La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 78 sur 104

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La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre XI

Il était évident que cet homme étrange et énergique pliait et se soumettait à l’influence irrésistible exercée sur lui par cette brune et gracieuse fillette, qui cependant était éprise d’un autre que lui.

Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s’en rendre compte : « Ils sont tous amoureux de l’une d’elles », se disait-il, et, ne se sentant plus aussi à son aise dans ce milieu, il s’absenta très souvent de la maison paternelle.

On recommença, pendant ces mois d’automne, à causer de la guerre avec Napoléon, avec plus d’ardeur encore que par le passé. Il fut question d’un recrutement de dix sur mille, auquel s’ajoutaient neuf sur mille pour la milice. On lançait de tous cô-tés des anathèmes sur Bonaparte, et Moscou était plein de bruits de guerre. Quant à la famille Rostow, toute la part qu’elle prenait à ces préparatifs belliqueux se concentrait sur Nicolas, qui attendait l’expiration du congé de Denissow, pour retourner avec lui au régiment, après les fêtes. Ce départ prochain ne l’empêchait pas de s’amuser : il l’y excitait au contraire, et il pas-sait la plus grande partie de son temps en dîners, en soirées et en bals.

 

XI

 

Le troisième jour de Noël, les Rostow donnèrent un dîner d’adieux quasi officiel en l’honneur de Denissow et de Nicolas,

 

– 528 – qui partaient après les Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.

Les courants électriques et passionnés, qui régnaient dans la maison, n’avaient jamais été aussi sensibles que pendant ces derniers jours : « Saisis au vol les fugitifs éclairs de bonheur, semblait dire à la jeunesse cette mystérieuse influence : Aime, sois aimé ! c’est là le seul but où l’on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde ! »

Malgré les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents, il n’avait fait que la moitié de ses courses, et ne rentra qu’une seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussi-tôt la contrainte qui alourdissait ce jour-là l’atmosphère ora-geuse d’amour dont il était entouré ; un étrange embarras se trahissait entre quelques-unes des personnes présentes, et, sur-tout entre Sonia et Dologhow. Il comprit qu’il avait dû se passer quelque chose, et avec la délicatesse de son cœur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-là il y avait bal chez Ioghel, le maître de danse, qui réunissait fréquemment, les jours de fête, ses élèves des deux sexes.

« Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel ? Va, je t’en prie, il te le demande instamment, et Vasili Dmitritch a promis d’y aller.

– Où n’irais-je pas pour obéir à la comtesse ? dit Denissow, qui, moitié riant, moitié sérieux, s’était déclaré le chevalier de Natacha. Je suis même prêt à danser le pas du châle.

– Oui, si j’en ai le temps ! J’ai promis aux Arkharow de pas-ser la soirée chez eux.

– Et toi ?… » dit-il en s’adressant à Dologhow. Il s’aperçut aussitôt de l’indiscrétion de sa demande, au « oui » sec et froid qu’il reçut de ce dernier, et au regard farouche qu’il jeta sur So-nia.

 

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« Il y a quelque chose entre eux », se dit Nicolas, et le dé-part de Dologhow après le dîner le confirma dans cette supposi-tion. Il appela à lui Natacha pour la questionner :

« Je te cherchais justement, s’écria-t-elle, en courant après lui, je te l’avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire ? ajouta-t-elle d’un air triomphant… il s’est déclaré ! »

Quoique Sonia ne le préoccupât que peu à cette époque, il éprouva cependant, à cette confidence, un certain déchirement de cœur. Dologhow était un parti convenable, brillant même sous quelques rapports pour l’orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d’irritation, et il s’apprêtait à l’exhaler en railleries sur les promesses oubliées et sur le consentement de Sonia, lorsqu’avant même qu’il eût eu le temps de formuler sa pensée, Natacha continua :

« Et figure-toi qu’elle l’a refusé, absolument refusé ! Elle a dit qu’elle en aimait un autre. »

« Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement ! » se dit Nico-las.

« Maman a eu beau la supplier, elle a refusé, et je sais qu’elle ne reviendra pas sur sa décision.

– Maman l’a suppliée ? demanda Nicolas d’un ton de re-proche.

– Oui, et ne te fâche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache pas comment, que tu ne l’épouseras pas… J’en suis sûre.

 

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– Allons donc, tu ne peux pas le savoir… mais il faut que je lui parle. Quelle ravissante créature que cette Sonia ! ajouta-t-il en souriant.

– Je crois bien qu’elle est ravissante ? Je vais te l’en-voyer… » Et elle se sauva, après avoir embrassé son frère.

Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayée et confuse, comme une coupable. Nicolas s’approcha d’elle, et lui baisa la main ; depuis le retour de la campagne ils ne s’étaient pas encore trouvés en tête à tête.

« Sophie, lui dit-il d’abord avec timidité, mais en reprenant peu à peu de l’assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti avantageux… C’est un homme de bien, il a des senti-ments élevés… il est mon ami…

– Mais c’est fini, je l’ai déjà refusé, dit Sonia en l’interrom-pant.

– Si vous le refusez à cause de moi, je crains que…

– Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l’interrom-pant de nouveau, et elle l’implorait du regard.

– C’est mon devoir. Peut-être est-ce de la suffisance, de ma part, mais je préfère vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vérité. Je vous aime, je le crois, plus que tout…

– C’est assez pour moi, dit-elle en rougissant.

– Mais j’ai été bien souvent amoureux et je m’amourache-rai encore, et pourtant je n’ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de confiance, d’amitié, ni d’amour. Je suis jeune : maman, vous le savez, ne désire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je vous supplie de bien poser la

 

– 531 – proposition de Dologhow, ajouta-t-il en prononçant avec effort le nom de son ami.