La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 8 sur 10

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La Femme de hasard

8 - Un grand jour pour Ronny

8

 

Un grand jour pour Ronny

 

Cette année-là, le printemps fut pluvieux. Maria avait rarement envie ne serait-ce que de mettre le nez dehors, que ce soit pour se promener, voir des amis, aller au cinéma ou au théâtre. Elle préférait rester assise sur son lit, à regarder la bruine sans la voir et à attendre que le temps s’écoule. Elle passa beaucoup, beaucoup de week-ends ainsi. Elle entendait Dorothy s’affairer dans les autres pièces, absorbée par ses invités, des disques ou la télé, ou toute autre forme d’amusement. Exceptionnellement, Maria la rejoignait, et elles échangeaient quelques mots hachés, mais le plus souvent elle attendait que Dorothy soit sortie pour s’aventurer dans l’appartement, car elles n’avaient plus de raison de faire semblant de s’apprécier. Rendons justice à Dorothy : Maria n’était pas très facile à apprécier dans ces circonstances ; rendons justice à Maria : elle en était pleinement consciente, mais se révélait incapable, des semaines durant, de s’arracher à une langueur froide, une résignation lasse à toutes les ordures que la vie pouvait déverser sur elle. Au bureau, on cessa de la surnommer Fort Marrie, sobriquet qui trahissait encore trop d’affection, pour envisager le moyen de se débarrasser d’elle.

Outre que Maria était éminemment désagréable, il y avait une autre raison à la détérioration de ses rapports avec sa colocataire. À savoir que Dorothy, fatiguée j’imagine de coucher sans arrêt avec des hommes différents, et sans doute charmée par les attraits physiques de Maria, lesquels, au cas où je ne l’aurais pas encore mentionné, sont, depuis le début du livre, considérables, quoique je me refuse à entrer dans les détails, impressionnée, je le répète, en espérant désespérément de nouer mes ls narratifs, mais j’en arrive au fait, par lesdits attraits, Dorothy donc tenta de la séduire.

La bouche de mes lecteurs mâles salive peut-être déjà à la perspective imminente d’une scène croustillante. Je suis désolé pour eux de devoir dire que leur attente sera déçue. La manœuvre de Dorothy fut extrêmement directe (le raffinement, la subtilité, etc. n’étant pas, etc., voir le chapitre précédent) et, tant mieux pour moi, exclusivement verbale. Elle aborda le sujet un soir du début avril, un soir lumineux et humide où, pour une raison quelconque, Maria, au lieu de se retirer dans sa chambre aussitôt après dîner, restait assise en silence sur le canapé, contemplant d’un regard fatigué les environs de ses pieds. Dorothy lisait un magazine, mais visiblement sans conviction, car elle le posa après l’avoir feuilleté quelques minutes avec une négligence ostentatoire.

« Ohé, t-elle (et si vous êtes prêts à le croire, alors, et je m’en réjouis, vous goberez n’importe quoi), le temps passe lentement quelquefois, pas vrai ? »

Maria hocha faiblement la tête.

« Sarah te manque, Maria ?

— Oui, parfois.

— Pauvre Maria, dit Dorothy avec un sourire apitoyé, de plus en plus semblable à Charlotte. J’ai de la peine pour toi. Ta vie est si vide à présent. Je regrette qu’il n’y ait rien pour l’égayer.

— Ça peut aller, dit Maria, envisageant de battre en retraite.

— Tu n’as pas d’amour dans ta vie, pas vrai, Maria ?

— Non.

— Même pas quelqu’un que tu voudrais aimer ? Même pas une étincelle dans tes yeux ? »

Maria parut considérer que la question ne méritait pas de réponse.

« Moi, j’ai une étincelle dans les yeux. »

Maria releva les siens et s’aperçut que c’était vrai. Elle commença à se sentir vaguement mal à l’aise.

« Je suis étonnée que tu n’aies pas de petit ami, Maria. Tu es très belle. » Ces préliminaires achevés, Dorothy en vint directement au fait. « Maria, viens te coucher, viens faire l’amour avec moi. »

Maria leva un sourcil.

« Tu parles sérieusement ?

— Bien sûr que je parle sérieusement. On va explorer nos corps, y a rien à voir à la télé.

