La fleur du désert - Une saison pour aimer
Debout sur le porche, Lauren aspira à…
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Debout sur le porche, Lauren aspira à pleins poumons l’air vivifiant du Montana.
On n’était qu’à la mi-janvier, et en ce jour ensoleillé, avec une température de quinze degrés, elle avait presque l’impression d’être au printemps. Après le départ de Seth, elle avait expédié quelques tâches quotidiennes, puis elle avait décidé de sortir un peu dans la grande cour du ranch pour calmer l’agitation de son esprit. Elle avait proposé à Dani de l’accompagner, mais celle-ci était trop occupée à enseigner des tours à Bailey pour faire une surprise à son papa.
Fermant les yeux, Lauren leva son visage vers le soleil et savoura avec reconnaissance sa douce chaleur sur ses joues.
Elle n’aurait su dire combien de temps elle était demeurée ainsi, quand un bruit de moteur la ramena brusquement à la réalité.
Un pick-up rouge vif venait d’apparaître au virage de l’allée.
Son cœur fit un grand bond dans sa poitrine.
– Dani ! appela-t–elle en ouvrant la porte. Ton papa vient de rentrer.
– Ne le laisse surtout pas entrer dans la maison ! cria Dani d’un ton paniqué. Bailey ne veut pas m’obéir !
– Bon, d’accord, je vais le retenir un instant.
Refermant la porte, elle alla s’accouder à la balustrade du porche, faisant de son mieux pour maîtriser le sentiment d’excitation qu’elle sentait monter en elle.
Le camion s’arrêta, et Seth mit pied à terre.
Il portait la chemise qu’elle préférait, celle qu’Anna lui avait offerte pour son anniversaire. Celle qui conférait à ses yeux la même teinte que l’océan.
Elle fut saisie d’une soudaine envie de se précipiter en courant vers lui, telle l’héroïne d’un vieux film retrouvant son mari à la fin de la guerre.
Seulement, Seth n’était pas son mari. Pas même son petit ami… Mais il rentrait enfin, et elle ne pouvait empêcher son sang de pétiller dans ses veines comme du champagne.
Seth remonta l’allée d’un pas élastique. Le soleil accrochait des reflets d’or dans ses cheveux, et ses merveilleux yeux d’azur étaient fixés sur elle.
Il fit halte au pied des marches du porche.
– Bonjour, Lauren.
Elle sentit ses joues s’enflammer sous l’intensité de son regard.
Sans la quitter des yeux une seconde, Seth monta lentement les marches de bois. Un instant plus tard, il se tenait devant elle, suffisamment près pour la toucher. Mais il s’abstint de le faire.
– Où est Dani ?
– Ta petite dresseuse de chien est à l’intérieur, occupée à enseigner un nouveau tour à Bailey.
Elle posa un doigt sur ses lèvres et baissa la voix avant d’ajouter :
– Mais, chut ! C’est censé être une surprise.
Il fit un nouveau pas vers elle, le regard fixé sur ses lèvres.
– Ma discrétion est légendaire, assura-t–il en esquissant un sourire.
L’air entre eux crépitait littéralement d’électricité.
Tout à coup, elle sentit que ses jambes ne la portaient plus, et elle dut s’appuyer à la balustrade pour garder son équilibre.
– Tu m’as manqué, murmura-t–il. Tu ne peux pas savoir à quel point.
Ces mots étaient aussi inattendus qu’un éclair dans un ciel bleu, et elle crut un instant les avoir rêvés. Mais l’émotion qu’elle lisait dans les yeux d’azur de Seth lui prouva qu’elle avait bien entendu.
– Toi aussi, tu m’as manqué, avoua-t–elle.
Cette réponse avait jailli du fond de son cœur.
Dans quelques jours, elle serait partie, et personne n’y pouvait rien changer. Mais durant ce bref laps de temps, elle ferait preuve d’une honnêteté totale. Avec lui. Avec elle-même.
– J’avais l’impression d’avoir été privée d’une partie de moi-même. Je sais que cela a l’air idiot, mais…
– Pas du tout, coupa-t–il. Moi aussi, je comptais les minutes qui me séparaient de toi. Dès que j’ai pu m’échapper, j’ai sauté dans mon pick-up, et je suis rentré sans perdre une seconde.
