La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 92 sur 104

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La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre IX

« Aller à Kortchew ?… ce n’est pas certes maintenant que j’irai !… Je ne puis abandonner mon enfant malade !… »

Il jeta un coup d’œil dans l’autre chambre, et vit sa sœur encore debout à côté du lit de l’enfant qu’elle berçait.

« Quelle est donc cette autre nouvelle désagréable que Bili-bine me donne ? Ah ! oui, la victoire, … maintenant que j’ai quit-té l’armée !… Oui, oui, il se moque toujours de moi… tant mieux, si cela l’amuse… » Et, sans en comprendre la moitié, il se mit à lire la lettre de Bilibine, pour cesser de penser à ce qui le tour-mentait et le préoccupait si exclusivement.

 

IX

 

Bilibine, attaché au quartier général en qualité de diplo-mate, lui écrivait en français une longue lettre pleine de saillies à la française, mais dépeignant la campagne avec une franchise et une hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement, fût-il même railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on s’apercevait bien vite que, ennuyé de la discrétion de rigueur imposée aux diplomates, il était heureux de pouvoir épancher toute sa bile dans le sein d’un correspondant aussi sûr que le prince André. Cette lettre, déjà ancienne, était datée d’avant la bataille de Preussisch-Eylau :

« Depuis nos grands succès d’Austerlitz, vous le savez, mon cher prince, je ne quitte plus les quartiers généraux. Décidé-ment j’ai pris goût à la guerre, et bien m’en a pris. Ce que j’ai vu ces trois mois est incroyable.

 

– 591 –

« Je commence ab ovo. L’« ennemi du genre humain », comme vous savez, s’attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidèles alliés, qui ne nous ont trompés que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et cause pour eux. Mais il se trouve que l’« ennemi du genre humain » ne fait nulle attention à nos beaux discours, et, avec sa manière impolie et sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir la parade commencée, en deux tours de main les rosse à plate couture et va s’installer au palais de Potsdam.

« J’ai le plus vif désir, écrit le roi de Prusse à Bonaparte, que Votre Majesté soit accueillie et traitée dans mon palais d’une manière qui lui soit agréable, et c’est avec empressement que j’ai pris à cet effet toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je avoir réussi ! » Les généraux prus-siens se piquent de politesse envers les Français et mettent bas les armes aux premières sommations.

« Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi de Prusse ce qu’il doit faire s’il est sommé de se rendre ?… Tout cela est positif !

« Bref, espérant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se trouve que nous voilà en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en guerre sur nos frontières avec et pour le roi de Prusse. Tout est au grand complet, il ne nous manque qu’une petite chose : c’est le général en chef. Comme il s’est trouvé que les succès d’Austerlitz auraient pu être plus décisifs si le général en chef eût été moins jeune, on fait la revue des octogénaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la préférence au der-nier. Le général nous arrive en kibik, à la manière de Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.

« Le 4 arrive le premier courrier de Pétersbourg, On ap-porte les malles dans le cabinet du maréchal, qui aime à faire tout par lui-même. On m’appelle pour aider à faire le triage des

 

– 592 – lettres et prendre celles qui nous sont destinées. Le maréchal nous regarde faire et attend les paquets qui lui sont adressés. Nous cherchons… il n’y en a point. Le maréchal devient impa-tient, se met lui-même à la besogne, et trouve des lettres de l’Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres. Alors le voilà qui se met dans une de ses colères bleues. Il jette feu et flamme contre tout le monde, s’empare des lettres, les déca-chète et lit celles que l’Empereur adresse à d’autres : « Ah ! c’est ainsi qu’on se conduit envers moi ! Point de confiance ! Ah ! on a mission de me surveiller ! sortez ! » et il écrit le fameux ordre

du jour au général Bennigsen 30 :

« Je suis blessé, je ne puis monter à cheval, et par consé-quent je ne puis commander l’armée. Vous avez amené votre corps d’armée défait à Poultousk, où il est exposé sans bois et sans fourrage ; il faut y remédier, selon votre rapport au comte Bouxhevden : il faut vous replier vers nos frontières, vous exé-cuterez ce mouvement aujourd’hui même. »

« Par suite de toutes mes courses, écrit-il à l’Empereur, la selle m’a occasionné une écorchure, qui m’empêche de monter à cheval et de commander une armée aussi importante. J’en ai remis le commandement à l’ancien en grade, au comte Boux-hevden, en lui renvoyant tout le service et tout ce qui s’y rap-porte, lui donnant le conseil, s’il manquait de pain, de se retirer dans l’intérieur de la Prusse, car il n’en reste plus que pour un jour ; quelques régiments n’en ont pas du tout, d’après la décla-ration des divisionnaires, Ostermann et Sedmoretzki ; les paysans n’en ont point ; quant à moi, j’attendrai ma guérison à l’hôpital d’Ostrolenko. En portant à l’auguste connaissance de Votre Majesté la date de ce rapport, j’ai l’honneur d’ajouter que, si l’armée bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul homme valide au printemps. »

 

30 En français dans le texte. (Note du traducteur.)

 

– 593 –

« Permettez à un vieillard de se retirer à la campagne, chez lui, emportant le douloureux regret de n’avoir pu remplir les grandes et glorieuses fonctions auxquelles il avait été appelé. J’attendrai l’auguste autorisation ici à l’hôpital, afin de ne pas jouer le rôle d’un écrivain, au lieu de celui de commandant. Ma retraite de l’armée ne causera pas plus de bruit que celle d’un aveugle. Il y en a mille comme moi en Russie. »

« Le maréchal se fâche contre l’Empereur, et nous punit tous ; n’est-ce pas que c’est logique ?