— Non merci, j’aime mieux pas. »

Si épouvantée qu’elle fût par cette proposition, Maria ne bougeait pas. Elle était curieuse de connaître les raisons de ce brusque revirement de Dorothy.

« Mais pourquoi pas ? demanda celle-ci.

— Parce que tu ne m’attires pas. Tu es une femme.

— Oh, Maria, quelle étroitesse d’esprit ! Où est passé ton goût de l’aventure ? Je te demande de voyager avec moi, d’aller aux con ns du plaisir, là où nul homme ne peut nous emmener. Je te demande de démontrer que notre sexe est libre et indépendant. Peut-être que nous parviendrons à une extase encore inconnue, et au pire nous aurons fait un geste politique signi catif. Où est ta dignité ? Je veux te conduire sur une voie sexuelle que toute femme a le devoir de défricher. Pourquoi tu ne veux pas venir avec moi ? »

Maria faillit dire : « Parce que c’est un cul-de-sac », mais se contenta de : « À cause des panneaux Entrée interdite », ce qui, vous en conviendrez je crois, est plus spirituel, et constitue en l’occurrence la seule trace conservée d’un trait d’humour dans sa bouche. Dorothy en fut considérablement contrariée. Elle saisit le magazine et le lança à l’autre bout de la pièce dans un geste de dégoût. « Pas étonnant que tu sois toute seule, Maria. Pas étonnant que tout le monde te déteste. »

Sur ce, elle la dans sa chambre et claqua la porte. Maria resta à méditer ses dernières paroles.

Cet incident eut notamment pour conséquence que Maria prit une résolution qui mûrissait en elle depuis longtemps. Elle décida qu’il était temps de trouver une autre colocataire. Elle était convenue avec Dorothy, quand Sarah était partie vivre avec son mari, qu’elles ne se résoudraient à partager l’appartement avec une tierce personne que si cela devenait nancièrement impératif. Or, Maria sentait que ce jour approchait, mais elle sentait aussi, désormais, le simple besoin d’une autre compagnie. Je ne sais pas pourquoi je dis simple, car de tels besoins, communs à tous, à part quelques heureux élus, sont loin d’être simples, et les moyens de les satisfaire le sont encore moins. Mais apparemment Maria supposait, avec un optimisme mou et, il faut le dire, totalement atypique, qu’il serait possible de trouver une remplaçante avec laquelle entretenir des relations amicales, ou au moins cordiales. Elle envisageait une lle de son âge, ou plutôt une femme, car à ce stade de l’histoire Maria a vingt-neuf ans. Cependant, Dorothy avait d’autres projets.

« Eh bien, je ne vois pas ce qui nous empêche de chercher quelqu’un », concéda-t-elle le lendemain matin au petit déjeuner, en réponse à la suggestion de Maria. « Mais je crois que ce ne serait pas une bonne idée de passer une annonce. On n’a pas envie d’accepter la première personne venue. Tu avais quelqu’un en tête ?

— Non.

— Aucun de tes amis ? Oh, mais j’oubliais, tu as si peu d’amis. Dans ce cas, il faut que tu me laisses y ré échir, et on verra ce qu’on peut faire. »

Ce soir-là, Dorothy rentra de son travail tout excitée.

« J’ai trouvé la personne idéale, Maria, dit-elle.

— Elle s’appelle comment ?

— Il s’appelle Albert. Ça ne te dérange pas que ce soit un homme, hein ?

— Non, si c’est quelqu’un de bien. Tu l’as rencontré comment ?

— Au travail.

— C’est un nouveau collègue ?

— Non, c’est un patient. »

Dorothy, devrais-je préciser, travaillait dans un centre d’accueil pour alcooliques.

« Un patient ? Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il ferait l’affaire ?

— Maria, il m’a raconté toute son histoire aujourd’hui. C’est pitoyable. Il pleurait à chaudes larmes, je n’ai jamais rien entendu d’aussi tragique. Il est à la rue, et il n’a pas un seul ami. S’il s’est mis à boire, c’est uniquement parce qu’il n’avait personne pour l’aimer ou pour prendre soin de lui. On n’a jamais vu un pauvre vieux aussi solitaire.

— Vieux ? Comment ça, vieux ?

— Il a soixante-quatorze ans.

