La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 45 sur 104

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La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre XVII

Le prince André écoutait avec attention les observations échangées entre le prince Bagration et les différents chefs et les ordres qui s’ensuivaient.

Il fut très surpris de voir qu’en réalité le prince Bagration ne donnait aucun ordre, et cherchait tout bonnement à faire croire que ses intentions personnelles étaient en parfait accord avec ce qui était en réalité le simple effet de la force des circons-tances, de la volonté de ses subordonnés, et des caprices du ha-sard. Et cependant, malgré la tournure que les événements pre-naient en dehors de ses prévisions, le prince André s’avouait que sa conduite pleine de tact donnait à sa présence une grande valeur. Rien qu’à le voir, ceux qui l’approchaient avec des figu-res décomposées, sentaient le calme leur revenir ; officiers et soldats le saluaient gaiement et, s’excitant les uns les autres, faisaient montre devant lui de leur courage.

 

XVII

 

Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et redescendit vers la plaine, où continuait le bruit de la fusillade et où l’action se dérobait derrière l’épaisse fumée qui l’enveloppait, lui et sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinc-tement, mais à chaque pas en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille était proche. Ils se croisaient avec des blessés ; l’un d’eux, sans shako, la tête ensanglantée, soute-nu sous les bras par deux soldats, rendait du sang à flots et râ-lait : la balle lui était sans doute entrée dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus effaré que souf-frant, marchait résolument et agitait, sous l’impression encore toute fraîche de la douleur, sa main mutilée d’où le sang coulait à flots sur sa capote. Après avoir traversé la grande route, ils

 

– 299 – descendirent une pente escarpée sur laquelle gisaient quelques hommes ; un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en gesticulant, malgré la présence du général. À quelques pas de là on distinguait déjà dans la fumée les lignes des capotes grises, et un officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en leur ordonnant de retourner sur leurs pas.

Le général en chef s’approcha des rangs d’où partaient à chaque instant des coups secs qui étouffaient le bourdonnement des voix et les cris des commandements ; les figures animées des soldats étaient noires de poudre : les uns enfonçaient la ba-guette dans le fusil, les autres versaient la poudre dans le bassi-net et tiraient les cartouches de leur giberne, les derniers ti-raient au hasard, à travers le nuage de fumée épais et immobile dont l’atmosphère était imprégnée ; à des intervalles rappro-chés, des sons et des sifflements aigus, d’une nature particu-lière, chatouillaient désagréablement l’oreille : « Qu’est-ce donc ? se dit le prince André en approchant de cette cohue… Ce ne sont pas des tirailleurs, car ils sont en masse ; ce n’est pas une attaque, puisqu’ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carré ? »

Le chef du régiment, vieux militaire à l’extérieur maigre et débile, dont les grandes paupières recouvraient presque entiè-rement les yeux, s’approcha du prince Bagration, et le reçut avec un sourire bienveillant, comme on reçoit un hôte qui vous est cher. Il lui expliqua que son régiment, attaqué par la cavalerie française, l’avait repoussée, mais en y perdant plus de la moitié de ses hommes. Il avait militairement qualifié d’attaque ce qui venait de se passer, quand, par le fait, il n’aurait pu lui-même se rendre un compte exact de l’état de ses troupes pendant cette dernière demi-heure, et dire positivement si l’attaque avait été repoussée, ou si son régiment avait été enfoncé. Il n’y avait dans tout cela de certain que la grêle de boulets et de grenades qui décimait ses hommes depuis qu’ils avaient commencé à s’enga-

 

– 300 – ger au cri de : « Voilà la cavalerie ! » Ce cri avait été le signal de la mêlée, et ils s’étaient mis à tirer, non plus sur la cavalerie, mais bien sur l’infanterie française qui avait paru dans le vallon.

Le prince Bagration approuva de la tête ce rapport, comme s’il contenait tout ce qu’il pouvait désirer et tout ce qu’il avait prévu, et, se tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la montagne les deux bataillons du 6ème chas-seurs, qu’il venait d’y voir en passant.

En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s’était produit sur la figure du général en chef : elle expri-mait une décision ferme et satisfaite d’elle-même, celle d’un homme qui prend son dernier élan pour se jeter à l’eau par une chaude journée d’été. Ce regard vague et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient disparu ; ses yeux d’épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité ha-bituelles.

Le chef de régiment le supplia de se retirer, car l’endroit était périlleux : « Au nom du ciel, Excellence, voyez donc ! » et il montrait les balles qui sifflaient et crépitaient autour d’eux.

Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remon-trance qu’emploierait un charpentier qui, en voyant son sei-gneur manier la hache, lui dirait :

« Nous y sommes habitués nous autres, mais vous, vous vous ferez venir des durillons aux mains. »

Quant à lui, il semblait convaincu que ces balles le respec-teraient, et ce fut en vain que l’officier d’état-major joignit ses instances aux siennes. Sans leur répondre, le prince Bagration ordonna de cesser la fusillade et de former les rangs pour faire

 

– 301 – place aux deux bataillons qui s’avançaient. Pendant qu’il parlait, on aurait cru qu’une main invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumée qui masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigèrent vers la montagne, qui se découvrait peu à peu à leurs yeux, et sur le versant de laquelle descendait la colonne ennemie. On pouvait déjà reconnaître les bonnets à poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les plis du drapeau s’enrouler autour de la hampe.

