La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 1 sur 10

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La Femme de hasard

1 - Avant coup

1

Avant coup

 

Imaginez une naissance. N’importe quelle naissance.

À la veille de devenir une femme (car en l’occurrence le bébé était une lle), Maria se retrouve dans le bureau de Mme Leadbetter. Mme Leadbetter la principale. Qui, rayonnante, l’invita à s’asseoir. Dehors, il faisait nuit.

« Je n’en ai pas pour longtemps, dit-elle. Je voulais simplement vous dire ceci : nous sommes ères de vous, Maria. La première de nos lles, en cinquante-quatre ans, à être admise à Oxford. Quelles perspectives s’ouvrent à vous. Comme vous devez être excitée. »

Maria sourit.

« Sans vouloir nous vanter, dit Mme Leadbetter, cette année le lycée de garçons n’a eu que trois admis. Sur douze candidats, ce qui ne représente que vingt-cinq pour cent. Alors que sur deux candidates, vous représentez un taux de réussite de cinquante pour cent. Vous devez être très ère. »

Mme Leadbetter avait un visage singulier, très mat et ridé. Elle était corpulente. Ses seins évoquaient irrésistiblement deux rochers au chocolat (grand format) comme en vendait la boulangerie du coin, même si à proprement parler seul M. Leadbetter était habilité à faire une telle comparaison. Mais Maria ne faisait pas attention à elle : elle ruminait la devise du lycée, Per ardua ad astra, qu’elle pouvait lire à l’envers sur le papier à en-tête de Mme Leadbetter.

« Dans moins d’un an, Maria, vous irez à Oxford, poursuivit la vieille femme. C’est une ville de rêve. Moi-même, bien sûr, j’y suis allée. Oui, je me rappelle y avoir fait un jour mes courses de Noël. Est-ce que vous vous rendez compte, Maria, que vous êtes à la veille d’une période exaltante de votre vie ? Libérée de l’univers con né du lycée, vous vous jetez pêle-mêle dans l’étourdissant tourbillon de la vie, en compagnie de toute une folle jeunesse, au seuil de vos rêves. »

Maria, évidemment, n’en croyait pas un mot. Elle était ingénue, mais pas idiote, et depuis quelques années elle remarquait des choses, et s’était éloignée, fort peu impressionnée, de son cercle d’amies et de camarades. Marie la Misère, s’était-on mis à l’appeler. Fort Marrie. Des surnoms puérils, rien de plus. Tête de conne. Sac à morve. Elles déployaient des trésors d’invention. Le mutisme de Maria exaspéra Mme Leadbetter, comme d’habitude.

« Vous êtes une jeune lle discrète, Maria. Vous avez un caractère silencieux et studieux qui fait honneur à votre âge. Vous savez canaliser votre exubérance juvénile entre les berges paisibles de l’intellect, dans la contemplation passive des grandes œuvres de l’art et de la littérature. Vous êtes placide, imperturbable. »

Maria cherchait fébrilement un moyen de se débarrasser de cette folle. Elle rêvait de sa chambre, de sa lampe de chevet.

« Tout ce que je voulais vous dire, Maria, c’est que moi-même et tout le corps enseignant, nous tous à St Jude, nous sommes derrière vous, nous vous soutenons, nous sommes ravies et ères de ce que vous avez accompli. Nous voulons que votre séjour à Oxford marque le début glorieux d’une vie riche en succès et en accomplissements. Vous devez d’ores et déjà vous y préparer, psychologiquement et spirituellement. Chaque jour, pensez à votre réussite, Maria, et à ce qu’elle représentera pour vous. Envisagez-la avec joie et impatience. Soyez excitée à cette idée. »

Difficile de demander ça à Maria, que bien peu de choses excitaient, pas même les ténèbres qu’elle traversa ce soir-là pour gagner l’arrêt de bus. Il faisait nuit, il faisait froid, le lycée était vide, hormis les femmes de ménage qu’on voyait s’activer par les fenêtres éclairées. La circulation bourdonnait, le vent glacial soufflait, Maria frissonnait.

Sous le lampadaire qui marquait l’arrêt de bus, elle vit que Ronny l’attendait. Elle sentit également qu’il n’allait pas tarder à pleuvoir ou à neiger, avant même peut-être qu’elle n’ait ni de gravir l’interminable côte. Elle était trop fatiguée pour faire semblant d’être ravie qu’il l’aborde.