— Dorothy, ce n’est pas un hôpital, ici. Ce n’est pas un service de gériatrie. C’est un appartement. C’est une maison.

— Maria, ne sois pas si insensible. Une maison, c’est exactement ce dont il a besoin.

— Eh bien, moi je trouve que c’est une idée épouvantable. Je regrette d’avoir proposé qu’on cherche quelqu’un. Je te préviens, si tu essaies d’amener cet homme ici, je vais vraiment me mettre en colère. »

Les mots avaient du mal à sortir de sa bouche, car la colère était une émotion dont elle n’était plus capable, et pour couronner le tout elle ne savait pas jouer la comédie. Néanmoins, elle crut avoir mis les choses au point, et elle crut que Dorothy respecterait son point de vue. Elle se trompait. Car le lendemain, en rentrant du bureau plus tard que d’habitude, elle fut frappée, dès qu’elle ouvrit la porte, par une drôle d’odeur. Une odeur indé nissable, mais qu’elle tenta de décrire, des années plus tard, en disant que c’était comme si un troupeau de bovins empestant le whisky avait pris le salon pour des latrines. Un vieil homme grisonnant, engoncé dans des vêtements neufs et mal ajustés, buvait une tasse de thé, assis sur le canapé. Il se leva à son entrée, lui dit qu’il s’appelait Albert, qu’elle devait être Maria, et qu’il aimait beaucoup sa nouvelle chambre. Maria alla trouver Dorothy, avec qui elle eut une dispute aussi brève que peu concluante. Elle passa le reste de la soirée allongée sur son lit. Elle sentait un froid s’insinuer en elle.

Une semaine passa. Durant laquelle son malaise, d’abord vague mais insistant, commença à se dé nir plus nettement. Elle fut bientôt à même de classer ses objections à la présence d’Albert en quatre catégories : odeur, boisson, atulences, divers. Les trois premières, selon elle, obéissaient très certainement à une relation complexe d’interdépendance qu’elle était trop peu quali ée pour saisir pleinement. Dorothy lui avait naturellement affirmé qu’il avait abjuré l’alcool pour le restant de ses jours, mais cette affirmation semblait incompatible avec divers détails, par exemple avec le fait que, le deuxième matin à sept heures et demie, Maria, voulant sortir de sa chambre, ne parvint pas à ouvrir la porte, l’obstacle étant en l’occurrence le corps inanimé d’Albert, corps terrassé quelques heures plus tôt en allant aux toilettes, dans le but probable de se soulager du rhum dont il s’était secrètement régalé toute la soirée. Cet incident, que Dorothy minimisa en riant comme étant une simple « rechute », se révéla le premier d’une longue série.

En outre, Albert avait du mal à s’adapter à la vie domestique. Ses tentatives pour utiliser l’aspirateur aboutissaient plus souvent à la destruction d’objets fragiles, porcelaines ou chaises, qu’à une quelconque amélioration de l’état de la moquette. Lorsqu’il voulut prendre une douche, il inonda la salle de bains. Il ne savait pas faire la cuisine. Il n’aimait pas Maria, du moins c’est ce que semblaient suggérer les termes qu’il employait pour la désigner, puisqu’on l’entendit un jour la décrire comme une « misérable salope ». Il était rare qu’il lui adresse directement la parole, mais peut-être simplement parce qu’il n’en avait guère l’occasion, Maria espaçant de plus en plus ses percées hors de sa chambre. En revanche, il semblait apprécier Dorothy, qu’il appelait affectueusement « Dotty », et il effectuait volontiers de petites courses pour elle, de modestes tâches qu’elle lui assignait en signe de con ance. Par exemple, elle lui donnait soixante livres a n d’aller au supermarché et d’y faire les courses de la semaine pour toute la maisonnée, et murmurait à peine un timide reproche lorsqu’il revenait une demi-heure plus tard avec une miche de pain, une quiche et sept bouteilles de gin. Telles étaient les petites gaffes, les erreurs de jugement somme toute mineures, imputables avant tout à l’inexpérience, que Maria classait à la rubrique « divers ».

