La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 4 sur 10

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La Femme de hasard

4 - La maison

4

La maison

 

La nouvelle année universitaire offrit à Maria un changement de décor. Un jour, au cours du semestre précédent, sa tutrice l’avait convoquée dans son bureau.

« J’ai une proposition à vous faire, Maria. »

Tassée dans son fauteuil, Maria leva vers elle un regard circonspect.

« Quand on est à Oxford depuis aussi longtemps que moi, à enseigner, à travailler pour l’université, et qu’on est mariée à un homme qui y enseigne et qui y travaille également depuis longtemps, il est fatal qu’on ait accumulé une certaine quantité de… comment dirais-je ?… d’argent. Or, on n’a pas envie de laisser son argent dormir comme un gros paresseux, alors on a tendance à l’investir. Mon mari et moi-même avons choisi d’investir notre argent dans la propriété immobilière. Donc, nous possédons une petite propriété sur Iffley Road, que nous louons à des étudiantes. »

Elle ménagea un silence, pendant lequel Maria était censée, soupçonna-t-elle, montrer qu’elle avait compris. Ce qu’elle t en hochant la tête.

« Naturellement, nous tenons à choisir soigneusement nos locataires. Nous aimons opérer nous-mêmes la sélection. Mon mari enseigne à St. John’s College, bien sûr, mais nous sommes d’emblée convenus que nous préférerions louer nos chambres à des jeunes lles, et uniquement à des jeunes lles. Et bien sûr, nous recherchons certaines… qualités chez une jeune lle, avant de lui proposer une chambre.

— Quelles qualités ? nit par demander Maria.

— Nous recherchons avant tout un tempérament discret. Nous recherchons des jeunes lles qui gagneront à se soustraire au tohu-bohu de la vie de campus. Nous recherchons des lles réservées. »

Maria, qui était lasse, très lasse de vivre sur le campus, accepta l’offre de sa tutrice. C’est ainsi qu’elle se retrouva à habiter Cribbage House, un établissement mis en place quelque quatre ans plus tôt par la direction du collège pour isoler les étudiantes dont la présence dans l’enceinte du campus était jugée, pour diverses raisons, néfaste à la bonne santé de la communauté universitaire. C’était une grande maison comprenant huit chambres, une cuisine commune et deux salles de bains également communes. L’édi ce avait bien besoin de réparations. La plupart des murs réclamaient d’être retapissés, ou repeints, ou replâtrés, et la plupart des sols d’être re-moquettés, sauf ceux qui n’avaient pas de moquette et qui réclamaient simplement d’être moquettés. Il y régnait une pourriture aussi bien humide que sèche, agrémentée de termites. Tout en haut, au grenier, des colonies de champignons surgissaient des murs. Tout en bas, à la cave, orissaient des tribus de limaces et d’araignées, qui faisaient parfois des incursions dans les étages en quête de nourriture, ou simplement pour le plaisir. Le mobilier était spartiate, c’est le moins que l’on puisse dire, et fragile, c’est un euphémisme. La maison tout entière était censée être chauffée par une énorme chaudière à gaz qu’aucune locataire ne savait faire fonctionner.

Maria décréta que l’endroit n’était pas si mal.

Elle entreprit de rendre sa chambre plus confortable. Elle commença par s’acheter un petit radiateur électrique, qu’elle disposa dans la cheminée vide. C’est sur le manteau de la cheminée qu’elle rangea ses livres. Maria ne possédait qu’un seul ornement, une médiocre reproduction sous cadre du Boulevard de Clichy sous la neige de Goeneutte, qu’elle avait achetée quelques années plus tôt chez un brocanteur tout près de St. Jude. Elle l’accrocha au mur, en face de la cheminée. Sa chambre, située au premier étage, donnait sur la route. Il y avait une table près de la fenêtre, et une chaise près de la porte. Elle déplaça la table près de la porte et la chaise près de la fenêtre. Ces aménagements faits, elle se sentit chez elle.

