La Femme de hasard
5 - Les derniers jours
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Les derniers jours
De tous les jours passés à Oxford auxquels Maria repensait parfois, nul ne restait plus vif ni plus douloureux dans sa mémoire qu’un jour d’été brûlant au terme de son ultime semestre. C’était un jour gâché, un jour malheureux, un très beau jour à certains égards. Il avait débuté, du point de vue de Maria et donc du nôtre, dans l’après-midi. Armée seulement d’un recueil de poèmes de Baudelaire qu’elle n’avait aucune intention de lire, elle prit place sur un banc, sous un arbre, juste en face de l’entrée d’un des collèges de garçons. Il faisait incroyablement chaud, comme tous les jours depuis une semaine, et la chaleur se faisait lourde, signe d’orage imminent. Elle accablait Maria, avec la complicité interne d’une autre chaleur, celle de l’angoisse et du désir. Son cœur battait la chamade, comme font les cœurs en pareil cas, à pareille heure, une sensation presque plaisante tant qu’elle ne se reproduit pas trop souvent — à plusieurs semaines d’intervalle au minimum. C’est dans cette position, qui ne connut qu’une variation minime, comme nous le verrons, qu’elle attendit pendant cinq heures, au cours desquelles elle ré échit de façon décousue aux circonstances, sentiments et incidents préalables qui l’avaient conduite à ce sort peu enviable. Elle ne se les remémorait pas dans l’ordre chronologique, et à la vérité elle ne se les remémorait pas vraiment, il serait plus juste de dire qu’ils l’assaillaient, mais c’est dans l’ordre chronologique que nous les relaterons, par égard pour le lecteur.
Elle avait fait la connaissance de Stephen peu après avoir dit au revoir à son frère à la gare d’Oxford, bien des mois plus tôt. À l’époque, Maria était à court d’amis. Sa partenaire de tutorat, une certaine Madeline, l’avait remarqué et, comme ce n’était pas le même genre de lle que les pensionnaires de Cribbage House, elle avait eu pitié de Maria, et qui plus est de façon constructive. Elle avait immédiatement perçu qu’il n’y avait pas d’affinité véritable entre elle et Maria et, en conséquence, plutôt que de se lancer dans de fausses démonstrations d’amitié, elle avait simplement pris la peine, pendant plusieurs semaines, de la présenter à la plupart de ses amis, dans l’espoir que quelques-uns l’apprécieraient, et qu’en retour elle en apprécierait quelques-uns. De fait, ces deux espoirs furent dans une modeste mesure exaucés, si bien que Maria n’eut plus besoin de se passer de compagnie les jours où elle s’aventurait en ville. Certes, elle n’en pro tait pas pleinement. Par exemple, elle n’aurait jamais rendu visite à l’un de ces amis sans y être invitée. Mais si par hasard elle en rencontrait un, elle ne se sauvait pas à toutes jambes, elle s’attardait pour discuter, parfois fort longtemps.
