La Femme de hasard
7 - La Belle au bois stagnant
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La Belle au bois stagnant
Ce fut une immense douleur pour Maria de perdre son ls, mais à tous autres égards un soulagement d’être débarrassée de Martin. Elle fut ainsi libre de partir à Londres pour y emménager avec Sarah, et en vérité de connaître l’une des périodes les moins malheureuses de sa vie. Ce qui, je le crains, va rendre la lecture bien fastidieuse. Ce genre de période est plus intéressant à vivre qu’à méditer, comme Maria elle-même s’en aperçut, car plus tard elle n’y repensa jamais sans bâiller. Elle ne se remémorait avec plaisir que les moments les plus douloureux de sa vie, alors que les mois passés avec Sarah lui apparaissaient comme une mer d’huile, le concept le plus ennuyeux qui soit. Vraiment, ça manquait de variété. Il serait exact d’affirmer que le récit d’une seule journée suffit à résumer toute la période, alors autant relater cette journée, dont le choix ne sera pas tout à fait arbitraire. Celle que j’ai en tête se situe vers la n de cet épisode idyllique, et se révéla — discrètement — mouvementée.
Nous retrouvons Maria à Regent’s Park. Les jours qui, comme celui-ci, n’étaient pas trop chargés, elle avait coutume d’aller déjeuner dans le parc pour échapper à la frénésie du bureau. Elle trouvait un banc libre dans un coin retiré et y restait près d’une heure, tantôt méditant, tantôt regardant autour d’elle, tantôt somnolant, tantôt donnant à manger aux pigeons. À cette n, elle apportait un sac en papier rempli de miettes de pain rassis. Ce jour-là, elle avait aussi des sandwiches œufs durs-cresson achetés dans Baker Street. Ils se révélèrent immondes. Elle nit par manger les miettes et par jeter les sandwiches aux pigeons, ce qui permit de les faire fuir. Restée seule, Maria ferma les yeux et écouta les bruits environnants. Elle s’apercevait parfois qu’à sa grande surprise elle ne prêtait guère attention à la rumeur du monde, qu’elle était rarement consciente (au sens actif du terme) des bruits de pas, de circulation, de voix, de vent, si bien qu’elle avait résolu de leur prêter davantage l’oreille. C’était par ailleurs un bon moyen de se vider la tête de toutes les bribes de conversation, réelles ou imaginaires, et de musique, remémorée ou inventée, qui le reste du temps la hantaient nuit et jour. Il y avait bien longtemps que Maria n’avait pas entendu le silence, le vrai silence, et elle ne le réentendrait pas avant longtemps. Mais elle n’était pas hostile aux bruits de Regent’s Park à l’heure du déjeuner. C’était une journée d’hiver, ensoleillée mais fondamentalement froide, et le parc était déserté. Elle entendait deux hommes discuter en japonais, un bébé pleurer, une femme qui disait Allons, allons, sans doute au bébé, le roucoulement de pigeons affamés, les cris et les rires d’enfants au loin. Et en fond sonore, le bourdonnement braillard de la ville affairée.
