La déesse mère

Cavanna · Chapitre 2 sur 10

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La déesse mère

Chapitre 2

 

Lorsque Ghal et Ogh reparurent au jour, le disque rouge du soleil descendait lentement vers ses cavernes de repos. Les chasseurs étaient rentrés. Sur l’aire du partage, les femmes s’activaient au dépeçage d’un aurochs de belle taille, cependant que Celui qui marche en premier procédait à l’attribution des parts. Les femmes, ayant dépouillé l’énorme bête et séparé tout d’abord ce qui revenait de plein droit aux Puissances, à Celui qui marche en premier et à Ceux que la mort a oubliés, s’activaient de la lame de silex pour découper les parts et les déposer aux pieds des chasseurs désignés. Chacun alors ramassait son morceau de belle viande rouge et s’en allait le faire rôtir sur le feu commun. Les femmes jetaient dans le brasier les fagots qu’elles étaient allées glaner dans les bois. La flamme bondissait vers le ciel, la braise s’amassait et rayonnait sa bonne chaleur.

Celui qui marche en premier héla Ogh :

— Qu’est-ce que je te mets ? De la cuisse ? De la joue ? Ou peut-être le foie ? Je sais que tu aimes la langue, mais je l’ai prise pour moi, une envie qui m’est venue…

— Ça va. Je donne ma part. Je mangerai sur le chevreuil de Ghal.

— Comme tu voudras, mon gars. Ça fera un petit rabiot pour chacun.

La fille à qui Ghal avait confié le chevreuil vint vers eux, portant sur sa tête, dans une corbeille plate d’osier tressé, la viande en morceaux proprement découpés. Calé sur son bras, l’enfant tétait en couinant de dépit, mordant et tiraillant le sein vide qu’il frappait avec colère. Elle posa la corbeille à terre, aux pieds de Ghal. Elle se retirait, mais Ghal dit :

— Fais rôtir cette viande.

Ce n’était pas la coutume. Les chasseurs aimaient présenter eux-mêmes leur chasse à la flamme et mordre bouchée après bouchée bien croquante et dégoulinante de graisse fondue sans attendre que la pièce de viande fût cuite en son entier. Tout en mastiquant, ils regardaient la flamme dorer à point la bouchée suivante. Ils tenaient la viande plantée sur un bâton que leur main faisait tourner à leur caprice. Le feu chauffait leur ventre par en bas, la viande l’emplissait par en haut. C’était un moment de grand bonheur.

Mais l’âme de Ghal était troublée. Tant de choses stupéfiantes étaient entrées dans sa tête par ses yeux et par ses oreilles ! Tout cela se bousculait et s’entrechoquait à grand vacarme, rejetant bien loin le doux plaisir de la viande rôtissant au bout du bâton, et même tous les plaisirs… Il voulait vite remplir son ventre, et puis regagner avec Ogh leur caverne commune pour parler de ces choses qui allaient changer leur vie, à tous deux.

La femme glissa la lame de silex dans l’épaisseur de la viande, qu’elle sépara en tranches assez minces. Elle écarta les braises en un certain endroit, découvrant des pierres plates chauffées au rouge. Sur ces pierres elle posa les tranches de viande. Il y eut un grésillement. L’odeur délectable de la viande du chevreuil en sa jeunesse emplit les narines des chasseurs. Des regards d’envie rampèrent jusqu’à Ghal.

Ogh cependant n’était pas tourmenté en son âme. Chaque chose en son temps. Et la chose du temps présent était la viande du chevreuil ! Ogh, maniant habilement le racloir, amena à lui une tranche rissolée, la saisit de ses mains que le travail du silex avait blindées d’une corne épaisse et mordit à belles dents la viande savoureuse.

Il dit, la bouche pleine :

— Tu ne manges pas ?

Ghal secoua la tête et saisit à son tour une tranche de viande. Il avalait sans presque mâcher, le regard perdu dans les flammes. Quand son ventre fut plein, il dit à Ogh :

— Allons-y.

Ogh rassembla ce qui restait du chevreuil, car souvent la faim se mettait à crier dans son ventre et chassait le sommeil loin de ses yeux. Il aimait savoir que la viande se trouvait là, près de sa main.

 

La femme qui avait préparé la viande marchait derrière Ogh, portant sur sa tête, dans la corbeille, les restes du chevreuil. L’odeur de la viande grillée affolait sa narine et faisait hurler son ventre vide, pourtant elle ne se serait pas permis de quémander un morceau de cette viande, pas même d’en ramasser la moindre de ces bribes que recrachent les hommes parce qu’elles leur agacent les gencives. La viande de chasse est taboue pour les femmes. Si Ogh ou Ghal lui en avaient offert, elle l’eût refusée avec horreur, et eux-mêmes eussent été livrés à la vengeance des Puissances. D’ailleurs, cela ne leur serait même pas venu à l’idée.

L’enfant s’était endormie, le sein dans la bouche.

Sans s’aider des mains, car l’une maintenait l’enfant, l’autre la corbeille, la femme, en trois bonds de chamois, escalada la falaise jusqu’à la hauteur où s’ouvrait la caverne. Elle posa la corbeille de viande sur le seuil et redégringola prestement. Elle fit pour Ghal et pour Ogh le signe de la soumission respectueuse, puis s’en retourna à ses affaires de femme.

La plupart des chasseurs avaient fini d’emplir leur ventre. Ceux qui avaient eu dans leur part un os long le faisaient éclater en le frappant d’un gros galet afin de sucer avidement cette moelle qui donne au chasseur force, courage et virilité.

Comme elle passait tout près d’un homme très vieux, un de Ceux que la mort avait oubliés, la femme vit que la bouche sans dents de cet homme ne parvenait pas à mastiquer la viande, et alors il avalait tout entiers les lambeaux qu’il avait réussi à arracher, et voici qu’un morceau trop gros s’était coincé dans le passage de la vie, et le visage de cet homme noircissait, ses yeux sortaient de sa tête, il était en train de mourir.

