La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 6 sur 10

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La Femme de hasard

6 - Sa première erreur

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Sa première erreur

 

Six ans plus tard, conséquence malheureuse de ce jambon à l’os qu’elle avait décidé de manger par une si chaude après-midi, Maria est assise en silence à la table de la cuisine, avec son mari, devant le petit déjeuner. Son ls Edward, âgé de quatre ans, contemple d’un œil rancunier l’œuf que sa mère, une fois de plus, a été incapable de cuire à sa convenance. Maria est dans un état de profond désespoir : un désespoir tel que je suis incapable de le décrire, et vous sans doute de l’imaginer, donc autant en rester là. Martin, son mari, est occupé à lire le journal, ou du moins à faire semblant, car en réalité il est secrètement absorbé par un plan que ses paroles ne vont pas tarder à dévoiler, et que pour l’heure Maria ne soupçonne même pas. C’est encore une journée d’été, il fait chaud dedans comme dehors.

Certes, la coutume exige, dans ce genre d’histoires, de croire tout ce que l’auteur vous raconte ; cela dit, je conçois que certains d’entre vous aient du mal à prendre pour argent comptant l’affirmation formulée à la première phrase de ce chapitre. Je répète : si Maria n’avait pas opté pour le jambon à l’os, elle n’aurait pas épousé Martin. Car le jambon à l’os, on le sait, est souvent très salé, et donc susceptible de provoquer la soif, et si Maria n’avait pas eu soif elle n’aurait eu aucune raison, absolument aucune, d’entrer dans un salon de thé cet après-midi-là après avoir pris congé de Ronny. Et si elle n’était pas entrée dans ce salon de thé, elle ne serait pas tombée sur sa vieille amie Louise, et si elle n’était pas tombée sur Louise, Louise ne l’aurait pas invitée à une soirée. Et elle ne serait pas allée à la soirée, et elle n’aurait pas rencontré Martin, car comment aurait-elle pu le rencontrer, lui qui vivait dans l’Essex, n’était jamais venu à Oxford avant ce jour-là et n’y avait jamais remis les pieds ? Elle ne l’avait jamais aimé, il ne l’avait jamais aimée, mais il cherchait une femme à épouser et elle cherchait de quoi s’occuper : ils allaient donc aussi bien ensemble que la plupart des couples. Ils avaient connu des ançailles accélérées, à base essentiellement de sexe et accessoirement de quelques sorties au théâtre, avant de se marier en octobre, de partir en voyage de noces sur la Côte d’Azur, et de produire leur premier et unique enfant exactement seize mois plus tard. À ce stade, Maria avait vingt-trois ans, bientôt vingt-quatre, et elle avait déjà conscience d’avoir commis une grossière erreur.

Martin nit par reposer son journal. Il toussa. Maria sentit qu’il avait quelque chose d’important à dire. Elle se raidit imperceptiblement sur sa chaise.

« Ça fait combien de temps qu’on est mariés, Maria ? » demanda-t-il.

Edward en oublia son œuf à la coque et se mit à les observer avec intérêt.

« Cinq ans, dit-elle, et neuf mois.

— Hmm… » Martin se radossa à sa chaise et contempla le plafond, comme perdu dans ses pensées. « Dans ce cas… dans ce cas, je crois qu’il est temps de divorcer. »

Maria lança un regard à Edward.

« Edward, tu ne veux pas aller jouer en haut ? Va colorier le livre que je t’ai offert, et ensuite je monterai voir tes beaux dessins.

— Je préfère écouter, dit Edward, dont le plus grand plaisir était de refuser tout ce que sa mère lui demandait.

— Cet enfant peut rester, s’il a envie d’écouter », dit Martin. C’était de famille.

« Pour quel motif ? » demanda Maria.

Il t semblant de ne pas comprendre.

« Pour quel motif tu veux divorcer ? »

Il t mine de ré échir.

