La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 3 sur 10

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La Femme de hasard

3 - Deux compagnons

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Deux compagnons

 

Plus sombre.

L’année suivante, Maria eut droit à une chambre pour elle toute seule, ce qui à ce stade était un soulagement. Cela lui permettait de rester à la fenêtre sans être dérangée pour regarder le gris s’épaissir en noir. Les feuilles, et puis les lumières. Elle ne voyait guère Charlotte. Leurs chemins se croisaient, à l’occasion, comme tous les chemins, on a beau faire, et au début Maria craignait que chacune de leurs rencontres inopinées ne débute fatalement sur une note de panique intime, ces petits instants de préparation frénétique suivis d’un bonjour jovial et lourd adressé à la terre. Mais Charlotte, comprit-elle bientôt, ne voulait plus lui dire bonjour, ce qui faisait l’affaire de Maria, ô combien.

Plus froid.

Il y avait six chambres à son étage. Elle était censée partager la salle de bains et les toilettes avec ses voisines, ce qui ne la dérangeait pas, car après tout ce genre de contrainte, quels qu’en soient par ailleurs les inconvénients, impliquait rarement que la salle de bains ou les toilettes soient occupées par plus d’une personne à la fois. La cuisine, c’était un autre problème. Elle était également censée partager la cuisine, ce qui bien sûr était hors de question. Et cependant, a n d’être certaine d’avoir la cuisine pour elle toute seule, il lui faudrait se faire à manger à des horaires absurdes, à minuit par exemple, et en l’occurrence c’est exactement l’habitude qu’elle prit. Même alors, elle n’était pas toujours seule, car à cette période Maria avait une amie, une nouvelle amie. Sur ses cinq voisines, quatre étaient comme d’habitude des folles inoffensives, mais la cinquième était une lle nommée Sarah en laquelle Maria trouva une sorte de sœur spirituelle, et pour laquelle, à dire vrai, elle éprouvait quelque chose qui ressemblait foutrement à de l’amitié. Et c’est ainsi que parfois elles faisaient des choses ensemble, qu’elles se rendaient visite, qu’elles discutaient, et en ces

À

occasions Maria se posait la question À quoi bon ? beaucoup moins souvent qu’à l’époque où elle était en termes amicaux avec Louise.

Par des après-midi gris, Maria allait dans la chambre de Sarah, ou Sarah dans la chambre de Maria, et elles passaient le temps ensemble, en silence le cas échéant. Car on n’a pas grand-chose à se dire, même entre amies. Parfois elles écoutaient de la musique ensemble, à la radio ou sur disque, en buvant du thé, ou elles lisaient ensemble, en silence. C’étaient des moments heureux. Maria y repensait, quoique rarement, de très loin, en songeant, avec bien sûr une légère exagération, à quel point elle avait été heureuse alors, et elle se sentait parcourue d’un petit frisson assez analogue à la peur, et assez analogue à toutes ces autres émotions qui provoquent les larmes. Rien n’est plus misérable que le souvenir du bonheur, position qu’on peut occuper de divers points de vue, comme nous le verrons dans certains des chapitres suivants. Dans le même ordre d’idées, à moins qu’il ne s’agisse d’un ordre d’idées opposé, rien n’est plus plaisant que la perspective du bonheur, et quand je dis « rien », je n’emploie pas ce mot à la légère. Car le bonheur en soi, se disait Maria, n’avait guère de poids comparé au temps passé soit dans sa perspective, soit dans son souvenir. En outre, l’expérience immédiate du bonheur paraissait complètement détachée de l’expérience de son attente ou de son souvenir. Jamais elle ne se disait, quand elle était heureuse : « C’est ça, le bonheur », et jamais donc elle ne l’identi ait comme tel au moment où elle le vivait. Ce qui ne l’empêchait pas de penser, quand elle ne le vivait pas, qu’elle avait une idée très claire de ce qu’il recouvrait. La vérité, c’est que Maria n’était vraiment heureuse que lorsqu’elle pensait au bonheur à venir, et je crois qu’elle n’était pas seule à adopter cette attitude absurde. Il est plus agréable, allez savoir pourquoi, d’éprouver de l’ennui, ou de l’indifférence, ou de la torpeur, en se disant : dans quelques minutes, quelques jours, quelques semaines, je serai heureux, que d’être heureux en sachant, fût-ce inconsciemment, que le prochain sursaut intérieur nous éloignera du bonheur. L’idée du bonheur, qu’il soit prospectif ou rétrospectif, éveille en nous des émotions beaucoup plus fortes que la seule émotion du bonheur. Fin de l’analyse. Maria avait observé maint exemple frappant de ce phénomène. Ainsi, un jour, quand elle était amie avec Louise, elles étaient convenues d’aller ensemble au théâtre. Maria s’était occupée des réservations, avait proposé de payer les billets, et une fois l’affaire réglée Louise avait dit, avec un sourire radieux (il n’en fallait pas beaucoup pour la réjouir, pas étonnant qu’elle et Maria ne se soient jamais bien entendues) : « J’attendrai ça avec impatience. » Ce furent ses propres termes. Et Maria, en regagnant sa chambre, les trouva brusquement extraordinaires. Elle s’aperçut que Louise venait d’exprimer son plaisir à la perspective de la perspective du plaisir. Et elle s’aperçut en outre que cela n’avait rien d’atypique. Elle avait entendu des gens dire : « J’attendrai ça avec impatience » ou : « Je vais attendre ça avec impatience » aussi souvent, voire plus souvent qu’ils ne disaient : « J’attends ça avec impatience. » Ce qui selon elle n’avait rien d’accidentel. En fait, elle était toute disposée à croire que ce qu’ils attendaient avec impatience, ce dont ils se réjouissaient d’avance, ce n’était pas l’événement en soi, l’objet de plaisir supposé, une soirée au théâtre par exemple, mais la perspective même de toutes ces heures, ces journées, ces semaines délicieuses d’attente réjouie et pleine d’espoir, durant lesquelles l’esprit pouvait xer son regard sur un but plaisant. Et lorsqu’elle l’eut compris, Maria songea que cette disposition mentale comportait une gamme d’effets pervers virtuellement in nie.

