Sait-on jamais ?
Chez ceux de l’Élan, les choses allaient à rebours : la naissance d’un mâle était bénédiction. Ogh, oubliant où il se trouvait, s’écria fièrement :
— Peut-être même quatre garçons !
Cora, en toute hâte, traça dans l’air le signe de la grande conjuration.
— Tu blasphèmes ! Et tu attires le malheur en l’évoquant ! Ne parle surtout pas ainsi devant d’autres que moi !
Ogh s’excusa, piteux :
— Ça m’a échappé… L’habitude…
— Étrangle tes habitudes ! Elles pourraient te coûter la vie. Et provoquer de grands malheurs. Déjà, si ma conjuration n’a pas couru assez vite jusqu’au ventre de la Déesse et si tes paroles y sont arrivées avant elle, peut-être les destins sont-ils changés… S’il naît un garçon, tes paroles en seront la cause. Il se peut qu’à l’instant même où elles se sont envolées hors de ta bouche l’enfant femelle tant désiré se soit changé en mâle par l’action de leur force mauvaise ! Alors, malheur sur nous…
Ogh s’inquiéta :
— Tu me dénoncerais ?
Cora sourit, passa le dos de sa main sur la joue d’Ogh, puis, légèrement, sur son membre candidement endormi. C’étaient là des signes de courtoisie et de bonne amitié. Ogh fut rassuré. Cependant, Cora semblait arranger des choses dans sa tête. Ogh attendit. Elle dit enfin :
— Parle-moi de cette histoire du tabou sur ton membre.
Ogh s’étonna :
— Il n’y a rien à en dire que tu ne saches. Là-bas, dans le pays lointain où sont les territoires de chasse de ceux de l’Élan, j’ai consacré ma vie et mon membre à la Déesse. J’ai dit sur mon membre les paroles du tabou. Il ne peut pénétrer aucune autre femme que la Déesse. Vous avez un nom pour cette chose…
— Oui. Nous appelons cela l’amour.
— Voilà. Il y a l’amour entre la Déesse et moi. Un jour, elle verra cet amour et elle l’acceptera. Ce jour-là viendra, je le sais. L’amour ne peut pas se perdre dans le vent… J’ai tout mon temps.
— Ce jour-là n’est peut-être pas aussi lointain.
— Ne dis pas n’importe quoi pour adoucir l’attente.
— Je parle sérieusement. Écoute. S’il naît un mâle, le peuple des femmes sera déçu, mais elles se soumettront à la Loi, qui aura voulu cela. La Loi ne se trompe jamais. La Loi agit pour l’harmonie et le bien de tous, même quand ce bien apparaît d’abord au peuple comme un mal. La Loi sait. Quand la copulation de l’époux ne donne pas de future Déesse, cela signifie que cet époux n’était pas selon la Loi et que sa semence fut dédaignée.
Cora se tut. Elle posa ses deux mains sur les épaules du garçon, le regarda droit dans les yeux et, lentement, elle dit :
Tu seras le prochain Époux.
Ogh dit seulement :
— Je suis prêt.
— S’il naît une fille, tu devras attendre la fin du sevrage. Sinon, cela ira très vite.
— La Déesse m’a choisi ?
— La Déesse t’a remarqué. Elle te choisira.
— Tu sais les choses avant qu’elles ne se produisent ?
— Je les sais. Je sais aussi les aider à se produire.
— La Déesse ne m’a vu qu’une fois.
— Une fois suffit. La Déesse n’oublie pas.
— Tu l’aideras à ne pas oublier ?
— S’il le faut.
— Mon âme a besoin de la voir. Même de loin.
— Ton âme la verra. De très près.
— Quand ?
— Dès demain. Viens chez moi. Nous irons ensemble.
Une des deux filles aux bijoux bleus passait, avec une infinie douceur, un peigne de bois dans l’admirable chevelure. La seconde fille, placée de l’autre côté de la Déesse, plongeait une espèce de balai minuscule et pointu dans un petit pot de terre où elle puisait un liquide d’un bleu intense qu’elle déposait en couches concentriques autour du mamelon sacré, donnant par là à savoir au monde que la Déesse entrait officiellement dans la période d’abstinence précédant la mise bas. Les femmes pieuses du village, par solidarité, s’orneraient pareillement les mamelles, mais de mauvaises langues insinuaient que, si elles s’abstenaient en effet d’user des membres de leurs époux et de leurs esclaves, c’était pour mieux user de ceux des époux et des esclaves de la voisine… Le monde est si méchant !