Au bout d’une semaine, elle savait qu’elle allait devoir s’installer ailleurs. Plus d’une fois le soupçon l’effleura, comme peut-être il a effleuré le lecteur, que c’était précisément le but recherché par Dorothy, morti ée d’avoir vu ses avances repoussées, et que, dès qu’elle aurait plié bagage, Albert lui-même serait calmement mis à la porte pour retourner à sa vie de vagabondage et d’innommable crasse. Mais elle comprit qu’accuser Dorothy d’un tel calcul ne ferait que susciter d’autres dénégations incrédules, d’autres reproches de cruauté et de cynisme. Elle se trouvait donc dans une situation délicate, et ce n’était pas la première fois. Accablée de malheur, et lasse de toujours devoir le garder pour elle, elle crut pouvoir atténuer le problème en en parlant avec quelqu’un, disons un ami, à supposer qu’elle pût en trouver un. Elle feuilleta mollement son carnet d’adresses. Il y avait trois noms, à B pour Bobby, R pour Ronny, et S pour Sarah. Elle se rappela qu’il serait inutile d’appeler son frère, parti en week-end chez leurs parents. Pourquoi pas Ronny ? Elle sourit sans joie en repensant à une autre occasion, près de huit ans plus tôt, où elle s’était surprise à lui rendre visite en un moment de crise. Pour le bien que ça lui avait fait. Mais il avait changé depuis lors, et Maria aussi, et même s’il persistait bêtement à vouloir l’épouser, elle ne se sentait plus mal à l’aise avec lui, c’était même tout le contraire, car il y avait dans la familiarité, voire la prévisibilité de son comportement, quelque chose qui inspirait à Maria un réconfort bien réel, qu’elle ne trouvait pas ailleurs. Elle décida sur-le-champ, avec un frisson de plaisir, de lui téléphoner. Ils ne s’étaient pas vus depuis la soirée du dîner. Comme il serait surpris de l’entendre !

Mais ça ne répondait pas. Alors Maria appela Sarah, et elles convinrent de dîner ensemble ce soir-là. Sarah mentionna un restaurant de Hampstead.

Elle paraissait légèrement plus ronde et plus pâle que lorsque Maria l’avait vue pour la dernière fois, le jour de son mariage. Comme toujours, elles s’embrassèrent avant de s’installer, mais seule Maria y mit de la ferveur.

« C’est vraiment bien », dit Sarah, inutilement.

Maria sourit.

« C’était bien d’avoir de tes nouvelles. C’était une très bonne surprise.

— J’avais envie de te voir, c’est tout. » Maria s’interrompit, puis demanda :

« Comment tu me trouves, Sarah ?

— Je te trouve bien. Tu as vraiment bonne mine, dit Sarah en xant son let de sole et en attendant la sauce tartare.

— Non, sérieusement, tu me trouves comment ? Tu ne m’as même pas regardée. »

Sur cette injonction, Sarah étudia Maria un peu plus attentivement.

« En fait, tu n’as pas très bonne mine. Je l’avais remarqué, mais je pensais que ça ne serait pas poli de le dire.

— Je ne veux pas que tu sois polie. Je veux que tu sois mon amie.

— Pourquoi, Maria ? Il y a un problème ?

— Je suis malheureuse. Je crois que je vais déménager. Seulement, je ne sais pas où aller, je ne sais pas quoi faire. »

Une larme coula du coin de son œil. Par bonheur, le serveur, qui au même moment apportait la sauce tartare, avait un mouchoir sur lui et put lui essuyer la joue.

« Merci, dit Maria en se sentant très bête.

— Il ne faudra pas oublier de lui laisser un bon pourboire », dit Sarah lorsqu’il se fut éloigné, ajoutant d’un ton passionné : « Maria, tu dois tout me dire. Tu dois me dire tout ce qui ne va pas. Tu as toute mon attention. Je peux prendre ton citron si tu n’en veux pas ? »

Maria commença par lui raconter la tentative de séduction de Dorothy. Sarah fut éberluée et un peu gênée. Elle rougit.

« Ça m’étonne vraiment, dit-elle. Mais c’est vrai que Dorothy a toujours été d’une nature très affectueuse. C’est quand même incroyable. Tu as dû être très

attée.

— Pas exactement », dit Maria, déçue de la réaction de son amie. Puis elle lui parla d’Albert.