Parmi ces nouveaux amis, il en était un que Maria affectionnait particulièrement. Il s’appelait Stephen. Après avoir dit au revoir à Bobby, elle avait lé à sa séance de tutorat, et après sa séance de tutorat elle était invitée chez Madeline pour y prendre le thé et aussi, à son insu, pour faire la connaissance de Stephen. Au départ, Maria et Stephen n’avaient pas accroché. Elle l’avait trouvé sournois, il l’avait trouvée désagréable, tous deux se trompaient. Maria n’avait connu que deux cas de gure : soit les garçons la détestaient tout de suite, soit ils l’aimaient tout de suite, et s’ils l’aimaient ils transformaient cette affection dont ils ne savaient que faire en amour hébété, en sentimentalité béate et dégoulinante et servile et maussade, et si ce sentiment n’était pas aussitôt payé de retour (et, de façon somme toute assez compréhensible, il ne l’était jamais), ils adoptaient la posture du prétendant éconduit, déjà absurde en soi, mais cinquante fois plus absurde encore quand elle est adoptée quelques minutes à peine après avoir posé les yeux pour la première fois sur l’objet aimé. Or Stephen se montra d’abord fort réticent envers elle, et Maria supposa que cette réticence relevait du même processus, pourquoi ça serait différent cette fois-ci, et c’est ainsi qu’elle la quali a de sournoise, alors qu’en réalité les seuls sentiments de Stephen à son égard avaient été la perplexité et un début d’affection qu’il ne savait comment exprimer. Mais Maria ne tarda pas à reconnaître son erreur. Entre-temps, Stephen avait pris sa mé ance, sa lassitude, sa distraction, et son étrange conscience intime de ce qu’elle avait à la fois gagné et perdu après ces deux jours passés avec Bobby, il avait pris tout ça, donc, pour de l’hostilité. Pas très prometteur, comme début, hein ? Et pourtant, de ce malentendu était né un lien entre eux, et, chez Maria en tout cas, de ce lien étaient nées les prémices d’une attirance et d’une admiration si fortes qu’elles ne tardèrent pas à dominer sa vie et à devenir une source d’emmerdements. En même temps, elle se sentait très heureuse, plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis des mois voire des années, et d’un bonheur qui plus est intemporel, exempt des complications décrites au chapitre trois. Une seule ombre au tableau : elle n’était pas du tout certaine, elle n’avait aucune preuve concrète que Stephen éprouve pour elle le même amour. (Et moi qui pensais pouvoir m’en tirer sans utiliser ce mot.)
L’amour de Maria pour Stephen (au point où on en est) n’avait pas grand-chose à voir avec son amour pour Nigel. Ils ne couchaient jamais ensemble. Ils ne s’embrassaient jamais. Non que Maria l’ait choisi, elle aurait bien aimé faire les deux, simultanément de préférence. Mais en même temps, cela la changeait agréablement, elle éprouvait une sensation d’indépendance à l’idée qu’elle pouvait aimer sans rechercher de grati cations mesquines. Quant à Stephen, il n’abordait jamais la question. Parfois, Maria se demandait s’il la trouvait repoussante, ou s’il était homosexuel, ou frigide, mais le plus souvent elle se satisfaisait de laisser les choses en l’état. Elle n’avait jamais compris l’utilité de recourir à des ruses, ces petites ruses féminines dans lesquelles d’aucunes jugeaient indispensable de passer expertes. Charlotte, par exemple, avait trouvé son attitude à cet égard tout à fait incompréhensible. Tu n’arriveras jamais à rien, Maria, lui avait-elle dit un jour, tant que tu n’apprendras pas à maîtriser tous les trucs, toutes ces petites ruses féminines par lesquelles nous autres, représentantes du sexe faible, sommes à même d’exercer notre autorité. Des petits gestes, Maria, des petits détails qui désarment les hommes et les mettent à notre merci. Ces gestes étaient en l’occurrence, par ordre croissant d’efficacité, le battement de cils, le croisement de jambes, et la succion du pénis. Maria n’avait guère été impressionnée par ce conseil, et ne l’avait jamais mis en pratique. Entre autres objections, elle sentait qu’il serait abusif d’imposer à Stephen des attentions et des pressions qu’il n’avait pas sollicitées. Elle était heureuse ainsi, et ne tenait pas à menacer ce bonheur.
