La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 10 sur 10

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La Femme de hasard

10 - Auparaprès

10

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Auparaprès

 

Une impulsion, dirait-on, car ce genre de choses lui arrive encore, a conduit Maria vers un endroit inaccoutumé, à savoir la gare de Chester. On est samedi matin. Quel temps fait-il ? Mon Dieu, vous êtes vraiment des maniaques du détail. Nettement nuageux, avec risque d’ondées passagères. Elle regarde autour d’elle, un spectacle d’allées, de venues, d’attente, surtout cette dernière. Le quai est plutôt désert. Elle se tient tout près de la voie en guettant à la fois à droite et à gauche, faute de savoir de quel côté le train va arriver. Ce matin, Maria est en route pour le Sud. Elle retourne chez elle. Ne me demandez pas d’où ça lui vient, mais, maintenant qu’elle s’est décidée, elle a plutôt hâte de revoir sa famille après toutes ces années. Peut-être que ça n’aboutira qu’à une lamentable déception, mais non, je ne crois pas, cette fois. Elle a une bonne excuse pour rentrer, à savoir qu’elle a été invitée, et qu’il est prévu une petite fête en l’honneur de son père, qui aura soixante ans demain. Quoi de plus sympathique, quelle meilleure manière de célébrer l’événement, que de les voir se retrouver tous les quatre autour du déjeuner dominical parmi les ruines de leur ancienne salle à manger ? Je plaisante, la maison a été largement reconstruite depuis. Mais ce sera agréable, se dit-elle, rien qu’une fois, d’essayer non d’oublier le passé, mais de le recréer, et ainsi, peut-être, de se réconcilier avec lui. Vous remarquerez donc que Maria n’a toujours pas appris grand-chose, mais les gens sont comme ça, même elle est comme ça.

Ça ne vous dérange pas que je raconte ça au passé ? Je trouve l’autre temps vraiment épuisant.

Il y avait dans l’animation tranquille de la gare, pourtant loin d’être agitée, quelque chose qui semblait plaire à Maria. Elle se surprit à observer l’activité des employés presque avec intérêt, et le sentiment avec lequel elle considérait les autres passagers s’apparentait quasiment à de la curiosité. Elle se demandait, certes assez gratuitement, mais comment l’éviter, qui ils étaient, où ils allaient, pourquoi ils y allaient, et si certains entreprenaient un voyage aussi important que le sien, un retour nal après une longue absence. Aucun de ces autres passagers, m’empressé-je d’ajouter, n’accordait la moindre attention à Maria, qui se sentait pourtant de tout cœur avec eux. Ils auraient trouvé sa curiosité impertinente, et ses efforts d’empathie déplacés. Car nous avons tous nos petites affaires quotidiennes à régler, même le samedi, et il y a des moments, il y a des lieux, notamment les gares, où nous préférons réduire au minimum la conscience de notre interdépendance. Quelques mots à la personne qui vous vend le billet, un signe de tête à celle qui le poinçonne à l’entrée du quai, et ça ira comme ça, merci. Non que Maria eût l’intention, Dieu l’en préserve, d’entamer la conversation avec aucun de ces inconnus en compagnie desquels elle était forcée de voyager ce matin-là. Elle n’en avait pas moins la sensation étrange, absolument inexplicable et inexcusable, qu’on l’ignorait délibérément.

Au moment même où le train quittait la gare, une jeune femme grimpa à bord. Elle traversa haletante le compartiment de Maria, sans intention, apparemment, de s’y installer, mais en passant précisément à côté d’elle un cahot du train la t tomber sur ses genoux. Elles rirent, s’excusèrent, avec pour résultat que la jeune femme décida nalement de s’asseoir en face d’elle. Maria en pro ta pour dissiper une légère inquiétude.

« Est-ce que ce train est direct ? Ou est-ce qu’il y a un changement ?

— Il y a un changement, dit la femme. Il faut changer à Crewe.

— Merci. Je n’ai jamais fait le voyage.

— Moi, je le fais tout le temps. Vous n’habitez pas à Chester ?