« Il y a une multitude de motifs, dit-il, qui justi eraient un divorce. Tu n’es pas une bonne épouse pour moi. Tu n’es pas une bonne mère pour le petit Ted. » Et il tapota la tête de l’enfant. Edward sourit. « Bref, il y a toutes sortes d’arguments que je pourrais faire valoir devant un tribunal. Par exemple, tu ne satisfais pas mes besoins sexuels. Voilà déjà quelque temps que tu ne fais aucun effort pour satisfaire mes besoins sexuels. »

De fait, l’effort était une condition requise pour satisfaire les besoins sexuels de Martin. Un effort physique d’une extrême intensité. Au départ, Maria n’en avait rien soupçonné ; elle l’avait pris pour un amant doux et attentionné. Ils étaient dans le même lit, tout nus, pour des raisons évidentes, et il l’avait touchée si délicatement, s’était rapproché d’elle si patiemment, qu’elle n’avait pas eu du tout peur de lui. Faire l’amour avait été un plaisir, si incroyable que cela puisse paraître. Mais bon, ça n’avait pas duré longtemps, ça avait même cessé sitôt après le mariage. Elle avait donc été très surprise, au bout de huit mois, de découvrir qu’elle attendait un bébé, car le type de rapports qu’appréciait Martin, et dans lesquels elle était sa malheureuse complice, n’étaient pas a priori de nature à provoquer une grossesse. La violence s’était mise à y jouer un grand rôle. Rien de bien méchant : une morsure, une petite strangulation de temps en temps ; en de tels moments, il était rare qu’il lui donne des coups de pied dans la gure. Mais effectivement, il la battait quelquefois, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, et sur le moment elle oubliait toujours de demander. Elle n’avait personne à qui se con er, car Martin et elle vivaient à présent dans l’Essex, où elle n’avait pas d’amies sinon quelques voisines, des femmes généralement plus âgées qu’elle, qui passaient parfois le matin prendre le café, et l’après-midi prendre le thé, mais qui ne se risquaient jamais à demander si les marques sur son cou étaient un signe de passion sexuelle ou simplement de colère ; d’ailleurs, Maria aurait sans doute été incapable de répondre. Non, leur conversation portait essentiellement sur le prix des légumes, les mérites respectifs de telle ou telle marque de lessive, et les avantages et inconvénients de se maquiller. Non pas que Maria fût indifférente à ces questions : en effet, Martin ne lui accordait que très peu d’argent pour acheter à manger (et ne faisait jamais les courses lui-même) et tenait à ce que la maison soit impeccable (sans jamais aider au ménage) et à ce que Maria se fasse belle (ou ce qu’il considérait comme belle). Pour elle aussi, donc, toutes ces choses avaient de l’importance. Mais il n’y avait guère d’affinités entre Maria et ses voisines, ni d’affection, ni d’amitié, ni même de tolérance. En vérité, elle devait prendre sur elle pour supporter leur compagnie plus d’une demi-heure d’affilée.

« Pourquoi tu veux divorcer ? demandait-elle à présent. J’ai fait quelque chose de mal ?

— Non, tu n’as rien fait de mal, répondit Martin. Mais à mon sens, cinq ans de mariage, quelle que soit la femme, c’est amplement suffisant. Pour tout dire, depuis quelque temps, tu m’ennuies. Ça fait plusieurs mois que tu me fais vraiment chier.

— Je vois. »

Maria ne pouvait soutenir le regard de son mari. Elle chercha du renfort auprès de son ls : peine perdue. Il avait rapproché sa chaise de celle de son père, et ils se tenaient la main sous la table. Elle se leva lentement, précautionneusement, gagna la fenêtre et regarda au-dehors.

Mais pourquoi n’avait-elle pas elle-même demandé le divorce des années plus tôt, pour sévices psychologiques, pour sévices physiques, pour n’importe lequel des nombreux motifs valables ? Elle avait envisagé la chose, bien souvent, mais s’y était toujours refusée, à cause de son ls, Edward. Ce qui risque de paraître peu conforme à son personnage. Car, jusqu’à présent, Maria ne nous a pas frappés par son sens du sacri ce, ni, jusqu’à présent, par sa stupidité ; or, il eût fallu être bien stupide pour ne pas remarquer qu’Edward nourrissait envers elle une hostilité qui avait toutes les chances de déboucher sur un matricide. Et de fait, elle l’avait remarqué ; mais malgré tout, elle aimait son enfant. Elle savait fort bien qu’il adorait son père (après tout, qui se ressemble s’assemble). Elle savait aussi que l’arracher à son père serait le meilleur moyen d’alimenter sa haine envers elle. Mais en même temps, elle était convaincue que con er Edward à son père nirait par le détruire. Elle nourrissait un raisonnement assez tortueux : si elle s’accrochait, si elle offrait à cet enfant ingrat toute l’attention et l’affection maternelles imaginables, elle pouvait encore l’arracher à son destin, qui semblait bien être de devenir un tueur psychopathe. Cela dit, ses motivations n’étaient pas entièrement désintéressées, car le désir de voir son ls changer de caractère était moins fort que sa détermination à lui inspirer, à long terme, de l’amour.