Maria savait donc très bien ce qu’elle faisait lorsque, en rentrant de cours par exemple, elle levait les yeux vers la fenêtre de Sarah et éprouvait une bouffée de réconfort à l’idée que dans quelques minutes à peine elle serait douillettement assise avec son amie, une tasse de thé entre les mains, avec le sifflement du radiateur à gaz pour seul accompagnement à leur conversation hachée. Elle savait fort bien que cette bouffée de réconfort était en elle-même bien plus agréable que ce que lui réservait effectivement la chambre de son amie. Elle en était certaine, mais elle s’obstinait, et on ne saurait l’en blâmer.

Non pas que l’amitié entre Maria et Sarah se réduisît à rester assises ensemble chez l’une ou chez l’autre, ou à cuisiner d’énormes quantités de spaghetti bolognaise à minuit, ou à consommer d’énormes quantités de lasagnes à une heure du matin. Pas plus qu’elle ne se cantonnait à des activités d’intérieur. Car s’il y avait une chose qu’elles appréciaient toutes les deux, c’était le grand air, à condition qu’il ne fasse pas trop froid dehors, ni trop chaud. Elles affectionnaient en particulier le parc de l’université, car il n’était pas loin de chez elles. Il est impossible d’analyser le plaisir qu’elles retiraient de ces promenades, sinon en le décrivant comme très vif, et en précisant que, puisqu’elles-mêmes étaient incapables de le comprendre ou de se le représenter pleinement, ce plaisir vécu semblait, pour une fois, excéder largement tout le plaisir qu’elles pouvaient tirer à l’anticiper. En outre, avec une heure ou un jour de recul, Maria repensait parfois à sa dernière promenade avec plaisir, ce qui est quasiment miraculeux, même si ce plaisir sous-entendait peut-être qu’une nouvelle promenade non moins plaisante se pro lait à l’horizon. Bref, pour résumer, ces promenades lui procuraient un plaisir d’un type différent de tous ceux qu’elle avait pu connaître. Très différent.

