La Guerre Et La Paix – Tome I
Chapitre XVIII
– Oui, Votre Noblesse, et nous avons déjà tant supplié ! dit le vieux soldat dont la mâchoire tremblait. Il est mort à l’aube… Ce sont pourtant des hommes et pas des chiens !
– On va l’emporter à l’instant, s’empressa de dire le chirur-gien : venez, Votre Noblesse.
– Allons, allons, » dit Rostow avec la même hâte, en bais-sant les yeux, et, essayant de passer inaperçu sous le feu croisé de ces regards, braqués sur lui avec une expression de reproche et d’envie, il sortit de cet enfer.
XVIII
Après avoir traversé le corridor, ils entrèrent dans la sec-tion des officiers, qui était composée de trois pièces communi-quant entre elles : il y avait là des lits, sur lesquels les malades étaient couchés ou assis. Quelques-uns d’entre eux se prome-naient en robe de chambre. Le premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de moins, en bonnet de coton, une pipe à la bouche, arpentant de long en large la pre-mière pièce. Il essaya de se rappeler où il l’avait déjà vu.
« Voilà comme on se retrouve, dit le petit homme. C’est moi, Touschine, celui qui vous a ramené là-bas à Schöngraben, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant sa manche flottante, on m’a enlevé un petit morceau !… Vous cherchez Denissow… c’est mon compagnon !… Venez par ici, » et il l’emmena dans la chambre voisine, où l’on entendait rire aux éclats.
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« Comment ont-ils envie de rire ici ?» se demanda Rostow qui ne pouvait ni se débarrasser de l’odeur du mort, ni oublier les regards qui l’avaient suivi à sa sortie.
Denissow, la tête enfouie sous sa couverture, dormait en-core, quoiqu’il fût déjà midi :
« Ah ! Rostow ! bonjour, bonjour ! » s’écria-t-il de sa voix habituelle ; mais Rostow remarqua avec peine qu’à travers sa vivacité et son insouciance ordinaire un sentiment étrange d’ai-greur perçait sur sa figure et dans ses paroles.
Sa blessure, malgré son peu d’importance, n’était pas en-core guérie après un séjour de six semaines à l’hôpital ; son vi-sage était bouffi et pâle comme ceux de ses camarades ; mais ce n’était pas là ce qui avait frappé Rostow : c’était le sourire forcé de son ami, qui semblait ne pas se réjouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le régiment, ni sur ce qui s’y passait ; il se bornait à l’écouter lorsque Nicolas en parlait.
Il ne témoignait aucun intérêt à rien : on aurait dit qu’il s’efforçait d’oublier le passé, et qu’il n’avait qu’une seule et constante préoccupation, son affaire avec l’intendance. Quand Rostow lui demanda où elle en était, il tira de dessous son oreil-ler plusieurs papiers, entre autres celui qu’il avait reçu en der-nier lieu de la commission et le brouillon de sa réponse, qui évi-demment lui plaisait, car il faisait remarquer à Rostow les ré-flexions piquantes dont il l’avait émaillée. Ses camarades, qui avaient entouré avec empressement le nouveau venu, porteur de nouvelles du monde extérieur, s’éloignèrent peu à peu, aussitôt que Denissow commença à lire. Leur figure disait assez qu’ils avaient par-dessus la tête de toute cette histoire. Seul son voisin de lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d’un air sombre, et le petit Touschine, branlant la tête d’un air désapprobateur, conti-nuèrent à l’écouter :
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« À mon avis, dit le uhlan en l’interrompant au beau milieu de sa lecture, il n’y a qu’une chose à faire, s’adresser à la clé-mence de l’Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de récompen-ses, et il graciera, c’est sûr…
– Moi, demander une grâce à l’Empereur ! s’écria Denis-sow d’une voix irritée, bien qu’il tâchât seulement de lui rendre son énergie d’autrefois. Pourquoi ? Si j’avais été un brigand, j’aurais pu demander ma grâce, et c’est parce que j’attaque des misérables ?… Qu’on me juge, je n’ai pas peur : j’ai servi hono-rablement l’Empereur, la patrie, je n’ai pas volé ! Et l’on me dé-graderait pour… Allons donc !… Écoute ce que je leur dis plus loin : « Si j’avais volé le gouvernement… »
– C’est bien écrit, assurément cela saute aux yeux, dit Touschine, mais là n’est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre… et il ne le veut pas, ajouta-t-il en s’adressant à Rostow ; l’auditeur lui a bien dit que son affaire était mau-vaise.
– Eh bien, tant pis, repartit Denissow.
– L’auditeur vous a pourtant préparé une supplique, dit Touschine ; vous devriez la signer et la remettre à Rostow : il a sûrement des accointances avec l’état-major, et vous ne trouve-rez pas de meilleure occasion.
– J’ai déclaré que je ne ferais point de bassesse, » répondit Denissow, et il reprit sa lecture.
Rostow partageait l’opinion de Touschine et des autres of-ficiers ; c’était, il le sentait d’instinct, la seule et véritable voie à suivre ; il aurait été heureux de rendre ce service à son cama-rade, mais, connaissant sa volonté inébranlable et le juste motif de son emportement, il n’osait l’y engager.
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