Bien que j’aie utilisé dans ce contexte le mot heureuse (trois fois, sans compter divers dérivés), je me suis bien gardé, vous l’avez peut-être remarqué, d’utiliser le terme satisfaite, et j’ai de bonnes raisons pour cela, car il connote, nous sommes bien d’accord, un état d’esprit serein ; or, selon cette dé nition, Maria n’était pas du tout satisfaite et s’en rendait bien compte, du moins dans ses instants de lucidité. Elle était satisfaite d’être amoureuse de Stephen, elle se satisfaisait de ne pas coucher avec lui, mais elle n’était en aucun cas satisfaite de ne pas savoir s’il était amoureux d’elle. À dire vrai, le concept de tourment serait plus opératoire que celui de satisfaction pour décrire l’état d’esprit, et surtout l’état de cœur, où cette incertitude la plongeait. Même savoir, comme une vérité indiscutable, qu’il ne l’aimait pas aurait été préférable à cette ignorance totale de ses sentiments, dans un sens ou dans l’autre. Cette incertitude l’entraînait à toutes sortes de comportements étranges car, faute de preuve du contraire, une part d’elle-même (la moitié) croyait Stephen amoureux d’elle et agissait en conséquence, tandis que l’autre moitié la retenait et l’empêchait de mener à leur terme logique les actions dont la première moitié rêvait manifestement. En de telles occasions, son comportement était donc fondamentalement celui d’une folle. Et l’après-midi que je suis sur le point de relater était l’une de ces occasions.
Il y en avait eu d’autres, bien d’autres. Des jours où elle avait attendu devant le collège de Stephen, sachant à quelle heure il était susceptible d’en sortir pour aller à un rendez-vous ou une obligation quelconque, avant de le suivre dans la rue, hésitant toujours à l’aborder en feignant la surprise comme s’ils se rencontraient par hasard. Parfois, Maria pouvait se montrer très bête. Elle savait que si jamais Stephen découvrait son manège, il le jugerait incompréhensible, et risquait de cesser de l’aimer, ou de ne jamais se mettre à l’aimer, ou même de ne plus la supporter. Oui, il risquait même de ne plus la supporter. Mais ça ne l’empêchait pas de continuer. Tout en attendant à la porte du collège en cet après-midi brûlant, elle ne cessait de repenser à une autre occasion qui lui revenait par bribes, par fragments obsédants dans leur forme comme dans leur nature, toujours les mêmes, mais ce n’est pas ainsi que je vais procéder.
C’était un autre après-midi de chaleur, d’une chaleur inconfortable, mais qui lui avait permis d’apprécier la délicieuse fraîcheur de la chapelle où elle avait pénétré. Elle y entra discrètement, hormis l’écho de ses pas sur les dalles, et s’assit sans se faire remarquer à l’extrémité d’un banc, à l’entrée de la nef. La chapelle était vide ; seule la tribune de l’orgue était occupée par Stephen et son professeur de musique, qui lui dispensait une leçon. Maria savait qu’à cette heure-là Stephen avait sa leçon d’orgue, et c’est bien pour ça qu’elle était venue dans cette chapelle, pour l’écouter jouer. C’était la première fois, et ce fut la dernière, le souvenir étant à ses yeux plus important que l’expérience elle-même. Et ce souvenir nit par acquérir une texture particulière, essentiellement composée d’éléments visuels plutôt que sonores. À présent encore elle ressentait un frisson, peut-être de plaisir, peut-être de douleur, à la vision de la scène telle que son esprit puis sa mémoire l’avaient cadrée, la lueur pâle du quadrilatère de soleil sur les dalles, le faisceau de lumière qui reliait cette gure géométrique au vitrail le plus proche, les nuages de poussière qui dansaient devant ses yeux, l’ombre environnante, et la musique, douce et insistante, que Maria écoutait à peine, du moins selon ses critères d’écoute, mais qui aurait pu lui parler de résignation désolée, si elle avait été ouverte à ce type de perspective. Le plus marrant, c’est que cette musique, du point de vue de Maria, était celle de Stephen. C’était lui qui la produisait, et en emplissait la chapelle, lui seul qui était humainement responsable du son de ces instants, du son qu’émettait, en d’autres termes, le monde de Maria à ce moment. C’était ainsi qu’elle voulait voir les choses, c’était profondément ce qui faisait toute la valeur de ce jour. L’ironie ne saurait tarder. Pour dire la vérité, ce qui n’est jamais une mauvaise chose, fût-ce dans un livre, tant qu’on n’en abuse pas, ce n’était pas Stephen en l’occurrence qui jouait de l’orgue, car son professeur, exaspéré au-delà de toute mesure par la médiocrité de sa prestation, avait pris les choses en main et joué tout le prélude d’une traite, pour lui montrer comment il fallait l’interpréter. Maria ignorait ce détail. Mais ce souvenir inexact lui apportait bien davantage que notre connaissance exacte des faits ne pourrait jamais nous apporter, alors inutile d’être condescendants.
