La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 44 sur 104

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La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre XVI

« Oui, et pourtant on a peur, reprit la première voix, on a peur de l’inconnu, voilà ! On a beau vous conter que l’âme s’en va au ciel, ne sait-on pas qu’il n’y a pas de ciel, qu’il n’y a qu’une atmosphère ?

– Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix mâle.

– C’est donc le même capitaine qui était sans bottes chez la vivandière, se dit le prince André, en reconnaissant avec plaisir l’organe de celui qui philosophait.

– De l’absinthe, pourquoi pas ? répondit Tonschine. Quant à comprendre la vie future…, » il n’acheva pas sa phrase, car au même moment un sifflement fendit l’air, et un boulet, traver-sant l’espace avec une rapidité vertigineuse, s’enfonça avec fra-cas dans la terre, qu’il fit rejaillir autour de lui à deux pas de la hutte, le sol trembla sous le coup. Tonschine s’élança hors de la hutte, la pipe à la bouche, sa bonne et intelligente figure un peu pâle ; il était suivi de l’officier d’infanterie à la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin faisant, et qui courut à toutes jambes rejoindre sa compagnie.

 

XVI

 

Le prince André, arrêté à cheval près de la batterie, parcou-rait des yeux le vaste horizon pour y découvrir la pièce qui avait lancé le projectile. Il aperçut comme des ondulations dans les masses jusque-là immobiles des Français, et constata la pré-sence de la batterie qu’il avait soupçonnée. Deux cavaliers des-cendirent au galop la montagne, au pied de laquelle avançait une petite colonne ennemie dans l’intention évidente de renfor-

 

– 293 – cer les avant-postes. La fumée du premier coup n’était pas en-core dissipée, qu’un second nuage s’éleva, et qu’un second coup partit : la bataille était commencée. Le prince André s’élança à bride abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince Bagration. La canonnade augmentait de violence derrière lui, et l’on y répondait de notre côté. Dans le bas, à l’endroit tra-versé par les parlementaires, la fusillade s’engageait.

Lemarrois venait de remettre à Murat la lettre fulminante de Napoléon. Murat, honteux de sa déconvenue et désirant se faire pardonner, fit aussitôt marcher ses troupes vers le centre de l’armée russe, pour en tourner en même temps les deux ailes, avec l’espoir d’écraser, avant le soir et avant l’arrivée de l’Empe-reur, le faible détachement qu’il avait devant lui.

« C’est commencé ! se dit le prince André, dont le cœur battit plus vite ; mais où trouverai-je mon Toulon ? »

En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d’heure avant, mangeaient tranquillement leur soupe, il ren-contra partout la même agitation : des soldats saisissaient leurs fusils et s’alignaient en ordre, tandis que leur visage exprimait l’excitation qu’il ressentait lui-même au fond du cœur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un mélange de terreur et de joie :

« C’est commencé ! »

À peu de distance des retranchements inachevés, il vit ve-nir à lui, dans le crépuscule d’une brumeuse soirée d’automne, plusieurs militaires à cheval. Le premier, qui marchait en avant,

revêtu d’une bourka 19, montait un cheval blanc ; c’était le prince Bagration, qui, reconnaissant le prince André, le salua d’un si-gne de tête. Celui-ci s’était arrêté pour l’attendre et le mettre au fait de ce qu’il avait vu.

 

19 Caban en étoffe de laine. (Note du traducteur.)

 

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En l’écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince André se demandait avec une curiosité inquiète, en étu-diant les traits fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés, vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient derrière ce masque impénétra-ble ?…

« C’est bien, dit-il, en inclinant la tête en signe d’acquies-cement et comme si ce qu’il venait d’entendre avait été prévu par lui. Le prince André, encore tout haletant de sa course, par-lait avec volubilité, tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, à l’orientale, et les laissait tomber lentement de ses lèvres. Il éperonna son cheval, mais sans laisser paraître le moindre signe de précipitation, et se dirigea vers la batterie de Tons-chine, accompagné de toute sa suite, composée d’un officier d’état-major, son aide de camp spécial, du prince, de Gerkow, d’une ordonnance, de l’officier de l’état-major de service et d’un fonctionnaire civil, ayant rang d’auditeur, qui par curiosité avait demandé et obtenu la permission d’assister à une bataille. Ce gros et fort pékin, à la figure pleine, secoué par son cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppé d’un épais man-teau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naïf et satisfait, et faisait une étrange figure au milieu des hussards, des cosaques et des aides de camp.

« Et dire qu’il tient à voir une bataille, dit Gerkow à Bol-konsky, en le lui désignant, et il a déjà mal au creux de l’esto-mac !

– Voyons, épargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait à pas-ser pour plus bête qu’il n’était.

