La Femme de hasard

Jonathan Coe · Chapitre 2 sur 10

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La Femme de hasard

2 - Le monde des regards lourds de sens

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Le monde des regards lourds de sens

 

Quand Maria repensait à ses années à Oxford — ce qui, soyons juste, était très rare —, elle les revoyait constamment baignées de soleil. Nous pouvons affirmer, je crois, que la réalité fut tout autre, mais la réalité n’est pas notre problème, ni le sien d’ailleurs. Puisque Maria se souvient d’un Oxford ensoleillé, autant respecter ses souvenirs, sauf peut-être dans certains passages du troisième chapitre, dont l’ambiance sera quelque peu automnale. Je ne dis cela que pour vous donner une idée de la tournure probable des événements. Bref, c’était l’automne quand elle arriva sur place, un automne d’un bleu radieux, et le collège où résidait Maria (et dont nous tairons le nom) paraissait tout à fait charmant, même à ses yeux. Elle apprit qu’elle était censée partager une chambre, ou plutôt un ensemble de pièces, avec une lle nommée Charlotte. Elle aurait préféré avoir une chambre pour elle toute seule. Le premier soir, assises au coin du feu, elles discutèrent jusqu’à point d’heure. Cette discussion engendra une antipathie aussi mutuelle que spontanée.

« Mes amis m’appellent Charlie, dit Charlotte. Et tes amis, ils t’appellent comment ?

— Maria. »

La conversation nit par tourner court. Il y eut un long silence, que Charlotte fut la première à transgresser.

« Est-ce que tu crois, Maria, qu’il existe entre les gens un certain type de silence, où les mots ne sont pas nécessaires, et qui signale non la n mais le début d’une entente ?

— Oui », répondit Maria, tout en pensant : mais ce n’est pas le cas ici.

« Est-ce que tu crois, Maria, reprit Charlotte au bout de quelques minutes, qu’il existe entre les gens un certain type de regard, qui en dit plus long que mille mots, et qui pourtant laisse une place à l’indicible ?

— Oui, dit Maria en détournant les yeux.

— Les gens en disent tellement, rien qu’en se regardant. Les regards sont tellement lourds de sens. Tu sais ce que je compte étudier à Oxford, Maria ?

— Le chinois ?

— Mais à part le chinois ? Les gens. On en apprend tellement sur les gens par les regards qu’ils échangent. Et tu sais quoi ? Je t’apprendrai, Maria. Je t’apprendrai à étudier les gens, et à déchiffrer leurs regards, leurs sourires, ce qu’ils se disent et ce qu’ils taisent. On étudiera tout ça ensemble. »

Ce qui, Maria le comprit bientôt, revenait pour Charlotte à avouer qu’elle était une commère invétérée.

Quelques semaines passèrent, car les semaines passent, qu’on le veuille ou non. Maria et Charlotte se rent des amies, à la fac et hors de la fac. Mais Charlotte se t in niment plus d’amies que Maria. Maria avait du mal à se faire des amies. D’ailleurs, elle trouvait le concept d’amitié difficile à saisir. Par exemple, elle eut quelque temps des relations amicales avec une lle nommée Louise, mais cette amitié ne dura guère et, le temps qu’elle dura, se résuma à des rapports assez tièdes, si tièdes que franchement on ne saurait les quali er d’amitié. Maria et Louise suivaient ensemble des cours et des séminaires, et étaient liées par des goûts littéraires communs, notamment leur indifférence aux écrits de Geoffrey Chaucer, leur manque d’enthousiasme pour les poèmes de Robert Henryson, et leur détestation des œuvres de omas Malory. (Cela dit, dans l’intimité, Maria sentait parfois que cette indifférence de Louise restait super cielle.) De temps à autre, après un cours ou un séminaire, Louise raccompagnait Maria chez elle, où elles s’asseyaient, discutaient, voire mangeaient, et puis Louise repartait, et Maria se surprenait à penser : À quoi bon ? Et à l’occasion, Maria, passant devant la résidence de Louise, se disait : C’est ici que Louise habite, et, n’ayant rien de mieux à faire, n’ayant généralement rien à faire du tout, elle lui rendait visite. Alors elles discutaient, s’asseyaient, voire buvaient, jusqu’au moment où Maria se levait pour partir, n’ayant rien de mieux à faire, et en regagnant sa résidence elle se surprenait à penser : À quoi ça rime, tout ça, au juste ?