« Je me suis dit que j’allais t’attendre », dit Ronny. Et il ajouta, une fois installé avec elle à l’étage du bus, qui longeait les magasins en train de fermer, les usines et les bureaux déjà obscurs : « Tu te rends compte, dans un an, on sera à Oxford ensemble.

— Ronny, dit Maria, pourquoi tu as déposé un dossier pour Oxford ? Tu m’as dit un jour que jamais tu ne voudrais y aller.

— J’ai déposé un dossier parce que toi, tu y seras.

— Mais imagine que tu aies été admis et pas moi ? À quoi ça aurait servi ? Tu as pris un gros risque, Ronny, en pariant sur l’avenir.

— Mais j’ai eu raison.

— Et si jamais je mourais avant ? »

Au lecteur d’imaginer un bref silence.

« Je t’aime, Maria.

— Et pourtant tu sais bien que je te trouve insensé. Si tu crois pouvoir contrôler ta vie ainsi, tu ferais mieux de te trouver une autre lle, une lle qui saurait de quoi tu parles quand tu dis ça. »

Ce conseil piqua Ronny à ce que nous autres romanciers appelons le vif. Pourtant, comme d’habitude, il n’en tint pas compte.

Lorsque le bus arriva à son terminus, ils accomplirent le petit rituel suivant. Ronny demanda à Maria s’il pouvait la raccompagner jusque chez elle, Maria refusa, Maria descendit du bus, Ronny y demeura, et puis il re t tout le chemin jusqu’au lycée et même au-delà, car il n’habitait pas dans la même direction que Maria, oh non. Le trajet avec Maria lui occasionnait un détour de quelque trente-neuf kilomètres, et le gaspillage, dans les bons jours, de quelque soixante-quatorze minutes qui auraient été mieux employées à faire ses devoirs ou à se complaire, les yeux écarquillés, dans quelque rêverie érotique. Il rentrerait terriblement tard, et serait accueilli par un repas froid, des parents indignés, des frères et sœurs méprisants et sarcastiques. Mais il n’était que trop heureux d’endurer tout cela pour Maria. Bref, voilà déjà une sacrée paire.

Une fois descendue du bus, Maria devait encore gravir l’interminable côte. Certaines mesures s’imposaient. Elle posa son sac, son sac plein de livres, et boutonna son manteau jusqu’au dernier bouton, car nalement la neige faisait une timide tentative. Elle releva son col et en la ses gants. À présent, il fallait prendre une décision. Il y avait près du terminus un café où Maria pouvait, si elle le désirait, s’installer et boire un café ou un chocolat chaud, ou bien manger un sandwich, assise dans un coin de la salle. C’était sa place favorite, et visiblement elle était libre. Mais ce soir-là elle y renonça, parce qu’elle n’avait pas vraiment assez d’argent, pas vraiment assez de temps, et que par-dessus tout, il faut le dire, elle n’en avait pas vraiment envie. Elle ramassa donc son sac et se mit en marche, cette vieille, vieille écolière, passa le café, passa le kiosque à journaux, passa tous les magasins jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de magasins, seulement des bois dénudés de part et d’autre de la route, hormis une rare maison, et que la route se fasse plus raide et que la montée commence.

Il lui venait parfois à l’esprit, en grimpant la côte par ce genre de nuit noire et franchement froide, qu’un beau jour elle avait toutes les chances de se faire aborder, et peut-être agresser, voire violer, puis d’être laissée pour morte, car il n’y avait guère de passants sur cette route. Elle ne voyait pas trop ce qu’elle pouvait y faire. Elle ne pouvait rentrer chez elle qu’en grimpant la côte, et elle n’était pas disposée à passer la nuit hors de chez elle, bien que cette destination ne soit certes pas exempte de défauts, car passer la nuit dehors, dans le noir, sans un toit pour s’abriter, où est le plaisir ? Peut-être ses parents auraient-ils pu venir la chercher au terminus et la raccompagner en voiture, mais la proposition n’avait jamais été faite, et dans le cas contraire rien n’indique que Maria l’aurait acceptée. Tout cela vise simplement à souligner que, parmi les sensations qu’éprouvait Maria le soir en grimpant la côte, gurait la peur qu’un jour pareille chose ne lui arrive, et elle avait souvent peur à cette période de sa vie — pas très peur, mais souvent une très légère appréhension — de ce qui pouvait un jour lui arriver. Et c’était souvent dans le noir que ces peurs prenaient forme, même si en général elle préférait le noir à la lumière, en toutes circonstances.