Il convient toutefois d’établir une distinction entre les moments où Maria et Sarah se contentaient de se promener ensemble et ceux où Maria et Sarah, tout en se promenant, parlaient ensemble. Ce dernier processus était fort dissemblable, et procurait un plaisir beaucoup moins pur, même si, à supposer qu’elles en fussent conscientes, et rien n’est moins sûr, cela ne les empêchait pas de se parler, car les gens veulent toujours se parler, même les amis, allez savoir pourquoi. Lorsque Maria et Sarah se promenaient ainsi, c’était bien sûr, il va sans dire, bras dessus bras dessous, délicatement blotties l’une contre l’autre, qu’il fasse froid ou non, mais surtout s’il faisait froid. Cela leur permettait de considérer leur séparation, involontaire et inévitable, du reste du monde, du parc, des arbres, et par-dessus tout des autres promeneurs, non avec gêne mais avec joie, car quelle importance, tant qu’elles étaient ensemble, tant qu’elles étaient proches ? Cela ne faisait que renforcer leur proximité, qu’exacerber leur sentiment d’intimité. Par le contact de leurs corps, ou plutôt de leurs manteaux, par le nœud de leurs bras, ou plutôt de leurs manches, elles se fondaient l’une en l’autre, elles ne faisaient qu’une. Mais leurs voix, lorsqu’elles parlaient, avaient rarement le même effet. L’âme, à supposer qu’une telle chose existe, cherche à s’exprimer de diverses manières, dont aucune n’est franchement satisfaisante : par les silences, par les regards (Charlotte aurait été tout à fait d’accord), par les sons, mais plus que tout par la parole. Maria et Sarah parlaient donc, comme font les amis, dans le but d’instaurer un contact et un entrelacement des âmes, tout comme leurs corps, dans la promenade, se touchaient et s’entrelaçaient. Mais elles n’y parvenaient que rarement, il faut bien le dire. Ce qui ne signi e pas qu’elles se contredisaient, se disputaient ou se comprenaient mal, du moins pas très souvent. Mais, parce que les mots sont des blaireaux maladroits qui disent rarement ce qu’on veut leur faire dire, ou bien parce que les âmes de Maria et de Sarah ne s’imbriquaient pas aussi bien que leurs corps (d’ailleurs, force est de constater que la plupart des corps s’imbriquent bien dans la plupart des autres corps), elles ne se sentaient jamais aussi proches, en se parlant, que quand elles se promenaient ensemble sans se parler. Et pourtant, comme je l’ai dit, cela ne les empêchait pas de se parler, ni même d’y trouver du plaisir, du moins un certain plaisir.

Essayez d’imaginer une journée de n d’automne, ou de début d’hiver, si vous préférez. C’est le début de la soirée, ou la n de l’après-midi, si ça vous arrange. Dans un coin perdu du parc, tout près de la résidence de Maria, il y a un étang arti ciel, composé de nénuphars, de roseaux, d’algues, et bien sûr d’eau, bref un fouillis assez plaisant. C’était à cet endroit, et à ces heures-là, que Maria et Sarah aimaient par-dessus tout se promener, et s’asseoir, et se parler.

« Tu m’inquiètes, Maria », dit Sarah en l’une de ces occasions.

Maria sourit tendrement. « Pourquoi ?

— Parce que rien ne t’enthousiasme. Rien ne t’amuse. Rien ne t’émeut.

— Ce n’est pas vrai.

— Parfois, je me dis que tu es malheureuse.

— Parfois, je suis malheureuse. Mais pas en ce moment. Je ne suis pas plus malheureuse que toi, ou que n’importe quelle autre lle, franchement.

— Tu sais qui je plains ? demanda Sarah. L’homme qui tombera amoureux de toi. »

Maria éclata de rire. « Les hommes ne savent pas ce que c’est que l’amour.

— Toi non plus, Maria. Tu n’as jamais été amoureuse, pas vrai ?

— Je sais ce que l’amour n’est pas. Ça n’est rien de ce que les gens en disent. » C’est alors qu’il lui vint à l’esprit de demander : « Et toi, tu as déjà été amoureuse ?

— Je crois.

— Parle-moi de l’amour. »

Sarah tarda à répondre. « Je ne peux pas t’en parler. On ne peut pas le décrire.

— Ça fait mal ?

— Oui.

— Ça en vaut la peine ?

— Oui.

— Ça fait mal comment ?

