La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 48 sur 104

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La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre XX

 

Le vent était tombé ; de sombres nuages qui se confon-daient à l’horizon avec la fumée de la poudre restaient suspen-dus sur le champ de bataille ; la lueur de deux incendies, d’au-tant plus visible que le soir était venu, se détachait sur ce fond. La canonnade allait s’affaiblissant, mais la fusillade, derrière et à droite, s’entendait à chaque pas plus forte et plus rapprochée. À peine sorti avec ses canons de la zone du feu ennemi, et des-cendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de l’état-major, entre autres l’officier porteur de l’ordre de retraite et Gerkow, qui, bien qu’il eût été envoyé deux fois, n’était jamais parvenu jusqu’à lui. Tous, s’interrompant les uns les autres, lui donnaient des ordres et des contre-ordres sur la route qu’il de-vait suivre, l’accablant de reproches et de critiques.

Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne silence, car il sentait qu’à la première parole qu’il aurait prononcée, ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émo-tion. Bien qu’il lui eût été enjoint d’abandonner les blessés, plu-sieurs se traînaient, en suppliant qu’on les plaçât sur les canons. L’élégant officier d’infanterie qui, peu d’heures auparavant, s’était élancé hors de la hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l’affût de la Matvéevna, avec une balle dans le ven-tre. Un junker de hussards, pâle et soutenant sa main mutilée, demandait également une petite place.

« Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus marcher ! »

On voyait qu’il avait dû plus d’une fois faire inutilement la même demande, car sa voix était suppliante et timide :

« Au nom du ciel, ne me refusez pas !

 

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– Placez-le, placez-le ! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit Tonschine, en s’adressant à son artilleur favori… – Où est l’officier blessé ?

– On l’a enlevé, il est mort, répondit une voix.

– Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous ; étends la capote, Antonow. »

Le junker, qui n’était autre que Rostow, grelottait du fris-son de la fièvre ; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même ca-non d’où l’on venait d’enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le pantalon et les mains du junker.

« Êtes-vous blessé, mon ami ? lui demanda Tonschine.

– Non, je ne suis que contusionné.

– Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote ?

– C’est l’officier, Votre Noblesse, » dit l’artilleur, en l’es-suyant avec sa manche, comme pour s’excuser de cette tache sur une de ses pièces.

Les canons, poussés par l’infanterie, furent hissés à gran-d’peine sur la montagne, et, arrivés enfin au village de Gun-thersdorf, ils s’y arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu’on ne distinguait plus à dix pas les uniformes des soldats. La fusil-lade cessait peu à peu. Tout à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent dans l’obscurité. C’était une der-nière tentative des Français, à laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus avancer, ils atten-daient leur sort, en se regardant en silence. La fusillade cessa

 

– 320 – bientôt, et d’une rue détournée débouchèrent des soldats qui causaient bruyamment :

« Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s’y frotteront plus !

– Es-tu sain et sauf, Pétrow ?

– On n’y voit goutte, dit un autre… il fait noir comme dans un four… Frères, n’y a-t-il rien à boire ? »

Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de Tonschine s’éloignèrent en avant dans la profondeur de l’obscurité, entourés de la clameur confuse de l’infanterie.

On aurait dit un sombre et invisible fleuve s’écoulant dans la même direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des voix, le bruit des fers des chevaux et le grin-cement des roues. Du milieu de cette confusion s’élevaient, per-çants et distincts, les gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta dans cette foule mouvante : un cavalier monté sur un cheval blanc et accompa-gné d’une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques mots :

« Qu’a-t-il dit ? Où va-t-on ? S’arrête-t-on ? A-t-il remer-cié ? »

Tandis que ces questions s’entrecroisaient, cette masse vi-vante fut tout à coup refoulée dans son élan en avant par la ré-sistance des premiers rangs, qui s’étaient arrêtés : l’ordre venait d’être donné de camper au milieu de cette route boueuse.