Maria était de bonne humeur. Elle n’aimait pas son travail, et n’était pas pressée d’y retourner, mais ce dégoût n’allait généralement pas au-delà de l’ennui, et elle reconnaissait, avec une stupéfaction récurrente, que pour tout le reste elle avait adopté un mode de vie qui lui convenait presque parfaitement. Elle était contente d’habiter avec Sarah. Elle s’entendait à peu près bien avec l’autre colocataire, Dorothy. Elle commençait même à apprécier Londres, pour les raisons mêmes qui auraient dû selon elle lui faire détester la ville, son horrible impersonnalité, l’anonymat qu’elle lui autorisait, la possibilité d’y passer inaperçue, insigni ante, indemne. Elle préférait être à la merci des endroits où elle vivait, sentir qu’elle y comptait pour rien. Toute sa vie, apparemment, elle avait été à la merci de forces incontrôlables, et peut-être avait-elle ni par se sentir à l’aise en pareille situation. (J’espère qu’aucun d’entre vous n’aura l’indélicatesse de me demander de quelles forces il s’agissait.) Ce qui ne veut pas dire que Maria déclinait toute responsabilité pour ses actes. Elle savait par exemple qu’à un moment elle avait eu le choix d’épouser ou non Martin, et qu’elle avait fait ce choix trop vite et trop imprudemment. Malgré tout, elle avait l’impression que le hasard l’avait ouée. Comment aurait-elle pu savoir qu’au bout du compte et tout bien considéré son ancé se révélerait, disons le mot, un salopard malfaisant, sans vouloir insister lourdement ? Était-ce sa faute si elle avait dû faire ce choix à une période où elle était seule, malheureuse, et sans but dans la vie ? Mais c’était trop facile de se sentir amère, et d’ailleurs Maria n’était pas du genre boudeur, surtout par un bel après-midi d’hiver. En outre, elle était estomaquée de se surprendre à employer l’expression « but dans la vie », tel le crétin moyen. Son seul but dans la vie se situait à la pointe sud-est du parc, dans Baker Street, et elle le regagnerait dans une dizaine de minutes, elle le savait fort bien. Puis il y aurait un nouveau but, vers le nord en direction de Hornsey, et ce serait toujours ainsi, par allers et retours, jusqu’à ce qu’elle perde l’usage de ses jambes, ou l’envie de s’en servir, le cas échéant. Plus que cinquante ans à tirer. Ce résumé partiel et partial de la situation dut lui plaire, car elle sourit, et une vieille dame qui passait par là lui rendit son sourire, croyant qu’il s’adressait à elle. Quelle présomption ! Et pourtant Maria ne lui en voulut pas, tant sa nature était affable, pour peu que les circonstances y mettent du leur, tant son attitude était universellement philanthropique, pour peu que la vie soit un tout petit peu correcte envers elle. Quand elle était petite, elle était tout à fait aimable, si incroyable que cela puisse paraître. Des souvenirs de son enfance, de son enfance joyeuse et choyée, lui revenaient au compte-gouttes cet après-midi. Elle faisait de son mieux pour les refouler. Comme ses parents l’aimaient, comme ils étaient heureux en ce temps-là ! En général, Maria se défendait contre pareilles idées. C’est pourquoi elle ne retournait que rarement rendre visite à ses parents, car elle trouvait pénible de comparer leur actuelle solitude sereine aux sentiments de joie prolongée et contagieuse qu’elle leur inspirait jadis, elle le savait, même quand elle se montrait une sale gosse ingrate, c’est-à-dire, à la ré exion, presque tout le temps. Edward ne lui avait jamais inspiré de joie semblable, bien qu’elle ait toujours pensé que ce serait le cas un jour. Fondamentalement, aux yeux de Maria, la famille restait un mystère. Son frère représentait le seul aspect de cette vie avec lequel elle se sente encore des affinités. C’est entre autres pour cela qu’elle l’avait invité à dîner ce soir-là.
Pensive, mais pas encore morose, elle regagna le bureau. Maria travaillait, comme je l’ai dit, dans Baker Street, au siège d’un magazine féminin. Elle s’occupait de la documentation photographique. Chaque fois que quelqu’un avait besoin d’une illustration pour un article, qu’il s’agisse du portrait promotionnel d’un acteur célèbre ou du cliché couleurs de la quiche aux rognons dont la recette était publiée dans le numéro, elle devait la dénicher, soit dans les énormes cartons qui s’empilaient en désordre au sous-sol, soit, à défaut, auprès d’une agence susceptible de la fournir ou d’organiser spécialement une séance photo. Avec un peu de sens de l’humour, Maria aurait eu moins de mal à prendre son travail au sérieux. Mais en l’occurrence, elle le trouvait simplement stupide et ennuyeux, et y mettait aussi peu d’énergie que possible, avec une attitude qui frisait carrément la négligence. Ainsi, il n’était pas rare qu’elle fournisse une photo de quiche pour accompagner l’article sur l’acteur et vice versa. Ces bouffées de distraction conduisirent ses collègues à la surnommer « Fort Marrie », ce qui l’aurait peut-être amusée si elle y avait reconnu le surnom qu’on lui donnait à l’école, et si elle avait eu, donc, le sens de l’humour. Mais en l’espèce il lui inspirait une certaine rancœur secrète. Il ne serait pas abusif d’affirmer que Maria n’aimait pas ses collègues, et il ne serait guère mensonger d’affirmer que ses collègues ne l’aimaient pas. Non bien sûr qu’il ne puisse s’établir de relations de travail parfaitement harmonieuses entre collègues qui ne s’aiment pas, voire qui se détestent, mais il serait quelque peu excessif d’affirmer que les relations de travail entre Maria et ses collègues étaient harmonieuses.