La chambre de Maria avait une particularité qui poussait invariablement ses (très rares) visiteurs à remarquer que, si elle était raisonnablement conçue, voire idéale, pour les exigences de base de la vie quotidienne, elle était fort peu conçue, et encore moins idéale, pour y passer la nuit. Cette particularité, c’est qu’il n’y avait pas de lit. Maria elle-même n’avait pas tardé à le remarquer. Il y avait un matelas par terre, et puis c’est tout. Une fouille méthodique aboutit à la découverte de draps et de couvertures dans un placard d’une chambre vacante du deuxième étage. Maria se plaignit aussitôt à sa propriétaire, et arracha la promesse qu’un lit serait livré dès que possible. Deux semaines passèrent, et toujours pas de lit, mais Maria ne réitéra pas sa demande, car entre-temps elle avait décrété que nalement elle n’en voulait pas. En vérité, elle goûtait là un repos qu’elle n’avait jamais connu. Notez bien qu’il s’agissait de repos plutôt que de sommeil. Elle dormait à peu près la moitié de la nuit et, le reste du temps, elle demeurait éveillée dans l’obscurité. Mais ce dernier mot ne rend guère justice au noir total où se con nait Maria lorsque à minuit elle éteignait la lumière. C’était selon elle ce noir total et ce matelas qui expliquaient pourquoi elle se réveillait toujours aussi reposée. Car les rideaux, les rideaux bleu nuit de la chambre de Maria étaient si épais et si lourds que non seulement ils étaient atrocement durs à fermer puis à rouvrir le lendemain matin, mais qu’il n’y avait aucune chance, pas une chance sur mille, que le moindre rayon de lumière provenant du ciel ou de la rue puisse jamais percer leur forteresse molle. Il régnait dans la chambre un noir absolu. Qui ne comportait ni ombres ni contours. Seul un point lumineux l’interrompait : le minuscule voyant rouge et xe du magnétophone quand il était branché. Car, voyez-vous, Maria se couchait dans le noir, mais pas dans le silence. Elle aurait trouvé ça barbant, et aurait sans doute ni par s’endormir au bout de quelques minutes. Non, elle écoutait de la musique, jusque tard dans la nuit. Maria était très pointilleuse quant à la musique qu’elle écoutait dans le noir. Jadis, naguère, elle avait aimé la musique, toute la musique, n’importe quelle musique, elle la dévorait sans discrimination, sur disques, à la radio, dans des concerts, et même auprès de son frère, à l’époque où il apprenait le violon, et où le soir elle s’attardait dans sa chambre tandis qu’il faisait ses gammes en maugréant. Depuis lors, elle était devenue de plus en plus exigeante, car elle s’était aperçue que, si certains morceaux de musique paraissaient la puri er, la laver, et plus généralement aiguiser sa perception, d’autres la contaminaient, l’encombraient, obstruaient son esprit d’un sentiment lourd et somnolent. Elle avait compris qu’il fallait user de la musique avec modération, et jamais comme un simple fond sonore, uniquement comme l’objet d’une attention exclusive. Et elle avait l’impression que son attention ne pouvait être vraiment absolue que lorsqu’elle était allongée, immobile, dans le noir. Elle passait en revue sa collection de cassettes, en choisissait une, l’insérait dans le magnétophone, appuyait sur Play et aussitôt, aussi vite qu’elle pouvait, fonçait éteindre la lumière et s’allonger sur le matelas en se blottissant dans les couvertures, ou bien, si la nuit était tiède, en les rejetant loin d’elle jusqu’à ce qu’elle soit bien installée. À ce stade, la musique avait commencé. Quelques précieuses secondes perdues, rien de plus. Et puis, pendant quelque temps, la joie absolue, celle d’entendre et de comprendre cet autre langage, d’en observer attentivement la beauté et de se laisser guider par ses proportions parfaites.