Sentant son cœur manquer un battement, elle indiqua la balancelle du porche.
– As-tu le temps de t’asseoir quelques minutes avec moi ? Dani enseigne un tour à Bailey. Elle m’a demandé de ne pas te laisser entrer jusqu’à ce qu’il soit parfaitement au point.
– En réalité, j’espérais que nous pourrions rester seuls un moment, toi et moi. J’ai quelque chose pour toi dans mon camion.
– Pour moi ?
Une grosse boule d’émotion lui obstrua la gorge.
Elle avait reçu peu de cadeaux au cours de sa vie, et jamais sans une raison particulière.
– Ce n’est qu’une petite chose que j’ai vue dans un magasin. J’ai pensé que tu l’aimerais…
– Au nom du ciel, va la chercher ! Ce suspense va me tuer.
Elle suivit des yeux Seth alors qu’il retournait rapidement à son pick-up. Elle le vit ouvrir la portière, se pencher à l’intérieur de la cabine et en sortir un sac de plastique jaune.
Quel genre de cadeau pouvait tenir dans un sac d’épicerie ?
– C’est un cadeau de Noël après l’heure, dit-il avec un sourire penaud en remontant les marches du porche.
– Tu m’as déjà offert un cadeau pour Noël, rappela-t– elle, levant le bras pour lui montrer le bracelet d’argent qui luisait à son poignet. Je l’adore.
– Je pense que tu aimeras aussi celui-ci. Tout du moins, je l’espère.
– Je suis certaine que je vais l’adorer.
Elle tendit la main vers le sac de plastique, mais Seth l’escamota prestement derrière son dos.
– Assieds-toi sur la balancelle et ferme les yeux.
– Si tu as l’intention de te déguiser de nouveau en Père Noël rien que pour moi, je t’arrête tout de suite. C’est inutile, je t’assure.
Cette remarque le fit rire, et elle rit avec lui tandis qu’ils se dirigeaient ensemble vers la balancelle, leurs mains se touchant presque mais pas tout à fait.
La brise qui ébouriffait les cheveux de Seth apportait jusqu’à elle la fragrance de son eau de Cologne. Elle inhala profondément la délicieuse senteur, savourant ce moment de perfection et le gravant à tout jamais dans sa mémoire.
Elle prit place sur la balancelle et tendit de nouveau la main vers le sac jaune.
Seth secoua la tête, un demi-sourire aux lèvres.
– Ferme les yeux d’abord.
Elle fit ce qu’il ordonnait, et sitôt qu’elle eut attrapé le sac de plastique, elle plongea prudemment la main à l’intérieur.
Même si elle ne l’aimait pas…
Son cœur cessa de battre, et ses yeux se rouvrirent d’un coup.
Seth était assis près d’elle, la fixant d’un regard brillant.
Elle le dévisagea d’un air incrédule.
– Une poupée Cabbage Patch Kids, murmura-t–elle.
Elle sortit lentement la poupée du sac et resta un moment à la contempler en silence.
La poupée avait des cheveux rouge vif attachés en couettes et portait une robe bleue à fleurs jaunes, des chaussures blanches et des petites socquettes jaunes.
C’était exactement le cadeau dont elle avait rêvé durant son enfance sans jamais l’obtenir.
– Elle s’appelle Lottie Rose, l’informa-t–il.
– Tu t’es souvenu ! s’exclama-t–elle en serrant la poupée contre elle. Où l’as-tu trouvée ?
– Chez un antiquaire à deux pas de l’hôtel où se tenait la convention, expliqua-t–il. Je l’ai vue dans la vitrine, et alors j’ai pensé à toi.
– Je l’adore !
Elle entreprit de caresser les cheveux laineux de la poupée, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.
Le fait que Seth avait pris sur son temps pour lui choisir ce cadeau dans le seul but de la rendre heureuse le rendait plus précieux encore à ses yeux.
– J’ignore ce que j’ai pu faire pour mériter ceci, mais je te remercie du fond du cœur.
– Lauren, tu mérites d’être choyée et couverte de cadeaux, murmura Seth d’une voix un peu rauque. J’espère que tu rencontreras une personne spéciale en Virginie. Quelqu’un qui saura t’apporter autant de bonheur que tu nous en as apporté, à Dani et à moi.