Il ne faut pas exagérer non plus. Commençons par décrire ces collègues, cela s’impose, et cela donnera pour une fois un peu d’épaisseur aux personnages. En premier lieu, et si surprenant que cela puisse paraître, la plupart des collègues de Maria étaient des hommes. Oui, bien que le magazine s’adresse à un lectorat féminin, sur des sujets censés relever exclusivement d’un vécu féminin, il était écrit et édité presque entièrement par des hommes, même si certains d’entre eux dissimulaient leur sexe sous un pseudonyme. Ainsi du principal rédacteur, un certain Wayne, qui, après avoir gagné sa vie comme VRP en assurances à Egham, écrivait désormais des romans-feuilletons sentimentaux sous le nom d’Edna O’Mazett. Son dernier chef-d’œuvre en date, Cœur, lève-toi et marche, racontait l’histoire bouleversante d’une jeune ballerine qui, paralysée par un accident de la route, tombe peu à peu amoureuse de l’automobiliste qui l’a renversée, puis recouvre miraculeusement l’usage de ses jambes lorsque en n il l’embrasse après une longue promenade romantique dans Hyde Park en fauteuil roulant, et l’épouse aussitôt avec une indifférence fort cavalière pour ses fâcheux antécédents routiers et conjugaux. Wayne et Maria étaient en froid depuis que, sommée de donner son avis, elle avait imprudemment quali é cette histoire de tas de foutaises. (Malgré ces années passées loin d’Oxford, elle n’avait pas perdu toutes ses facultés critiques.) Parmi les autres rédacteurs
gurait un certain Charlie, Charlie Jutt. Il s’occupait du courrier du cœur, offrant à ses lectrices des conseils sur leurs problèmes conjugaux, familiaux, amoureux, personnels et sexuels. Il était tout particulièrement quali é pour évoquer ces derniers, puisqu’il venait de faire six ans de prison pour pédophilie. Sa rubrique s’intitulait « Ethel Malloker : Une épaule compatissante », dont voici un échantillon représentatif :
Chère Ethel,
Mon mari et moi étions heureux en ménage depuis cinq ans, jusqu’à la semaine dernière. Tous les dimanches à l’heure du déjeuner, il va au pub boire neuf pintes de Guinness avec ses amis du Rotary, pendant que je reste à la maison pour préparer le rôti. Sa recette préférée, c’est le rôti de bœuf avec carottes et purée. Cette semaine, je n’ai pas trouvé de carottes, alors à la place je lui ai servi des navets. Quand il a vu qu’il n’y avait pas de carottes, il m’a insultée d’un mot très grossier, m’a balancé son assiette à la gure puis a renversé toute la saucière sur ma robe. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Je vous en prie, conseillez-moi, car je ne sais vraiment plus quoi faire.
Chère Inquiète,
Ce n’est jamais facile d’enlever des taches de sauce. Essayez le lavage à la main dans de l’eau chaude, et si la lessive ordinaire ne suffit pas, mettez un peu de white-spirit. Quant au problème à long terme, pourquoi ne pas garder des carottes au congélateur en cas de besoin ?