Les amies de Charlotte, c’était une autre affaire, rien à voir, vraiment. C’était une bande bruyante qui arrivait souvent à quatre ou cinq et restait jusqu’au déjeuner, au dîner, au souper, voire au coucher. Les meilleures amies de Charlotte lui rendaient visite tous les jours, et si elles ne pouvaient pas lui rendre visite elles téléphonaient, car Charlotte, sans consulter Maria, avait fait installer le téléphone dans le salon. Maria n’avait rien pour ou contre le téléphone en tant que tel, mais en l’occurrence en avoir un la contrariait, car cela donnait à Ronny un nouveau moyen de la contacter. Ronny était inscrit à Balliol College. Avant l’installation du téléphone, il s’était contenté de rendre visite à Maria tous les jours, ou simplement de lui envoyer un cadeau, des

eurs par exemple, qu’elle disposait dans le salon, ou bien des chocolats, qu’elle

donnait à Charlotte, ou bien l’assurance de son amour, qui ne pouvait servir à personne. Mais désormais, il téléphonait au moins une fois dans la matinée, et au moins deux fois dans l’après-midi, et au moins sept fois le soir, invitant perpétuellement Maria à des soirées, à des concerts, au cinéma, au théâtre, à dîner.

« Tu es bien cruelle avec ce garçon, Maria, lui dit Charlotte un soir en la regardant raccrocher.

— Il se trouve que je l’aime bien, répondit Maria. S’il était disposé à être mon ami, ça ne poserait pas de problème, mais il s’obstine à parler d’amour tout le temps.

— Ce n’est pas sa faute, répliqua Charlotte. Tu sais, je crois qu’il a un petit faible pour toi. »

Cet exemple parfait de sa nesse psychologique fut accueilli par un grognement approbateur de trois représentantes des amies de Charlotte.

« Mais peut-être que Maria a un petit faible pour quelqu’un d’autre et qu’elle ne veut pas nous le dire. »

Ce qui provoqua des gloussements.

« Allez, Maria, dis-nous qui c’est !

— Personne », répondit-elle.

La conversation dériva sur les hommes pour lesquels les personnes présentes avaient un faible plus ou moins gros.

« Philip est très beau, mais il a des oreilles trop petites.

— John est pas mal, mais il a les sourcils qui se rejoignent.

— Maurice est craquant, mais il a six doigts à la main droite. »

Charlotte, cependant, se montra d’abord aussi réfractaire que Maria à ces préoccupations. Elle n’était pas d’une nature romantique. Elle s’intéressait bien davantage à l’évolution de ses rapports avec sa tutrice, une femme d’environ trente-cinq ans dont la destinée, avait décrété Charlotte, était inextricablement liée à la sienne.

« J’ai eu une discussion passionnante avec Mlle Ballsbridge cet après-midi, Maria, lui con a-t-elle un soir.

— Ah ? Et de quoi vous avez parlé ?