Par ailleurs, à l’époque, Maria écrivait des poèmes. Ainsi, ce soir-là, sur le trajet du retour, elle composa un poème, ou des fragments de poème. C’était un poème très spécial, qui mériterait de passer à la postérité, j’aimerais pouvoir vous le livrer dans sa totalité. Malheureusement, il a été détruit, comme tant d’autres souvenirs de cette période de la vie de Maria, dans l’incendie qui a à moitié détruit la maison de ses parents en 1982. (Il est touchant de penser que, de cet événement, qui ne se produira que dans une douzaine d’années, elle ne se doute guère pour l’instant.) Le poème concernait, entre autres choses, le contact de ocons de neige embryonnaires avec une joue consentante, le geste de gravir une côte sans y penser, la texture d’une lueur de réverbère à son point de fusion avec le ciel d’hiver, et le réconfort puisé dans les états de solitude. Jamais Maria ne se sentait plus heureuse que lorsqu’elle était seule, globalement, mais l’idée d’être toujours seule la terri ait, car elle était humaine, après tout, ce qui était, pourrait-on dire, la source de tous ses problèmes. Quel motif poussait Maria à composer ces poèmes, quel plaisir elle prenait à se colleter avec ses émotions, à les déguiser en pensées et à les trahir en mots, quelle satisfaction elle trouvait à les calligraphier et à les relire à voix haute, je ne saurais le dire. Aucun, sans doute.

En arrivant à la maison, Maria cria bonsoir à sa mère qui s’affairait dans la cuisine, car elle ne dédaignait pas à l’occasion d’exprimer de l’affection, puis elle monta directement dans sa chambre, où son frère faisait ses exercices de violon. Il s’interrompit à son approche et ils eurent une conversation brève et monosyllabique. La sympathie, la compréhension, l’affection, la con ance, la tendresse et l’amour, autant de mots totalement inappropriés pour décrire les sentiments que ressentait Maria envers son frère et vice versa. Il ne tarda pas à replier son pupitre et à quitter la pièce, à la grande satisfaction de Maria. De nouveau seule et en n rentrée, l’horizon s’éclairait. Elle balança entre le lit et la chaise, nit par choisir cette dernière, plus propice à la ré exion, car elle souhaitait ré échir. Elle alluma la lampe de chevet, éteignit les autres lampes et, avant de s’asseoir, hésita à écouter de la musique sur son magnétophone. Elle y renonça, car d’après son expérience il était difficile de s’adonner à la ré exion en écoutant de la musique, on nissait toujours par gâcher l’une ou l’autre. Non, pas besoin de musique ce soir.

Elle ré échit, incroyable mais vrai, aux paroles de Mme Leadbetter. Voilà ce qui occupait son jeune esprit. Ces paroles n’avaient aucun sens pour elle, ce qui n’est guère surprenant, mais il y avait plus dérangeant : Maria ne trouvait aucun sens aux motifs qui avaient pu pousser Mme Leadbetter à les prononcer. Elle avait le sentiment, elle avait eu le sentiment dans le bureau, cet après-midi-là, qu’on attendait quelque chose d’elle, et que, à présent qu’elle avait fait ce qu’on attendait d’elle, à savoir réussir son examen, on allait attendre d’elle autre chose. On n’attendait pas simplement qu’elle soit contente d’elle-même pour avoir réussi l’examen, elle était déjà contente d’elle-même pour avoir réussi l’examen, elle n’aurait pas passé l’examen si elle n’avait pas pensé que le réussir lui procurerait du contentement. Son malaise avait davantage à voir avec la façon particulière dont on semblait exiger qu’elle exprime son contentement. Maria n’avait jamais été douée pour exprimer du contentement, même si elle était tout à fait capable d’en éprouver, à sa manière. Quant à l’exaltation, c’était au-dessus de ses forces, et ce depuis l’âge de sept ans. Si bien qu’en réalité Mme Leadbetter lui demandait l’impossible. Cela ne l’affolait pas particulièrement, Maria n’avait jamais ressenti le moindre besoin de faire ce que Mme Leadbetter lui demandait. Toutefois, cela voulait dire, soupçonnait-elle, que ses parents lui demanderaient également l’impossible, ce qui était plus grave, en partie parce que la supportabilité de la vie de famille dépendait largement du maintien de bonnes relations avec son père et sa mère, et en partie parce qu’elle conservait envers eux les vestiges d’un sens du devoir, dont elle avait toujours choisi, judicieusement, de ne pas analyser les origines.

Mais peut-être pourrions-nous entreprendre une telle analyse à sa place.