La femme s’agenouilla, plongea la main dans la bouche béante, fouilla de l’index au fond de ce trou, et soudain le vieux expulsa un énorme morceau de viande. Il respira un grand coup, son vieux visage reprit son habituelle couleur grisâtre. Il dit :

— Nourris-moi.

La femme mordit dans la portion de viande, mâcha longuement et, lorsque le morceau fut réduit en bouillie, elle approcha sa bouche de la bouche grande ouverte du vieux et fit passer la nourriture dans cette bouche. Le vieux avala, ouvrit de nouveau la bouche et attendit la becquée suivante, comme l’oisillon au nid. La femme, déjà, s’était remise à mâcher. Ainsi nourrit-elle ce vieillard.

Quand elle eut terminé, elle voulut courir jusqu’au bassin d’eau claire afin de se purifier la bouche. Elle avait tout au long pris bien soin de ne pas avaler la moindre goutte de sa propre salive, imprégnée des sucs de cette nourriture taboue.

Le vieux l’arrêta net :

— Reste !

Les seins de la femme agenouillée pendaient à hauteur du visage du vieil homme accroupi. L’enfant, réveillée, s’était remise à téter. Ses yeux souriaient, le lait était revenu. Le vieux, de ses mains d’ossements, empoigna l’enfant, l’arracha au sein, la jeta à terre et se mit goulûment à téter.

Un chasseur d’entre les chasseurs vit cela. La massue pendait à son bras. Il interpella le vieux, rudement :

— Hé, toi !

Le vieux, les lèvres bien serrées autour du mamelon généreux, un filet blanc lui coulant du menton, haussa ses maigres épaules. Le chasseur dit à la femme :

— Et tu laisses faire ça, toi, salope ?

Un homme l’interrogeait, elle devait répondre. Tête basse, elle murmura :

— C’est une fille.

— Tu m’en diras tant !

Il posa son vaste pied sur la bouche hurlante du bébé. Cela le fit rire. Une idée lui vint. Une idée amusante. Il passa derrière la femme, l’empoigna par les hanches, la souleva à bonne hauteur. Il cria au vieux :

— Ne t’arrête pas, grand-père ! Bois tout ton saoul ! Ce que tu lui prends par-devant, je le lui rends par-derrière !

Son rire le secouait tellement qu’il eut peine à s’introduire dans l’orifice de la femme.

 

La fatigue de la longue traque rendait lourdes les jambes des chasseurs. Ayant rempli leur ventre et lancé haut vers le ciel, en hommage aux Puissances nourricières, le rot puissant de la satiété heureuse, ils gisaient çà et là, bavardaient avec indolence, plaisantaient, tandis que les femmes s’activaient aux tâches ignobles, ramassant les os sanguinolents, poussant au loin, de leurs balais de genêt non emmanchés, les débris et les excréments, car souvent les chasseurs déféquaient en mangeant, la position accroupie favorisant la chose.

Presque toutes avaient un ou deux enfants pendus à leurs mamelles, beaucoup en traînaient des grappes geignardes cramponnées à la toison de leur bas-ventre, car elles allaient nues, la saison ne nécessitant pas qu’on s’entortille de fourrures.

Elles évoluaient ainsi entre les chasseurs vautrés, devaient parfois les enjamber, livrant aux regards leur fente humide, et alors un frisson courait dans le membre de l’homme, et ce membre dressait la crête. Le chasseur saisissait la cheville de la femme. Elle s’immobilisait, soumise, quelle que fût l’urgence de sa tâche. Le désir du mâle passait avant toute autre chose. S’y refuser était tabou. Tuer une femme n’était pas crime.

Cela allait très vite. L’homme courbait la femme devant lui, la pénétrait à la manière des bêtes, s’activait en grande vigueur jusqu’à ce que le sperme jaillissant lui fît pousser le râle du triomphe. La virilité se prouvait par la rapidité. Quiconque parvenait trop lentement à la satisfaction se faisait mépriser. Pendant ce temps, la femme, chancelant sous les coups de bélier, s’efforçait d’empêcher ses enfants à la mamelle de choir à terre. Ceux en âge de tenir debout attendaient en se chamaillant.

C’était un soir d’entre les soirs.

 

L’impassible lumière jaune adoucissait d’ombres légères les rudes visages des deux jeunes hommes. Celui qui parle aux Puissances et qui avait Youg pour nom secret commença ainsi :

— Je suis ici pour vous transmettre la science cachée des choses et des événements anciens telle qu’elle me fut transmise à moi-même par celui d’avant moi et à lui-même par celui d’avant lui. Il y a sur tout cela un tabou. Le plus terrible des tabous. Vous êtes dès maintenant liés par ce tabou, car vous ne pouvez pas faire que vous n’ayez pas entendu et mis dans les cavernes de vos têtes ce que je vous ai déjà dit.

« Toi, Ghal, tu seras après moi Celui qui parle aux Puissances. Toi, Ogh, tu es le frère d’amitié de Ghal, sa vie est ta vie, son secret sera ton secret. Et tes mains sont habitées par les Puissances. C’est pourquoi je t’ai choisi, toi aussi, ce qui est contraire à la Loi, car un seul doit détenir le Grand Secret. J’ai demandé aux Puissances de m’éclairer. Elles l’ont fait. Qu’il en soit selon Leur volonté.

Il se tut. Yeux baissés, il regardait ses mains jointes, mais ne les voyait pas. Il arrangeait les choses dans sa tête afin qu’elles sortent de sa bouche en bon ordre et soient admises telles quelles dans la tête de Ghal et dans celle d’Ogh. Car c’étaient des choses surprenantes, en vérité.

Les deux jeunes hommes attendaient, muets, fortifiant leur âme pour le choc de la révélation.