— Si. C’est seulement que je ne prends pas souvent le train.

— Ah, bien sûr, je comprends très bien. C’est tellement plus facile en voiture. Et moins cher, quand on voyage à plusieurs, par exemple si on veut emmener la famille quelque part.

— Je n’ai pas de famille. Je ne suis pas mariée. »

Il devait y avoir un accent de honte dans sa voix, car la femme parut vouloir la rassurer en disant : « Ça ne fait rien, moi non plus.

— Vous vivez seule ? demanda Maria.

— Oui. J’ai essayé de faire autrement, mais, bref, au bout du compte, je me suis dit que je préférais vivre toute seule. Au moins, ça veut dire qu’il n’y a qu’une seule personne à me taper sur les nerfs. Au fait, je m’appelle Mary.

— Oh. Et moi, Maria.

— Presque pareil. »

Elles rirent.

« Je pensais…, se mit à dire Maria. Je commençais à penser que je devais être la seule femme au monde à vivre seule.

— Oh, non, pas du tout, vous seriez étonnée. On est nombreuses, même si on ne nous voit pas, cachées dans le maquis. Toutes ces femmes qui ont compris qu’on arrive à faire beaucoup plus de choses si on ne passe pas la moitié de son temps à repriser et à repasser les vêtements de quelqu’un.

— Ça vous plaît, alors, de vivre seule ?

— Oui, ça me plaît. J’ai ma liberté. C’est tout ce qui compte, non ?

— Je suppose », dit Maria, mais elle ne put s’empêcher de demander, quelques secondes plus tard : « La liberté de faire quoi, au juste ? »

Mary haussa les épaules, décontenancée par la question.

« De faire tout ce qu’on a envie de faire, bien sûr. Pourquoi, ce n’est pas comme ça que vous le vivez ?

— Je ne sais pas, dit Maria, j’ai parfois l’impression que ces dernières années j’ai accompli encore moins de choses qu’avant. Mais bon, je ne suis pas sûre d’avoir jamais accompli quoi que ce soit. Je ne suis pas sûre de savoir ce que ça recouvre, ce mot. J’ai mis un enfant au monde autrefois, un petit garçon, mais c’est à peu près tout. Et maintenant je l’ai perdu. D’ailleurs, même à l’époque, ça n’avait pas l’air de représenter grand-chose.

— Il ne faut pas être aussi négative, dit Mary d’une voix fervente. Regardez autour de vous. Regardez comme le monde est beau. » Le train entrait dans Crewe, le moment était mal choisi. « Pensez à toutes les choses merveilleuses qui peuvent vous attendre au coin de la rue. Pensez à tout l’amour, à tout le bonheur qu’il y a dans le monde. »

Maria s’y essaya brièvement, puis demanda : « Vous ne pourriez pas être un tout petit peu plus précise ?

— Qu’est-ce qui me rend heureuse, moi, vous voulez dire ?

— Oui, si vous voulez.

— Eh bien, c’est très simple. Je crois que ce qui me rend le plus heureuse au monde, c’est d’être avec mon petit ami.

— Votre petit ami ?

— Oui. Il a un boulot à Stoke, vous voyez, et moi je travaille à Chester, alors tous les week-ends je vais le rejoindre. Ça me donne quelque chose à attendre et à espérer toute la semaine. Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’on ne se parle pas entre-temps, au téléphone. Je dirais qu’on s’appelle au moins un soir sur deux. Mais pour nous, c’est important que chacun garde son boulot et son indépendance.

— Son indépendance, oui, je vois ce que vous voulez dire.

— Après tout, c’est pour ça qu’on s’est battues, nous les femmes, pas vrai ? Et maintenant j’ai à la fois le beurre et l’argent du beurre, vous voyez, parce que je peux faire les quatre cents coups à Chester et il n’a pas besoin de le savoir. En n, je ne voudrais pas que vous me preniez pour une femme facile, mais bon, on n’est pas mariés, et j’aime vraiment Keith, il est tellement adorable et tout ça, mais après tout on n’est jeune qu’une fois et je ne vois pas ce qui devrait m’empêcher de m’amuser un peu tant que le soleil brille, si j’ose dire. C’est ça, le vrai avantage de vivre seule, vous ne croyez pas ? »

Maria hocha la tête, sans guère, il faut le dire, de conviction.