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les œuvres que Maria incluait dans, et toutes celles qu’elle excluait de, son panthéon personnel. Quelques exemples. Presque toute la musique après Bach lui paraissait décadente, et elle abhorrait la décadence. Bach lui-même était infaillible. Elle chérissait par-dessus tout les suites pour violoncelle, et les sonates et partitas pour violon seul. On pouvait y suivre les chemins de la mélodie sans être distrait par une autre harmonie que celle qui était lointainement suggérée. Mais toute œuvre de Bach produisait l’effet désiré. Elle affectionnait aussi les messes de Palestrina. Ce qu’elle haïssait par-dessus tout en musique, c’était l’incohérence de la dynamique. Elle ne supportait pas le passage brusque d’un pianissimo à un fortissimo et retour. Dans l’ensemble, elle n’aimait pas le piano, même si certaines pièces de Beethoven et de Debussy ne lui déplaisaient pas. Elle préférait la musique de chambre à la musique symphonique. Elle adorait se laisser attrister par la musique, mais cela ne pouvait se produire que si la musique qu’elle écoutait ne prétendait produire aucune émotion. Tout ce qu’elle demandait, c’était qu’on lui accorde la vague promesse d’un émerveillement face à une beauté inaccessible, une splendeur située très loin dans l’avenir ou dans le passé, en tout cas très loin, et qui était le véritable objet de son attention lorsqu’elle xait sans vraiment la voir la lueur rouge et xe tel un phare minuscule dans les ténèbres.

Cribbage House avait beau compter huit chambres, seules quatre étaient occupées. Les quatre autres restaient donc vides, froides et verrouillées. Maria avait aussi peu de rapports que possible avec les autres lles, sans y mettre aucune mauvaise volonté. Au début, elles lui avaient toutes paru assez gentilles (Maria ne savait pas juger le caractère des gens, au sens ordinaire du terme), mais à ce stade elle était d’avis qu’elles devraient avoir davantage à offrir, pour justi er la corvée de nouer des rapports humains, que la simple gentillesse. D’ailleurs, au l du temps, elle se mit à nourrir des soupçons sur ces lles, à sentir que leur comportement, disons-le crûment, était bizarre, non seulement aux yeux d’une personne normale, mais quels que soient les critères adoptés.

Elles s’appelaient Anthea, Fanny et Winifred. Anthea se montra la plus amicale, au début. Elles allaient parfois ensemble en ville, en cours, au supermarché, voire au cinéma. Parfois même elles passaient du temps dans la chambre de l’une ou de l’autre, à discuter, pour ne pas être seules. Maria en tirait une satisfaction mesurée. Et puis, un jour, en entrant dans la chambre d’Anthea en son absence pour lui rendre un livre, elle remarqua un cahier ouvert sur le bureau. « Je déteste Maria, je déteste Maria, je déteste Maria », y lut-elle, trois fois par ligne, à vingt lignes par page. C’était un cahier de quarante-huit pages et il était presque rempli. Maria fut un peu déconcertée. Et il lui fut désormais difficile de parler à Anthea avec la même aisance qu’auparavant. À vrai dire, elles ne s’adressèrent plus jamais la parole.

Fanny n’était ni bavarde ni sociable, et les sentiments de Maria à son égard demeurèrent d’abord d’une parfaite neutralité. Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que, en recoupant mentalement plusieurs faits, elle se mit à nourrir des doutes. Les faits étaient les suivants. Certains menus objets appartenant à Maria, en l’occurrence ceux qui tendaient à être les plus précieux d’un strict point de vue matériel, s’étaient mis à disparaître de sa chambre. Des bijoux, essentiellement, mais aussi quelques livres, à l’occasion, et même une paire de chaussures. Maria ne savait qui soupçonner de ces larcins, car c’était bien de larcins qu’il s’agissait. Un soir pourtant, tandis qu’elle était aux toilettes, la voleuse entra dans sa chambre et déroba un petit pendentif. Par bonheur, il n’avait aucune valeur sentimentale, c’était un cadeau de Ronny. Maria s’aperçut de sa disparition dès qu’elle revint dans la chambre, et au même instant elle entendit la porte de Fanny se refermer de l’autre côté du palier. Maria trouva la coïncidence pour le moins curieuse. Quelques jours plus tard, en n de soirée, elle faisait la vaisselle dans la cuisine. Elle avait ôté sa montre et l’avait posée sur la table. Au bout de quelques minutes, Fanny entra, s’attabla sans un mot et se mit à lire le journal. Et lorsque Maria, la vaisselle achevée, voulut récupérer sa montre, elle avait disparu.