« Et Edward ? demanda-t-elle en se retournant.

— Pardon ? répondit Martin avec un étonnement poli.

— Qui va s’occuper d’Edward ? Qui va l’élever ?

— Mais, moi, bien sûr. Tu pensais à qui ?

— Parfois, insista Maria sans savoir pourquoi, la coutume veut que ce soit la mère qui ait la garde de l’enfant.

— Je ne crois pas que ça risque d’arriver, en l’occurrence, dit Martin, mais bon, si tu tiens absolument à soulever la question, je crois que nous pourrions au moins consulter ce garçon pour savoir où va sa préférence. » Il se tourna vers Edward et lui ébouriffa tendrement les cheveux. « Dis-moi, Ted, avec qui tu veux rester ? Ta mère ou ton père ?

— Avec toi, papa », répondit Edward.

Maria, opposant une résistance de plus en plus irraisonnée, dit : « Aucun tribunal ne prendra en compte sa préférence. Il est trop jeune.

— Même pas vrai, s’écria Edward.

— Tu ne sais pas ce que tu fais ! hurla Maria.

— S’ils ne m’écoutent pas, alors je vais leur dire. »

Il y eut un silence.

« Leur dire quoi, Ted ? demanda son père, d’une voix très calme.

— Qu’elle a essayé de se tuer. »

Maria en eut le souffle coupé.

« Comment tu sais ça ?

— Parce que je le lui ai dit, bien sûr, répondit Martin. Ce garçon a le droit de savoir ces choses-là. »

Le lecteur aussi, d’ailleurs. Je dois donc préciser qu’à deux reprises au moins, depuis son mariage avec Martin, Maria avait tenté de se donner la mort. C’est en me fondant sur ce détail que je me suis permis plus haut de quali er son état de désespoir, terme à employer avec parcimonie mais qui, après mûre ré exion, me paraissait approprié en l’espèce. En règle générale, il est malaisé de déterminer l’état psychologique de quelqu’un sur la foi des seules circonstances extérieures ; cependant, Martin lui-même avait soupçonné sa femme d’en avoir un tant soit peu ras le bol, le soir où, rentrant du bureau, il l’avait surprise en train de se foutre en l’air. Mais en n, ma chérie, avait-il dit, sors la tête du four et sers-moi un gin tonic. Il avait eu une mauvaise journée. Difficile d’évaluer ses sentiments exacts face à cette tentative de suicide, tant il est malaisé, en règle générale, de déterminer etc. etc., mais à mon avis, il n’était pas particulièrement surpris ni contrarié, car après tout, cela renforçait son emprise sur elle. Tout ce qu’il lui avait dit, en tout cas, c’est que de nos jours il n’est plus possible de se suicider en mettant la tête dans le four. Ça peut occasionner des désagréments, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Maria prit bonne note de ses conseils et, la fois suivante, essaya l’overdose de somnifères. Entreprise bien plus salissante, et qu’il eut du mal, après quatre heures et demie passées à faire le pied de grue dans une salle d’attente d’hôpital pendant que sa femme subissait un lavage d’estomac, à admettre sans sourciller. C’est ce second incident qu’il avait relaté à son ls, lequel, autant que je sache, avait accueilli la nouvelle avec un calme parfait ; apparemment, il n’en attendait pas moins de sa mère. Remarquable sang-froid chez un enfant de trois ans, vous en conviendrez. Depuis, Maria n’avait plus tenté de mettre n à ses jours. Elle y avait bien pensé, parfois, mais sa dernière tentative l’avait quelque peu secouée, et elle ne tenait pas particulièrement à renouveler ce genre d’humiliation.

Il n’y avait que deux personnes à qui elle ait con é son malheur (deux personnes et un chat, pour être exact, mais il était bien rare qu’elle retourne dans la maison familiale). L’incrédulité ne manquera pas de redresser sa tête hideuse lorsque je vous dirai que l’une de ces personnes était Ronny. Certes, elle ne le voyait pas souvent, car il habitait Londres à présent, et il subsistait entre Martin et lui une haine d’une telle intensité qu’il aurait manqué de tact en venant leur rendre visite dans l’Essex. La nouvelle de leur mariage l’avait accablé, et lorsque Maria, au début de sa grossesse, était venue le voir à son appartement londonien, il avait d’abord refusé de lui ouvrir ; sa rancune était telle qu’il lui avait fallu trois bonnes minutes pour céder. Plus tard, cela dit, il avait invité le couple à dîner, et c’est à l’occasion de cette soirée, soirée désastreuse pour de tout autres raisons (Ronny était un cuisinier lamentable), que Martin et lui avaient conçu l’un pour l’autre cette détestation farouche.