— De commander de nouvelles chaussettes pour l’équipe de hockey. Mais ce n’étaient pas les mots qui étaient passionnants. C’étaient les regards. On a échangé des regards lourds de sens. Par exemple, à un moment je me suis dit : Charlotte, ça suffit comme ça, plus question de tourner autour du pot. Alors je lui ai lancé un regard qui disait : Mlle Ballsbridge, je crois que vous savez que je crois que les chemins de nos vies sont appelés à se confondre. Et elle a répondu par un regard qui voulait dire, j’en jurerais : Charlotte, je sens, et je crois que tu sens, et je sens que tu crois que je sens, une étrange complicité pour laquelle ces mots ne sont qu’un déguisement. C’était un moment chargé d’émotion. J’allais lui lancer un regard qui dirait : Mlle Ballsbridge, je suis prête, je n’attends que votre signal, mais on a été interrompues et l’occasion ne s’est pas représentée. C’est une femme tellement merveilleuse, Maria. Je sens que si seulement elle pouvait me guider dans la vie, si je pouvais la guider, tout serait vraiment merveilleux. La vie s’illuminerait, tu vois ce que je veux dire ? Tu n’as jamais rêvé que ta vie s’illumine ?

— Si, quelquefois. Mais à quoi bon rêver ? »

Maria s’agenouilla pour allumer le radiateur.

Charlotte dit brusquement : « Est-ce que tu aimes mes amies, Maria ?

— Oui, bien sûr. (Ce qui frisait le mensonge. Mais en tout cas, elle ne leur voulait pas de mal.) Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je me posais la question, c’est tout. Par moments, je crois que non. Et par moments, je crois que oui. Et par moments je ne sais pas si c’est oui ou si c’est non. Est-ce que tu veux savoir si elles t’aiment bien ? »

Maria ne sut que répondre.

« Eh bien, certaines oui, et certaines non, dit joyeusement Charlotte. Harriet ne t’aime pas, par exemple, mais Judith t’aime bien. Harriet te trouve bizarre. Elle trouve que tu as un menton sinistre. »

Maria était consternée.

« Harriet ne voudrait pas que tu me racontes des choses pareilles, remarqua-t-elle.

— Je crois qu’il faut dire aux gens ce que les autres pensent d’eux. Ce n’est pas parce que les gens n’ont pas envie que quelque chose se sache qu’il ne faut pas le raconter aux autres. D’ailleurs, Alison te déteste encore plus que Harriet.

— C’est son droit le plus strict. Et c’est son droit de vouloir que ça reste un secret.

— Elle te trouve tarée. Elle m’a demandé si tu avais déjà été internée, ou si tu avais servi de cobaye pour des expériences. J’ai dit que je n’en savais rien.

— Charlotte, tu ne devrais pas me raconter tout ça.

— Du coup, c’est pas étonnant que tu ne les aimes pas, franchement. Quoique je ne voie pas pourquoi tu n’aimes pas Judith, elle qui t’aime tant. Elle trouve que tu as une personnalité attirante. Ce sont ses propres termes : Je vais te dire ce que j’aime chez Maria. Je vais te dire ce qui m’attire chez elle. C’est sa personnalité. Chez d’autres gens, c’est leur beauté ou leur sens de l’humour, mais chez Maria c’est sa personnalité. Je ne sais pas si ça veut dire que selon elle tu n’es pas belle ou que tu manques d’humour, même si Harriet et Alison sont effectivement de cet avis. Mais en tout cas, elle t’aime bien, et même beaucoup. » Un silence. « Je crois que de toutes mes meilleures amies c’est Judith que j’aime le moins. Mais il y a longtemps que je n’ai pas fait de liste. »

Maria se garda de répondre. Charlotte se leva, se pencha près d’elle et l’embrassa sur la joue.

« Tu es adorable », dit-elle.

Parfois Charlotte décidait de se con er à Maria, et parfois non. C’était variable. Quant à Maria, ça lui était un peu égal. Elle trouvait Charlotte difficile à cerner, mais la cernait juste assez pour comprendre qu’il n’y avait pas de quoi être intriguée. Ce qu’elle savait de ses amours, elle l’apprenait par fragments : non par un émiettement régulier, mais par blocs entiers et imprévisibles, car certains soirs Charlotte était capable de raconter sa vie sans interruption pendant cinq heures et demie, puis de ne plus rien raconter pendant une semaine, voire deux. Et si Charlotte ne racontait pas sa vie, le lecteur peut en déduire qu’elle ne racontait rien du tout. Durant leur année de vie commune, Maria eut donc une perception assez chaotique des amours, des activités et de la vie quotidienne de Charlotte.