« Fanny, dit-elle, rends-moi ma montre. »

Fanny leva les yeux, feignant de ne pas comprendre.

« Quoi ?

— Ma montre. Tu l’as volée. Rends-la-moi, s’il te plaît.

— Je ne comprends pas.

— Tu es une voleuse. Ça fait déjà quelque temps que tu me voles mes affaires. Je suis au courant. »

Fanny ne dit rien.

« Tu ne voles que mes affaires, ou celles des autres lles aussi ?

— Non, seulement les tiennes.

— Pourquoi ? »

Fanny ne dit rien.

« Rends-moi ma montre. »

Fanny produisit la montre de Maria, qu’elle avait dissimulée dans son soutien-gorge, entre ses seins. Elle se leva et s’avança vers Maria, qui recula contre l’évier. Fanny lui tendit la montre. Lorsque Maria la saisit, Fanny lui agrippa le poignet et serra très fort. Puis elle se pencha en avant et la mordit à l’épaule. Maria poussa un cri, et Fanny quitta la pièce sans mot dire.

Maria trouva ce comportement quelque peu surprenant, quoiqu’elle fût généralement pleine d’indulgence pour les faiblesses d’autrui, et à la suite de cet incident ses relations avec Fanny connurent un très léger froid.

« Elles ont l’air de lles très bien », remarqua la mère de Maria, un jour de novembre où toute la famille était venue lui rendre visite. C’était un samedi très sombre, et sa mère, son père et son frère étaient rassemblés autour du radiateur électrique. Le thé avait été servi et bu, il restait quelques biscuits.

« Je ne les aime pas, dit Maria.

— Anthea est vraiment une superbe créature, glissa son père. Il n’en faudrait pas beaucoup à un homme pour tomber amoureux d’elle.

— Pourquoi tu ne les aimes pas, Maria ? demanda sa mère.

— On ne s’entend pas bien.

— Mais Winifred respire la gentillesse. Elle a été tellement gentille avec nous pendant qu’on t’attendait. Elle n’est pas gentille avec toi, Maria ? »

Winifred était extrêmement gentille avec Maria, c’était bien ça le problème. Maria la tolérait, toutefois ; c’était assurément la moins pire du lot. Mais cette jeune lle extraordinaire mérite quelques mots de présentation.