Sa gratitude envers ses parents se fondait essentiellement, si incroyable que cela puisse paraître, sur des souvenirs dont ils étaient indirectement responsables. Oui, Maria gardait des souvenirs heureux de son enfance, qui n’en a pas ? Nous avons tous nos souvenirs, nous les thésaurisons et nous les façonnons en fonction de nos besoins. Nous faisons des choses simplement pour avoir un jour, peut-être dès demain, le plaisir de nous en souvenir, je ne vois pas d’autre raison. Et pourtant, c’est curieux, n’est-ce pas, bien peu de choses sont plus inutiles, concrètement, que des souvenirs heureux, sinon peut-être les espérances, mais à ce stade je ne veux pas compliquer les choses. Nous aurons amplement le temps plus tard. En tout cas, c’étaient des souvenirs d’événements qui se produisaient le dimanche après-midi, de petites excursions en famille, promenades et balades en voiture, vers des endroits d’intérêt historique ou esthétique. Ils montaient en voiture, tous les quatre, maman, papa, Maria et le petit Bobby, et ils allaient dans les bois, sur le pré, dans les collines, dans un village, dans un musée, dans un jardin, cueillir des myrtilles si c’était la saison des myrtilles, regarder les pêcheurs si c’était la saison de la pêche. Maria considérait ces sorties comme des preuves d’affection parentale, ce qui semblait raisonnable, car si ses parents n’avaient fait ça que pour sortir les enfants ils ne seraient pas venus avec eux, ils les auraient envoyés seuls, ou avec un oncle ou une tante, et si eux-mêmes avaient simplement eu envie de sortir ils auraient laissé les enfants à la maison, sous la surveillance, mettons, de leurs grands-parents. Et cette affection lui paraissait d’autant plus étrange que, enfants, elle et Bobby avaient été, c’est un euphémisme, insupportables, et enclins à se battre, à crier, à mordre, à hurler, à pisser et à gerber. Elle se rappelait l’un de ces dimanches après-midi avec une tendresse particulière. Elle se le rappelait encore ce soir, dans sa chambre, sur sa chaise. Ils étaient allés au parc, ils appelaient ça le parc, un minable assortiment de clairière, d’arbres, d’ajoncs, d’aubépines, qui s’étendait sur une ou deux collines à huit kilomètres de la maison, offrant une belle vue, pour ceux qui aiment ça, de la campagne d’un côté, et de Birmingham de l’autre, pas loin de l’autoroute, c’était ça le véritable intérêt, si bien que ce n’était jamais silencieux, on entendait toujours le grondement des voitures autant que le chant des oiseaux, le meuglement des vaches et autres bruits rustiques tellement agréables, si ce genre de trucs vous plaît. Le parc. C’est là, un dimanche après-midi, que Maria fut séparée de sa famille, par hasard, dix minutes tout au plus mais Maria trouva ça plus long, beaucoup plus long. Elle ne devait guère avoir que sept ou huit ans. Comme elle pleura, et courut, et erra, déchirant ses chaussettes aux ronces et nissant par tomber si violemment qu’elle ne pouvait plus se relever, et comme ils crièrent : Maria ! Maria ! plus loin, plus près, plus loin, plus près. C’est grâce à ses pleurs qu’ils nirent par la repérer. Entre-temps, un homme l’avait trouvée, il était tombé sur elle dans les herbes. Bonjour, ma petite, avait-il dit, pourquoi tu pleures, ou quelque chose du même genre, en tout cas il avait posé une question complètement conne, ça elle s’en souvenait. À y repenser, il s’apprêtait sûrement à la violenter, une idée à laquelle sur le moment Maria n’avait pas songé. Mais au même instant Bobby la retrouvait, il avait entendu les sanglots, et puis sa mère se penchait pour la prendre dans ses bras et essuyait ses larmes avec la manche rugueuse de son manteau de tweed, et Maria, qui n’en continua pas moins de pleurer pendant un bon moment, n’avait jamais connu une joie pareille, ni avant ni depuis.

C’est sur la base de tels souvenirs que Maria conservait de l’affection pour ses parents.

Tout ça pour dire qu’ils ignoraient encore sa réussite à l’examen. Maria elle-même ne l’avait appris, par Mme Eccles, que l’après-midi même. La nouvelle ne saurait manquer de leur procurer du plaisir, mais du même coup sa réaction ne saurait manquer de leur procurer du chagrin. Maria se demandait pourquoi. Elle-même se réjouissait d’aller à Oxford l’an prochain, tant qu’à faire quelque chose l’an prochain, pourquoi pas ça ? D’un autre côté, il n’y avait aucune raison de penser qu’elle se plairait à Oxford, pas plus qu’elle ne se plaisait au lycée, et Maria était hostile à l’idée d’être contente ou exaltée sans raison. Alors comment annoncer la nouvelle à ses parents sans les vexer ni les contrarier ?