« Je peux pas manger ça, avait dit Martin en balançant ses couverts dans la cheminée. Autant bouffer un plat de merde.

— Je ne suis aucunement surpris, avait répondu Ronny, que le goût des excréments soit pour vous une sensation familière. »

Maria les regardait tous deux d’un air désemparé.

« Il est bon, ce vin, dit-elle d’un ton guilleret. Tu l’as trouvé où ?

— Si tu veux mon avis, railla Martin, il a pissé dans la bouteille.

— Je suis étonné, je dois dire, que vous soyez incapable de distinguer l’urine d’un sauvignon 75, riposta Ronny. Puis-je savoir où vous avez été élevé ? Dans une porcherie, je présume.

— Mais moi, au moins, j’habite pas dans une putain de porcherie, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Ils viennent d’où, ces meubles, de la décharge ?

— S’il te plaît, chéri, pas de grossièretés, intervint Maria. Ronny va se vexer.

— Je ne saurais me vexer, dit Ronny, des éructations gutturales d’un babouin malveillant. Lorsque ton charmant époux daignera parler raisonnablement, je lui répondrai en conséquence.

— Tête de nœud, rétorqua Martin.

— Face de cul », répliqua Ronny.

Le plus étrange, c’est qu’en son absence Martin parlait de Ronny en termes très courtois. Je vois que tu as reçu une lettre de Ronny, disait-il au petit-déjeuner ; il va bien ? Lis-moi les passages intéressants.

Mais jamais Maria n’en lisait une ligne tout haut, car la teneur des lettres que lui adressait Ronny ressemblait généralement à ceci :

Ma chère Maria,

J’espère que tu vas bien. Je t’aime, et tout ce que je désire, c’est te consacrer le reste de ma vie. Mon seul souhait est d’être à tes côtés, mon seul espoir est de t’arracher à ce monstre auquel tu es mariée et de me jeter à tes pieds. Si jamais tu as besoin de moi, mon amour, je serai là, prêt à suivre tes pas où qu’ils mènent. Chaque soir je reste près du téléphone, à attendre ton appel.

Maria, divorce et épouse-moi. Je te vénère. J’ai toujours su que le seul but de ma vie était de t’apporter le bonheur. Sois à moi.

La voiture est encore chez le garagiste. Apparemment, il faut changer les bougies.

À toi, éternellement,

RONNY

Il fut un temps où Maria se serait contentée de parcourir ces lettres avant de les condamner à la poubelle de la cuisine, avec la couenne du bacon et les miettes de pain grillé. Mais à présent, elle les repliait toujours soigneusement, les rangeait dans leur enveloppe, les emportait dans sa chambre et les dissimulait dans un tiroir secret. Tiroir secret, dois-je préciser, dont l’existence et la fonction étaient parfaitement connues de son mari, qui s’était depuis longtemps procuré un double de la clef, et qui avait l’habitude, chaque fois que Maria prenait un bain, de passer une demi-heure bien agréable à lire avec force gloussements les délires énamourés de Ronny. Et c’est pourquoi, ce matin-là, il fut en mesure de dire :

« Bien sûr, j’ai des tonnes de preuves.

— Des preuves de quoi ? demanda Maria, qui traînait à présent sur le seuil, se retenant de courir à l’étage, les larmes luisant sur sa peau pâle.

— Des preuves de ton in délité. De ton adultère. De cette violation obscène de notre contrat de mariage.

— Je ne t’ai jamais été in dèle. »

Au même instant, Maria sentit sur son épaule une main péremptoire, et elle s’écarta pour laisser entrer une silhouette dans la cuisine. C’était Angela, la nounou d’Edward, qui avait deux ans de moins qu’elle, et qui avait été engagée l’année précédente, pendant que Maria effectuait un long séjour en Italie. Absurdement, sa présence donna à Maria un regain de combativité. Elle crut trouver en cette femme silencieuse un témoin à décharge.

« De qui tu parles ? Avec qui je suis censée t’avoir trompé ?