 

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Les feux s’allumèrent et les conversations reprirent. Le ca-pitaine Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la recherche d’une ambulance ou d’un médecin pour le pauvre junker, et s’assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui : le frisson de la fièvre, causée par la souffrance, le froid et l’humidité, secouait tout son corps ; un sommeil invincible s’emparait de lui, mais il ne pouvait s’y abandonner, à cause de la douleur et de l’angoisse que lui faisait éprouver son bras ; tan-tôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le feu, qui lui paraissait d’un rouge ardent, ou la petite personne trapue de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion sympa-thique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute son âme il lui aurait porté secours, mais qu’il ne le pouvait pas.

De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l’infanterie qui s’installait, des sabots des chevaux qui piéti-naient dans la boue, et du bois que l’on fendait au loin.

Ce n’était plus le fleuve invisible qui grondait, c’était une mer houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait, sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s’approcha du feu, s’accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et, se retournant avec un regard interro-gatif vers Tonschine :

« Vous permettez, Votre Noblesse ? J’ai perdu ma compa-gnie je ne sais où ! »

Un officier d’infanterie qui avait la joue bandée s’adressa à Tonschine, pour le prier de faire avancer les canons qui bar-raient le chemin à un fourgon ; après lui arrivèrent deux soldats qui s’injuriaient en se disputant une botte :

« Pas vrai que tu l’as ramassée…

 

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– En v’là une blague ! » criait l’un d’eux d’une voix en-rouée.

Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s’approcha des artilleurs en demandant à boire d’une voix sourde :

« Va-t-il donc falloir mourir comme un chien ? »

Tonschine lui fit donner de l’eau. Puis accourut un loustic qui venait chercher du feu pour les fantassins :

« Du feu, du feu bien brûlant !… Bonne chance, pays, merci pour le feu, nous vous le rendrons avec usure, » criait-il en dis-paraissant dans la nuit avec son tison enflammé.

Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un man-teau quelque chose de lourd. L’un d’eux trébucha :

« Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route, grommela-t-il…

– Il est mort, pourquoi le porter ? dit un autre, voyons, je vous… »

Et les quatre hommes s’enfoncèrent dans l’ombre avec leur fardeau.

« Vous souffrez ? dit Tonschine tout bas à Rostow.

– Oui, je souffre.

– Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canon-nier à Tonschine.

– J’y vais, mon ami. »

 

– 323 –

Il se leva et s’éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu’il avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit vieux colonel aux paupières tomban-tes, qui nettoyait à belles dents un os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l’officier d’état-major à la belle ba-gue, Gerkow, qui ne cessait de regarder les convives d’un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées, les yeux bril-lants d’un éclat fiévreux.

Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau fran-çais. L’auditeur en palpait le tissu en branlant la tête : était-ce par curiosité, ou bien la vue de cette table où son couvert n’était pas mis, était-elle pénible à son estomac affamé ?

Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait prisonnier par nos dragons ; et nos officiers se pressaient autour de lui pour l’examiner.

Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement, et se faisait rendre compte des détails du l’af-faire et des pertes. Le chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince comme quoi, dès le commence-ment de l’action, il avait rassemblé les soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les deux bataillons avec lesquels il s’était précipité baïonnette en avant sur l’ennemi, qu’il avait culbuté :

« M’étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis posté sur la route et me suis dit : Laissons pas-ser ceux-ci, nous recevrons les autres avec un feu de bataillon, c’est ce que j’ai fait ! »

 

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Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu’il avait fini par croire que c’était réellement arrivé.

« Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow s’est emparé sous mes yeux d’un officier fran-çais, et qu’il s’est tout particulièrement distingué.

– C’est à ce moment, Excellence, que j’ai pris part à l’atta-que du régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assu-ré, Gerkow, qui de la journée n’avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire ce qui s’était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence ! »

Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des offi-ciers présents, qui s’attendaient à une de ses plaisanteries habi-tuelles, mais comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était à l’honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux.

« Je vous remercie tous, messieurs ; toutes les armes, in-fanterie, cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement ! Comment se fait-il seulement qu’on ait laissé en arrière deux pièces du centre ? » demanda-t-il en cherchant quelqu’un des yeux.