Ah oui, la Virginie…
Etait-ce une coïncidence si le soleil qui resplendissait dans le ciel choisit justement cet instant pour disparaître derrière les nuages ?
– J’ai adoré chaque minute que j’ai passée ici, répondit-elle d’une voix douce en serrant plus fort la poupée contre son sein. Merci pour tout, Seth. Merci de m’avoir ouvert ta maison, de m’avoir permis de faire partie de ta famille durant ces quelques semaines… Et merci pour Lottie.
Elle s’interrompit, terrassée par l’émotion.
Seth la considéra en fronçant les sourcils.
– Tout cela ressemble terriblement à un adieu.
– On doit retirer le plâtre du bras de Dani ce lundi, lui rappela-t–elle d’une voix lasse. Et celui de sa jambe à la fin de la semaine si la radiographie est satisfaisante.
– Le temps a passé si vite ! J’aimerais parfois pouvoir l’arrêter.
– Impossible, répliqua-t–elle d’un ton léger, ignorant la déchirure dans son cœur. Mais il y a une chose que je voudrais te dire avant mon départ. Et même deux.
Seth lui saisit la main et entrelaça leurs doigts.
– De quoi s’agit-il ? murmura-t–il.
– Je voudrais te remercier de m’avoir accompagnée à ce dîner, l’autre soir. Ton soutien m’a été précieux.
– Tout le plaisir a été pour moi, répondit-il, fixant son regard pénétrant sur elle. Quelle est la seconde ?
– Je désire de tout mon cœur que tu sois heureux.
– Je souhaite la même chose pour toi.
A présent, le pouce de Seth caressait doucement le centre de sa paume, et il lui devenait de plus en plus difficile de former des pensées cohérentes.
– Non, tu ne comprends pas, dit-elle, s’efforçant de reprendre ses esprits. Je voudrais que tu ailles jusqu’au bout de ton rêve de devenir vétérinaire. Promets-moi de faire tout ton possible pour terminer le programme d’études, Seth.
A son grand soulagement, celui-ci ne lui retira pas sa main. Leurs doigts demeurèrent fermement entrelacés, et elle se sentit encouragée à poursuivre.
– Tu as tant de talent, tant de compassion en toi, tant d’amour pour les animaux… Il serait vraiment dommage que tu les laisses se perdre.
Par bonheur, Seth ne sembla pas prendre ombrage de cette remarque. Au lieu de cela, son visage prit une expression pensive.
– J’ai souvent songé à retourner à l’école vétérinaire ces trois dernières années, reconnut-il enfin. Et je veux bien commencer à me renseigner activement, à condition que tu me promettes de faire de même.
– Que je devienne vétérinaire ?
Seth éclata de rire, et elle eut l’impression que le soleil venait enfin de percer entre les nuages.
– Non, je voudrais que tu réfléchisses à ce qui te rend heureuse. C’est peut-être l’enseignement. Peut-être la recherche, ou peut-être la pratique clinique. Mais avant de te lancer dans une nouvelle carrière, assure-toi que tu suis ta passion. Tu es une femme merveilleuse, Lauren. Tu mérites d’être heureuse.
– On dirait que chacun de nous souhaite le bonheur de l’autre, remarqua-t–elle, faisant de son mieux pour dissimuler son émotion.
Il leva une main vers son visage, et durant une brève seconde ses doigts lui effleurèrent la joue.
– Cela se passe ainsi lorsque deux personnes s’aim… s’apprécient.
A cet instant précis, sous le brillant soleil du Montana, elle comprit que Seth Anderssen n’était pas simplement un homme dont elle était tombée amoureuse. Il était son âme sœur.
Lauren fut saisie d’un soudain besoin de se blottir contre lui, d’emmêler ses doigts dans ses cheveux, de sentir les muscles fermes de son dos se contracter sous ses caresses. De le serrer très fort dans ses bras et ne jamais plus être séparée de lui.
Mais elle ne le fit pas, parce qu’elle savait qu’elle n’avait d’autre choix que de partir.
Seth était un homme profondément intègre, et elle ne pouvait pas lui demander de rompre une promesse faite à son épouse sur son lit de mort. Pas même pour elle.