C’est alors qu’un chat s’aventura dans sa chambre (visiblement, on y entrait comme dans un moulin). Cette créature, un petit matou marron et blanc nommé Sefton, n’avait que deux ans, mais son attitude et sa philosophie de la vie contredisaient son jeune âge. Maria l’aimait sincèrement, d’un amour fondé, comme il se doit, sur un profond respect. Sefton lui semblait avoir tout compris à la vie, sur tous les plans. Les buts de son existence étaient peu nombreux, et tous admirables : se nourrir, rester propre, et par-dessus tout dormir. Maria se disait parfois qu’elle aussi pourrait être heureuse, si seulement on lui permettait de se restreindre à ces trois sphères d’activité. En outre, elle admirait l’attitude de Sefton envers la tendresse physique. Il y était toujours favorable, quelle qu’en soit l’origine. Il suffisait que le premier venu se penche et lui offre la moindre caresse entre les oreilles pour que, pendant quelques minutes, ils se livrent à des ébats, se caressant, se pelotant, se frottant comme deux amoureux sur un terrain de golf en pleine extase pubère. Voilà qui inspirait à Maria une jalousie profonde. Non qu’elle eût aimé se faire caresser et peloter et frotter par le premier venu, bien sûr que non. Justement. Ce qu’elle jalousait chez Sefton, c’était sa capacité à goûter cette délicieuse intimité en sachant pertinemment que le plaisir qu’ils en tiraient, lui et son ou sa partenaire, était parfaitement innocent, à moins de supposer, hasard infortuné, qu’il s’agisse d’une personne à tendances zoophiles, ce qui ne s’était encore jamais produit. Maria n’était pas dans le même cas. Elle avait déjà eu, n’ayons pas peur des mots, des contacts physiques avec des hommes, ou plutôt des garçons, quoique seulement deux, il faut l’avouer, de façon un tant soit peu régulière. Car elle n’avait rien, à ce stade, contre un baiser occasionnel, un câlin occasionnel, un orgasme exceptionnel. Mais elle commençait peu à peu à voir dans les désirs sexuels de la race humaine, y compris les siens, le symptôme d’un désir beaucoup plus vaste, d’une terrible solitude, d’une aspiration à l’oubli de soi qui, disait-on, ne pouvait être atteint que dans cet acte intime bien spéci que qui se passe généralement à l’étage, entre adultes consentants, et les rideaux tirés. Cela ne l’aurait pas gênée de toucher Ronny, par exemple, de se blottir contre lui à l’arrière du bus, de pénétrer pour un précieux instant dans un monde partagé, si elle n’avait pas soupçonné que les mains de Ronny ne tarderaient pas à s’aventurer vers ses seins, ou à plonger entre ses cuisses, visant avec un instinct de prédateur ces parties d’elle-même que les garçons semblaient toujours trouver si inexplicablement intéressantes. Oui, elle aurait eu un certain goût pour les hommes, peut-être même aurait-elle pu se cantonner à un homme en particulier, si seulement elle avait pu en trouver un qui penserait comme elle que l’intimité entre deux personnes en valait la peine, même si elle ne conduisait pas à une communion poisseuse. Mais ces problèmes, voyez-vous, ne se posaient pas à Sefton, ni dans ses rapports avec les hommes et les femmes, ni dans ses rapports avec les autres chats, car on avait eu la délicatesse de le castrer très jeune.

Maria jalousait Sefton pour trois choses. Et la troisième était que personne n’attendait de lui qu’il exprime le moindre intérêt ou la moindre satisfaction pour les affaires humaines. Ainsi était-il en mesure d’exhiber une indifférence stupé ante et parfaitement légitime. À ce titre, le simple spectacle de Sefton faisait un bien fou à Maria. Visiblement, il n’en avait rien à cirer du sort de la famille, tant qu’il n’affectait pas le sien. Il était complètement égocentrique et pourtant dénué de tout égoïsme : une qualité que Maria savait, et elle le déplorait déjà, hors de sa portée. Cela n’en faisait pas moins de lui son con dent préféré. Elle pouvait par exemple lui parler sans gêne de sa réussite à l’examen, puisqu’il n’y avait aucun risque qu’il manifeste la moindre excitation. Nombreux étaient les secrets que Maria avait con és à Sefton, sachant qu’ils ne signi eraient rien pour lui, et nombreuses étaient les petites révélations qu’elle avait testées sur lui, pour puiser de la force dans l’incroyable nonchalance avec laquelle il les entendait et les ignorait. Voilà pourquoi chaque famille devrait avoir un chat.