Winifred était tout ce que Maria n’était pas, et plus encore. C’était quelqu’un d’ouvert, d’heureux, d’épanoui et de con ant, qui croyait en la bienveillance divine, la sainteté du mariage, et la bonté innée de la nature humaine. Sa stupidité ne s’arrêtait pas là. Ainsi avait-elle décrété, après l’avoir fréquentée quelques jours à peine, non seulement que Maria avait besoin d’aide, mais qu’il lui incombait à elle, Winifred, de lui fournir cette aide. En conséquence, elle essaya à toute force de devenir son amie. Et elle se mit à lui rendre de menus services, à lui prodiguer de délicates attentions, par exemple en tapant à sa porte à sept heures du matin en disant : Tu es réveillée, Maria ? C’est un nouveau jour qui point (la belle affaire) et je descends te préparer une bonne tasse de thé. Ce qui en soit n’aurait peut-être pas été intolérable, à ceci près que Maria aurait parfois aimé pouvoir dormir au-delà de sept heures, et que la méthode de Winifred pour faire le thé n’était guère orthodoxe, et consistait à placer un sachet de thé dans une tasse avant d’ajouter à parts égales du lait et de l’eau chaude prélevée directement au robinet. Maria était naturellement tentée de verrouiller sa porte de l’intérieur, mais préférait généralement s’en abstenir car, la seule fois où elle s’y était risquée, Winifred avait entrepris d’enfoncer la porte à coups d’épaule et à mains nues, tant elle refusait de priver son amie de sa friandise matinale. Tu es trop bonne, Maria, avait-elle dit. Je sais ce que tu ressens. Tu veux m’épargner la peine de faire tous ces efforts pour toi chaque matin. Mais ça n’a rien de pénible. Ce n’est qu’en accomplissant ces petits gestes de bonté que je peux espérer me rendre utile à mes semblables. Ouvre cette porte tout de suite. Maria avait capitulé, cette fois-là et toutes les autres fois.

Les violations de l’intimité de Maria ne s’arrêtaient pas là. Après avoir bu son thé (il était impossible de s’en débarrasser autrement, car Winifred restait dans la chambre et ne la quittait pas des yeux avant qu’elle ait vidé sa tasse), elle se trouvait souvent convoquée dans la cuisine pour s’y faire servir un bol de porridge bouillant et fumant. Ledit porridge se présentait en grands globules gris de gadoue. Elle aurait pu s’en servir comme plâtre pour colmater les

ssures du plafond, mais elle ne lui voyait pas d’autre usage.

« Vraiment, Winifred, tu ne devrais pas faire tout ça pour moi chaque matin, protestait-elle.

— Ne dis pas de bêtises, ma chérie. Si on ne peut pas illuminer le monde de temps en temps par quelques petits gestes de bonté, alors franchement, à quoi on sert ? »

Parfois, quand Maria rentrait des courses avec son petit sac de provisions, de quoi confectionner un repas vite fait dès que la cuisine serait libre, elle découvrait que Winifred lui avait déjà préparé à manger de ses propres mains et restait sourde à ses protestations, imperméable à ses arguments, telle l’idée que la nourriture qu’elle venait d’acheter allait être perdue. Avec une tyrannie de kapo, Winifred la dominait de toute sa taille et la forçait à consommer un monceau de déjections indigestes, son visage ovale trans guré d’un sourire dont les rayons émanaient d’un noyau en fusion : la conscience intime de sa propre bonté.

« Ça t’a plu, Maria ? demandait-elle à la n du repas.

— Pas vraiment », répondait Maria, généralement en raclant l’assiette encore à moitié pleine pour en déloger le contenu et le vider dans la poubelle débordante. Elle disait cela non par méchanceté, mais par honnêteté, car elle savait que la pire méchanceté ne suffirait pas à détourner Winifred du droit chemin philanthropique.

« Ça ne fait rien, c’était bon et nourrissant, et demain je te cuisinerai quelque chose de plus goûteux. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

— Que tu arrêtes de cuisiner pour moi.

— Ma chère Maria. » Winifred lui prit la main, qu’elle garda tendrement dans les siennes. Maria tenta de se dégager et s’aperçut soudain qu’elle était prise dans l’étau d’une poigne de fer, osons la métaphore. « Tu es tellement bonne, tellement généreuse. Ça te fait de la peine, hein, de me voir me décarcasser pour toi ? Mais moi ça ne me dérange pas, honnêtement, pas du tout. C’est un plaisir. Accomplir ces petits gestes de bonté pour toi, c’est le seul vrai plaisir que j’ai dans la vie. »