« Tenez, hier soir, par exemple. Normalement, je descends à Stoke le vendredi soir, mais hier il y avait une fête, alors j’ai décidé de rester. J’ai appelé Keith pour le prévenir, bien sûr, et ça ne le gênait pas du tout. C’est comme ça que marche notre relation. On est un couple très moderne. Bref, je vais vous raconter ce qui s’est passé à la fête. Je peux vous le raconter à vous, parce que vous êtes une femme, alors je sais que vous comprendrez. Bref, j’étais à cette soirée, à me démener sur la musique, vous voyez, comme on fait en pareil cas, et d’un seul coup il y a un type qui s’est approché et qui m’a prise par l’épaule. Il était un peu brutal avec moi, mais tellement beau mec ! Alors on a commencé à discuter, et il n’a pas tardé à me dire les trucs les plus crus, vous n’imaginez pas. Vous savez de quoi il m’a traitée ? »

Maria ne savait pas de quoi il l’avait traitée.

« Il m’a traitée de “beau petit cul, tout juste bon à être baisé jusqu’au trognon”. Alors, évidemment, malgré moi, je n’ai pas pu m’empêcher de me sentir attée… »

Mais c’est à cet instant que l’anecdote de Mary fut interrompue par l’annonce : « Tout le monde descend ! », et elles s’aperçurent que le train s’était arrêté.

« Eh bien, ça y est, dit Mary. C’est là que nos routes se séparent. Ç’a été très intéressant de parler avec vous. Ce sera à vous d’imaginer ce qui s’est passé ensuite, j’en ai peur. C’était incroyable, absolument incroyable. Allez, bon week-end. Vous allez où, vous m’avez dit ? »

Cette conversation fournit de quoi nourrir les ré exions de Maria pendant le reste du voyage. Les ré exions ainsi nourries n’étaient pas exactement neuves, mais aujourd’hui elles se gravaient dans son esprit, elle s’en rendait bien compte, avec plus d’énergie que d’habitude. Sa vieille torpeur irré échie laissait place, à mesure que le train gagnait le Sud, à un ot de questions dont elle avait toujours pressenti l’importance, mais qu’elle n’avait jamais osé se poser directement. Et tout en les méditant, on lui t comprendre, sa raison comme son intuition lui indiquèrent, le plus gentiment possible, qu’elles resteraient désormais sans réponse, à jamais, à jamais sans réponse, et ainsi ces questions elles-mêmes nirent peu à peu par laisser place à la prise de conscience, lente mais sans cesse croissante, de la familiarité du paysage que le train lui faisait traverser. Une familiarité fondée non sur la vision de repères précis, mais sur le sentiment que les contours mêmes des collines et des champs, les formes et les couleurs des bâtiments, lui apparaissaient comme des vestiges commémorant l’existence d’une version d’elle-même beaucoup plus ancienne et depuis longtemps oubliée. Elle savait, bien sûr, qu’ils ne pouvaient pas ressusciter ce moi perdu, jamais de la vie, mais ils le lui rappelaient d’une façon qu’elle ne trouvait pas désagréable. Telles étaient les impressions de Maria lorsque en n le train entra en gare et la déposa dans sa ville natale.

C’était l’heure du déjeuner, et elle avait faim. Mais le buffet de la gare, nonobstant son nouveau design, était toujours aussi peu engageant, et d’ailleurs il lui était venu une heureuse idée. Elle mangerait quelque chose au vieux café, au pied de la colline. Elle marcha donc jusqu’au centre ville pour y attendre le bus.