***
Deux jours plus tard, Lauren avait déménagé avec toutes ses affaires pour se réinstaller dans la maison qu’Anna avait héritée de sa grand-mère.
Seth avait été désolé de la voir partir.
Comme Lauren ne comptait rester à Sweet River qu’une semaine de plus, il lui semblait pour le moins déraisonnable qu’elle doive faire ses valises deux fois en huit jours. Mais elle avait insisté.
Bien que la jeune femme ait fait de son mieux pour préparer sa fille à cette séparation, Dani avait pleuré toutes les larmes de son corps le jour de son départ.
Il la comprenait. Il aurait pleuré aussi s’il avait osé le faire.
Le dernier geste de Lauren avait été de lui tendre sa main.
Au lieu de se contenter de la serrer poliment, il avait attiré la jeune femme à lui et l’avait serrée dans ses bras avec une fougue qui les avait laissés aussi surpris l’un que l’autre. Lorsqu’il s’était enfin résolu à la relâcher et à reculer d’un pas, les yeux de Lauren brillaient de larmes retenues et les siens sûrement aussi.
Mais aujourd’hui, il allait s’efforcer de ne pas penser à elle. Cette journée appartenait à Jan.
Depuis la disparition de son épouse, chaque année à la même date, Dani et lui fêtaient l’anniversaire de sa chère Jan en se livrant aux mêmes activités qu’autrefois, lorsqu’ils étaient une famille. Cette tradition avait même un nom. C’était le « jour de maman ».
– Dani ? appela-t-il. Le petit déjeuner est prêt.
Sa fille n’avait plus son plâtre au bras depuis la veille, et il s’était attendu à ce qu’elle manifeste une joie exubérante, mais Dani était restée enfermée dans un silence très inhabituel.
Avec une force inutile, il abattit sur le plat la gaufre qu’il venait de préparer, et la répartit entre leurs deux assiettes.
Il savait que Lauren manquait à la petite fille, mais probablement pas autant qu’à lui.
Il venait de poser la confiture de fraises et la crème fouettée sur la table lorsque Dani fit son entrée dans la cuisine, marchant avec assurance malgré sa jambe plâtrée.
Lauren avait vu juste. Physiquement, Dani n’avait plus besoin d’elle. Quant à ses besoins émotionnels, c’était une tout autre histoire.
S’efforçant de sourire, il remplit leurs deux verres de jus d’orange.
– J’espère que tu as faim.
La petite fille prit place à table, mais au lieu de se jeter sur ce qui était l’un de ses plats préférés, elle resta là à contempler d’un regard absent la gaufre dorée dans son assiette.
– Te souviens-tu que maman avait l’habitude de nous préparer des gaufres, tous les dimanches matin ?
Les yeux baissés, Dani acquiesça en ramassant sa fourchette.
– Maman me manque.
– Je sais, princesse. A moi aussi.
A peine ces mots avaient-ils franchi ses lèvres qu’il sut que ce n’était plus aussi vrai : la douleur qui avait toujours accompagné chaque évocation de Jan avait disparu.
Sa première réaction fut un pincement de culpabilité, mais cela ne dura qu’une seconde, car la prédiction que lui avait faite sa grand-mère durant les jours les plus noirs de son chagrin resurgit presque aussitôt dans sa mémoire.
« Un jour viendra où tu ne souffriras plus. Lorsque tu te souviendras avec tendresse des beaux jours que tu as vécus auprès de Jan sans en éprouver de la douleur, tu sauras que tu seras prêt à reprendre le cours de ta vie. »
– Lauren pourrait peut-être venir avec nous à la fontaine des vœux, aujourd’hui ? suggéra Dani d’un ton plein d’espoir.
– Je ne crois pas, non, répondit-il d’une voix douce. Mais toi et moi, nous allons bien nous amuser. J’ai une pleine poche de pièces d’un penny, et tu vas pouvoir faire tous les vœux qui te passent par la tête.
On racontait qu’autrefois un habitant de la ville avait jeté une pièce de monnaie dans ce petit étang en faisant un vœu, et que celui-ci s’était aussitôt réalisé. Depuis lors, le modeste plan d’eau, rebaptisé « fontaine des vœux », était devenu l’un des hauts lieux du folklore local.
– Je n’ai besoin que d’un seul penny, déclara Dani.