À ce moment, la fillette aux longs cheveux apparut, comme l’autre fois : soudain elle était là. Elle portait à deux mains une vaste coupe creusée dans la pierre. Dans cette coupe miroitait de l’eau, mais cette eau n’avait pas la couleur de l’eau. Ogh remarqua que la pierre avait été si habilement creusée que ses bords n’avaient même pas l’épaisseur du petit doigt d’un enfant. Youg vit l’étonnement dans les yeux d’Ogh. Il dit, prenant la coupe des mains de la fillette :

— Ceci n’est pas une pierre grossièrement creusée par la morsure du silex. De même que les torches à la lumière jaune, cette coupe fut pétrie et façonnée dans une terre merveilleuse, puis durcie au feu. Le secret, je vous l’ai dit, en est perdu.

Ogh s’écria :

— Je le retrouverai !

— Les Puissances t’entendent !

Youg porta la coupe à ses lèvres et but longuement. Il la tendit à Ghal :

— Bois !

Ghal prit la coupe et but. Il fut surpris.

Cette eau avait la douceur du jus que les mouches qui piquent amassent dans le creux des vieux arbres, et aussi l’acidité des baies que les enfants cueillent dans les buissons épineux. Et puis il en sortait des bulles qui couraient sur la langue. Très agréable. Il demanda :

— Est-ce là l’eau que boivent les Puissances ?

— Bois !

Ghal plongea la tête dans la grande coupe et but comme boit le cheval sauvage qu’altère une longue course. Il aurait vidé la coupe si Youg ne lui avait posé la main sur l’épaule. Ghal passa la coupe à Ogh.

Avant de boire, Ogh flaira la surface du liquide, à petites aspirations qu’il faisait voyager dans les labyrinthes de son nez et de son arrière-bouche, comme lorsqu’on flaire la piste fraîche d’un gibier. Puis il tâta du bout de la langue. Youg s’amusait beaucoup. Il demanda :

— Que crains-tu ?

— Je ne crains pas. J’aime savoir. Ceci est nouveau. Je fais connaissance.

— C’est donc fait. Bois.

Ogh, d’un trait, vida la coupe. Il rit.

— C’est l’eau du bonheur !

Et puis il dit :

— Quelle médecine est-ce là ? Mon âme devient légère, elle veut s’envoler comme un oiseau. Je sens des cavernes de lumière s’ouvrir dans ma tête, avides d’avaler tous les secrets du monde.

— Cette eau aussi fait partie du grand secret. Mais chaque chose viendra en son temps.

« Et maintenant, je commence.

 

Ainsi parla Youg, l’Ami des Puissances :

— Il est enseigné que lorsque les Ancêtres atteignirent cette terre d’abondance à eux promise depuis toujours par les Puissances, le pays était vide d’hommes. Or ceci n’est pas la vérité.

Ghal sursauta.

— C’est la parole des Puissances !

Youg leva la main de l’apaisement.

— C’est la parole des Puissances telle qu’elle doit être enseignée aux chasseurs et aux femmes. Je vous enseigne maintenant une parole plus haute. Et toi, cesse de m’interrompre !

Il reprit :

— Donc, ce pays n’était nullement vide d’hommes. Une race vivait là, une race belle et vigoureuse, beaucoup plus avancée que nous dans les choses qui se font par le travail de la tête et l’agilité des mains. C’est cette race qui sut plaquer sur le roc les semblants de l’élan, de l’aurochs, de l’antilope, et aussi ceux de ces bêtes formidables qui ont aujourd’hui disparu mais qui ont existé, je vous montrerai leurs os.

« Ces gens-là découvrirent le secret de la terre qui se laisse façonner à volonté par la main et devient dure comme le silex par l’action du feu. Ainsi purent-ils faire des choses creuses comme l’est la coque de la noix ou de la calebasse, et ils les firent aussi grandes qu’ils le désiraient, de diverses formes suivant leurs divers besoins, et ces choses creuses allaient au feu sans laisser fuir l’eau qu’on mettait dedans, si bien que l’eau pouvait y chauffer à gros bouillons comme l’eau qui sort de terre aux sources brûlantes, et la viande y cuisait, mêlée à certaines herbes, plus savoureuse qu’exposée à la flamme.

« Ils surent polir les armes et les outils de pierre…

Ogh leva la main :

— C’est quoi, « polir » ?

— C’est rendre la pierre aussi lisse qu’une fesse d’enfant. Ainsi la hache mord-elle mieux dans le bois et en suit-elle plus aisément les fibres. Ils savaient faire cela, et bien d’autres choses encore.

L’eau magique chauffait la tête de Ghal et y faisait naître l’audace. Il s’indigna :

— Ceux de l’Élan seraient-ils moins capables que cette race que tu dis ? Qu’avaient-ils donc de plus que nous, ceux-là, pour savoir faire tant et tant de belles choses ?

Youg le regarda bien en face.

— Calme-toi. Ce que je vais t’apprendre te semblera incroyable, révoltant, immonde. Mais c’est la vérité. Sois prêt à l’entendre.

Ghal dit :

— Je crois que je préfère ne pas l’entendre.

Ogh dit :

— Quelle qu’elle soit, même monstrueuse, je veux l’entendre !

— De toute façon, vous ne pouvez plus ne pas l’entendre. Voici.

 

— Le secret de la haute valeur de ces gens tient en un mot : les femmes.

Ghal et Ogh, bien que prévenus, eurent un sursaut. Cependant ils surent garder le silence. Youg continua :

— Voyez-vous, ces hommes ne tenaient pas les femmes en mépris. Certes, elles ne chassaient ni ne faisaient la guerre, mais, élevant leurs enfants et se livrant à leurs travaux de femmes, qui étaient la cueillette des fruits sauvages, la pêche aux écrevisses, la vannerie, la préparation des peaux, l’entretien du feu, elles remarquaient des choses que les hommes, pris tout entiers par la passion de la chasse, ne voyaient pas.