Le bus lui t longer son ancien lycée, St Jude, qu’elle n’avait pas revu, s’aperçut-elle soudain, depuis la remise des diplômes, quinze ans plus tôt. Il lui revint un vague souvenir du jour où, dans le bureau de Mme Leadbetter, elle avait eu droit aux félicitations de la principale, mais ce souvenir n’avait rien de vif, les sombre soirs d’hiver étant difficiles à visualiser par un samedi après-midi d’été. Un détail, toutefois, surnageait très nettement dans son esprit, et elle soupira. Per ardua, peut-être.

Ses projets de déjeuner tournèrent court lorsque, arrivée au terminus, elle découvrit que le café n’existait plus, à supposer qu’il ait jamais existé. La station-service qui jadis le jouxtait s’était agrandie pour accueillir un portique de lavage de voitures, et le café avait sans doute été démoli pour permettre cette extension. Maria n’en fut pas du tout attristée, comprenez-moi bien, elle n’était pas du genre à s’opposer au progrès, mais elle n’aurait pas dit non à un sandwich, moins en souvenir du bon vieux temps que pour une raison plus pressante : elle n’avait rien mangé depuis huit heures du matin. Et la perspective d’une longue ascension de la colline l’estomac vide ne la séduisait pas du tout. Elle aurait pu appeler à la maison pour qu’on vienne la chercher, c’est vrai, mais elle n’en t rien. L’endroit n’avait pas l’air d’avoir beaucoup changé : quelques arbres abattus par ci, une nouvelle maison par là. En fait, Maria ne remarqua pas le changement le plus signi catif, à savoir qu’il lui fallut dix minutes de plus qu’autrefois pour gravir la colline. En n apparut la maison de ses parents, qui faisait de son mieux pour avoir l’air inchangée, et Maria remonta la vieille allée, hésita, puis sonna à la porte.

Je ne vois pas la nécessité de décrire les scènes qui suivirent, et à vrai dire il serait difficile de leur rendre justice. Non, nous allons procéder à une ellipse, avancer d’environ vingt-quatre heures, et retrouver la famille de Maria autour de la table, le dimanche à treize heures trente. Ils avaient déjà bu le sherry au salon, et à présent ils étaient passés au vin (pas un très bon vin, pensa Maria) pour accompagner le repas, car ce genre d’occasion ne se présente pas tous les jours. Bobby découpait le rôti, et Maria servait les pommes de terre et les choux, tandis que leurs parents les observaient fascinés, souriants, apparemment ravis de se faire servir pour une fois. Puis ils commencèrent à manger. Maria avait oublié à quel point sa famille prenait les repas au sérieux. Ils en avaient une conception absolument monomaniaque, et si, au début, elle

t quelques tentatives de conversation, exaltant par exemple les talents de

cuisinière de sa mère, bien que ce fût Maria elle-même qui avait préparé l’essentiel du repas, ses commentaires restèrent sans réponse, et ni son père ni sa mère ne prononcèrent un mot jusqu’à ce que leurs assiettes soient vides. Même Bobby, qui, souvenez-vous, s’était montré si lyrique sur la nourriture au chapitre sept, observait solennellement la tradition familiale, mais il en avait davantage l’habitude, et peut-être que ça ne lui semblait pas aussi étrange. Ce fut son père qui en n rompit le silence.

« Pas mauvais, ce rôti, somme toute », dit-il en posant soigneusement ses couverts dans son assiette. « Et très bien cuit. Les patates étaient un peu molles. »

Bobby, remarquant que le verre de son père était presque vide, le resservit.

« Portons un toast », proposa Bobby. Tous saisirent leur verre, impatients de l’entendre. « À papa, dit-il. Bon anniversaire.

— Bon anniversaire.

— Eh bien, dit leur père, c’est fou comme le temps passe, quand même. Soixante ans déjà, et il me semble qu’hier encore je vous faisais sauter sur mes genoux. »

Les gens disent toujours des choses comme ça pour leur soixantième anniversaire.

« Il y a soixante ans, tu ne nous faisais pas sauter sur tes genoux, remarqua Bobby.

— Tu sais très bien ce que je veux dire, répliqua son père. Des jours pareils, ça donne à penser.

— Je t’ai apporté un cadeau », dit Maria.