— Je parle, très chère, de ton impudeur, de ton vil commerce avec ton amant Ronald. Ton bon vieux camarade turgescent. Ce putride pénis que tu as connu à Oxford. »

Maria dit d’une voix douce : « Nous sommes amis, Ronny et moi. Nous n’avons jamais fait l’amour. »

Martin éclata de rire.

« Évidemment, je n’en crois rien, et aucun tribunal ne te croirait. Mais de toute façon, là n’est pas la question. La vraie question, c’est que j’ai des preuves écrites de votre liaison. Des dizaines, des centaines, de milliers de lettres qu’il t’a écrites en macérant dans sa passion. J’en ai fait des photocopies que j’ai déposées dans le coffre, à la banque. Je les ai fait examiner par une équipe de graphologues hautement quali és. J’ai fait suivre ton ami par des détectives d’élite. Je sais qu’il passe le plus clair de ses loisirs à t’écrire. J’ai fait mettre son téléphone sur écoute, et j’ai des enregistrements de conversations compromettantes entre vous deux, qui durent chacune un bon quart d’heure. Des conversations dans lesquelles tu lui racontais des mensonges agrants sur la manière dont je te traite. Mensonges qui peuvent être réfutés par un témoin impartial et digne de foi. Angela, ma chérie… »

À

À ces mots, Maria, qui était appuyée au chambranle, et Angela, qui essuyait l’égouttoir, se retournèrent toutes deux brusquement. Angela en réponse à l’injonction, et Maria parce qu’elle était abasourdie d’entendre Martin appeler la nounou d’un terme, et sur un ton, affectueux. En une poignée de secondes, un soupçon aussi soudain qu’inévitable avait éclos et grandi avant de se étrir en certitude.

Pour expliquer la décision autrefois prise par Maria d’engager une nounou à demeure, il est nécessaire d’identi er la seconde personne à laquelle Maria s’était mise à révéler la véritable nature de son couple. Il s’agissait tout bonnement de sa chère amie, de sa vieille amie Sarah. Laquelle était rentrée d’Italie quelques mois plus tard que prévu, et avait passé plus d’un semestre à Oxford avant d’entreprendre de localiser sa camarade. À cette date, Maria était déjà enceinte, et passablement joyeuse. Sarah fut heureusement surprise de la savoir mariée, compte tenu des doutes qu’elle avait jadis exprimés sur la vocation conjugale de Maria, lors d’une conversation qui avait marqué durablement les deux femmes, et que j’ai fort opportunément retranscrite au chapitre trois. Tu es heureuse, Maria ? avait-elle demandé, simple véri cation. Or ce mot, comme vous savez, inspirait à Maria des sentiments ambivalents. Je suppose, avait-elle répondu.

Maria ne savait peut-être pas ce qu’était le bonheur, mais en tout cas elle savait reconnaître le malheur, et le sien était franchement reconnaissable lorsque Sarah la recontacta. Ce qui prit quelque temps. Cette fois, Sarah avait quitté Oxford. Tu es heureuse, Maria ? avait-elle redemandé, pour la forme. Je suppose, avait répondu Maria, mais cette réponse fut aussitôt invalidée par un torrent de larmes, et elle sanglota sur l’épaule de Sarah pendant pas moins de trente-cinq minutes. (Vous aurez remarqué que Maria a depuis peu une tendance inquiétante à extérioriser ainsi ses émotions. Rassurez-vous, ça ne durera pas.) Ce jour-là, pourtant, elle n’entra pas dans les détails. Il fallut encore un an, voire davantage, je perds la notion du temps, pour qu’elle déballe tout, tous les secrets de sa terrible erreur. Elle t à Sarah un récit complet, elle lui montra même les marques. Sarah en resta sans voix, elle ne trouvait rien à dire, et à la vérité sa première réaction fut de verser un torrent de larmes et de sangloter sur l’épaule de Maria pendant pas moins de trente-cinq minutes. Divorcer, tel fut en n son conseil. Mais Maria s’y refusait, pour les raisons bien