« De plus en plus curieux, dit Sarah la bouche pleine. Mais c’est vrai que Dorothy a toujours eu un cœur d’or. Ça lui ressemble tout à fait de mettre ainsi en pratique ses idéaux charitables. Mais bien sûr, j’imagine qu’au début ça a pu être un peu gênant pour toi. »

Maria commençait à se demander ce qui était arrivé à sa vieille amie depuis leur dernière rencontre.

« C’est plus que gênant, dit-elle agacée. C’est extrêmement inquiétant et traumatisant. Ça fait quatre jours que je n’ai pas dormi. Je n’ose même plus aller dans le salon, alors que je suis chez moi, par peur de tomber sur ce type horrible.

— Ça, bien sûr, c’est toujours le problème quand on est locataire. On ne sait jamais avec qui on va devoir vivre. Ne le prends pas mal, Maria, j’étais contente d’habiter avec toi et Dorothy. Mais ça n’est pas pareil que d’avoir son chez-soi et de le partager avec l’homme qu’on aime. Vivre avec des amis, je veux dire avec des amies, bien sûr, ça va bien un moment, quand on est jeune et qu’on n’a pas encore trouvé sa place dans le monde, mais forcément ça ne vaut pas la vie conjugale. Je ne veux pas te faire la leçon, Maria, sous prétexte que j’ai la chance d’avoir un peu plus d’expérience, mais tu n’as pas idée du bonheur qu’il y a à tout partager avec l’homme qu’on aime, le lit, la nourriture, l’argent, le foyer, tout ce qu’on pense, tout ce qu’on vit, bref, toute sa vie. » Une pensée lui traversa l’esprit et elle posa ses couverts. « Mais j’oubliais, tu as été mariée, toi aussi.

— Oui.

— Excuse-moi, Maria. Je manque de délicatesse. Mais bien sûr, tout le monde n’a pas autant de chance que moi. Comment va le petit Edward ?

— Je ne le vois jamais. Je croyais que tu le savais. »

Il y eut un long silence glacial. En n Maria, résolue à retirer quelque chose de constructif des épanchements sentimentaux de son amie, mais en même temps de moins en moins bienveillante et intéressée, lui demanda froidement :

« Alors comme ça, tu penses que le mariage est sans doute la solution à tous les problèmes, les miens et ceux des autres ?

— Ce n’est pas aussi simple que ça, Maria, bien sûr, répondit Sarah avec un doux sourire. “Le mariage offre bien des douleurs, mais le célibat n’offre pas de plaisirs”, disait je ne sais plus qui. Je ne veux pas généraliser, parce que ça n’aurait pas de sens pour toi. Je ne peux parler que de ma propre expérience, et tous ces derniers mois j’ai connu un tel bonheur… » Elle s’interrompit, ré échit. « Ça ne suffit pas, tu vois, Maria, d’avoir des liens d’amitié avec quelqu’un. Tu n’iras jamais bien loin comme ça. Il faut une intimité, personnelle et physique. Partager un repas avec quelqu’un, par exemple. Tiens, regarde, toutes les deux, on est en train de partager un repas, en n… » (elle lança un regard furieux en direction des cuisines) « s’ils voulaient bien se dépêcher d’apporter le plat. Honnêtement, je meurs de faim. Bref, on est là, à partager un repas, mais il n’y a pas vraiment d’intimité, tu vois ce que je veux dire ? Ce n’est pas comme quand tu te mets à table avec ton mari et que tu lui sers à dîner, un dîner que tu as préparé toi-même, et que tu le regardes manger, et que tu le regardes te regarder manger, tout en parlant avec les yeux. Tu vois ce que je veux dire ? »

Maria passa en revue ses souvenirs de repas conjugaux.

« Mais quand tu l’entends mastiquer, dit-elle, tu n’as pas envie de le poignarder avec le couteau à viande ? »

Sarah, croyant qu’elle plaisantait, sourit.

« Bien sûr que non.

— Et il n’y a rien chez lui que tu trouves répugnant ? Quand vous couchez ensemble, par exemple ?

— Maria !

— Chaque fois que je voyais Martin nu, j’avais envie de la lui couper. Je n’ai jamais rien vu d’aussi grotesque.