Comme leur séjour à Oxford touchait à sa n, la situation devenait désespérée, du point de vue de Ronny. Aucune de ses demandes en mariage n’avait encore obtenu de réponse favorable, bien qu’il en eût augmenté la fréquence jusqu’à une par jour. Bien sûr, il avait appris l’existence de Stephen. Depuis qu’il avait fait cette découverte, près de six semaines plus tôt, il était en proie à une jalousie de dément. Ce que Maria ne sut jamais lorsqu’elle suivait Stephen par les rues d’Oxford, prise dans un débat frénétique entre ses deux moitiés quant à l’opportunité de l’aborder, c’est que généralement Ronny la suivait aussi, pris dans un frénétique débat interne (il serait impropre de parler de moitiés dans son cas, il serait plus juste de parler de huitièmes) quant à l’opportunité d’aborder Maria et de l’accuser d’in délité, ou d’aborder Stephen et de l’accuser de per die, ou de laisser tomber tout simplement. Jamais il ne parvenait à une décision, car tôt ou tard il nissait toujours par les perdre de vue. Ronny aurait fait un piètre espion. Mais il savait tout de leurs faits et gestes, il connaissait bien l’étrange fascination qu’à son insu ce jeune homme silencieux exerçait sur Maria. Voilà pourquoi, tandis que Maria, assise à l’ombre de l’arbre, surveillait l’entrée du collège de Stephen, Ronny, de son côté, était assis derrière la vitre d’un café tout proche, surveillant Maria grâce à des jumelles de théâtre volées. Il n’en bougeait pas, sinon pour commander une nouvelle tasse de thé (il en eut bientôt consommé des dizaines) et pour aller aux toilettes, ce dont il se serait bien passé. Mais hormis ces moments, il gardait les yeux xés sur sa proie. Il était assis de biais, prêt à bondir de sa chaise au moindre mouvement de Maria. Il n’avait aucun plan, sinon de la suivre où qu’elle aille.
Ce qui en matière de plans conférait à Ronny une certaine supériorité sur Maria. Car elle n’avait pas encore décidé, et à vrai dire n’avait même pas envisagé, ce qu’elle ferait quand Stephen nirait par surgir au grand jour. Nous ne pouvons qu’en conclure qu’elle n’avait pas accordé la moindre pensée ni aux mobiles ni aux conséquences de ses actes. Comment, sinon, expliquer leur absurdité ? Absurdité agrante aux yeux de tous, sauf de Maria, même aux yeux des passants qui l’observaient et secouaient la tête au spectacle de sa vigilance énamourée. Nous en sommes donc réduits à des supputations. Elle aurait sans doute choisi de se dissimuler derrière l’arbre jusqu’à ce que passe Stephen, puis de s’écrier, avec un accent de surprise : Oh, bonjour, Stephen. Quant à ce qu’elle aurait fait ensuite, à chacun de l’imaginer comme il l’entend, car cela aurait entièrement dépendu de la réaction de Stephen, et ce qu’aurait été cette réaction, ça ne regarde personne. J’ai déjà suffisamment de mal à prévoir le comportement de Maria sans devoir me préoccuper du sien. De ce marécage de spéculations, on peut néanmoins repêcher un fait indiscutable. À savoir qu’il était crucial pour Maria que cette rencontre ait l’air accidentelle. À vous de me l’expliquer. Peut-être pensait-elle que Stephen serait disposé à interpréter une rencontre de hasard comme un signe du destin, et en conclurait que Maria et lui étaient faits l’un pour l’autre, ou quelque chose du même genre. Ou peut-être voulait-elle contrôler la situation, et considérait-elle que ce serait plus facile si elle seule connaissait les circonstances de ladite rencontre. Peut-être (on chauffe, là) ne voulait-elle pas qu’il sache qu’elle désespérait de le revoir. Peut-être donc pouvons-nous expliquer toute cette aberration en renvoyant à un certain péché, en sept lettres, commençant par o et nissant par l, qui lui-même n’est pas sans rapport avec un regrettable incident survenu dans un certain jardin, peu après l’aube des temps, pour ceux qui s’en souviennent. On peut assurément en tirer une leçon salutaire. Maria aurait peut-être pu s’épargner bien du malheur, même s’il est difficile de le mesurer avec exactitude : toute une vie, au maximum. Mais bon, on joue aux devinettes, là.