Elle remarqua néanmoins que les vies de Charlotte et de Mlle Ballsbridge, malgré tous les espoirs, ne virent pas leurs chemins se confondre : ils restèrent quelque temps parallèles, puis se mirent à diverger brutalement. Charlotte elle-même s’en rendit compte. Un jour, elle frappa à la porte de Maria, entra dans la chambre et s’assit sur le lit, si lourdement que ce simple geste trahissait toute sa détresse. Un soupir n’aurait pas été plus éloquent.

« Tout ne va pas pour le mieux, dit-elle, entre moi et Mlle Ballsbridge.

— J’en suis désolée pour toi », répondit Maria. Il était frappant de constater que même les conversations les plus anodines l’obligeaient à dire des choses qui n’étaient pas absolument vraies.

« On ne se comprend plus comme avant. Nos discussions, naguère si fréquentes et si riches, se réduisent désormais à des échanges énigmatiques au centre du campus, sur le chemin de la cafétéria. C’est tout juste si nos regards se croisent. Nous parlons par coups d’œil furtifs. Qu’est-ce que tu dis de ça ? »

Elle tendit à Maria une page arrachée à un cahier. Elle était titrée : Choses à exprimer aujourd’hui par mon regard. Maria examina la liste. Charlotte ne la quittait pas des yeux. Voici ce qu’elle avait écrit :

1. Un reproche sans rancœur.

2. Un vague espoir, poignant et sincère, suggérant peut-être une joie à venir.

3. L’amour.

4. Une sorte de regret dénué de tout désespoir, teinté d’acceptation de la bienveillance ultime du destin, exprimant une pleine conscience de tout ce qui aurait pu se passer entre nous, et impliquant par cette conscience la croyance fragile que tout n’est pas perdu.

5. Un halo d’allégresse divine, presque mélancolique dans son immarcescibilité, mais fondée sur la certitude d’une communion spirituelle excédant les possibilités humaines, et qui donc renferme et transmet la prémonition de cette communion tout en reconnaissant avec une nostalgie sereine que dans les rapports amers entre Mlle Ballsbridge et moi-même elle n’a été que fugitivement perceptible. Et donc

6. Un adieu riche de la promesse de retrouvailles.

Maria relut cette liste plusieurs fois.

« Ça va être un sacré regard », dit-elle.

Charlotte acquiesça.

« Tu disposes de combien de temps, en général ?

— Pas longtemps. Quelques secondes. »

Elle lui rendit la feuille.

« Tu veux l’essayer sur moi ?

— C’est gentil, Maria, mais je préfère pas. Les regards, c’est un langage intime. Ce regard lui est destiné, à elle, et à elle seule. Ce serait comme de parler grec à un Chinois. »