— Ne dis pas de bêtises. Il n’y a rien de dégoûtant dans… » (elle baissa la voix) « … dans les parties des hommes. Tu es aigrie, Maria, et tu oublies, parce que ça remonte à trop loin. Tu as oublié comment c’était. »

La vérité était tout autre, car Maria n’avait pas oublié, et n’oublierait jamais, ce qu’était un pénis. Elle y avait eu droit par-devant, par-derrière, dans le gosier et sous le nez, et à vrai dire elle espérait ne plus jamais en revoir de toute sa vie. Mais elle ne prit pas la peine de l’expliquer à Sarah.

« Maria, tu n’as jamais aimé Martin ? »

Elle haussa les épaules. « Comme tu dis, ça remonte à trop loin…

— Tu n’as jamais été amoureuse ? Jamais ? »

Elle rit. « Tu m’as déjà posé cette question. Mais ça remonte à encore plus loin.

— Sérieusement, Maria ? Tu n’as jamais été amoureuse ?

— Non », répondit-elle, car même les héroïnes mentent parfois. Et elle savait qu’elle mentait en le disant, car elle repensait à un jour à Oxford, le jour de l’orage, où elle avait attendu si longtemps dans la fournaise, et où Fanny lui avait dit qu’un homme avait téléphoné. Les bruits du restaurant s’effacèrent, et pendant un instant elle n’entendit plus que le claquement de ses pas dans l’escalier tandis qu’elle lait dans sa chambre pour pleurer.

C’est alors qu’elle remarqua que Sarah s’était penchée vers elle et lui tenait la main. Elle la retira.

« D’ailleurs, dit-elle, à quoi bon parler mariage si on n’a personne à épouser ?

— Eh bien, t Sarah, il y a Ronny. »

Ce qui eut le don de faire rire Maria. « Cette fois, c’est toi qui dis des bêtises.

— Ce n’est pas des bêtises. Tu dis que tu n’as personne à épouser. Mais combien de fois Ronny t’a demandée en mariage ?

— Oui, et combien de fois j’ai refusé ? J’ai beaucoup de tendresse pour Ronny, tu sais. Beaucoup de tendresse. Mais ça ne se fera jamais.

— Pourquoi pas ?

— Oh, je ne sais pas. » Maria soupira et repoussa son assiette. « J’ai d’autres projets, j’imagine.

— Ah bon ? Lesquels ?

— Rien de bien précis encore. J’en ai marre de Londres, Sarah. Je crois que je vais lâcher mon boulot et partir. Je sais que ce n’est plus très facile de trouver du boulot, mais il faut que je m’en aille d’ici. Je ne sais pas encore où j’irai. Je me disais que pour commencer je pourrais peut-être rentrer chez moi, chez mes parents. Ça fait tellement longtemps qu’on ne s’est pas vraiment vus que j’ai l’impression de ne plus les connaître. Bobby me dit qu’ils m’ont gardé mon ancienne chambre telle qu’elle était. Ce serait bien d’y retourner quelque temps.

— Tu ne peux pas vivre dans le passé, Maria.

— Oh, je sais bien. D’ailleurs, mon passé, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Mais il faut bien que je reparte de quelque part. »

En fait, l’idée de retourner chez elle venait seulement de germer dans l’esprit de Maria. Sans savoir pourquoi, elle commençait à se sentir faible et stupide en présence de Sarah, et elle essayait simplement de feindre une vague détermination. Mais une fois qu’elle eut soulevé cette option, elle l’évalua soigneusement dans le bus qui la ramenait à Hornsey, et parvint à la conclusion que ça ne marcherait sans doute pas. Il n’y avait que dans sa petite enfance qu’elle avait pris plaisir à habiter en famille, et il n’y avait aucun motif de supposer qu’elle pourrait vivre heureuse avec ses parents. Sarah avait raison de se montrer sceptique. Toute cette soirée, pensait-elle à présent, avait été un gâchis, car cela ne l’avait pas aidée à prendre une décision, ça prouvait simplement que sa meilleure amie et elle ne se comprenaient plus. Maria ouvrit la porte de l’appartement, le cœur plus lourd que jamais.

Malgré l’heure tardive, Dorothy l’attendait. À son agitation, Maria pressentit aussitôt une mauvaise nouvelle.

« Ta mère a téléphoné, dit Dorothy. Tu dois la rappeler tout de suite. Elle a laissé un numéro. »

Maria ne reconnut pas le numéro, mais c’est bien sa mère qui répondit. D’une voix haletante et pleine de larmes.