Il n’est guère étonnant, en ces circonstances, que Maria ait eu du mal à partager l’enthousiasme de sa mère. Ce n’est pas qu’elle n’aimait pas Winifred, qui la laissait perplexe plutôt qu’effrayée. Le soir n’en devint pas moins son moment préféré de la journée, car Winifred n’était pas là, généralement partie à une réunion d’une quelconque organisation caritative ou religieuse. Souvent elle rentrait de ces réunions dans un état d’excitation incontrôlable et prosélyte et allait trouver Maria pour tout lui raconter, n’hésitant pas au besoin à la tirer d’un profond sommeil ou à l’interrompre dans l’écoute extatique de sa musique bien-aimée. Et si Maria se risquait encore à verrouiller la porte, elle se contentait de tambouriner jusqu’à ce qu’on lui ouvre, ou que les deux autres

lles viennent voir ce qui se passait et que Maria ne puisse plus ignorer le

vacarme ambiant.

Quand Bobby demanda à Maria s’il pourrait rester chez elle une nuit ou deux, elle se sentit donc obligée de le mettre en garde contre Winifred. Elle l’avertit que son sommeil serait sans doute troublé. Mais cette mise en garde se révéla super ue, car, tant que Bobby séjourna chez elle, Winifred n’adressa pas la parole à Maria ni ne tenta de pénétrer dans sa chambre.

Bobby avait maintenant dix-huit ans. Il avait terminé le lycée et cherchait un emploi. Il n’était au chômage que depuis quelques mois, mais déjà il était sujet à des crises de déprime qui duraient jusqu’à une semaine, et ses parents semblaient penser que quelques jours de vacances à Oxford avec Maria ne pourraient lui faire que du bien. Tel était le but de leur visite : déposer Bobby. Une fois le dernier biscuit mangé, et les parents repartis, frère et sœur se retrouvèrent seuls dans la chambre de Maria. N’oublions pas qu’ils ne s’étaient guère parlé depuis plus de cinq ans.

« C’est sympa de te revoir, Bobby, dit Maria après un silence qui lui parut long mais chaleureux.

— Tu ne te sens pas seule, ici ?

— Oh, si. Et toi, ça te plaît, de vivre à la maison ?

— Non, pas du tout. J’ai envie de partir. Je suis bien content d’avoir pu venir ici.

— Tu es toujours le bienvenu. Et tu seras toujours le bienvenu chez moi, où que je sois. Tu as vraiment bonne mine.

— C’est vrai ?

— Oui. Et moi, j’ai bonne mine ?

— Non, Maria, dit son frère. Tu as l’air plus vieille. Et plus fatiguée. J’ai vraiment bonne mine ?

— Non, dit Maria. Tu as l’air triste, et inquiet.

— Peut-être que les choses niront par s’arranger. »

Ils sourirent en chœur.

« Sefton va bien ? demanda Maria.

— En pleine forme. Je lui ai parlé, pas plus tard que l’autre jour. Il était de très bonne humeur. On était au salon, et je lui ai posé quelques questions. Je lui ai dit : Alors, c’est quoi, le n mot de l’histoire ? Qu’est-ce que je devrais faire, d’après toi ? Comment tu envisages les perspectives de carrière qui s’offrent à quelqu’un comme moi, toi qui vois ça de l’extérieur ? En tant qu’observateur impartial ? Toi, tu ne te laisses pas bouffer par tout ça, je le vois bien, j’ai ajouté. Allez, quel est ton secret ?

— Et qu’est-ce qu’il a répondu ?

— Il s’est plus ou moins étiré sur mes genoux, il a ronronné, il a pris appui sur mon bras et il a rentré et ressorti ses griffes. C’était très rassurant. J’ai interprété ça comme une apologie du détachement. De l’indifférence, même. Le fond du propos, c’était à peu près : Reste oisif, comme moi, il n’y a pas de mal à ça. Vis ta vie comme elle est censée être vécue. À moitié endormi, de préférence. Ça me convenait tout à fait. Je n’ai pas insisté. Il avait l’air de quémander une petite caresse, alors je lui ai fait ce plaisir, et ensuite on a somnolé ensemble.

— Est-ce qu’il se souvient de moi ?