Ces deux hommes étaient les deux épines dans la chair de Maria. Certes, ils n’usaient pas de violence physique, ne créaient pas une atmosphère irrespirable d’animosité mutuelle, ne la traitaient guère plus mal qu’ils ne traitaient le reste des collègues, ou que le reste des collègues ne la traitait. Non, Maria était simplement soumise à un ot de petites incivilités, une succession de marques subtiles d’irrespect, reconnaissables mais difficiles à dé nir comme telles. Par exemple, chaque fois qu’elle croisait Wayne dans un couloir ou dans l’escalier, elle lui souriait, non qu’elle associât sa présence à une quelconque émotion qui lui donnât envie de sourire, mais parce que, quand on croise ainsi quelqu’un dans l’escalier, il est d’usage d’entériner cette rencontre. Or, invariablement, Wayne lui souriait à son tour, mais pas du tout de la même façon. Ses sourires étaient de brusques et brefs actes d’agression. Il dirigeait vers Maria son visage sombre et hostile, qui s’illuminait une demi-seconde d’un rictus sec et prédateur, puis reprenait son expression initiale avant de se détourner, en la laissant sur l’image de son masque féroce. C’était sa manière de lui rappeler qu’il était bien capable, dans le cas de Maria, de subvertir à ses propres ns les codes de la politesse sans techniquement les violer. Ce qui laissait Maria perplexe, c’est qu’il était prêt à accomplir ce petit rituel d’intimidation plusieurs fois par jour, et jour après jour, toute l’année, chaque fois, en fait, que le hasard faisait se croiser leurs chemins. Mais, comme on le sait, Maria n’était globalement pas malheureuse durant cette période, donc elle ne se laissait pas impressionner par Wayne, pas plus que par Charlie. Charlie avait un penchant plus amusant encore. Son grand plaisir, chaque fois qu’il atteignait une porte en même temps que Maria, était de maintenir la porte ouverte sans regarder derrière lui, comme par simple ré exe, puis, à la dernière seconde, de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule et, à la vue de Maria, de lui claquer la porte à la gure. Ce numéro autorisait diverses variations fort plaisantes, comme lorsque (occasion somme toute assez fréquente) il passait une porte en compagnie d’une autre femme, Maria fermant la marche. Il se précipitait ostensiblement pour tenir la porte à la première femme, qu’il s’agisse de la rédactrice en chef ou de l’employée qui ouvrait le courrier et faisait le café, puis la laissait se refermer juste au moment où Maria, pleinement consciente de son erreur, tentait de leur emboîter le pas. Parfois, s’il était d’humeur particulièrement guillerette, il donnait même à la porte un petit coup de talon pour lui conférer une vélocité accrue. Maria, qui plus d’une fois, sous le choc, avait laissé tomber en désordre toute une pile de photos soigneusement classées, ne trouvait aucune explication plausible au comportement de Charlie, et se trouvait donc incapable de lui en vouloir ou de le mépriser.
Ce soir-là, en sortant du travail, Maria ne rentra pas directement chez elle. Elle avait des courses à faire. Elle prit le métro jusqu’à Archway, puis le bus jusqu’à Highgate Hill. Elle avait eu la permission de partir plus tôt, et elle arriva juste au moment où les magasins commençaient à fermer. À ce stade, elle se sentait extraordinairement joyeuse. Londres au crépuscule, vu du haut du bus, lui avait paru étrange, douillet et fascinant, d’abord par bribes, puis tout entier. Elle avait failli laisser passer son arrêt. À présent, serrant dans sa main la liste des courses établie par Sarah, elle courait d’une boutique à l’autre. Il fallait en priorité acheter les légumes, mais il y avait aussi la viande, bien sûr, et elles n’avaient presque plus de farine, et la veille, en concoctant le menu, elles n’avaient pas réussi à mettre la main sur le basilic, alors qu’elles auraient juré en avoir. Ce fut l’affaire d’un quart d’heure, sur quoi elle reprit le chemin de la maison.
Autour de la table ce soir-là, dans le sens des aiguilles d’une montre en commençant par le frère de Maria, qui présidait, il y avait donc Bobby, Dorothy, Ronny, Maria, William et Sarah. Parmi les présents, seul William, si je ne m’abuse, ne vous a pas été présenté. C’était un ami de Sarah, ce qui est peu dire, c’était un ami très proche de Sarah, si proche que tous leurs collègues (car c’est au bureau qu’ils s’étaient connus) prédisaient des ançailles imminentes. Sarah et Maria trouvaient cela très drôle, et c’était entre elles un inépuisable sujet de plaisanteries. Ils croient qu’on va se marier, disait Sarah en riant. C’est absurde, renchérissait Maria, secouée d’hilarité. Ils n’arrivent pas à comprendre, reprenait Sarah en souriant, que de nos jours il est tout à fait possible qu’un homme et une femme se fréquentent et même s’aiment sans qu’il y ait rien là de romantique ni de sexuel. Ils sont bornés, c’est rien de le dire, commentait Maria. Sarah et elle se comprenaient fort bien, elles étaient même devenues, pour le moment, indispensables l’une à l’autre. C’est super, non ?