Cette bêtise du comportement de Maria est partiellement imputable au fait que sa relation avec Stephen venait d’atteindre un paroxysme d’ambiguïté douloureuse. C’était la n du semestre, et il partait le lendemain, non pas chez lui, mais loin, très loin, en Chine, en l’occurrence, où il allait enseigner. Il serait même parti plus tôt, n’était que cet après-midi-là il devait passer un oral, Maria ne savait pas exactement quand, ce qui explique pourquoi elle avait décidé d’attendre devant son collège tout l’après-midi, car il passerait fatalement par là. La veille au soir, seuls dans un bar, ils avaient parlé de son voyage, lui avec un mélange d’appréhension et d’excitation, elle avec un mélange d’angoisse et de détresse, que Stephen, dans son appréhension et son excitation, fut incapable de percevoir. Oh, mais ils étaient passés tout près, si près, de s’avouer leurs sentiments. Il y avait eu des moments où leurs mains avaient failli se toucher, où leurs regards avaient failli se croiser, et alors tout serait allé comme sur des roulettes, l’amour déclaré et mutuel, rien de bien neuf en vérité, même si apparemment ça représente beaucoup pour les personnes concernées. Mais cela ne s’était pas produit. Tu vas me manquer, Stephen, avait-elle dit. Toi, tu vas me manquer, avait-il dit, en insistant sur le « toi ». Tu veux que je vienne avec toi ? Ça, Maria ne le dit pas, alors même qu’elle voulait le dire, qu’elle mourait d’envie de le dire. Je veux que tu viennes avec moi. Il ne le dit pas non plus même si peut-être il voulait le dire, lui aussi, mais n’osait pas, trop timide. Bien, je crois que c’est tout. Ça, c’est ce qu’il dit effectivement, lorsqu’ils se rent leurs adieux, debout dans la nuit, après la fermeture du bar. Et à cet instant Maria fut bien près, tout près de poser la question, mais elle ne parvint qu’à balbutier : Si tu as besoin de quelque chose, avant de partir. Oui ? demanda-t-il lorsqu’elle s’interrompit. Tu as mon numéro, dit-elle. Tu as mon numéro.
Cette nuit-là, elle n’avait pas dormi, ni écouté de musique.
Maria attendit cinq heures devant le collège de Stephen. Au bout d’une heure et demie, il était sorti passer son oral en empruntant une porte dérobée connue des seuls membres du collège, et une heure plus tard il était rentré par le même chemin. Il avait ensuite passé trois heures à faire ses bagages, puis était parti à la gare en passant par la grande porte, mais à ce stade-là Maria avait ni par partir, désespérée, et vaguement dégoûtée par toutes ces conneries. Et en l’occurrence, Maria choisit pour partir un moment où Ronny était aux toilettes, si bien qu’il ne la vit pas s’en aller et ne sut pas où elle se rendait. Bref, l’après-midi n’avait pas été un franc succès.
Ce fut une soirée d’été moite. Maria erra sans but. Elle tenta de réentendre intérieurement la musique de Stephen, se la repassa pour accompagner la frénésie déclinante qui l’environnait. Elle sanglota, qui l’en blâmerait, mais par-dessus tout elle se reprocha le gâchis, l’angoisse absurde qu’elle s’était in igés tout l’après-midi. Tout au long de la soirée elle resta allongée sur la berge, fatiguée, énervée, en attendant que la lumière meure une fois pour toutes. Puis elle rentra à la maison (faute d’un meilleur mot. Et faute d’un meilleur lieu).