— On se sent vide et perdu. Comme si on essayait d’attraper le vent avec un

let à papillons. Pour la première fois, on sait exactement ce qu’on veut. On

passe ses journées à le chercher. Et puis c’est là, pendant un instant, et puis ça a disparu. Et puis ça revient. Quand on est avec… qui on aime… alors on est heureux… presque toujours… au début.

— Alors ça en vaut la peine ?

— Oui.

— “Il y a dans la vie des instants qui valent des mondes.” Tu y crois, toi ?

— Oui, je suppose que j’y crois, en gros. Mais pas toi, Maria. Toi, tu n’y crois pas du tout. Le fait que j’y croie, ça ne te donne pas envie d’y croire aussi ? »

Maria ne répondit rien.

« C’est ça qui m’inquiète. C’est pour ça que je me demande si tu seras jamais heureuse. C’est pour ça que je me demande si tu te marieras un jour.

— Explique-moi par quel raisonnement tu passes de l’amour au bonheur puis au mariage.

— Ne sois pas cynique, Maria. Le cynisme, ça ne te va pas.

— C’est toi qui es cynique. Alors que tant de mariages se terminent dans la rancœur ou dans le malheur, il serait cynique de croire qu’ils se sont construits sur l’amour. Cela reviendrait à reconnaître que l’amour est incapable d’assurer un lien durable. Mieux vaut dire qu’il n’y a jamais eu d’amour, et que l’échec d’un mariage c’est la simple rupture d’un contrat économique.

— Un jour, tu te dédiras de tout ça. Un jour, quand tu seras mariée, tu repenseras à aujourd’hui, en comprenant que tu étais bien bête de raconter des choses pareilles. »

Maria ne répondit rien.

« Et pourtant, tu es d’une nature aimante, Maria, c’est ça qui m’étonne. Tu aimes aimer les gens, pas vrai ?

— Bien sûr. Mais je connais tellement peu de gens qui méritent d’être aimés.

— Tu as des critères trop stricts.

— Il ne s’agit pas de critères. Je n’y peux rien si je ne comprends pas les gens.

— Tombe amoureuse, Maria. »

Maria éclata de rire, ou en sanglots, j’ai oublié. Sarah la prit dans ses bras et elles restèrent blotties en silence, quelques brèves secondes.

« Non. Ne tombe pas amoureuse. Je ne veux pas que tu aimes quelqu’un d’autre que moi, jamais. Je te veux toute à moi. »

*

Malheureusement pour Sarah, pour toutes les deux même, et de façon surprenante, Maria ne tint aucun compte de ce conseil, le plus fervent qu’on lui eût jamais donné. Non à proprement parler qu’elle soit tombée instantanément amoureuse, mais en tout cas elle tenta le coup. L’homme en question s’appelait Nigel. C’était un ami de Ronny.

C’est à peu près à cette époque que Ronny prit l’habitude de la demander en mariage, et ce doit donc être à peu près à cette époque qu’elle prit l’habitude de refuser de l’épouser. Ces demandes en mariage n’avaient rien de particulièrement dramatique, Dieu merci, elles se présentaient simplement dans le cours normal de la conversation. Ronny ne tombait jamais à genoux, par exemple, car il avait un sens aigu de sa propre dignité, et il formulait toujours sa demande dans un lieu public, car Maria n’allait jamais chez lui, et trouvait toujours un prétexte pour ne pas l’inviter chez elle. Néanmoins, il avait l’air sérieux, et Maria était assurément sérieuse quand elle refusait de l’épouser. Mais je t’aime, protestait-il. Mais je ne t’aime pas, répondait-elle. Ça ne fait rien, insistait-il, peu importe l’amour, c’est le respect qui compte. Mais je ne te respecte pas, répliquait-elle. Le respect, ce n’est pas l’alpha et l’oméga, reprenait-il, tant qu’on est bien ensemble. Mais je ne suis pas bien avec toi, rétorquait-elle. Maria, rendons-lui justice, campait sur ses positions. Et de fait, elle ne disait que la vérité, car elle ne se sentait pas bien avec Ronny, pas bien du tout, surtout lorsqu’il approchait son visage du sien et qu’elle voyait tous les boutons et les points noirs, et lorsqu’il passait le bras sur le dossier de leur banquette et qu’elle sentait la sueur de ses aisselles. Et Ronny n’était pas le pire, loin de là.