« Les femmes d’ici se nourrissent de choses réputées immondes, par exemple les grains de certains épis sauvages qu’elles écrasent entre deux pierres et font cuire mêlés à de l’eau. Savez-vous que ces herbes redevenues sauvages sont ce qui reste des plantes nutritives que faisaient pousser les femmes d’avant les temps sur de vastes espaces qu’elles défonçaient avec leurs outils de pierre et de bois et d’où elles arrachaient avec soin toute plante autre que ces herbes ? Elles faisaient cela tandis que les hommes étaient partis à la chasse, ou bien, le ventre plein, dormaient à l’ombre.

« Elles savaient quand il fallait semer, et quand récolter. Elles recueillaient tant et tant de grain mûr qu’elles l’enfermaient dans de grands silos de terre cuite afin de le conserver au long des saisons maigres, d’une récolte à l’autre. Et les chasseurs ne dédaignaient pas cette nourriture.

« Sachez encore que les femmes avaient inventé ceci : elles attrapaient de menues bêtes, du gibier qu’un chasseur eût méprisé, des lapins, des rats, des mulots. Elles les enfermaient dans de grands pots de cette même terre cuite, les faisaient se reproduire et engraissaient leurs petits jusqu’à ce qu’ils soient bons à manger…

Ghal ne put se tenir de crier :

— Ignobles ruses de femmes ! Ces hommes n’avaient donc pas de couilles, qu’ils enduraient cela ?

Youg dit seulement :

— C’est la dernière fois, Ghal.

Ghal baissa la tête, mais son œil étincelait, ses poings étaient prêts à broyer. Youg reprit :

— Les chasseurs se moquaient des femmes, mais ils mangeaient ces nourritures en plus de leur chasse, car elles étaient accommodées avec des herbes odorantes dans ces coques qui allaient au feu. Et ils les regardèrent avec respect lorsqu’elles eurent capturé des mouflons, des chèvres, des sangliers, qu’elles enfermèrent dans des enclos de pieux solides, et eurent ainsi de la viande sans avoir recours aux chasseurs.

« Mieux encore : ces habiles créatures inventèrent de tuer le nouveau-né des femelles afin de dérober leur lait. De ce lait elles surent tirer maintes nourritures délectables dont nous n’avons plus la moindre idée.

« Peu à peu, les chasseurs prirent le goût de ces choses de facilité et de douceur. Ils continuaient à chasser, parce que la chasse est le haut plaisir, le privilège et la fierté du mâle, alors que faire mûrir le grain et engraisser les bêtes captives n’est que besogne vile, besogne de femmes. Mais leur chasse n’était plus nécessaire à la survie du clan. Et ils n’allaient plus chasser poussés par le besoin, mais seulement pour le plaisir de la traque et l’excitation du combat. Quand l’envie de la chasse n’était pas en leur âme, ils restaient à ne rien faire, à jouer aux osselets ou à se battre à mort entre eux, pour l’honneur, ou pour devenir Celui qui marche en premier.

« Et puis ils inventèrent d’aller porter la guerre chez les clans du voisinage afin d’agrandir leur territoire de chasse, de tuer tous les hommes et les enfants mâles et de rapporter des femmes jeunes, car l’idée des femmes étrangères rafraîchissait leur envie de copulation, et aussi il leur fallait beaucoup de femmes, désormais, pour faire le travail de la terre.

« Les femmes prirent l’habitude d’être souvent privées des hommes, de plus en plus souvent. Elles virent alors que la vie continuait très bien ainsi. Elles découvrirent même que leur besoin de copulation pouvait s’assouvir entre elles, sans mâle, pas aussi bien, certes, mais, faute de mieux… Et quand les hommes revenaient – ceux qui revenaient ! –, le pouvoir était entre les mains des femmes, la vie du village était leur affaire, les mâles n’avaient pour eux que la tradition imposée par les Puissances, et aussi la force de leurs poings.

« L’homme n’est pas l’aurochs stupide. À l’épieu il oppose l’épieu, au nombre il oppose un plus grand nombre. Beaucoup de chasseurs, devenus guerriers, ne revoyaient jamais leur village. Parfois, aucun ne revenait. Parfois, l’ennemi à son tour attaquait le village, pillait les récoltes, emmenait le bétail et les femmes.

« Alors les femmes apprirent à manier les armes. Et aussi elles inventèrent des ruses de défense pour protéger le village. Elles dressèrent tout autour des enceintes de troncs et d’épines, elles creusèrent des fosses invisibles garnies de pieux aigus, elles se forcèrent à monter la garde… Pour tout cela, il fallait un commandement. Et voilà comment il y eut Une qui marche en premier. Celui qui parle aux Puissances ne s’y opposa pas, trop heureux qu’il existât une protection pour les objets du culte et pour lui-même lorsque les hommes n’étaient pas là.

« Jusqu’à ces temps, les Puissances protectrices du clan avaient été des Puissances mâles, telles que les nôtres, des Puissances faites à l’image des chasseurs, des Puissances qui, lorsqu’on se les était rendues propices, amenaient la proie à portée de la flèche, de la sagaie ou de l’épieu, et guidaient l’œil et la main du chasseur. C’est pour se rendre ces Puissances favorables que furent mis sur les murs de la caverne des Puissances les semblants des proies. Des hommes à l’œil clair, à la main agile, étalèrent sur le roc des pâtes de couleur dont le secret s’est perdu et leur donnèrent la forme et l’élan des vivants en plein bond.

« Vinrent les temps où les soins de la pousse du grain et de l’élevage de la viande captive étaient devenus plus importants pour la survie du clan que le produit de la chasse. Les femmes, sur qui reposait tout cela, eurent des soucis très grands. L’orage en une nuit anéantissait le travail d’une année, les bêtes sauvages dévoraient les couvées, le grain pourrissait dans les silos… À soucis de femmes ne pouvaient convenir que des Puissances femelles.

« Ainsi naquit le culte des Puissances femmes, des Puissances de l’abondance, des Déesses Mères.