La Déesse dit :
— Tu es donc là, ma Cora ? Viens près de moi. Mon âme est triste.
Cora se releva. En présence des filles qui veillaient au culte, elle respectait le rituel de la prosternation. Elle vint s’asseoir de biais tout contre le flanc opulent. La déesse passa son bras autour de ses épaules. Une des deux bleues eut un bref rictus de jalousie.
La déesse ordonna :
— Laissez-nous, petites.
L’eau de ses yeux coulait sans bruit sur les joues divines. Cora fit la langue pointue et lécha tendrement cette eau salée. Elle dit, dans un murmure :
— Bientôt, tu ne seras plus triste, ma Déesse. Tu aimeras de nouveau.
— Je suis triste à tout jamais, Cora. Celui-là, vois-tu, celui-là…
Des sanglots la secouèrent, dévastateurs. Cora berça ce terrible chagrin, psalmodiant comme pour calmer un bébé :
— Tu aimeras, ma Déesse. Tu le sais déjà à travers ta peine. Tu ne peux pas ne pas aimer. Tu es ainsi faite. Tu aimeras encore, et enfanteras encore, et souffriras, encore et encore… Tu es faite pour vivre et donner la vie. Tu es faite pour aimer.
La Déesse renifla, sembla méditer ces paroles. Elle dit, d’une toute petite voix qui ne demandait qu’à être convaincue :
— Tu crois ?
— J’en suis absolument certaine. En attendant, tu négliges les affaires.
— Peuh… Les affaires, tu sais…
— Le monde a besoin de toi. Tu te dois à ceux qui existent par toi.
— C’est dur, d’être Déesse, Cora.
— Très dur. Mais c’est grand.
— Et puis, on n’a pas le choix, n’est-ce pas ?
— On s’y met ?
Gros soupir :
— On s’y met.
— Avant tout, il faudrait que soit réglée une petite question embarrassante. Il s’agit d’un esclave qui t’appartient et dont personne ne sait que faire. Je n’ai pas voulu t’importuner avec ça pendant tous ces jours, mais puisque le temps est venu de mettre un peu d’ordre… Je l’ai amené. Veux-tu le voir ?
— Pourquoi devrais-je le voir ? Je ne me mêle pas de l’emploi des esclaves.
— Celui-là a un statut spécial. Il a été attaché à ta personne lors de sa capture, et…
— Bon, bon… Fais-le entrer.
Cora passa le seuil, revint en tirant Ogh par la main. Elle souffla :
— La prosternation !
Mais Ogh ne se prosternait pas. Ogh était sourd, Ogh était muet, Ogh était pétrifié… La consigne patiemment inculquée par Cora était sortie de la tête d’Ogh comme en était sorti tout ce qui n’était pas Celle qu’il contemplait maintenant, tremblant, bouche bée.
Cora s’affolait. Appuyait des deux mains sur les épaules puissantes du garçon pour lui faire plier les genoux, suppliait, bafouillait :
— Déesse, je suis désolée !… Quel outrage ! C’est un sauvage, un de ces chasseurs… Ça n’a pas de manières…
C’est alors que Cora prit conscience qu’elle parlait dans le vide. La Déesse n’écoutait pas. La Déesse était sourde, muette, pétrifiée. La Déesse avait vidé sa tête de tout ce qui n’était pas celui qu’elle contemplait maintenant, bouche bée…
Cora regarda l’une, regarda l’autre, et elle se dit qu’il semblait que le feu du ciel fût tombé sur ces deux-là en même temps.
Ogh rougit, Ogh pâlit, Ogh se prit à trembler.
La Déesse rougit, pâlit, trembla… Cora n’avait jamais rien vu de tel. Elle jeta un regard vers le membre d’Ogh. Il était rencoquillé comme celui d’un petit enfant. Cora avait eu mainte occasion de le contempler, déployé dans toute sa majesté, qui n’était certes pas des plus humbles. Voyant cela, elle comprit que cet amour serait plus dévastateur encore que le précédent, que tout ce qu’on pouvait imaginer.
Il n’y avait rien à dire. Les choses marchaient toutes seules. Cora constata qu’on n’avait plus besoin d’elle. Elle s’inclina pour se retirer. La déesse, sans quitter Ogh des yeux, dit, d’une drôle de petite voix :
— Cora… Ce sera lui, Cora. Ce sera lui !
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