Maria ne sut jamais si le regard avait eu l’effet désiré, et supposa que ça s’était mal passé. D’ailleurs, Charlotte ne tarda pas à trouver un nouvel objet d’affection, un homme nommé Philip, déjà mentionné pour la petitesse de ses oreilles. Ils eurent une liaison tumultueuse qui dura presque toute l’année. Leur amitié était entièrement platonique, sauf lorsque à l’occasion, enragés de désir, ils se retiraient dans la chambre de Charlotte pour s’y ébattre sauvagement pendant des heures comme si leur vie en dépendait. Dans ces cas-là, si Maria était présente, elle allait lire dans sa propre chambre. Elle trouvait le bruit désagréable. À l’époque, il était bien sûr interdit aux dames de recevoir des messieurs le soir dans leur chambre, si bien que la fornication devait se dérouler dans la journée, ce qui faisait l’affaire de tout le monde, puisque nul n’était privé de sommeil. L’amour de Charlotte pour Philip suivit d’abord un cours assez harmonieux, mais Maria n’y crut pas un instant. Au bout de quelques mois, ils rencontrèrent des problèmes. Maria, se fondant comme d’habitude sur des fragments, crut comprendre que Charlotte avait appris à une soirée que lors d’une autre soirée Philip avait parlé d’elle de façon irrespectueuse à une tierce personne, laquelle avait relayé l’information à une quarte personne à une tierce soirée, canal par lequel Charlotte en avait eu vent. Ce qui aux yeux de Maria ne t que con rmer le caractère pernicieux de l’un des dogmes de Charlotte, selon lequel toute remarque personnelle était vaine si elle ne parvenait pas, fût-ce par des chemins détournés, aux oreilles de la personne qui en faisait l’objet. La nouvelle transpira qu’à la suite de cet incident Charlotte et Philip ne se parlaient plus. Ils continuaient naturellement à communiquer, mais uniquement via une chaîne complexe d’intermédiaires au nombre desquels, malgré elle, gurait Maria. Dans l’exercice de ses fonctions, elle était censée prêter attention à des nuances de sentiment, d’expression et d’interprétation si ténues que, tels les coffres de MacCruiskeen dans Le Troisième Policier, elles dé aient toute foi en leur existence. Il était par exemple courant que Charlotte engage la conversation ainsi :

« Il ne m’aime plus.

— Ce n’est pas vrai, protestait Maria, déprimée d’avance. Il y a quelques heures à peine, il était ici, et il disait encore qu’il t’aimait.

— Oui, mais est-ce que tu as remarqué son intonation ?

— Je n’ai rien remarqué dans son intonation.

— Eh bien, Judith a dit que selon elle son intonation suggérait qu’il ne disait ça que pour se donner le temps de trouver un moyen de détourner la conversation. Et d’ailleurs, sur quel ton il a dit ça ?

— Quoi ?

— Tu n’as pas remarqué qu’il disait ça d’un ton sarcastique ? Ou, sinon sarcastique, du moins vaguement sceptique sur les connotations de ses paroles ? Ou, sinon vaguement sceptique sur les connotations de ses paroles, du moins vaguement conscient qu’en les prononçant il s’avouait secrètement que, sorties de leur contexte, elles n’avaient aucune valeur de vérité indiscutable, sur un plan semi-objectif en tout cas ?

— Judith a remarqué tout ça ?

— Non. Judith m’a dit qu’elle était convaincue qu’il m’aimait. Le problème, c’est la façon dont elle m’a dit ça. »

Judith avait accompli des progrès considérables, et gurait désormais en tête de liste des amies de Charlotte. Mais entre-temps, elle avait décrété que

nalement elle n’aimait pas du tout Maria, surtout à cause de sa personnalité.

Elle considérait que Maria avait une compréhension des rapports humains qu’on ne pouvait quali er, en toute bienveillance, que de très grossière. En outre, Maria savait qu’elle pensait ainsi, car Charlotte le lui avait dit. Judith était sensible à toutes les subtilités qui tissaient son cercle social, et sur lesquelles se fondait l’amour de Charlotte pour Philip. Elle savait percevoir le ton qui démentait les paroles, les regards riches de sens.

« Est-ce que tu l’as vu ? lui demandait Charlotte chaque fois qu’elle venait.

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il a dit à propos d’hier soir ? »

Maria écoutait.

« Eh bien, il a dit qu’il trouvait que ton comportement exigeait une explication.

— Ah bon ? Et en quoi ?

— Il trouvait que tu avais laissé entendre qu’il avait donné l’impression d’avoir pensé que tu étais désagréable.

— Il a dit que j’avais été désagréable ?

— Eh bien, il a laissé entendre que tu avais été implicitement désagréable.