Le prince Bagration ne s’informait pas de ce qu’étaient de-venus les canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement de l’engagement :

« Il me semble cependant que je vous avais donné l’ordre de les faire ramener, ajouta-t-il en s’adressant à l’officier d’état-major de service.

– L’un était encloué, répondit l’officier ; quant à l’autre, je ne puis comprendre… J’étais là tout le temps… j’ai donné des

 

– 325 – ordres et… il faisait chaud là-bas, c’est vrai, » ajouta-t-il avec modestie. »

Quelqu’un fit observer qu’on avait envoyé chercher le capi-taine Tonschine.

« Mais vous y étiez ? dit le prince Bagration s’adressant au prince André.

– Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l’officier d’état-major en souriant agréablement.

– Je n’ai pas eu le plaisir de vous y voir, » répondit d’un ton rapide et bref le prince André.

Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte ve-nait de paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces grosses épaulettes ; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés.

« Comment se fait-il qu’on ait laissé deux canons sur la hauteur ? » demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où se trouvait Gerkow, que du côté du petit capi-taine.

Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se rendit compte avec terreur de la faute qu’il avait commise en abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par lesquelles il avait passé, lui avaient fait com-plètement oublier cet incident ; il restait coi et murmurait :

« Je ne sais pas, Excellence, il n’y avait pas assez d’hom-mes…

 

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– Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous cou-vraient. »

Tonschine aurait pu répondre qu’il n’y avait pas de batail-lons : c’eût été pourtant la vérité, mais il craignait de compro-mettre un chef, et restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.

Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire preuve d’une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient nerveusement.

« Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tran-chante, vous m’avez envoyé à la batterie du capitaine, et j’y ai trouvé les deux tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de bataillons pour les couvrir. »

Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.

« Et si Votre Excellence me permet de donner mon opi-nion, c’est surtout à cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée. »

Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il inclina la tête en lui disant qu’il pouvait se retirer.

Le prince André le suivit :

« Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m’avez tiré d’un mauvais pas, mon ami. »

 

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Lui jetant un coup d’œil attristé, le prince André s’éloigna sans rien répondre. Il avait un poids sur le cœur… Tout était si étrange, si différent de ce qu’il avait espéré !

« Qui sont-ils ? que font-ils ? quand cela finira-t-il ? » se demandait Rostow en suivant les ombres qui se succédaient au-tour de lui.

Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l’acca-blait, des taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient avec la douleur qu’il éprouvait… Oui, c’étaient bien ces soldats blessés qui l’écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé !

Pour se débarrasser d’eux, il ferma les yeux, il s’oublia un instant, et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une fantasmagorie : sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette histoire prenait la figure de ce sol-dat, là-bas, là-bas, celui qui avait une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait le bras.

Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui tortu-rait son épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s’il ne l’avait pas broyée méchamment.

Il ouvrit les yeux : une étroite bande du voile noir de la nuit s’étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur voltigeait la poussière argentée d’une neige fine et légère. Point de médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier tout nu, qui de l’autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il était tout seul.

 

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« Je ne suis nécessaire à personne ! pensait Rostow, per-sonne ne veut m’aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j’étais fort, gai, entouré d’affection. Il soupira, et son sou-pir se perdit dans un gémissement.

– Qu’y a-t-il ?… cela te fait mal ? demanda le petit troupier en secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans at-tendre la réponse : – En a-t-on écharpé de pauvres gens au-jourd’hui, c’est effrayant ! »

Rostow ne l’écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui tourbillonnaient dans l’espace ; il songeait à l’hiver de Russie, à la maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moel-leuse, à son rapide traîneau, et il s’y voyait plein de vie, entouré de tous les siens :

« Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici ? » se disait-il. Les Français ne renouvelèrent pas l’attaque le lendemain, et les restes du détachement de Bagration se réunirent à l’armée de Koutouzow.

 

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