En arrivant à Cribbage House, elle surprit le spectacle de Fanny gravant lentement et silencieusement la table de la cuisine avec le couteau à pain. Maria jeta un coup d’œil, se retira, traversa le vestibule obscur et commença à monter l’escalier. Mais une voix l’arrêta, la voix de Fanny, Fanny qui ne lui avait plus adressé la parole depuis qu’elles s’étaient disputé la montre.
« Maria. »
Maria se gea, se retourna.
« Oui ?
— Un homme a appelé. »
Maria redescendit une marche.
« Quand ?
— Je ne me souviens pas.
— Est-ce qu’il a dit son nom ?
— Non.
— Est-ce qu’il a laissé un message ?
— Non. »
Elle chercha sur son visage des signes de malveillance, n’en vit aucun. Comme elle ne voulait pas pleurer devant Fanny, Maria se hâta de monter l’escalier. La porte de sa chambre se referma en claquant.
*
Elle fut réveillée vers trois heures du matin par le bruit du tonnerre. L’orage avait éclaté. À moitié endormie, elle écouta la pluie frapper les carreaux, et les grondements périodiques, oublieuse, dans sa somnolence, du malheur qui venait de s’abattre sur elle. Les épais rideaux bleu nuit ne laissaient passer aucune lueur de foudre, et Maria, agacée d’en être privée, ne tarda pas à se lever pour les ouvrir. Alors, assise à la fenêtre, elle regarda les rivières de pluie couler le long de la vitre, et les grandes zébrures bleues criardes déchirer le ciel. Immobile, étrangement effrayée et fascinée, elle nit sans doute par se rendormir, car elle éprouva un brusque sursaut de conscience et le sentiment instinctif du temps écoulé en entendant des poings féminins familiers tambouriner à la porte. Elle jura sous cape, mais laissa aussitôt entrer Winifred, sachant fort bien que toute résistance était inutile.
Elle s’attendait à voir un visage souriant, à être soumise à un déluge strident d’actions de grâces pour la splendeur de l’orage et la preuve qu’il offrait de la majesté divine. Mais Winifred était bien silencieuse, bien solennelle lorsqu’elle pénétra dans la chambre, sans un mot, et se campa près de la cheminée, la tête courbée. Elle était en outre trempée et glacée. Maria alla chercher une couverture dans la commode et lui en drapa les épaules, mais elle ne parut même pas s’en apercevoir.
« Maria… », commença-t-elle en n, et puis elle s’interrompit.
« Il y a un problème ?
— Oui, balbutia-t-elle. En n, je crois. Maria, tu dois me conseiller, tu dois me dire ce que tu en penses. Je crois… je crois que j’ai fait quelque chose de mal.
— Tu ne te rappelles pas ? Tu n’en es pas sûre ?
— Je sais que je l’ai fait. Ça, je le sais. Mais je veux que tu me dises si ce que j’ai fait, c’est bien ou mal. »
Un silence : le tonnerre.
« Eh bien, tu ferais mieux de me dire de quoi il s’agit.
— Il y avait ce type, tu vois. Un jeune type, à peine plus vieux que nous. Il m’a abordée dans la rue, et… eh bien, je l’ai tué. »
Maria, allez savoir pourquoi, en resta sans voix.
« Alors, qu’est-ce que tu en penses ? C’est mal ?… J’ai mal fait ?
— Winifred, tu es sûre d’avoir fait ça ? Tu n’es pas en train de l’inventer ? Ça s’est passé quand ?
— À l’instant. Je suis rentrée directement. Ça s’est passé en ville.
— Raconte-moi. » Maria s’assit sur le matelas, prête à défaillir. « Raconte-moi tout.