Lorsqu’il fut temps de servir l’entrée, on avait déjà commencé à deviser gaiement, et manifestement, par une heureuse coïncidence, tous les convives étaient de fort belle humeur. Ils s’attaquèrent avec enthousiasme à de modestes fettuccini à la crème et au beurre, saupoudrés de parmesan fraîchement râpé et d’une pincée de noix muscade, et accompagnés d’un vin blanc italien demi-sec qui contribua encore à renforcer l’atmosphère déjà festive.
« Ce sont des moments comme ça, disait Bobby, qui font que la vie vaut d’être vécue. Je passe la journée assis dans un bureau surchauffé à véri er des chiffres et à regarder la pendule, et je me dis : Robert, à quoi bon tout ça ? Et puis j’arrive ici, et en quelques minutes je reprends goût à la vie. Du bon vin, en bonne compagnie, un bon petit plat…
— Un plat délicieux, renchérit William.
— Divin, insista Ronny.
— En allant au restau, reprit William, même pour quinze livres on mangerait pas aussi bien.
— Quinze livres ? s’écria Ronny. Quinze, tu dis ? La semaine dernière, j’étais au restau et ça m’a coûté vingt-cinq livres. Vingt-cinq ! La bouffe était froide, la viande était dure, les légumes étaient crus et la crème était rance. Rien ne vaut la cuisine maison.
— Vingt-cinq livres, c’est rien, intervint Bobby. Vendredi dernier, j’ai payé quarante-deux livres pour un repas, et je n’ai même pas mangé ! J’ai attendu deux heures et demie à une table et on ne m’a même pas apporté un cocktail de crevettes. D’ailleurs, ça n’aurait pas été aussi bon que ce qu’on mange ici, parce qu’il n’y a rien de meilleur. Heureux celui, conclut-il, dont la femme peut lui préparer un aussi beau repas.
— Amen, lui t écho Ronny.
— Je dirais même plus », con rma William.
« Alors, quand est-ce que tu te maries, Robert ? » demanda Dorothy peu après l’arrivée du plat de résistance. Il y avait des scaloppine de veau sautées au marsala et deux garnitures, à savoir des courgettes panées et, friandise des grandes occasions, des artichauts gratinés. Le tout arrosé d’un valpolicella haut de gamme.
« Je ne suis pas sûr de vouloir me marier, dit Bobby. Après tout, je crois pouvoir dire que toutes les personnes ici présentes ont des objections diverses à l’encontre du mariage, je me trompe ?
— En effet, dit Dorothy.
— Des objections, reprit Bobby, fondées sur une observation attentive et une ré exion rationnelle.
— Ou une expérience personnelle », ajouta Dorothy avec un regard entendu sur sa gauche. La subtilité n’était pas sa vertu majeure.
« “Le mariage offre bien des douleurs, mais le célibat n’offre pas de plaisirs”, cita Sarah, prenant la défense de son amie. Il y a du vrai là-dedans, non ?
— Mais Samuel Johnson vivait à une époque moins éclairée, dit quelqu’un.
— Quelle ironie, alors, dit quelqu’un d’autre, qu’on l’ait appelée l’âge des Lumières.
— Je me demande dans quel âge on vit.
— L’âge légal. Majeur et vacciné. »
Tout le monde éclata de rire, y compris l’auteur de cette ne remarque. Il faut dire qu’ils buvaient depuis près d’une heure. Dorothy, qui avait la bouche pleine, postillonna sur toute la nappe. Le raffinement, pas plus que la subtilité, n’était sa vertu majeure.
Maria apporta alors un grand saladier de fruits, pommes, poires, bananes, raisins, brugnons, mangues, cantaloups et abricots, marinés dans du jus d’orange et de citron et parfumés au marasquin. Il y avait deux portions par personne. Le silence succéda peu à peu à la conversation, à mesure qu’ils prenaient conscience d’avoir consommé une quantité de nourriture proprement grotesque. Chacun d’entre eux, sans concertation, fut pris du désir léthargique de ne plus jamais se lever de sa chaise jusqu’à la n de ses jours.
