La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 64 sur 104

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La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre XVI

Miloradovitch fit faire volte-face à son cheval et se retrouva à quelques pas en arrière de l’Empereur. Les soldats, excités par la vue du tsar, marchaient en cadence d’un pas rapide et plein d’entrain.

« Enfants ! leur cria tout à coup Miloradovitch, oubliant la présence de son souverain et partageant lui-même l’élan de ses braves, dont il avait été le compagnon sous le commandement de Souvarow… enfants ! ce n’est pas le premier village que vous allez enlever à la baïonnette !

– Prêts à servir, » répondirent les soldats.

À leurs cris, le cheval de l’Empereur, le même qu’il montait pendant les revues en Russie, eut comme un frisson d’inquié-tude. Ici, sur le champ de bataille d’Austerlitz, surpris du voisi-nage de l’étalon noir de l’Empereur François, il dressait les oreilles au bruit inusité des décharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce que pensait et ressentait son auguste cavalier.

L’Empereur sourit, en désignant à un de ses intimes les ba-taillons qui s’éloignaient.

 

XVI

 

Koutouzow, accompagné de ses aides de camp, suivit au pas les carabiniers.

À une demi-verste de distance, il s’arrêta près d’une mai-son isolée, une auberge abandonnée sans doute, située à

 

– 449 – l’embranchement de deux routes qui descendaient toutes deux la montagne et qui étaient toutes deux couvertes de nos troupes.

Le brouillard se dissipait, et on commençait à distinguer les masses confuses de l’armée ennemie sur les hauteurs d’en face. On entendait un feu très vif à gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le général autrichien ; le prince André pria ce der-nier de lui passer la longue-vue.

« Voyez, voyez, disait l’étranger, voilà les Français ! » Et il indiqua, non un point éloigné, mais le pied de la montagne qu’ils avaient devant eux.

Les deux généraux et les aides de camp se passèrent fié-vreusement la longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits : les Français, qu’on croyait à deux verstes, s’étaient dressés inopinément devant eux !

« C’est l’ennemi !… Mais non !… Mais certainement !… Comment est-ce possible ? » dirent plusieurs voix…

Et le prince André voyait à droite monter à la rencontre du régiment d’Apchéron une formidable colonne de Français, à cinq cents pas de l’endroit où ils se tenaient.

« Voilà l’heure ! se dit-il… Il faut arrêter le régiment, Votre Haute Excellence ! » À ce moment, une épaisse fumée couvrit tout le paysage, une forte décharge de mousqueterie retentit à leurs oreilles, et une voix haletante de frayeur s’écria à deux pas : « Fini, camarades, fini !… » Et, comme si un ordre émanait de cette voix, des masses énormes de soldats refoulés, se pous-sant, se bousculant, passèrent en fuyant, au même endroit, où, cinq minutes auparavant, ils avaient défilé devant les empe-reurs. Essayer d’arrêter cette foule était une folie, car elle en-traînait tout sur son passage. Bolkonsky résistait avec peine au torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d’arriver.

 

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Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait à Koutouzow qu’il allait être fait prisonnier, s’il ne se portait pas en arrière. Koutouzow, immobile, tira son mouchoir et s’en couvrit la joue d’où le sang coulait. Le prince André se fraya un passage jusqu’à lui :

« Vous êtes blessé ? lui dit-il avec émotion.

– La plaie n’est pas là, mais ici ! » dit Koutouzow, en pres-sant son mouchoir sur sa blessure et en désignant les fuyards.

« Arrêtez-les ! » s’écria-t-il.

Mais, comprenant aussitôt l’inutilité de cet appel, il piqua des deux, et, prenant sur la droite au milieu d’une nouvelle troupe de fuyards, il se vit entraîné avec elle en arrière.