D’un tiroir du buffet, elle sortit un petit paquet. Il était de forme oblongue, enveloppé dans du papier rouge. Il se révéla contenir une montre en or.

« C’est une montre, dit son père en l’examinant, ravi. Et il y a mon nom au dos.

— Je l’ai fait graver. »

Il l’embrassa chaleureusement.

« Je suis touché, Maria. Profondément touché. Je dirais même plus, je suis ému. Profondément ému. Quel merveilleux cadeau à recevoir de sa lle pour ses soixante ans. Dire que tu te soucies encore de moi, après tout ce temps.

— Et ce n’est pas seulement décoratif, souligna sa femme. C’est aussi utile.

— Exactement. Bien sûr. Bien sûr que c’est utile. Je n’ai qu’à regarder cette montre, et non seulement je penserai à ma lle, mais je saurai quelle heure il est.

— Je vais aller chercher le dessert, dit Maria. Bobby, tu m’aides à débarrasser ? »

En retombant dans des considérations pratiques, elle espérait, je pense, mettre un terme aux mièvres divagations paternelles avant qu’il ne soit trop tard. Mais il était déjà trop tard. Dans un bourdonnement à peine audible par-dessus les bruits de vaisselle, il persistait à pérorer sur l’étrangeté du passage du temps, oubliant apparemment que les choses seraient bien plus étranges encore si le temps ne passait pas, et il n’avait toujours pas ni lorsque Maria lui servit sa part de tarte aux pommes-crème anglaise.

« C’est fou, quand même, dit-il en enfournant une énorme bouchée qui ne sembla aucunement affecter son élocution. Je me rappelle encore les soixante ans de mon père. Je me rappelle qu’il avait exactement le même air et les mêmes sentiments que moi aujourd’hui. » Il soupira. « Huit ans plus tard, on l’enterrait. Je n’oublierai jamais ce jour. On s’est assis à la vieille table, et on a bu et on a rigolé comme si on était les rois du monde.

— Comment ça, le jour de l’enterrement ? demanda Bobby.

— Mais non, pas le jour de l’enterrement. Je te parle de ses soixante ans. Tu pourrais écouter, pour une fois. » Il se tourna vers Maria et son ton s’adoucit. « Tu te rappelles ce jour-là ?

— Non.

— Tu n’avais que trois ans. Oh, mais il t’adorait, ton grand-père. Il te prenait sur ses genoux et il te faisait sauter, hop, hop, quelquefois jusqu’à t’en rendre malade. Il l’aimait, sa petite Maria. Tous les deux, vous avez été le bonheur de ses vieux jours. Ses petits-enfants. » Il leva son verre, mais découvrit qu’il était vide. « Bien sûr, on n’a pas cette chance, votre mère et moi, en ce qui concerne les petits-enfants. »

Maria et Bobby échangèrent un regard. Leur mère toussa.

« Si tu en avais, tu te sentirais vieux, dit Bobby.

— Et tu en aurais vite marre qu’ils fassent du bruit et du désordre dans toute la maison, dit Maria.

— Ça, c’est à moi de voir », répondit-il, et il lança à Bobby un regard noir. « Il serait temps que tu te maries, si tu veux mon avis. Tu ne peux pas passer ta vie à courir les lles.

— Je ne cours pas les lles », répondit Bobby.

Il y eut un bref silence, qui permit à toute la famille de prendre conscience que c’était vrai.

« Encore un peu de dessert ? se hâta de proposer Maria.

— Je pense qu’on devrait faire quelque chose tous ensemble cet après-midi, dit sa mère, tandis qu’elle les resservait. En famille, vous voyez. On devrait aller quelque part tous ensemble. Comme au bon vieux temps.

— Où ça ? demanda Bobby sans enthousiasme.

— Oui, où ça ? demanda son père sur le même ton.

— On n’a qu’à aller au parc, dit Maria.

— Au quoi ?

— Tu sais bien, le parc. Où tu nous emmenais quand on était petits.