Par certains aspects, assez agrants somme toute, elle préférait Nigel à Ronny. Tout d’abord, il ne l’idolâtrait pas. Ce qui permettait parfois d’avoir avec lui une conversation normale. Maria considérait la conversation comme un passe-temps surfait, mais de loin en loin elle en avait envie, ne serait-ce que pour changer de tous les autres passe-temps surfaits. C’est d’abord par sa conversation que Nigel l’impressionna. Un jour, Ronny l’avait rencontrée par hasard dans la rue, et avait insisté pour l’inviter au café. Ils s’installèrent près de la fenêtre, et c’est ainsi que Nigel les aperçut tandis qu’il rentrait d’une réunion de la Société Arbuthnot, un club d’échecs socialiste. Maria ne ressentit pour lui aucune attirance immédiate, mais elle n’en fut pas moins soulagée de le voir se joindre à eux, car depuis vingt minutes Ronny se contentait de la dévisager d’un air mélancolique, et l’ennui qui en résultait prenait des proportions abyssales. Puisque visiblement il n’était pas d’humeur causante, Maria se mit à causer avec Nigel. En bavardant, ils se découvrirent une envie aussi commune que vague de voir le nouveau lm français qui passait ce soir-là au cinéma de Walton Street. Ils convinrent donc d’y aller ensemble. Ronny était consterné. Il ne pouvait pas les accompagner car, par un cruel coup du sort, il était tenu d’assister, en sa qualité de trésorier, à une réunion de la Société Crompton, un club de bridge existentialiste. Il fut donc condamné à regarder, impuissant, son meilleur ami partir avec la lle qu’il aimait depuis le premier jour.

Maria et Nigel passèrent une drôle de soirée ensemble. Avant le lm, ils se retrouvèrent pour boire un verre, ou du moins ils se retrouvèrent dans un endroit où on servait à boire, et ils y burent un verre. On dit toujours : « On va boire un verre ? » comme si boire était la raison d’être du rendez-vous et que la compagnie importait peu, tant nous craignons d’avouer notre besoin d’être ensemble. Autrement dit, lorsque Nigel et Maria se retrouvèrent pour boire un verre, ils se retrouvaient avant tout pour discuter, et le verre en question n’était qu’un accessoire bizarrement indispensable. Après le verre, ils allèrent voir le

lm, et après le lm ils allèrent prendre un autre verre, ou plutôt reprendre la

discussion, car, aussi étrange que cela puisse paraître, après trois heures passées ensemble ils n’avaient toujours pas envie de prendre congé. Et après ce second verre, ils montèrent chez Nigel prendre un café. Plus exactement, une fois montés chez Nigel ils prirent un café, mais ce n’était pas le but premier de cette manœuvre de repli, car même si, j’en conviens, cela dé e l’entendement, au bout de quatre heures ils n’en avaient toujours pas marre d’être ensemble. On dit toujours : « Vous voulez monter prendre un café ? » comme s’il était moins pénible d’avouer notre dépendance massive aux stimulants que notre dépendance, si minime soit-elle, à la compagnie de nos semblables. C’est bizarre, quand même. À ce stade, la nature des rapports entre Maria et Nigel avait déjà connu plusieurs bouleversements, lesquels, lorsque Maria y repensa en n de soirée, lui parurent assez inconcevables. Ainsi, lorsqu’ils émergèrent du cinéma et qu’ils marchèrent jusqu’au pub, ils se tenaient par la main. Et lorsqu’ils émergèrent du pub et qu’ils marchèrent jusque chez Nigel, ils se tenaient par la taille. Et lorsqu’ils émergèrent de la chambre et se dirent bonsoir sous un ciel sans nuages, ils se tenaient par la langue. Certains y verraient un progrès. Maria ne savait que penser.

Ainsi débuta la liaison entre Maria et Nigel. Il est fort révélateur que la langue n’offre pas de meilleur mot que « liaison » pour quali er cette triste affaire. Le temps qu’elle dura, le plaisir qu’elle leur procura, les dégâts qu’elle causa, sont autant de détails sur lesquels il est inutile de nous appesantir. Quelques mots, en revanche, sur les passe-temps de ce couple, leur façon d’occuper toutes ces heures de tendresse vide.