Youg se tut, afin de bien faire sentir la solennité de ses dernières paroles. Ghal contenait avec peine sa colère et son dégoût. Il dit :

— Ceux-là et leurs femelles étaient puants plus que la merde du sanglier malade ! Mais les Puissances n’ont pas toléré de telles ordures. Les Ancêtres sont venus et ont massacré cette racaille, c’est ça, hein ?

— Tu vas trop vite. Donc, les chasseurs-guerriers n’étaient plus guère utiles au clan, même ils étaient une charge et une nuisance car leurs équipées de guerre ruinaient les ressources et ceux qui en revenaient sans jambes ou sans bras étaient devenus des bouches inutiles. C’étaient en somme des parasites, mais ils ne le savaient pas. Ils étaient toujours les mâles superbes, les seigneurs portant fièrement leur bâton de commandement au bas de leur ventre. Et les femmes restaient soumises aux maîtres, alors qu’en fait elles étaient les maîtresses.

« Les chasseurs continuaient à vénérer les Puissances mâles, tandis que les femmes apportaient leurs offrandes aux Déesses Mères, à celles qui font revenir le soleil de l’exil et pointer les tiges vertes hors de la terre nue, à celles qui emplissent les silos et les ventres, à celles qui chassent la peur de la faim.

« Or les hommes eux aussi commencèrent à trembler pour la récolte, pour le trop de pluie ou le trop de soleil, pour la malédiction qui fait crever en masse les bêtes captives, pour la pourriture et pour le rat, pour le ver et pour l’insecte… Alors eux aussi se tournèrent vers les Déesses Mères, et peu à peu ils oublièrent les antiques Puissances, ils négligèrent leur culte, et les Déesses Mères devinrent les Puissances suprêmes.

« Et, de la même façon que les Déesses Mères avaient supplanté les Puissances mâles, les femmes, tout naturellement, en vinrent à dominer les hommes. Ce fut le règne de la femme.

Comme Youg marquait une pause, Ghal en profita :

— La femme n’est utile que pour porter les garçons dans son ventre. Encore que, bien trop souvent, il en sort des filles. Les Puissances sont injustes. C’est dans le ventre de l’homme que devraient mûrir les petits mâles. Les femmes ne serviraient que pour le plaisir de se vider les couilles… D’ailleurs, même pour cela, l’homme peut se passer de la femme.

— Tu blasphèmes les Puissances, mais cela n’a plus d’importance. Je dois maintenant vous enseigner la chose la plus étonnante de toutes.

 

« Je vais d’abord vous poser une question. La voici : comment les enfants viennent-ils dans le ventre des femmes ?

Ghal haussa les épaules et dit :

— Hé, ils y viennent comme leur viennent les cheveux sur la tête, comme le gland mûrit sur l’arbre : par le caprice des Puissances.

— Une autre question. L’un de vous a-t-il déjà eu connaissance d’un enfant qui serait poussé dans le ventre d’une fillette qui n’aurait jamais encore été pénétrée par l’homme ?

Ghal plissa le front comme celui qui peine à ouvrir les cavernes de sa mémoire. Ogh dit :

— Quand une petite fille atteint l’âge où elle s’échappe de la caverne des femmes, aussitôt, bien sûr, un homme ou l’autre la remarque, et la pénètre, par un trou ou par l’autre, et si le trou est trop petit elle saigne, elle crie, et parfois elle meurt. Chacun sait cela. Quant à l’enfant dans leur ventre, c’est un grand mystère, mais il est vrai qu’on n’en voit guère pousser avant que le poil ne leur soit venu au cul, au moins un petit duvet… Mais pourquoi ces questions ?

— Sachez que les enfants sont plantés dans le ventre des filles par le membre de l’homme.

Ghal ricana :

— Je t’assure que ce ne sont pas des petits enfants que je leur crache dans le ventre !

Ignorant l’interruption, Youg continua :

— Cette eau blanche et épaisse qui sort du membre quand éclate le haut plaisir, c’est de la graine d’homme. Elle mûrit dans la femme, et quand l’enfant est à point, il sort. Une femme ne peut avoir d’enfant si elle n’a été pénétrée par l’homme.

« Cette race qui était ici avant nous savait cela. Chez eux, un enfant n’était pas seulement le fruit du ventre de la femme, mais aussi celui du membre de l’homme qui l’avait mis dans la femme. La femme d’où ils étaient sortis était leur mère, comme chez nous, mais en plus ils avaient un « père », c’est le nom qu’ils donnaient à l’homme.

« Tu as envie de parler, Ogh. Pose ta question.

— Toute femme est pénétrée par beaucoup d’hommes, et beaucoup de fois. Pourtant, elle ne mûrit qu’un seul enfant dans son ventre, quelquefois deux. Cela fait beaucoup de – comment dis-tu ? – « pères ». Or, tu parles d’un seul père.

— C’est la question que j’attendais. En ce temps-là, une femme n’était pénétrée que par un homme, toujours le même. Si elle se laissait pénétrer par un autre homme, son homme la tuait et, s’il le pouvait, il tuait aussi l’autre homme, et alors il prenait les femmes de cet homme et il les mettait avec les siennes. Car il y avait plus de femmes que d’hommes, à cause des guerres et des accidents de la chasse, et aussi parce que les hommes s’entretuaient pour se voler les femmes, justement.

« L’homme qui possédait beaucoup de femmes et d’enfants était honoré, car c’étaient les signes éclatants de sa virilité. Ses femmes étaient aux petits soins pour lui, il devenait gras et arrogant. Il aimait se montrer, entouré d’une parure de femmes amoureuses et de beaux enfants… En vérité, les femmes menaient les affaires et décidaient de tout.

« Chaque foyer rendait hommage à une Déesse Mère. Quand un homme tuait un autre homme, il prenait aussi en butin sa Déesse Mère et la mettait chez lui. Plusieurs Déesses Mères dans un foyer étaient un grand honneur pour la famille. Les femmes étaient fières d’appartenir à un homme vaillant.