— Eh bien… » Winifred prit une inspiration, puis continua d’une voix tremblante : « … comme tu sais, j’étais allée à ma réunion habituelle, celle de la Société de la Sainte Vérité, où je vais toutes les semaines, et on a eu une conférence, comme d’habitude, cette semaine c’était sur le yaourt, et après la conférence il y a eu un débat très intéressant. Très intéressant, vraiment, insista-t-elle, et après le débat on est allés chez Marjorie Ogilvie, comme d’habitude — il devait être à peu près dix heures et demie — et elle a nous a servi à boire, et puis quelques drogues, bien sûr — oh, juste des hallucinogènes légers, tu vois, c’est une petite gourmandise qu’on s’autorise de temps en temps — et ensuite, eh bien, tout devient un peu ou. Je me souviens qu’on a eu une discussion assez vive sur la théorie de la hiérarchie des anges chez saint omas d’Aquin — on ne devait plus être que cinq ou six à ce moment-là, sans compter le gros lapin bleu dans le coin de la pièce qui défendait une thèse anti-thomiste assez gratuite — et puis j’imagine que j’ai dû m’endormir, parce que l’instant d’après il était trois heures du matin et j’avais une drôle de sensation, comme si ma langue faisait cent mètres de long et qu’elle était enroulée autour du pied de la lampe, je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé. Bref, Marjorie avait l’air de nous mettre à la porte, et j’ai réussi à descendre l’escalier et à sortir et je me suis retrouvée en plein milieu de l’orage. Je commençais à avoir très froid et à me sentir mal, et à avoir les idées un peu plus claires, et j’ai marché un moment jusqu’à ce que tout à coup je m’aperçoive que j’étais complètement perdue. C’est à ce moment-là que le type est arrivé. Ce type bestial. Je m’abritais de la pluie sous un porche quand il est arrivé avec son parapluie et qu’il a proposé de me raccompagner. Vous habitez où ? il m’a demandé. Je savais qu’il me faisait du rentre-dedans, j’ai compris qu’il essayait de… de me rentrer dedans. Salopard, je lui ai dit, espèce d’ordure, laissez-moi tranquille. Chut, il a dit, chut, vous êtes perdue et je veux vous ramener chez vous. Laissez-moi vous aider, il a dit. Alors j’ai crié : laissez-moi tranquille avec vos désirs immondes de dépravé, laissez-moi. Je sais ce que vous voulez, c’est mon corps qui vous intéresse. Et alors, et alors, tu sais ce qu’il a dit ? Je ne dirais pas non, il a dit, je ne dirais pas non à votre corps. Alors j’ai… alors je crois que j’ai dû lui arracher son parapluie et que je me suis mise à le frapper au visage avec la pointe, et quand il est tombé je me rappelle avoir refermé le parapluie et l’avoir frappé à la tête avec le manche, il avait un manche en bois très lourd, et puis… et puis je suis rentrée. »
Il y eut un long silence. À part l’orage, bien sûr.
« Il est où, ce parapluie ? demanda Maria.
— Dans ma chambre.
— Et tu es sûre qu’il était mort quand tu l’as laissé ?
— Oh oui, dit Winifred, sans pouvoir retenir un demi-sourire satisfait. J’ai véri é. »
Maria se leva et se força à poser doucement la main sur l’épaule de Winifred.
« Je crois que tu devrais aller te coucher, dit-elle. Tu as grand besoin de dormir. Et ensuite, quand tu te réveilleras, tu t’apercevras peut-être que tout ça n’était qu’un horrible cauchemar.
— Tu crois vraiment ? demanda Winifred.
— Oui, j’en suis sûre.
— Tu sais, quoi, Maria ? dit Winifred après quelques instants de silence. C’est un bon conseil que tu me donnes là. Je crois que c’est de repos que j’ai besoin. Tout me paraîtra beaucoup plus clair demain matin. »
Et comme Winifred, nonobstant ces bonnes résolutions, ne bougeait pas, Maria la prit par le bras et la reconduisit à sa chambre. Puis elle retourna se coucher. L’orage déclinait et, à sa grande surprise, elle sombra dans un sommeil profond et réparateur.