— Je ne me souviens pas d’un parc. Il n’y a pas de parc près d’ici.

— Mais si, intervint la mère de Maria. Sur la colline, pas loin de l’autoroute.

— Ah, celui-là. Oui, je m’en souviens. Qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ? »

Sur le moment, il accepta, à contrecœur, mais quand, une heure plus tard, Maria lui demanda s’il était prêt à partir, il l’envoya sur les roses. Il y a le match qui commence à la télé, dit-il, et d’ailleurs, je me fais un peu vieux pour aller grimper des collines. Un peu vieux, t Maria, qu’est-ce qu’il faut pas entendre. Trois cheveux blancs, et c’est comme si tu avais perdu l’usage de tes jambes. Ne te moque pas de mes cheveux blancs, dit-il, tu es bien lotie de ce côté-là, et il ne mentait pas. Je n’ai même pas le droit de faire comme j’ai envie, le jour de mon soixantième anniversaire ? Mais si, papa, bien sûr que si, avait répondu Maria.

Si ton père n’y va pas, dit sa mère, je crois que je vais rester avec lui. Elles étaient dans la cuisine. Je vais lui préparer un gâteau, un gâteau d’anniversaire pour son goûter d’anniversaire. Et des scones. Je ne me vois pas monter jusqu’en haut de la colline par cette chaleur. Vous n’avez qu’à prendre la voiture et y aller tous les deux, Bobby et toi, ça vous fera une belle balade. D’accord, dit Maria, c’est ce qu’on va faire.

Bobby était assis dans le jardin, à l’ombre du sumac, à l’abri du soleil. Maria lui apporta un verre de citronnade avec des glaçons, puis, un autre verre à la main, s’assit dans l’herbe à côté de son transat.

« Tu viens avec moi au parc ? demanda-t-elle.

— Tu ne préfères pas y aller toute seule ? »

Au fait, cette conversation se déroule très lentement. Ne vous précipitez pas.

« Pas vraiment. J’en ai marre de faire des choses toute seule.

— Non, je crois que je vais rester ici. J’ai trop mangé, et j’ai sommeil. »

Maria sirota sa boisson, déçue.

« Qu’est-ce que tu sous-entendais tout à l’heure, demanda-t-elle, quand il t’a dit qu’il était grand temps que tu te maries, et que tu as répondu… »

Elle fut interrompue par le rire de Bobby, bien que fort discret.

« Tu aimes bien construire tout un tas de mystères autour de moi, pas vrai ? Tu te rappelles, à Oxford ? Quand je suis sorti chercher à manger, et que je ne suis revenu que le lendemain matin ?

— Ça y est, tu vas recommencer à me taquiner. »

Bobby sourit. « Seulement parce que je crois que tu aimes ça. » Il l’effleura du pied.

« Oui, dit Maria. Oui, j’aime ça. »

Il en résulta donc, comme nous l’avons tous sans doute deviné, que Maria

alla au parc toute seule1. Elle craignait qu’il n’y ait trop de monde, mais en arrivant au parking elle s’aperçut que ce ne serait pas le cas. Le ciel était d’un bleu sans nuages ; et pourtant la chaleur n’avait rien d’accablant, car il soufflait une petite brise qui, à mesure qu’elle gravissait la colline et que s’estompait le grondement de l’autoroute, se t de plus en plus forte. En route vers le sommet, le bruit du vent fut d’abord le seul son qu’elle perçut. Puis elle commença à en remarquer d’autres, les voitures au loin, le chant des oiseaux, les cris des enfants. « Cathy ! Cathy ! » appelait l’un d’entre eux, ainsi :

 

Mais il y avait très peu de gens en haut de la colline, cet après-midi-là. Deux hommes qui faisaient voler un avion en modèle réduit, et un vieux couple qui promenait son chien. Sinon, Maria, les oiseaux et les vaches avaient l’endroit pour eux.