« Voilà le premier acte. Aux suivants, l’intérêt et le ridicule vont s’accroissant comme de raison. Après le départ du maré-chal, il se trouve que nous sommes en vue de l’ennemi, et qu’il faut livrer bataille. Bouxhevden est général en chef par droit d’ancienneté, mais le général Bennigsen n’est pas de cet avis ; d’autant plus qu’il est, lui, avec son corps en vue de l’ennemi, et qu’il veut profiter de l’occasion d’une bataille, « auf eigene Hand, » comme disent les Allemands. Il la donne. C’est la ba-taille de Poultousk, qui est censée avoir été une grande victoire, mais qui, à mon avis, n’en est pas une le moins du monde. Nous autres pékins, nous avons, comme vous savez, la très vilaine habitude de décider du gain ou de la perte d’une bataille. Celui qui s’est retiré après la bataille l’a perdue, voilà ce que nous di-sons, et à ce titre nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons après la bataille, mais nous envoyons un courrier à Pétersbourg, qui porte les nouvelles d’une victoire, et le général ne cède pas le commandement en chef à Bouxhev-den, espérant recevoir de Pétersbourg, en reconnaissance de sa victoire, le titre de général en chef. Pendant cet interrègne, nous commençons un plan de manœuvres excessivement intéressant et original. Notre but n’est pas, comme il le devrait être, d’éviter l’ennemi ou de l’attaquer, mais uniquement d’éviter le général Bouxhevden, qui, par droit d’ancienneté, serait notre chef. Nous tendons vers ce but avec tant d’énergie, que, même en passant une rivière qui n’est pas guéable, nous brûlons les ponts pour

 

– 594 – nous séparer de notre ennemi, or notre ennemi pour le moment n’est pas Bonaparte, mais Bouxhevden. Le général Bouxhevden a failli être attaqué et pris par des forces ennemies supérieures, à cause d’une de nos belles manœuvres qui nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit… nous filons. À peine passe-t-il de notre côté de la rivière, que nous repassons de l’autre. À la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s’attaque à nous. Les deux généraux se fâchent. Il y a même une provocation en duel de la part de Bouxhevden et une attaque d’épilepsie de la part de Bennigsen. Mais, au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire de Poultousk, nous apporte de Pétersbourg notre nomination de général en chef, et le pre-mier ennemi, Bouxhevden, étant enfoncé, nous pouvons penser au second, à Bonaparte. Mais voilà-t-il pas qu’à ce moment se lève devant nous un troisième ennemi : c’est l’orthodoxe qui demande à grands cris du pain, de la viande, des « soukharyi », du foin, – que sais-je ? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.

« L’orthodoxe se met à la maraude, et d’une manière dont la dernière campagne ne peut vous donner la moindre idée. La moitié des régiments forme des troupes libres, qui parcourent la contrée, en mettant tout à feu et à sang. Les habitants sont rui-nés de fond en comble, les hôpitaux regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier général a été attaqué par des troupes de maraudeurs, et le général en chef a été obligé lui-même de demander un bataillon pour les chasser. Dans une de ces attaques, on m’a emporté ma malle vide et ma robe de chambre. L’Empereur veut donner le droit à tous les chefs de division de fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela

n’oblige une moitié de l’armée de fusiller l’autre 31.»

Le prince André avait commencé cette lecture avec distrac-tion ; mais gagné peu à peu par l’intérêt qu’il y trouvait, tout en

 

31 En français dans l’original. (Note du traducteur.)

 

– 595 – n’accordant du reste qu’une valeur relative au récit de Bilibine, arrivé à cette dernière phrase, il froissa la lettre et la jeta de cô-té, dépité de sentir que cette vie, si éloignée de lui à présent, pouvait encore lui causer de l’émotion. Il ferma les yeux, se pas-sa la main sur le front comme pour en chasser toute trace, et prêta l’oreille à ce qui se faisait dans la chambre de l’enfant. Il lui sembla entendre un bruit étrange. Craignant qu’il ne se fût produit une aggravation dans l’état du petit malade pendant qu’il lisait, il s’approcha de la porte sur la pointe du pied. En entrant, il crut voir, à la figure bouleversée de la bonne, qu’elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n’était plus là !

« Mon ami ! » dit sa sœur derrière lui. Comme il arrive souvent à la suite d’une insomnie prolongée ou de violentes in-quiétudes, une terreur involontaire s’empara de lui : il crut en-tendre dans ces mots comme un appel désespéré, comme l’an-nonce de la mort de son enfant, que tout, du reste, semblait rendre probable.

« Tout est fini ! » pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front ! S’approchant du berceau avec la conviction qu’il le trou-verait vide, que la vieille bonne cachait l’enfant mort, il en tira les rideaux, et ses yeux, effarés par la peur, ne purent rien dis-tinguer. Enfin il l’aperçut. Le petit garçon, les joues rouges, cou-ché en travers du berceau, la tête plus bas que l’oreiller, tétait en rêve ; sa respiration était douce et égale.

Tout joyeux et tout rassuré, il se pencha, et appliquant ses lèvres sur la peau de l’enfant, ainsi qu’il l’avait vu faire à sa sœur, pour se rendre compte du degré de chaleur, il sentit la moite humidité de son petit front et de ses petits cheveux tout mouillés, et il reconnut à cette abondante transpiration que non seulement il n’était pas mort, mais que cette crise salutaire amènerait une prompte guérison. Il aurait voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit être faible ; il ne l’osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite tête, de ses peti-

 

– 596 – tes mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous la couver-ture. Un frôlement de robe se fit entendre, et une ombre appa-rut à côté de lui. C’était la princesse Marie, qui, soulevant le ri-deau, le laissa retomber derrière elle. Son frère, écoutant tou-jours la respiration de l’enfant, ne se retourna pas, mais lui ten-dit la main, qu’elle serra fortement :