« Comme ils marchent bien ! » dit une voix dans la suite du prince.

La tête de la colonne avait déjà atteint le bas du ravin, et le choc était imminent de ce côté de la descente.

Les restes du régiment qui avait soutenu l’attaque se re-formèrent rapidement et s’éloignèrent sur la droite, tandis que, chassant devant eux les traînards, les deux bataillons du 6ème chasseurs s’avançaient d’un pas pesant, régulier et cadencé. Sur le flanc gauche, du côté de Bagration, marchait le commandant de la compagnie ; c’était un homme de belle prestance, dont la large figure avait une expression inintelligente et satisfaite, ce-lui-là même qui s’était précipité hors de la hutte de Tonschine. On voyait qu’il n’avait qu’une idée fixe, passer avec désinvolture devant son chef. Se balançant légèrement sur ses pieds muscu-leux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant à la main sa petite épée nue, à lame fine et recourbée, regardant tantôt son chef, tantôt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il répétait à chaque enjambée, en tournant avec souplesse son corps vigoureux : « Gauche, gauche, gauche !… » Et la muraille vivante marchait en mesure, et chacune de ces figures, sérieuses et dissemblables, alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui n’avoir qu’une seule pensée et répéter avec lui : « Gauche, gauche, gauche ! »

 

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Un gros major essoufflé perdait le pas en contournant un buisson de la route ; un traînard, effrayé de sa négligence, cou-rait pour rejoindre sa compagnie.

Un boulet passa par-dessus la tête du prince Bagration et de sa suite, s’abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de : gauche, gauche, gauche ! de la cadence de son sif-flement.

« Serrez les rangs, » s’écria avec crânerie le chef de la com-pagnie ; les soldats se séparaient à l’endroit où était tombé le boulet, et le vieux sous-officier chevronné, resté en arrière au-près des morts, rejoignit son rang, emboîta vivement le pas en se retournant d’un air soucieux, et le commandement de : gau-che, gauche, gauche ! rythmant de nouveau le bruit régulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de ce silence menaçant.

« Vous l’avez passée en braves, mes enfants, » dit le prince

Bagration. Un cri de : « Prêts à servir 20, Excellence ! » éclata par détachement. Un soldat renfrogné regarda son général comme pour lui dire : « Nous le savons aussi bien que vous ! » Un autre, sans se retourner, dans la crainte d’être distrait, ou-vrait la bouche toute grande en criant.

On donna l’ordre de s’arrêter et d’ôter les sacs.

Bagration parcourut les rangs qui venaient de défiler de-vant lui, descendit de cheval, tendit la bride à son cosaque, lui remit sa bourka et étira ses jambes. La tête de la colonne fran-çaise, officiers en tête, déboucha en ce moment de derrière la montagne.

 

20 Traduction littérale : « Heureux de nous donner de la peine ». Réponse obligatoire des soldats dans l’armée russe aux remerciements de leurs chefs. (Note du traducteur.)

 

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« En avant, avec l’aide de Dieu ! » s’écria Bagration d’une voix claire et ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il s’avança avec effort sur le terrain inégal, du pas in-certain d’un cavalier à pied. Le prince André se sentit entraîné

par une force irrésistible et en éprouva un grand bonheur 21.

Les Français étaient à une faible distance, et il pouvait apercevoir distinctement leurs figures, les buffleteries, les épau-lettes rouges, et un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guêtres aux jambes, gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisième partirent, et les lignes ennemies se cou-vrirent de fumée : la fusillade recommença. Quelques hommes tombèrent de notre côté, entre autres l’officier qui s’était donné tant de mal pour défiler avec avantage devant ses chefs.

Au premier coup de fusil, Bagration avait crié hourra ! Un hourra prolongé lui répondit sur toute la ligne, et dépassant leurs chefs, se dépassant l’un l’autre, nos soldats s’élancèrent joyeusement à la poursuite des Français, dont les rangs s’étaient rompus.

 

21 Ici eut lieu l’attaque dont M. Thiers parle en ces termes : « Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose rare à la guerre, on vit deux masses d’infanterie marcher l’une contre l’autre sans qu’aucune des deux cédât avant d’être abordée. » Napoléon à Sainte-Hélène s’exprime ainsi : « Quelques bataillons russes montrèrent de l’intrépidité. » (Note de l’au-teur.)

Voici textuellement les paroles de M. Thiers : « et, ce qui est rare à la guerre, les deux masses d’infanterie marchèrent résolument l’une contre l’autre sans qu’aucune des deux cédât avant d’être abordée. » Puis, quelques lignes plus loin : « Les Russes se conduisirent vaillamment. » (Note du traducteur.)

 

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