Assise avec Sefton sur les genoux, elle lui parla de choses et d’autres, tandis qu’il dormait, de sa journée en classe, de ses espoirs et de ses peurs, de ses désirs secrets, jusqu’à ce que son père rentre du travail et qu’on l’appelle pour le dîner. La famille dînait dans la cuisine. La mère de Maria avait réchauffé quatre quiches, qu’elle servit avec de la purée et du ketchup. Son père consommait bruyamment sa nourriture, laissant traîner sa cravate dans la sauce, tandis que son frère restait renfermé, trop timide et malheureux pour prononcer un mot. Il absorbait de petites bouchées régulières. Maria attendit le milieu du repas pour leur dire.

« Maman, j’ai une nouvelle à vous annoncer », dit-elle.

Ils posèrent leur fourchette à l’unisson.

« J’ai réussi l’examen. Je vais à Oxford l’an prochain. »

Ici, à vous d’imaginer une brève scène de liesse familiale, merde, c’est au-dessus de mes forces.

Son père la félicita d’être si futée.

Sa mère lui dit que c’était une excellente nouvelle et qu’elle devait être toute contente.

Son frère demeura silencieux, mais sourit de toutes ses dents.

« Plus question de regarder en arrière, ma chérie, poursuivit sa mère. C’est la chance qu’on n’a pas eue, ton père et moi. Avec une telle éducation, on ne te refusera jamais rien dans la vie.

— Tu dois travailler dur et prendre le temps de t’amuser, dit son père. Travailler dur, savoir s’amuser, c’est le secret de la réussite. »

Sa mère voulut savoir si quelqu’un d’autre au lycée avait réussi.

« Aucune des lles. Trois garçons. Dont Ronny.

— Ronny sera là-bas ! Quelle bonne nouvelle. Tu sais, Maria, je suis sûre que ce garçon t’aime beaucoup, et tu pourrais trouver pire comme mari, je peux te l’assurer.

— Cette lle n’a que dix-sept ans, dit son père, et déjà tu parles de mariage.

— Dix-huit, dit Maria.

— Laisse-la s’amuser, poursuivit son père, tant qu’elle est dans la eur de l’âge. Il y aura bien le temps de penser au mariage quand elle sera à Oxford.

— Mais Ronny est vraiment un gentil garçon, vraiment bien élevé, et il est tellement mignon dans son bel uniforme, et si tu veux mon avis ce n’est qu’une question de temps avant que ses furoncles disparaissent complètement. »

Le père de Maria se leva de sa chaise, s’avança vers Maria et déposa un baiser sur son front. Il n’avait rien fait de semblable depuis des semaines, peut-être des mois. Elle lui offrit un vague sourire pas entièrement feint.

« Il faut fêter ça, dit-il. Et si j’allais chez le marchand de vins nous acheter une bouteille de cidre ? Ou bien on pourrait aller au cinéma. Et puis ce week-end on ira en ville tous ensemble et on t’achètera un beau cadeau. Qu’est-ce que tu en dis, Maria ? »

Mais une fois retombée l’excitation initiale, ce fut somme toute une soirée comme les autres. Bobby fut le premier à quitter la table, car sa famille lui faisait peur et il était impatient de se réfugier à l’étage, où l’attendaient des plaisirs solitaires et secrets. Après son départ, il y eut un long silence.

« J’ai des devoirs à faire, dit Maria.

— Il ne faut pas empêcher la demoiselle de faire ses devoirs, dit son père, même si on est ers d’elle. »

Il commença à faire la vaisselle.

Maria, pendant ce temps, assise dans sa chambre, songeait, rêvait, attendait. C’était un soir d’hiver comme tous les autres. Du rez-de-chaussée lui parvenait le bruit de la télévision, du dehors le battement contre sa fenêtre des branches nues du rosier. Parfois elle tirait le rideau pour regarder, regarder les phares qui passaient, et la route qui allait geler, et les étoiles, ou bien, le cas échéant, les nuages.

Un exemple typique de la façon dont Maria et sa famille passaient leurs soirées, à l’époque.

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