Ghal fit de la main le signe qui demande la parole. Youg acquiesça. Ghal dit :

— Tu racontes beaucoup de choses et elles embrouillent ma tête. Comment ces gens-là pouvaient-ils avoir dans leurs cavernes ces Puissances que tu nommes Déesses Mères ? Comment pouvaient-ils se les voler comme on vole une arme ou une part de viande ? Nos Puissances sont les Puissances, elles séjournent quelque part dans la caverne des Puissances, en un lieu secret que toi seul connais, personne ne les a jamais vues, sauf toi, peut-être.

Youg soupira, puis il dit, gravement :

— Tu en as vu une.

— Une Puissance ?

— Une Puissance.

— C’est impossible ! Je serais mort.

— Tu n’es pas mort, et tu l’as vue. Veux-tu la voir encore ? Viens.

 

Youg prit Ghal par le bras. Il le conduisit, le traîna, plutôt, jusqu’à la grande pierre plate où la couronne de lumière brillait doucement autour de l’objet mystérieux.

— Regarde cette chose. Regarde-la bien.

Ghal, malgré sa terreur, dirigea ses yeux sur l’objet. C’était une espèce de galet vert tout boursouflé de bosses, terminé en pointe vers le bas, et qui tenait debout, planté dans un socle de bois. Rien de remarquable. Ghal osa s’approcher tout contre. Il mit sa force dans son regard, comme quand il déchiffrait l’empreinte presque invisible d’un gibier sur l’herbe… Et, peu à peu, ce galet prit forme. Ghal voyait maintenant naître une femme, une femme plus que femme, glorieusement, outrageusement femme, fesses, ventre, mamelles, hanches, rondeurs et plis, une femme fendue haut, large et profond, une femme sans regard et sans bouche parce que sans visage, une femme sans mains, sans pieds, sans rien d’autre que de la femme, de l’exubérance de femme dans la gloire de sa femellité débordante, de la femme délectable et maternelle, montagne de chair, gouffre de délices, qui eût digéré cent mâles et nourri mille enfants.

Ogh s’était approché aussi. Il regardait. Et il ressentait ce qu’il n’avait jamais ressenti. Cette femme-là, on n’avait pas envie d’enfoncer son membre dans son trou et de se vider dedans comme on pisse contre un arbre. Cette femme-là, on avait envie… Ogh n’aurait su dire de quoi… De la dévorer et d’être dévoré par elle… De plonger dans cette douceur, de s’y fondre, de tout oublier… On avait envie… Non, Ogh n’arrivait pas à savoir. Le visage sans yeux et sans bouche le fixait du plus bouleversant des regards, l’appelait du plus impérieux appel…

Youg frappa dans ses mains. Et ce fut comme si Ghal et Ogh revenaient d’un lointain exil. Ils virent alors qu’ils s’étaient laissés aller comme si cette femme n’était pas un semblant de femme à peine plus haut qu’une main déployée. Youg n’eut pas à leur expliquer qui elle était. Ghal constata :

— C’est donc une Puissance ?

Ogh affirma :

— C’est une Déesse Mère.

Youg conclut :

— Tu as raison, Ghal. Et tu as raison, Ogh. Nos Puissances sont les Déesses Mères.

Ghal gronda :

— Les Déesses Mères étaient les fausses Puissances du peuple des esclaves des femmes ! Les Ancêtres de ceux de l’Élan ont massacré ces couilles molles. Il n’en est rien resté. Nos Puissances ne peuvent être leurs Puissances !

Youg joignit le bout de ses doigts. Il dit, lentement :

— Ils ont tout tué, oui. Tout.

Il planta ses yeux droit dans ceux de Ghal et ajouta :

— Sauf les femmes.

— Et alors ? C’est normal. Les femmes sont butin bon à prendre. Ça s’use vite.

— Tu oublies ce qu’étaient ces femmes-là.

« Mêlées aux femmes du clan, traitées comme elles, elles tentèrent d’abord de se montrer arrogantes. Beaucoup moururent. Les hommes veillaient. Ils détruisirent avec soin tout ce qui avait fait la supériorité de ces femmes. Les grands silos furent cassés, ainsi que tous les objets creux de terre cuite, les réserves brûlées ou éparpillées, les précieux outils brisés. Le tabou fut mis sur le travail de faire croître l’herbe à grains, et aussi sur celui d’engraisser des bêtes captives, de traire le lait, de le battre et de le faire cailler… Ces femmes devaient être à tout moment ouvertes à qui avait envie. Leurs enfants n’eurent plus de père. Il leur fut interdit de manger la chasse des hommes et elles durent se nourrir de choses immondes, comme les propres femmes des Ancêtres.

« Et les Ancêtres cassèrent les semblants des Déesses Mères, et ils mirent dessus le grand tabou de mort.

Ghal fut pour parler, mais Youg leva la main.

— Attends. Tout était donc tel que cela devait être, tel que le voulaient la tradition des Ancêtres et la loi des libres chasseurs. En apparence. Seulement, ces femmes, durement matées, n’avaient au fond pas renoncé. Elles avaient réussi à enterrer quelques Déesses Mères et leur rendaient un culte secret. Et elles transmirent ce culte aux autres femmes. Elles leur racontaient comment était la vie sous la protection des Déesses Mères. Elles leur apprirent à récolter le grain sauvage, à le concasser et à le cuire en galettes. Elles leur montrèrent comment accommoder et rendre délectables les sauterelles, les grenouilles, les rats, les vers, les lézards, les champignons, les baies, les herbes et toutes les choses immondes que ces femmes, jusqu’alors, avaient toujours dévorées crues, et même vivantes, sur le lieu où elles les trouvaient.

« Tout ce qui vient de la femme est mauvais. » Telle est la parole des Puissances, transmise par la bouche de Celui qui Leur parle. Et Celui-là veilla à l’observation de la Loi et des tabous afin que jamais les femmes ne puissent relever la tête.