« Où tu es ? demanda Maria. Pourquoi tu n’es pas à la maison ?

— Je suis chez la voisine, Mme Chivers. Oh, Maria, il y a eu un terrible accident. Tout ça, c’est la faute à Bobby. Il couchait dans ta chambre, tu sais qu’elle est toujours prête, et il est descendu très tard regarder le foot à la télé, et il a dû laisser sa cigarette allumée, et… oh, ma chérie, la moitié de la maison est en ruine, en cendres. »

À ce stade, Maria s’aperçut que tous les mots étaient vains.

« Toute ta chambre, toutes tes affaires, tous tes beaux vêtements, tout, ton bureau et tes vieux livres de classe, il n’y a plus rien, et ça s’est propagé dans la salle de bains et au rez-de-chaussée.

— Personne n’est blessé ? Tout le monde va bien ?

— Oui, on s’en est tous sortis, grâce à Dieu. On aurait pu y rester, tous autant qu’on est. Mais tout le monde s’en est tiré. Tout le monde. Sauf…

— Oui ? » Maria crispa la main sur le téléphone.

« Sauf Sefton. »

Il y eut un silence de mort, et puis Maria lâcha le combiné, s’effondra sur le canapé, et pleura jusqu’à ce qu’elle n’ait plus la force de pleurer.

*

Cette fois, Ronny décrocha à la deuxième sonnerie. C’était un dimanche matin venteux mais ensoleillé, et l’après-midi promettait d’être radieux. Maria lui raconta ce qui s’était passé, lui expliqua que Bobby s’occupait des parents et qu’il ne lui servirait à rien de retourner chez elle, et lui demanda s’il était libre pour passer la journée avec elle. Bien sûr, la réponse fut oui, elle n’en attendait pas moins. Ronny lui avait dit un jour qu’au besoin il n’hésiterait pas à annuler une audience avec la Reine pour un rendez-vous avec Maria, et elle se remémora cette remarque — la plus spirituelle qu’il ait jamais prononcée, incroyable mais vrai — avec un sourire de gratitude, en guettant sa voiture par la fenêtre de la chambre.

Ils sortirent de Londres sans but précis, faisant cap, à leur insu, vers le nord-est. Ils ne disaient pas grand-chose, Maria pour des raisons évidentes, et Ronny, j’imagine, parce que comme d’habitude il n’avait rien à dire, même si aujourd’hui Maria croyait sentir en lui une réticence plus profonde, née peut-être de sa compassion à cause de tout ce qu’elle venait d’endurer. C’est donc un couple silencieux et sombre qui arriva à Broxbourne, où ils décidèrent de s’arrêter pour déjeuner. Ils commandèrent un seul plat à partager, tant ils avaient peu d’appétit. L’après-midi, ils se promenèrent au bord du euve. Le soleil, comme promis, brillait, quoique un peu timidement, mais à quatre heures il disparut d’un coup derrière un écran de gris, le vent se mit à souffler, et Ronny insista pour que Maria en le sa veste, qu’il avait gardée sur l’épaule tout l’après-midi. Craignant la pluie, ils s’abritèrent dans un pub et commandèrent deux cafés.

« Tu as passé un bon après-midi ? demanda Maria.

— Oui, c’était merveilleux. C’est tellement agréable de sortir de la ville, et d’être avec toi.

— Tu n’as pas dit grand-chose, remarqua-t-elle.

— Il existe entre les gens, Maria, répondit-il d’une voix douce, un certain type de silence, où les mots ne sont pas nécessaires, et qui signale non la n mais le début d’une entente. »

Maria le dévisagea, surprise : ça lui rappelait quelque chose.

« Oui, c’est vrai, j’imagine. »

Maintenant, se dit-elle, il n’y avait plus qu’à attendre. Elle remua son café, lentement, méthodiquement, avec la cuillère en plastique, bien qu’elle ne l’ait pas sucré, tout en repensant avec amusement à toutes les autres fois où elle s’était ainsi trouvée avec Ronny à attendre, à appréhender l’inévitable question. Aurait-elle dû accepter depuis longtemps ? Non, se dit-elle. D’ailleurs, quelle différence à présent ?