Avant de rencontrer Nigel, Maria ne connaissait que deux moyens de se procurer ce qu’elle pouvait honnêtement quali er de plaisir. Écouter de la musique, et être avec Sarah. Or Nigel n’aimait pas la musique, et il n’aimait pas Sarah, si bien que toutes deux disparurent aux oubliettes.

En revanche, il y avait bien des choses dont Nigel avouait sans honte tirer du plaisir. Nous ne nous attacherons ici qu’à trois d’entre elles, car il n’y a qu’à ces trois choses-là que Maria avait le droit de participer.

L’un des grands plaisirs de Nigel était d’aller boire au pub, avec ses amis, et désormais avec Maria. Bien des soirs il l’emmena au King’s Arms, ou au White Horse, où généralement elle était la seule femme dans un cercle de huit ou neuf hommes, tous amis de Nigel, tous joviaux et braillards, lourds et bruyants et enfumés et sombres. Maria puisait dans cette distraction une grati cation limitée. Pas parce que les amis de Nigel l’ignoraient, ce qui en soit serait déjà assez pénible. Pas parce que leur conversation la vexait, car elle n’était pas du genre à se vexer. Non, la sensation que lui inspiraient rétrospectivement ces soirées, c’était une immense perplexité. L’amitié qui liait ces gens, décréta-t-elle, était d’une nature qu’elle avait du mal à comprendre, malgré tous ses efforts. Certes, elle ne comprenait pas davantage l’amitié qui l’avait unie à Sarah, mais du moins le réconfort et la sécurité qu’elles y trouvaient avaient toujours été explicites, et c’était justement cette dimension explicite, le plaisir qu’elles trouvaient à l’exprimer, le plaisir que chacune trouvait à voir l’autre l’exprimer, qui en faisaient tout le prix, aux yeux de Maria. Mais où était le réconfort dans toute cette agressivité tapageuse, à quoi bon toutes ces bières, toutes ces vannes, toutes ces bourrades et tous ces rires ? Voilà ce qui la rendait perplexe. Mais si les amis de Nigel la déconcertaient, elle les déconcertait bien davantage, bien qu’ils refusent de l’admettre. Ça va ? demandaient-ils. Fais pas la gueule, prends un verre. Tu verras, ça va s’arranger, plaisantaient-ils. Maria se laissait toujours avoir. Qu’est-ce qui va s’arranger ? demandait-elle

invariablement, d’où force rugissements hilares et gorges déployées.