« Et voilà, dit Ronny en vidant les dernières gouttes de vin dans le verre de Maria.
— Il n’y en a plus ? » demanda Sarah d’une voix ensommeillée, la tête ballottant sur l’épaule de William.
Maria savait, en l’occurrence, que Dorothy avait une autre bouteille de rouge dans sa chambre, mais elle ne lui demanda pas de l’apporter, car elle savait aussi que la générosité, pas plus que le raffinement ni la subtilité, n’était sa vertu majeure.
Bobby et Maria allèrent dans la cuisine faire du café. Ils discutèrent, attablés, en attendant que l’eau se mette à bouillir.
« Alors, Bobby, ça a l’air de marcher pour toi, en n.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Eh bien, tu dois gagner quelques sous, si tu peux t’offrir des restaus à quarante-deux livres.
— Ah, tu parles de ça. Oui. » Mais il nit par avouer : « Maria, j’ai encore des problèmes. Je suis à sec, et la banque commence à s’énerver. »
Maria émit un bruit réprobateur.
« Plus question que je te prête de l’argent. J’ai déjà assez de mal à payer ma part de loyer, je ne vais pas tout claquer pour mon frère. Et tu sais très bien que tu ne me rembourses jamais.
— C’est ton dernier mot, alors ? demanda Bobby.
— Oui. »
Ils retombèrent dans un silence morose, bientôt interrompu par l’entrée de Dorothy.
« Tu viens faire la vaisselle ? demanda Maria.
— Va te faire foutre, répondit Dorothy. (La délicatesse, pas plus que la générosité, le raffinement ou la subtilité, n’était sa vertu majeure.) Je veux un verre d’eau. »
« Maria, reprit Bobby après son départ, tu te rappelles cette nuit à Oxford, quand je dormais chez toi ? Je suis sorti, et je ne suis rentré qu’à quatre heures du matin.
— Bien sûr que je me rappelle.
— Tu ne t’es jamais demandé où j’étais passé ?
— Bien sûr que si. Tu le sais très bien. Pourquoi ?
— Eh bien, si tu acceptais de me prêter un peu d’argent — cinquante livres, pas plus — je pourrais peut-être te dire ce qui s’est passé. »
Maria t un chèque à son frère, mais dès qu’il l’eut plié et empoché, elle sut qu’elle s’était laissé avoir.
« Je te le dirai quand je l’aurai encaissé. Sérieusement. Promis. »
Bobby sortit de la cuisine au moment où Ronny y entrait. Il venait glisser une petite demande en mariage avant de partir. Maria déclina, plus gentiment qu’autrefois, et en le raccompagnant à la porte elle l’embrassa.
Bobby et William partirent ensemble, car ils habitaient dans le même quartier. Il y eut encore des embrassades, tantôt polies, tantôt plus tendres. Dorothy n’était pas de la partie, affalée sur son lit en plein coma éthylique, après avoir fait des avances successives et infructueuses aux trois hommes présents, qu’elle invitait dans sa chambre sous prétexte de réparer son réveil. La vertu n’était pas sa vertu majeure.
Ce qui ne laissait plus que Maria et Sarah, seules devant la cheminée, comme tant d’autres fois.
« Quelle belle soirée », dit Sarah.
Maria n’avait aucune raison de la démentir.
« Quelle magni que journée. »
Voilà qui en revanche paraissait un peu trop dithyrambique. Elle se contenta d’un tiède : « Oui, c’était pas mal.
— Aujourd’hui, dit Sarah, a été le plus beau jour de ma vie jusqu’à présent. »
Maria la regarda, surprise. « Vraiment ?
— Oui. » Elle sourit de son étonnement. « Tu ne devines pas pourquoi ? »
Maria ne dit rien.
« Pendant que tu étais dans la cuisine avec Bobby, et que Dorothy était dans sa chambre avec Ronny, j’étais ici avec William. Il m’a demandé ma main. » Elle se leva. « On va se marier. »
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