« Les Puissances des Ancêtres vainqueurs avaient choisi d’habiter dans les vastes cavernes où nous nous trouvons en ce moment même. Or ces cavernes avaient été auparavant habitées par les Puissances des vaincus, c’est-à-dire par les Déesses Mères. Ces hommes pieux et habiles s’étaient plu à façonner dans la pierre aux riches couleurs des figures des Déesses Mères telles que celle-ci. Ils aimaient aussi mettre sur le roc les semblants des vivants qu’ils se proposaient de chasser afin que les Déesses Mères soient favorables à leur chasse. Mais il est visible qu’ils prenaient en même temps grand plaisir à tracer ces figures, car nous avons nous-mêmes grand plaisir à les regarder.

« Beaucoup d’hivers passèrent. Beaucoup de choses furent oubliées. Les chasseurs menaient leur vie de chasse, les femmes leur vie de femmes. Seuls, Ceux qui parlent aux Puissances n’oubliaient pas. D’une génération à une génération ils se transmettaient la mémoire des choses d’avant les temps.

« Il arriva que l’un d’eux trouva, cachée dans une fente du roc, la Déesse Mère que vous voyez ici. Il sut aussitôt ce que c’était. Il tomba à genoux. Plus jamais il ne put copuler avec une femme de chair. Car aucune femme ne pouvait être femme autant que celle-là.

« Il sut alors que les Déesses Mères et les Puissances étaient une seule chose. C’était là un signe qu’elles lui envoyaient. Il plaça celle-ci sur cette pierre plate que vingt hommes forts ne sauraient soulever et qui fut taillée par ceux d’avant les temps. Plus tard, il trouva d’autres Déesses Mères enfouies dans le sable ou cachées très haut. Il trouva aussi des torches à graisse, des coupes et d’autres objets façonnés par ces hommes ou, plutôt, par leurs femmes. Il comprit que les Puissances avaient fait découvrir ces choses par les yeux de leur serviteur parce qu’elles désiraient qu’elles fussent consacrées à leur culte. C’est pourquoi nul autre que les Amis des Puissances n’a jamais vu ces objets.

Ghal ricana :

— Et la petite femelle ?

— Elle est vouée au service des Puissances. Elle ne sortira jamais des cavernes, ni aucune de ses compagnes.

Ghal commença à considérer les choses dans sa tête, et il en vint à la conclusion qu’être Celui qui parle aux Puissances semblait une chose vraiment très bonne. Il dit :

— La vérité, c’est que ces Déesses Mères ont vaincu nos Puissances, et cela sans combattre.

Youg dit :

— La vérité est que les Puissances ont toujours été les Déesses Mères.

— Alors, dis-moi. Pourquoi ont-elles permis que le peuple qui vivait selon leur loi fût détruit par les Ancêtres de ceux de l’Élan et leur culte oublié ?

— Et qui es-tu donc, toi, pour oser vouloir pénétrer les desseins des Puissances ?

 

De ce jour, Ghal habita les cavernes sacrées où Youg l’initiait au rituel du service des Puissances. Ogh aussi habita ces lieux, mais il n’eut pas accès à certains recoins des immenses enfilades de cavernes sur lesquels les Puissances avaient mis un tabou.

Ogh frappait sans relâche le silex sur le silex, et de ses mains que guidaient les Puissances jaillissaient les lames tranchantes transparentes de minceur, les pointes de sagaies bien équilibrées, les haches, les coups-de-poing, les racloirs… Ces choses de survie étaient distribuées aux chasseurs par Celui qui marche en premier au cours d’une cérémonie solennelle où Celui qui parle aux Puissances appelait sur elles la bénédiction des Puissances.

Les Puissances aimaient ceux de l’Élan et se plaisaient à rendre fructueuse leur chasse et bénéfiques leurs entreprises. Ceux de l’Élan, en échange, offraient ce qu’aimaient les Puissances. Cela est juste et équitable. Quand ceux de l’Élan devaient aller au loin se procurer armes et outils, ils étaient lourdement chargés car il leur fallait emporter de quoi donner en échange : peaux et fourrures, cornes d’aurochs, bois de cerf, graisse, viande desséchée par un long passage dans la fumée de plantes odorantes… C’était la juste loi : donnant-donnant.

Les Puissances n’avaient nul besoin de peaux, de graisse ou de viande boucanée. Une seule chose réjouissait les Puissances : la vie d’adolescents mâles et bien faits.

Il était naturellement exclu d’offrir aux Puissances la vie d’une fille, immondice sans valeur, cloaque d’impureté et d’exécration.

Les femmes, cela va de soi, n’étaient pas admises à assister au sacrifice, mais on entendait alors les hauts gémissements des mères s’échapper de la caverne des femmes, amplifiés par le roc sonore. Les mères s’efforçaient de ne pas aimer leurs fils, mais elles n’y parvenaient pas, et celles sur qui tombait l’honneur de consacrer aux Puissances le bel enfant qui avait mûri dans leur ventre et tété leur lait se montraient indignes de cette gloire. Beaucoup se jetaient du haut de la falaise à pic… C’est pourquoi les femmes préféraient mettre au monde des filles, bien qu’elles les sachent vouées à la même courte vie de misère et de mépris qu’elles-mêmes.

Ogh, dans le secret de son âme, songeait que ces Puissances étaient les Déesses Mères, c’est-à-dire des Puissances femelles, et qu’elles devaient se réjouir cruellement de voir des mâles massacrer des mâles pour leur complaire ! Et il s’efforçait de voir dans sa tête ce qui se produirait si les chasseurs en venaient à soupçonner cela.

Ogh avait une faiblesse dans son âme. Il répugnait à voir verser le sang, celui des beaux adolescents mais aussi celui de quiconque, et même celui des femmes, et même celui des vivants qu’on doit tuer pour la nourriture. Cela explique peut-être la maladresse d’Ogh à la chasse. Ogh était une erreur.