À

faiblardes évoquées plus haut. À plusieurs reprises encore, Sarah tenta de la convaincre de quitter son mari. Mais l’enfant, objectait Maria, et puis, où est-ce que j’irais, et qu’est-ce que je ferais ? Sarah nit par trouver une réponse à cette question. On lui proposa un poste d’enseignant vacataire à Florence, et ses employeurs louèrent une maison pour elle, un grand palazzo délabré dans le nord de la ville. C’était bien trop grand pour une seule personne, et elle invita Maria à habiter avec elle aussi longtemps qu’elle le voudrait. Mais l’enfant, dit Maria. Néanmoins, l’invitation de Sarah était si insistante qu’elle rassembla son courage et demanda à Martin s’il accepterait qu’elle prenne de longues vacances, pour le bien du couple, selon une formule quelque peu insolite. À sa grande surprise, Martin approuva cette idée, ce qui en réalité n’avait rien de bien surprenant, car la compagnie de Maria l’ennuyait profondément, et même le plaisir, déjà très limité, de lui foutre des coups de latte commençait à s’épuiser. Il suggéra d’engager une nounou pour s’occuper d’Edward, et choisit Angela, une dactylo de son entreprise avec laquelle il avait depuis plusieurs mois une relation exclusivement sexuelle et éminemment athlétique. Maria ne soupçonnait rien, allez savoir pourquoi. Mais il faut reconnaître qu’elle s’était considérablement amollie depuis son mariage.

Et c’est ainsi que pendant neuf mois elle put goûter à la liberté, en n, à une forme de liberté, la liberté de vivre dans l’une des plus belles cités qui soient, loin de son mari. Ce furent des jours de bonheur, de plénitude et d’enrichissement, généralement ensoleillés, mais comportant toujours, dans un recoin, une part d’ombre : non pas l’ombre fraîche et accueillante où l’on s’abrite de la canicule, mais les ténèbres envahissantes, suintantes et fétides, de son retour en Angleterre auprès de Martin. Vers la n de son séjour, cette ombre se t si oppressante, si dévorante que Florence devint pour Maria un théâtre de l’horreur, et elle décida d’abréger ses vacances, partit un matin à l’aube en laissant à Sarah un mot hâtivement griffonné, et arriva à la maison le lendemain, avec près d’un mois d’avance.

« Juste une chose, Maria, avait dit Martin ce soir-là, alors qu’ils avaient dîné et discuté comme un couple heureux en ménage et ravi de se retrouver après une longue séparation. Je crois qu’Angela devrait continuer à habiter ici. Tu vas voir, elle te sera d’une grande aide. Et bien sûr, Edward s’est vraiment attaché à elle. Elle m’est devenue indispensable. »

À

À présent, Maria comprenait ce qu’il avait voulu dire.

« Tu l’as appelée chérie », dit-elle.

Martin ignora cette remarque, ou peut-être ne l’entendit-il pas, car elle fut prononcée d’une voix presque inaudible.

« Tu con rmeras, n’est-ce pas, ma douce, dit-il à la nounou en la prenant par la taille, que j’ai été pour Maria le plus tendre et le plus attentionné des maris. Et tu raconteras au juge, hein, amour de ma vie, qu’elle maltraitait Edward, qu’elle nous négligeait cruellement, qu’elle refusait de remplir ses obligations envers son époux loyal et dévoué. » Il se tourna vers Maria. « Et bien sûr, nous allons nous marier, Angela et moi. J’en ai parlé au pasteur hier soir. Le voyage de noces est déjà prévu. On avait envie de s’offrir une petite croisière en Méditerranée. On a déjà pris les billets.

— Imagine…, commença Maria, mais ça n’en valait pas la peine.

— Aucun risque, ma chère, il n’y a absolument aucun risque que je perde le procès. On m’accordera le divorce, au motif que notre mariage est un désastre irréparable. Même si je décide, par pure bonté d’âme, de passer sous silence ton adultère, je n’aurai aucun mal à prouver l’aberration de ton comportement. Ton refus de me satisfaire sexuellement est en soi une preuve suffisante. Est-ce que tu peux imaginer l’humiliation, l’avilissement que cela représente de devoir s’en remettre à une servante, à une simple domestique, à une bonne à tout faire pour obtenir une satisfaction sexuelle ? Quant à la garde d’Edward, elle ne prêtera pas à discussion. Il est agrant que tu es une mère indigne. Tu as fait des tentatives de suicide. Tu l’as abandonné, tu l’as laissé entre les mains d’une parfaite inconnue pendant que tu baguenaudais aux quatre coins de l’Europe. Le tribunal n’hésitera pas une seconde à le con er à son père et à sa nounou bien-aimée. »

Après un silence, la nounou lui demanda : « Alors, vous allez vous battre ? »

Maria regarda son mari, frissonna, et secoua la tête. Elle savait reconnaître sa défaite.

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