– Très drôle, mon monsieur prince, dit l’officier de service ; – il se rappelait qu’en français le titre du prince était toujours

 

– 295 – précédé d’un autre mot, mais il ne put parvenir à le trouver. Ils approchaient de la batterie de Tonschine, lorsqu’un boulet tom-ba à quelques pas d’eux.

– Qu’est-ce qui est tombé ? demanda l’auditeur.

– C’est une galette française, répondit Gerkow.

– Comment, c’est cela qui tue ? reprit le premier. Dieu ! que c’est effrayant ! » continua-t-il tout radieux.

À peine avait-il achevé, qu’un sifflement terrible, épouvan-table, se fit entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu à la droite de l’auditeur. Gerkow et l’officier de service se penchèrent, en tirant leurs chevaux du côté opposé. L’auditeur, arrêté devant le cosaque, le considérait avec curiosité : le cosa-que était mort, tandis que le cheval se débattait encore.

Le prince Bagration regarda par-dessus son épaule. Devi-nant le motif de cette confusion, il se détourna avec tranquillité, en ayant l’air de dire :

« Ce n’est pas la peine de s’occuper de ces bagatelles. »

Il arrêta son cheval et, en bon cavalier qu’il était, se pencha en avant, et dégagea son épée, accrochée à sa bourka. C’était une épée ancienne, différente de celles qu’on portait habituel-lement, et dont Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince André, se souvenant alors de ce détail, y vit un heureux présage. Arrivé à la batterie placée sur la hauteur, le prince Ba-gration demanda au canonnier de garde près des caissons :

« Quelle compagnie ?… »

Et il avait plutôt l’air de lui demander :

 

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« N’auriez-vous pas peur, par hasard ? »

Le canonnier le comprit ainsi.

« C’est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, répondit joyeusement l’artilleur, qui avait les cheveux roux.

– C’est bien, c’est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains pour arriver au dernier canon, lorsque le coup as-sourdissant de cette bouche à feu résonna dans l’espace, et, au milieu de la fumée qui l’enveloppait, il vit les servants s’agiter tout autour et la remettre avec effort en place. Le soldat n° 1, de haute taille et de large carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue ; le soldat n° 2 mettait, d’une main tremblante, la charge dans la bouche du canon. Tonschine, petit et trapu, tré-buchant sur l’affût, regardait au loin, en abritant ses yeux de sa main, sans voir le général.

– Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien ! s’écria-t-il d’une voix flûtée, à laquelle il tâchait de donner une inflexion martiale peu en rapport avec sa personne – N° 2, feu !… »

Bagration appela Tonschine, qui s’approcha à l’instant de lui, en portant timidement et gauchement les trois doigts à sa visière, plutôt comme un prêtre qui bénit que comme un mili-taire qui salue. Au lieu de balayer la plaine, comme elles y étaient destinées, les pièces de la batterie envoyaient des bom-bes incendiaires dans le village de Schöngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.

Personne n’avait indiqué à Tonschine où et avec quoi il de-vait tirer ; mais, après avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu’il tenait en haute estime, ils avaient décidé d’un commun accord qu’ils devaient chercher à incendier le vil-lage :

 

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« C’est bien », dit Bagration, qui écouta le rapport de l’offi-cier et examina à son tour le champ de bataille.

Du bas de la hauteur, où se trouvait le régiment de Kiew, montait le grondement prolongé et crépitant d’une fusillade ; plus loin à droite, derrière les dragons, on apercevait une co-lonne ennemie qui tournait notre flanc ; à gauche, l’horizon était limité par une forêt.

Le prince Bagration ordonna à deux bataillons du centre d’aller renforcer l’aile droite : l’officier d’état-major se permit de faire remarquer au prince que dans ce cas les pièces resteraient à découvert. Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux va-gues. La réflexion était juste, il n’y avait rien à y répondre. À ce moment arriva au galop un aide de camp envoyé par le chef du régiment qui se battait sur les bords de la rivière. Il apportait la nouvelle que des masses énormes de Français s’avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et qu’il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince Bagration fit un signe d’assentiment et d’approbation. Il s’éloigna au pas vers la droite, en envoyant aux dragons l’ordre d’attaquer. Une demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les dragons s’étaient déjà retirés de l’autre côté du ravin pour se mettre à l’abri du terrible feu de l’ennemi, éviter une inutile perte d’hommes et envoyer des tirailleurs sous bois.

« C’est bien », dit de nouveau Bagration en quittant la bat-terie. On entendait la fusillade dans la forêt ; le flanc gauche étant trop éloigné pour que le général en chef pût y arriver à temps, il y dépêcha Gerkow pour dire au général commandant, celui-là même que nous avons vu à Braunau présenter son ré-giment à Koutouzow, de se retirer au plus vite derrière le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en état de tenir longtemps contre l’ennemi ; de sorte que Tonschine fut oublié et resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.

 

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