Elle passa auprès d’un énorme pylône électrique qu’elle se rappelait très bien, puis se retrouva sur la crête. Là, une personne attentionnée, et certainement payée pour faire ce genre de choses, avait installé un toposcope. Il y en aura sans doute parmi vous à qui ce mot ne dira rien, je les informe donc qu’il s’agit d’une sorte de carte géographique ronde gravée dans la pierre. Quel talent pédagogique. Ce toposcope informa Maria, fort intéressée, que les villes de Stafford et de Lich eld étaient situées plein nord, celles de Coventry et de Rugby plein est, Cheltenham et Gloucester plein sud, et Ludlow plein ouest. Ce qui au passage permettra aux curieux de localiser sa position avec exactitude. Pour l’heure, elle tourna son regard vers l’est, mais ne put apercevoir que les tours des banlieues de Birmingham, baignées d’une brume bleue, parmi lesquelles se détachait la pointe verte de l’hôpital psychiatrique de Rubery. Elle essaya de calculer depuis combien de temps elle n’avait pas contemplé cette vue.

Maria était venue sur cette colline dans un but bien précis, d’une nostalgie éhontée. Elle espérait que ce lieu lui rappellerait le jour où une petite lle, également prénommée Maria, mais à présent cela ne semblait qu’une simple coïncidence, était venue là avec sa famille, l’avait perdue, avait pleuré et chuté dans l’herbe haute. Et de fait le lieu ne pouvait que le lui rappeler, ou du moins l’y faire penser, mais dans l’ensemble cette image était regrettablement pâle. La campagne environnante con squait son attention, au détriment du souvenir de cet autre après-midi perdu depuis si longtemps. Ainsi, tandis qu’elle errait, vaguement en quête de l’endroit exact de sa chute, elle ne pouvait s’empêcher d’être distraite par les couleurs des ajoncs, le bruissement du houx dans le vent, la vue d’un geai qui fusait sous ses yeux, l’aubépine. L’aubépine. Jadis, sa mère lui avait appris à chanter : Un peu de pain et pas de fromage, comme le pinson. Pourquoi ça lui revenait en tête, après toutes ces années ? Elle se sentit brusquement et sauvagement triste d’avoir trouvé ses parents vieillis. Mais même cet instant passa, et dans son sillage Maria éprouvait à présent une curieuse absence d’émotion. D’un seul coup, le parc n’avait plus rien à voir avec son souvenir, il n’appartenait ni à sa jeunesse passée ni à sa maturité future, ni à la mémoire ni à l’espoir, et c’était bien comme ça, car dorénavant Maria allait laisser tout ça derrière elle.

Elle entendit chanter une alouette toute proche. L’oiseau était perché sur une branche du buisson d’aubépine et regardait Maria avec un intérêt intense, qu’on pourrait quali er de fascination. Elle lui rendit son regard, et pendant quelque temps ces deux créatures se xèrent, parfaitement immobiles. À ce stade, je trouve leurs pensées également impossibles à deviner. J’ai même du mal à dire avec laquelle des deux j’ai le plus d’affinités, mais, dans l’intérêt du récit, prenons le parti de l’alouette, pour qui la vision du regard vif et xe de Maria nit par devenir insupportable. Elle s’envola de la branche et s’élança dans les airs. Pendant l’ascension, elle lui lança un nouveau regard, la vit rapetisser, vrilla, la vit bouger, la vit rétrécir et rétrécir encore, monta, regarda de nouveau, vit la petite silhouette à anc de colline, monta plus haut, toujours plus haut, et alors elle ne vit plus que la colline, où nous devons l’abandonner, l’abandonner à son calme ultime, Maria, un point dans l’imperceptible, sur le chemin du retour, seule, et indifférente, indifférente jusque face à la mort qui, sait-on jamais, est peut-être la prochaine surprise que le hasard lui réserve.

 

1. J’étais conscient, en écrivant cet ultime passage, que je n’obtiendrais

jamais exactement l’effet désiré. Les lecteurs préféreront donc peut-être le sauter complètement, et écouter à la place la n du premier mouvement de la Sonate pour violon en fa mineur de Proko ev, où ils trouveront une version beaucoup plus tangible de ce que j’essayais d’exprimer ici.

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