– N’as-tu donc qu’un seul vœu que tu souhaiterais voir se réaliser ? la taquina-t–il.
– Oui.
Sans autre explication, la petite fille étala une grosse cuillerée de confiture sur sa gaufre, puis elle la fit disparaître sous une épaisse couche de crème fouettée.
Sentant sa curiosité s’éveiller, il insista.
– Et quel est donc ce vœu ?
Dani se contenta de sourire d’un air mystérieux.
– Si je te le dis, cela ne se réalisera pas.
– Quel idiot je fais ! s’exclama-t–il en se frappant le front avec une grimace comique. Tout le monde sait ça, bien sûr ! Il ne faut jamais exprimer un vœu à voix haute si l’on veut qu’il se réalise.
Cette réaction fit rire Dani, mais un instant plus tard son petit visage redevint grave.
– Juste avant de mourir, maman m’a confié un secret, dit-elle d’une toute petite voix.
Il reposa sa fourchette sur la table, la gorge serrée.
– Quel secret ?
Dani mâcha consciencieusement une énorme bouchée de gaufre, puis elle but une gorgée de jus d’orange.
– Maman m’a dit que même si j’étais triste parce qu’elle allait me quitter, un jour viendrait où je serais de nouveau heureuse. Elle m’a dit que tu veillerais à ce que nous soyons heureux tous les deux.
Il reconnaissait bien là la générosité de Jan, mais il ne voyait pas comment ce commentaire pouvait passer pour un secret. Dani ne lui disait sûrement pas tout.
– Que t’a-t–elle dit encore ?
Dani haussa les épaules, les yeux fixés sur son assiette.
– Rien.
– Tu peux tout me dire, insista-t–il d’un ton gentiment persuasif. Tu sais que nous n’avons aucun secret l’un pour l’autre.
– Maman n’a rien dit d’autre, déclara la petite fille d’une voix à peine audible. C’est seulement que je ne l’avais jamais crue. Mais lorsque tu as amené Lauren chez nous, j’ai compris que maman avait raison. Tout s’est passé comme elle l’avait dit. Nous sommes tous heureux. Mais…
– Mais quoi ?
– Tu l’as laissée s’en aller.
Dani leva enfin les yeux vers lui, et la détresse qu’il y lut lui brisa le cœur.
– Pourquoi as-tu fait cela, papa ? Pourquoi l’as-tu laissée s’en aller ?
***
Il n’était même pas midi, et Seth se sentait vidé de toute énergie.
Après avoir répondu aux questions de sa fille avec des paroles qu’elle était en mesure de comprendre, ils s’étaient rendus à la fontaine des vœux, où Dani avait jeté un penny dans l’eau claire – un seul – d’un air grave.
A présent, sa fille déjeunait avec Anna dans sa boutique en compagnie de quelques amies d’enfance de Jan. Il disposait donc de près d’une heure pour réfléchir tranquillement. Il espérait qu’une promenade dans le parc de Main Street lui éclaircirait un peu les idées.
Il venait d’arriver devant l’entrée du parc municipal lorsque Mitch arrêta son gros 4x4 à sa hauteur. Josh était assis près de lui sur le siège du passager.
Seth s’approcha de la vitre ouverte.
– Quoi de neuf ? dit Josh.
– Anna a invité des amies à déjeuner dans sa boutique, répondit Seth avec un haussement d’épaules. Et Stacie est en train d’aider Lauren à faire ses bagages.
– Vous n’êtes qu’un sot si vous la laissez partir ! lança une voix sur le trottoir derrière lui.
Assailli par un bizarre sentiment de déjà-vu, il se composa un sourire aimable et se retourna.
Loretta Barbee était plantée devant la grille du parc et le fixait d’un regard désapprobateur.
– Madame Barbee… Quelle belle journée, n’est-ce pas ?
– Seth Anderssen, vous me décevez énormément, déclara Loretta, coupant court aux politesses. Je sais ce qu’il s’est passé entre Lauren Van Meveren et vous, et je suis extrêmement choquée que vous…
– Permettez, l’interrompit Seth d’une voix tendue. Il ne s’est jamais rien passé d’inconvenant entre Lauren et moi.