— Et comment j’aurais pu être implicitement désagréable, alors que par dé nition si j’avais essayé d’être plus explicite cela aurait été blessant ? Est-ce qu’il voulait dire que si j’avais dit ce qu’il voulait me faire dire, au lieu que ça reste non dit, il n’aurait pas su quoi dire ? C’est ça qu’il a dit ?

— Eh bien, c’est ce qu’il insinuait. »

La situation se mit à dégénérer. Les tentatives pathétiques de Charlotte et de Philip pour conserver une sorte de tendresse mutuelle devinrent un sujet de conversation privilégié.

« Je me sens humiliée, disait Charlotte. Mon amour ne m’appartient plus. Tout le monde en parle. C’est devenu un spectacle ouvert à tous.

— Je sais ce que tu ressens, insistait Judith. Je comprends. C’est ça, le plus dur. Je le disais encore l’autre jour à Harriet, au Lamb & Flag. Je lui ai dit : pauvre Charlie, on exhibe ses sentiments en public. Et c’est alors que Joanna, qui était assise à la table d’à côté, s’est penchée en disant : C’est vrai, c’est terrible de devenir un sujet de commérages, et à ce moment-là même le barman, qui était en train de débarrasser les verres, a dit : Charlie ? C’est votre amie, la brune ? La pauvre, ça doit être horrible pour elle.

— Il a dit ça ? C’est gentil de sa part. »

C’était pour Philip que Maria était désolée. En n, pas excessivement non plus, parce qu’il était un peu idiot, de l’avis de tous, et surtout de Maria. Elle n’en était pas moins légèrement désolée pour lui, car il paraissait souffrir plus que tout le monde. Le jour où cette histoire se termina, se termina en n, il était dans la chambre de Maria, assis sur le lit, la tête entre les mains. Maria, assise à son bureau, essayait de travailler, mais ça ne la dérangeait pas. Charlotte était dans sa propre chambre, où elle sanglotait sur l’épaule de Judith.

« L’amour est destructeur, dit Philip entre ses doigts. C’est un feu dévorant qui vous réchauffe, puis qui vous brûle, pour ne laisser qu’un tas de cendres, grises et à peine rougeoyantes. » Il se leva brusquement. « Ça ne t’embête pas si j’écris ça ? »

Maria lui tendit un papier et un stylo. Il regarda son re et dans le miroir.

« T’as vu ça ? dit-il. Je suis une loque. »

C’était incontestable.

« Haut les cœurs, dit-elle sans se retourner.

— Mais tôt ou tard… sur ces ruines… » Sa voix prit un accent plus résolu. « Je vais me reconstruire.

— C’est ça qu’il faut se dire, con rma Maria en soulignant un titre.

— Une nouvelle vie. Une nouvelle… approche de la vie. Oui, c’est ça. » Il se rapprocha du miroir pour scruter son visage. « Et je crois savoir par où commencer. Je crois savoir ce qui doit changer. Je vais… me laisser pousser la moustache. »

Maria l’abandonna à ses résolutions et sortit au soleil. Dans le bleu éclatant de l’été. Elle marcha jusqu’en ville, se fraya un chemin parmi les passants, contempla les édi ces, s’installa dans un café, tenta de se fondre dans la foule. Ça ne marchait pas. Elle entendait les bruits, distinguait les paroles, voyait les visages, mais de loin, et même de très loin. Seule. Seule, elle quitta le café et se dirigea vers le pont Magdalen. La lumière jouait sur l’eau, qu’elle transperçait d’un vert plus pur, la lumière illuminait ses cheveux quand lentement elle t demi-tour. Elle traînait le pas, consciente de la beauté qui l’entourait, savourant la tiédeur de l’air, ravie de sentir le jour déclinant. Un frémissement de joie, rien de plus, à peine conscient, et guère plus able, car elle en était le seul témoin. Seule.

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