Parfois, quand Nigel n’avait pas envie de l’emmener au pub, il l’emmenait à une soirée. Maria suivait docilement, par devoir ou, qui sait, par une sorte d’inclination perverse. Il serait toutefois abusif de suggérer qu’elle s’y soit jamais amusée. Elle-même était prête à se l’avouer quelquefois. Il serait malaisé de dire quel aspect de la chose lui déplaisait le plus : il y en avait tant. La chaleur, par exemple. Maria s’emmitou ait pour affronter la nuit froide, pour s’apercevoir sitôt arrivée à la soirée que la pièce était atrocement surchauffée, en raison sans doute du nombre de gens qui s’y serraient comme des sardines. Ce qui signi ait en outre que Maria avait du mal à se déplacer, à s’asseoir ou à rester debout sans entrer en contact avec les autres invités, un contact plus intime qu’elle ne l’aurait souhaité. Cela signi ait aussi que la pièce était extrêmement bruyante, à tel point que, si elle voulait parler à quelqu’un, ce qui, soyons juste, lui arrivait parfois, elle avait du mal à y parvenir, tant de mal, en vérité, qu’elle devait crier pour communiquer ses idées. Naturellement, tous les autres invités criaient également pour communiquer leurs idées, ou le cas échéant leurs désirs, et peut-être une personne exceptionnellement rationnelle et équilibrée aurait-elle dû proposer, après avoir réclamé le silence en tapant sur la table à coups de bâton, que dorénavant tout le monde parle normalement au lieu de crier, de telle sorte que dorénavant il n’y aurait plus besoin de crier. Mais c’eût été une erreur, car c’eût été méconnaître le fait qu’il y avait également de la musique, diffusée à un volume invraisemblablement fort pour inciter les gens à danser, ou plutôt à bouger, dans les limites compatibles avec un degré acceptable de boissons répandues, d’orteils écrasés et de bouteilles et de personnes bruyamment renversées. Ce qui redoublait pour Maria non seulement la difficulté à se déplacer, à s’asseoir où à rester debout, mais également la difficulté à discuter. Et même quand elle parvenait à parler à quelqu’un, l’expérience, avouons-le, était souvent décevante, car comment espérer une conversation intéressante alors que tous les invités, jusqu’au dernier homme et jusqu’à la dernière femme, étaient généralement bourrés comme des coings, dès le début et parfois dès avant le début de la soirée ? Maria aussi était bourrée, elle n’avait pas le choix ; mais, étrangement, Maria bourrée conservait des vestiges de rationalité égaux, voire supérieurs, à ceux dont disposent la plupart d’entre nous, même sobres. L’alcool ne semblait jamais affecter ses facultés de raison. Et ce n’est pas drôle, quand on est d’humeur pour une conversation intéressante, de ne recevoir en réponse à ses remarques que des grognements, des jappements, des rires gras ou l’expression rudimentaire d’un désir sexuel. Car dans ces moments-là Maria se retrouvait souvent objet malgré elle d’un désir sexuel. Parfois, elle se demandait si elle était la seule personne présente à ne pas avoir pour objectif immédiat de parvenir au coït avec le premier partenaire venu et à la première occasion, c’est-à-dire généralement ici et maintenant. Et on aurait tort de croire que dans cette situation elle pouvait puiser du réconfort auprès de Nigel, car, loin de lui parler ou de rester avec elle, il disparaissait très vite dans la foule et se mettait à faire des avances à toute femme qui avait éveillé son intérêt vagabond. Ce qui condamnait Maria à une contemplation immobile, isolée mais engloutie, distante mais étouffée, avide, à sa manière discrète, de plaisir, cernée par ce qu’on l’avait incitée à identi er comme les manifestations dudit plaisir, et ne sachant qu’une chose : aucun des visages épuisés et ravagés qui grouillaient autour d’elle n’affichait les marques du bonheur véritable, mais seulement celles d’une horrible illusion dont elle avait le privilège et le fardeau d’être mystérieusement exempte.

Voilà pour les soirées. Le troisième plaisir auquel Nigel autorisait Maria à prendre part, c’était le sexe. On pourrait même arguer que sa coopération, ou du moins sa participation, était en l’occurrence essentielle plutôt qu’accessoire au plaisir. Mais ce ne serait pas entièrement juste, car s’il n’y avait pas eu Maria il y aurait eu une autre femme, et même s’il n’y avait pas eu une autre femme Nigel aurait fort bien pu satisfaire ses besoins sans assistance : après tout, il avait deux mains. Il lui fallut d’abord une ou deux semaines pour attirer Maria dans son lit et avoir accès au sien, mais une fois le précédent établi le délai diminua jusqu’à ne plus durer qu’une minute ou deux, voire, dans des circonstances exceptionnelles, une poignée de secondes. Les détails sont super us. À quoi bon décrire les tripotages, les jeux de mains et autres coups de reins absurdes que ce pauvre couple égaré s’in igeait par les tièdes après-midi et les moites soirées de printemps ? À quoi bon énumérer, dans l’espoir d’éclairer ou peut-être même d’émoustiller le lecteur, les divers halètements, baisers, gémissements, caresses, taches et étreintes qui caractérisent cette grotesque pantomime ? Mieux vaut oublier, comme souvent Maria tentait en vain d’oublier, les heures passées avec cet homme dans la quête hésitante d’une vague satisfaction.

Telle est donc l’histoire de Maria et Nigel, l’histoire de leur amour. Impossible de dire comment elle se termina, elle se dissipa comme toutes choses sans épaisseur. Sarah l’attendait, bien sûr, elle l’avait attendue tout ce temps, prête à la recevoir quand le moment viendrait, et il vint. Et pendant quelque temps tout alla bien. Mais cette deuxième année ne tarda pas à s’achever, et Maria et Sarah durent se séparer, et pas seulement pour quelques mois, car les études de Sarah allaient la conduire en Italie toute l’année suivante, la dernière que Maria passerait à Oxford. Si bien que leurs moments ensemble, ces moments qui pour toutes deux avaient été parmi les plus doux, étaient nis à jamais.

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