– Je n’ai jamais suggéré que c’était le cas. Mais vous êtes amoureux d’elle, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Ce que le reste de cette ville et moi-même ne parvenons pas à comprendre, c’est pourquoi vous la laissez partir.
– C’est une histoire compliquée, marmonna-t–il, se retenant à grand-peine de lui répliquer que ce n’était pas son affaire.
– C’est compliqué seulement parce que vous le voulez bien. Vous…
Le regard de l’épouse du pasteur alla se poser sur un point au-delà de son épaule, et son visage ridé s’éclaira d’un sourire.
– Cassie ! lança-t–elle. Attendez-moi une seconde, nous avons à parler.
Loretta se pencha à l’oreille de Seth.
– Alex Darst s’apprête à demander Cassie en mariage, et Cassie va accepter, lui chuchota-t–elle d’un ton de conspiratrice. Puis, ils feront une offre pour l’acquisition de la maison de votre grand-mère. Mais ne répétez surtout à personne que vous tenez cette information de moi.
Sur ces mots, Loretta tourna les talons et s’éloigna à grands pas sans un regard en arrière.
Des rires bruyants éclatèrent à l’intérieur de la cabine du 4x4, et Seth se tourna vers ses amis pour les fusiller du regard.
– Vous trouvez ça drôle ?
– Loretta a raison au moins sur un point, observa Josh en retrouvant son sérieux. Lauren va vraiment partir. Stacie et Anna sont censées la conduire à l’aéroport demain matin. Si tu ne prends pas rapidement une décision, il sera trop tard pour la retenir.
Seth le fixa sans rien dire.
Il aurait pu rappeler à ses amis la promesse qu’il avait faite à Jan, mais, depuis sa conversation avec Dani, ce matin, il avait compris qu’en lui demandant de ne pas se remarier immédiatement, sa chère épouse ne cherchait qu’à garantir le bonheur de leur fille. Car, contrairement à ce que Mitch semblait croire, Jan avait toujours eu confiance en lui. La femme qui avait promis à Dani que son papa ferait tout ce qui était en son pouvoir pour qu’elle soit heureuse était bien la merveilleuse femme qu’il avait épousée. Cette femme-là n’aurait jamais songé à lui lier les mains par un serment qui l’empêcherait de vivre.
Mais dans ce cas, que faisait-il ici, au lieu de courir rejoindre Lauren ?
– Lauren est avec Stacie en ce moment, observa Josh en le voyant regarder dans la direction de la maison de sa grand-mère. Je pourrais peut-être appeler ma chère épouse et trouver une bonne excuse pour l’envoyer ailleurs, de façon à ce que Lauren et toi restiez seuls un moment…
Seth hésitait encore.
Il aimait Lauren, mais il ne s’agissait pas ici seulement de son bonheur à lui. Il avait le devoir de protéger aussi celui de la jeune femme.
– Qu’y a-t–il, Anderssen ? le taquina Mitch. Aurais-tu perdu ta voix ?
– Lauren est la femme la plus brillante que j’aie jamais connue, répondit Seth. Elle a un grand avenir devant elle. Comment pourrais-je lui demander de renoncer à sa carrière pour moi ? Ce ne serait pas juste.
– Ce ne serait peut-être pas un si grand renoncement, observa Mitch en esquissant un sourire. Elle pourrait vivre parfaitement heureuse ici même, à Sweet River.
– Le mieux, ce serait peut-être de permettre à Lauren d’en décider elle-même, suggéra Josh.
– Josh a raison, décréta Mitch avant que Seth n’ait eu le temps de prononcer une seule parole. En ne lui posant pas la question, tu la prives de la possibilité de faire ses propres choix. Crois-tu que ça, ce soit juste ?
Seth devait convenir que non. A mieux y réfléchir, c’était même ce que le père de Lauren avait toujours fait, ou plutôt tenté de faire.
– Dans le fond, opina-t–il, si elle ne souhaite pas rester, elle n’aura aucune difficulté à me l’annoncer elle-même.
– Je me réjouis de constater que tu abordes le problème avec une attitude positive, remarqua Mitch en riant.
Seth se tourna vers Josh.
– Appelle Stacie. Raconte-lui ce qu’il te plaira, mais fais en sorte qu’elle quitte la maison. Il est grand temps que Lauren et moi ayons une conversation sérieuse.