« Bien, je crois qu’on devrait y aller, non ? » dit soudain Ronny en regardant sa montre. Puis, remarquant la stupéfaction de Maria : « Excuse-moi, tu n’as même pas ni ton café. Je ne voudrais pas te presser.

— Il ne s’agit pas de ça. »

Il n’eut pas l’air de comprendre.

« C’est simplement que… il y a quelque chose que tu fais normalement, Ronny, et que tu n’as pas fait aujourd’hui.

— Ah ? »

Elle ne parvint même pas à s’énerver, tant elle était excitée que le grand moment soit sur le point d’arriver, même s’il fallait le provoquer.

« Tu ne m’as pas demandée en mariage », dit-elle.

Ronny éclata d’un rire bon enfant.

« Ça ne te ressemble pas de me taquiner, Maria, mais ça montre au moins que tu te sens mieux, alors je ne peux pas me mettre en colère contre toi.

— Mais pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi tu ne m’as pas demandée en mariage ?

— Parce que je sais que tu dirais non, Maria. Ça fait presque dix ans que je te pose cette question, et j’ai beau être un peu lent, même moi je commence à comprendre que c’est perdu d’avance. Tu as été très patiente avec moi. Je sais que tu m’as toujours considéré comme un ami, alors que j’ai toujours voulu être plus que ça. Mais tu as déjà assez de problèmes sans que je me rende insupportable. Je m’en aperçois à présent. Donc tu n’as pas à t’inquiéter, Maria. Tout ça, c’est ni.

— Mais aujourd’hui, dit-elle, je voulais que tu me demandes en mariage. » Elle lança un ultime regard à ce visage tout sauf beau, à cette bouche stupidement interrogatrice, à ces oreilles absurdes, et elle ressentit un dernier tressaillement de doute, mais elle décida de l’ignorer. « Parce que j’allais dire oui. »

Je ne me sens pas en mesure de décrire la réaction produite par cette phrase. Visuellement, elle était très complexe. Et totalement silencieuse.

« Ronny, veux-tu m’épouser ? »

Il y eut un bref silence : impossible de dire s’il hésitait, ou s’il ré échissait, ou s’il se remettait de sa surprise, ou autre chose encore.

« Oui, dit-il. Bien sûr. Oui. »

*

Il pleuvait très fort le jour du mariage. Elle s’était occupée de tout. Elle voulait que ce soit fait le plus vite possible, et le plus discrètement possible. Elle ne voulait pas que ses parents soient là, même s’il s’était révélé nécessaire de mettre Bobby dans la con dence. Dès son retour à Londres, elle le contacta, lui exposa ses plans, puis quitta l’appartement avec toutes ses affaires pour s’installer chez lui, dans la chambre d’amis, où elle allait rester quelques jours. Elle remit sa démission et parvint à prendre rendez-vous à l’état civil pour la n de la semaine.

« Je ne veux voir personne à part toi, dit-elle à Bobby. Je veux juste que ça soit fait et qu’on n’en parle plus. C’est comme d’aller chez le médecin ou chez le dentiste. Pas de cérémonie, pas de chichis. »

Ayant appris et accepté ces conditions, Bobby fut donc surpris, en entrant dans la chambre de sa sœur le matin du grand jour, de la voir essayer un chapeau devant le miroir. C’était un petit chapeau rouge fort joli. Elle parut gênée.

« Je ne sais pas, dit-elle, je suis passée devant la boutique hier après-midi et il m’a bien plu. Après tout, il me semble que je devrais quand même marquer le coup. Ce n’est pas tous les jours qu’une lle se marie. »

Ils allèrent en taxi à l’état civil, arrivèrent en avance, et s’abritèrent de la pluie sous l’auvent d’une boutique contiguë en attendant que Ronny fasse son apparition. Maria mit son chapeau et admira son re et dans la vitrine, sur fond de magazines et de gadgets érotiques.

À

À onze heures cinq, elle regarda sa montre et dit : « Il est en retard. »

Mais Ronny n’était pas simplement en retard, et au bout d’une demi-heure la vérité se t jour. Le salopard lui avait posé un lapin.

Maria et Bobby traversèrent la rue et entrèrent au fast-food du coin. Ils étaient les seuls clients. Ils s’installèrent près de la vitre, prirent un thé, et tentèrent ensemble de déterminer la marche à suivre pour Maria.

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