Leur masse était si serrée qu’il lui était impossible de s’en dégager. Dans cette confusion les uns criaient, les autres se re-tournaient et tiraient en l’air. Koutouzow, parvenu enfin à sortir du courant, se dirigea avec sa suite, terriblement diminuée, vers l’endroit d’où partait la fusillade. Le prince André, faisant des efforts surhumains pour le rejoindre, aperçut sur la descente, à travers la fumée, une batterie russe, qui n’avait pas encore cessé son feu et vers laquelle se précipitaient des Français. Un peu, au-dessus d’elle se tenait immobile l’infanterie russe. Un géné-ral s’en détacha et s’approcha de Koutouzow, dont la suite se réduisait à quatre personnes. Pâles et émues, ces quatre per-sonnes se regardaient en silence.

« Arrêtez ces misérables ! » dit Koutouzow au chef de ré-giment. Et, comme pour le punir de ces mots, une volée de bal-les, semblable à une nichée d’oiseaux, passa en sifflant au-dessus du régiment et de sa tête. Les Français attaquaient la batterie, et, ayant aperçu Koutouzow, ils tiraient sur lui. À cette nouvelle décharge, le commandant de régiment porta vivement la main à sa jambe ; quelques soldats tombèrent, et le porte-

 

– 451 – drapeau laissa échapper le drapeau de ses mains : vacillant un moment, il s’accrocha aux baïonnettes des soldats ; ceux-ci se mirent à tirer sans en avoir reçu l’ordre.

Un soupir désespéré sortit de la poitrine de Koutouzow.

« Bolkonsky, murmura-t-il d’une voix de vieillard affaibli et en lui montrant le bataillon à moitié détruit, que veut donc dire cela ? »

À peine avait-il prononcé ces mots, que le prince André, le gosier serré par des larmes de honte et de colère, s’était jeté à bas de son cheval et se précipitait vers le drapeau.

« Enfants, en avant ! » cria-t-il d’une voix perçante. « Le moment est venu ! » se dit-il, en saisissant la hampe et écoutant avec bonheur le sifflement des balles dirigées contre lui. Quel-ques soldats tombèrent encore.

« Hourra ! » s’écria-t-il, en soulevant avec peine le dra-peau.

Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le sui-vait, il fit encore quelques pas ; un soldat, puis un second, puis tous s’élancèrent à sa suite en le dépassant. Un sous-officier s’empara du précieux fardeau, dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué au même moment. Le re-prenant encore une fois, André continua sa course avec le ba-taillon. Il voyait devant lui nos artilleurs : les uns se battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa ren-contre ; il voyait les fantassins français s’emparer de nos che-vaux et tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne s’en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé, et un Français se disputaient la possession d’un refouloir ; l’expression égarée et haineuse de leur figure lui était

 

– 452 – parfaitement visible ; on sentait qu’ils ne se rendaient pas compte de ce qu’ils faisaient.

« Que font-ils ? se demanda le prince André. Pourquoi l’ar-tilleur ne fuit-il pas, puisqu’il n’a plus d’arme, et pourquoi le Français ne l’abat-il pas ? Il n’aura pas le temps de se sauver, que le Français se souviendra qu’il a son fusil ! En effet, un se-cond Français arriva sur les combattants, et le sort de l’artilleur roux, qui venait d’arracher le refouloir des mains de son adver-saire, allait se décider. Mais le prince André n’en vit pas la fin. Il reçut sur la tête un coup d’une violence extrême, qu’il crut lui avoir été appliqué par un de ses voisins. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment où elle faisait une diversion à sa pensée :

« Mais que m’arrive-t-il ? je ne me tiens plus ? mes jambes se dérobent sous moi. » Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l’espoir d’apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec l’artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où voguaient mollement de légers nuages grisâtres. « Quel calme, quelle paix ! se disait-il ; ce n’était pas ainsi quand je courais, quand nous courions en criant ; ce n’était pas ainsi, lorsque les deux figures effrayées se disputaient le refouloir ; ce n’était pas ainsi que les nuages flot-taient dans ce ciel sans fin ! Comment ne l’avais-je pas remar-quée plus tôt, cette profondeur sans limites ? Comme je suis heureux de l’avoir enfin aperçue !… Oui ! tout est vide, tout est déception, excepté cela ! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme !… »

 

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