Cependant les jours coulaient, et Ogh frappait le silex, et fredonnait sa petite chanson.

 

Aux heures où le soleil se retire dans ses cavernes de repos, cédant la place à l’aveugle nuit peu propice à la taille du silex, Ogh allumait au feu commun une torche de bois résineux et se glissait dans l’étroite faille, au fond de la caverne des Puissances. Pour lui, comme pour Ghal, le tabou sur la petite caverne ronde où se tenait, parmi les lumières, la figure de la Déesse Mère était levé.

Ogh s’accroupissait devant la colossale table de pierre, le regard à hauteur des courbes fabuleuses. Toute son âme alors passait dans ses yeux. Elle s’ouvrait, béante, et la Déesse Mère en prenait possession.

C’était une chose étrange, en vérité. Un élan le soulevait, un appel vers il ne savait quoi, un besoin de se donner tout entier, une envie d’il ne savait quelle souffrance délectable. Il sentait seulement que c’était lié à cette femme fantastiquement femelle. Il rêvait d’une copulation qui ne finirait jamais, une copulation dans laquelle il y aurait bien plus que de la copulation… Mais quoi ?

La statuette était faite d’une pierre verte inconnue qui luisait doucement dans la chaude lumière et palpitait avec la flamme. Ogh tendait timidement la main et, du bout des doigts, effleurait les surfaces merveilleusement polies. Il se disait que c’était ainsi qu’étaient les vraies femmes, et que des femmes telles que celle-ci devaient exister quelque part, car ceux qui avaient su les reproduire les avaient vues, forcément.

Ogh avait presque cessé de plier sous lui les femmes rencontrées pour se vider en elles comme il l’avait toujours fait. La vue d’une fente offerte pouvait faire dresser son membre, mais l’assouvissement le laissait insatisfait. Il lui prenait l’envie de frapper la femme pour n’être que cela : un trou, du poil, de la soumission. Il voyait autour de lui les chasseurs copuler avec rage et en tirer plaisir, et cela l’étonnait.

 

Les fillettes au service des Puissances ne sortaient plus des cavernes sacrées. Elles y devenaient femmes, effectuaient les tâches relevant du service des Puissances et aussi de Celui qui Leur parle, y compris le service de copulation, pour lequel toute femme doit être toujours prête. Un tabou était sur elles.

Les chasseurs savaient que ces femmes étaient réservées à la copulation des Puissances, mais ils ignoraient que cette copulation s’effectuait par le membre viril de Celui qui parle aux Puissances. Or, du ventre de ces femmes ne sortait jamais d’enfant, ce qui prouve bien que les Puissances sont maîtresses de la vie comme de la mort.

Ogh ne voyait jamais ces femmes, le tabou sur elles s’appliquait à lui. Ghal, lui, usait d’elles à sa convenance, car il échappait à davantage de tabous en tant que futur successeur de Celui qui parle aux Puissances.

Une fillette, pourtant, échappait à la règle concernant Ogh, et c’était justement celle qui, le premier jour, avait apporté la lampe et la boisson capiteuse.

Ce fut elle qui parla d’abord. Ogh, arrivant dans la caverne de la Déesse Mère, trouva la petite allongée de tout son long sur le ventre, le visage dans la poussière, les bras tendus vers la statuette. Elle sentit qu’il était là. D’un bond, elle fut debout. Ogh était étonné. Les femmes n’étaient pas admises au culte. Prise en faute, celle-ci aurait dû baisser la tête, tourner le dos, courber l’échine, attendre le châtiment, ou la copulation, ou les deux. Ou la mort, peut-être, après. Mais non. Elle le défiait du regard. Et elle parla. Elle dit :

— Tu es Ogh, celui qui fait sortir du galet des choses qui coupent et qui piquent. Je suis Ala.

— Tu es femelle. Tu n’as pas de nom.

Elle rit, haussa ses épaules pointues :

— Sache que les femelles ont un nom, entr’elles. Sans cela, comment se héleraient-elles ? Comment sauraient-elles qui est qui ? Pour les hommes, nous n’avons pas de nom. Tabou. Nous sommes « Hé, toi ! ». Ils nous disent « Maman » jusqu’à ce qu’ils quittent la caverne des femmes… De femme à femme, nous avons des noms. Chacune un.

« Moi, c’est Ala. Et je ne suis pas une femelle de la caverne des femelles. Je suis l’épouse des Puissances. Celui qui Leur parle m’appelle Ala. Et je l’appelle Youg, puisque c’est son nom. Je t’appellerai Ogh. Tu m’appelleras Ala.

Elle ajouta, le menton dressé :

— Il n’y a pas de tabou pour Ala.

Ogh était de plus en plus étonné. Il voulut prononcer « Ala », mais l’empreinte du tabou était trop forte, une terreur bloquait sa langue. Il dit enfin :

— Tu parlais aux Puissances ?

— Oui.

— Personne ne parle aux Puissances, personne d’autre que Celui qui Leur parle. Les chasseurs Leur parlent par sa bouche, Elles leur répondent par sa bouche.

— Moi, je parle à la Mère. Et la Mère me répond.

Elle fit alors une chose impensable : elle prit la main d’Ogh dans la sienne ! Cette petite femelle… Et elle ne tomba pas foudroyée. Simplement, elle dit :

— Toi aussi, tu parles à la Mère. Je t’ai vu bien souvent. Mais tu ne connais pas les Mots. Tu parles avec ton cœur.

— Il y a des Mots ?

— Je te les dirai. C’est assez pour cette fois.

Elle lâcha sa main, dansa jusqu’à une fente du roc. Avant d’y disparaître, elle lança, coquette :

— N’essaie pas la copulation sur moi ! Le tabou est sur mon ventre et sur tous les trous qui mènent à mon ventre. Je suis promise aux Puissances. Je serai pénétrée par Youg le jour où il en décidera ainsi.

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