— Oh, absolument. Et il t’aime beaucoup.

— Il me manque. »

Curieusement, ils continuèrent à discuter encore pendant des heures, jusqu’à dix heures du soir, pour être précis. C’est alors que Bobby prit conscience qu’il n’avait rien mangé.

« Est-ce qu’il y a une friterie pas loin ? » demanda-t-il.

Maria lui donna les indications nécessaires.

« Tu ne viens pas ?

— Non. Je n’ai pas faim.

— Tu as l’air fatiguée. Tu devrais te coucher.

— C’est pas une mauvaise idée. »

Bobby emprunta la clef de sa sœur et partit. Sur ce, Maria décida de pro ter de son absence pour écouter de la musique. Ce serait peut-être sa seule chance de pro ter du noir et de la solitude. N’allez pas croire pour autant qu’elle en voulait à Bobby de lui avoir rendu visite. Bien au contraire, tandis qu’elle faisait ses préparatifs, se lavait, se déshabillait, choisissait sa cassette, c’était avec la pleine conscience d’une chaleur inaccoutumée, de la redécouverte inespérée d’un lien fraternel. Elle n’en était pas moins réticente à renoncer à son plaisir de minuit, dont la jouissance lui était devenue de plus en plus cruciale, à présent que ses relations avec Anthea et Fanny s’étaient détériorées, et que les attentions de Winifred avaient exacerbé son besoin de se sentir autonome. Lorsqu’elle écoutait Bach, seule, sans rien voir, tous ces gens cessaient d’exister. Quelque chose lui disait que Bobby ne comprendrait pas ce processus mental, et d’ailleurs ça ne marcherait pas s’il y avait quelqu’un d’autre dans la chambre. C’est ainsi qu’elle écouta, pendant environ une demi-heure, les deux premières partitas pour violon, et puis elle s’endormit.

Elle fut réveillée par le bruit de la porte et la lumière du palier. C’était Bobby.

« Salut, chuchota-t-il.

— Salut, dit Maria. J’ai dû m’endormir. »

Elle consulta le réveil d’un œil ensommeillé. Il était quatre heures et demie.

Le lendemain matin, tandis que Bobby faisait griller du pain sur le radiateur électrique, Maria dit :

« J’ai fait un rêve bizarre cette nuit. J’ai rêvé que je dormais, et puis tu me réveillais en rentrant, et je regardais l’heure et il était quatre heures et demie. »

Bobby gloussa.

« Qu’est-ce qui te fait rire ?

— Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

— Je ne me rappelle pas. Mais au fait, à quelle heure tu es rentré hier soir ? Je ne t’ai pas entendu. »

Bobby se remit à rire.

« Ce n’était pas un rêve.

— Oh, Bobby, arrête de me faire marcher. Tu n’as pas pu passer tout ce temps-là dehors. Il était quelle heure ? J’ai dû m’endormir très vite.

— J’étais dehors, dit Bobby, jusqu’à quatre heures vingt. Ton réveil avance de dix minutes. »

Maria se sentit à la fois perdue et affolée.

« Mais où tu étais ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a eu un problème ? »

Bobby se remit à rire, silencieusement et longuement.

« Un jour, Maria, dit-il, je te raconterai où je suis allé cette nuit. Un jour.

— Non, pas un jour, s’énerva Maria. Maintenant. »

Bobby secoua la tête et garda son secret. Il resta encore deux jours, des jours froids et heureux. C’est par un après-midi venteux que Maria lui t ses adieux à la gare. Le soleil s’obstinait en vain à vouloir percer d’épais bancs de nuages mouvants. Le train avait du retard, et ils bavardèrent, debout sur le quai, en se tenant par la main ; l’air tiédit, le vent tomba, et Bobby refusait toujours de s’expliquer. Tandis qu’il se perdait au loin en agitant la main, Maria ressentit une bouffée de solitude. Et c’est alors que le soleil sortit en n.

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