Le lendemain matin, alors qu’elle s’habillait, Maria entendit une voiture se garer dans l’allée devant Cribbage House. Les portières claquèrent, et il y eut un coup de sonnette impérieux, bientôt suivi par les pas de deux hommes qui montaient l’escalier. Elle les entendit frapper à la porte de Winifred, puis l’interroger d’une voix sourde et hostile. Maria regarda par la fenêtre et vit, comme elle s’y attendait, le toit bleu luisant d’une voiture de police. Elle décida de partir le plus vite possible. Furtivement, elle en la le reste de ses vêtements, ouvrit la porte de sa chambre et se glissa dehors, traversa le palier sur la pointe des pieds, descendit l’escalier à pas de loup et la vers la porte d’entrée. Dès qu’elle fut à l’air libre, elle se mit à courir, puis poursuivit à grandes enjambées haletantes jusqu’au centre ville.
Alors seulement elle s’immobilisa, dubitative. Un curieux désir prenait forme en elle, un désir qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant et qui, en tout autre jour, l’aurait épouvantée : le désir de rendre visite à Ronny. Puisque nous sommes contractuellement tenus de hasarder une explication à cette aberration, risquons celle-ci : peut-être simplement l’adoration crétinoïde qu’il lui vouait était-elle le seul élément encore stable de la vie de Maria, la seule forme d’affection qui lui fût accessible à l’heure où elle avait besoin de réconfort. Elle se sentait étrangement rassurée à l’idée de voir son sourire stupide, et même d’entendre l’inévitable demande en mariage et de voir son visage se défaire lorsque, d’une voix douce, elle refuserait. Attitude pathétique, assurément, mais bon, Maria vient d’être mise à rude épreuve.
La surprise et le ravissement de Ronny en la voyant excéderaient la capacité émotionnelle de ce livre. Naturellement, il voulut savoir ce qui avait causé ce revirement.
« Eh bien, je me suis dit… Il nous reste tellement peu de temps à passer à Oxford. Je voulais te faire mes adieux en bonne et due forme.
— Tes adieux ? Mais on va se revoir. On va continuer à se voir beaucoup, à partir de maintenant.
— Je n’en suis pas si sûre, Ronny. Je ne sais même pas ce que je vais faire après, ni où je vais aller.
— Où que tu ailles, je serai là. »
Maria ne sembla pas puiser dans cette affirmation tout le réconfort censé s’y exprimer.
« Ne dis pas de bêtises », répondit-elle. Elle ajouta, pour détourner la conversation : « Tiens, il est presque midi. Si on allait prendre un verre, et ensuite déjeuner ? »
Ils allèrent dans un pub de St. Giles. En chemin, Ronny ne put s’empêcher de remarquer que Maria avait l’air extrêmement déprimée. Il fondait cette conclusion, d’une nesse psychologique époustou ante pour lui, sur divers indices ténus et subtils : elle refusait de lever les yeux du trottoir, ne fût-ce qu’un instant, elle refusait de prononcer un mot, même en réponse à une question directe. Comme à son habitude, Ronny tentait d’égayer la discussion en promettant solennellement à Maria de l’accompagner tout au long de sa vie, et de la soutenir jusque dans les pires difficultés affectives et nancières. Mais ce jour-là, il n’obtint pas l’effet désiré. Par bonheur, leur arrivée au pub fournit à son imagination limitée un nouveau sujet de conversation.
« Qu’est-ce que tu veux manger ? demanda-t-il.
— Tu prends quoi, toi ?
— Eh bien, ils ont un très bon jambon à l’os. Mais tu n’as peut-être pas envie de manger chaud par une journée pareille. Ils font aussi d’excellentes salades. »
Il fallut longtemps à Maria pour se décider, car elle n’avait pas le moindre appétit, donc pas le moindre critère sur lequel fonder son choix. Mais en n de compte, elle choisit le jambon à l’os.
Le jambon à l’os. Ce fut sa première erreur.
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