La Guerre Et La Paix – Tome I

Comte Léon Tolstoï · Chapitre 97 sur 104

Pages du PDF

La Guerre Et La Paix – Tome I

Chapitre XIV

« Quel plaisir avez-vous à les troubler dans leur foi ? dit la princesse Marie. Pourquoi êtes-vous venus ?

– Mais, princesse, c’est une plaisanterie que j’ai faite à Pé-laguéïouchka ! Princesse, ma parole, je n’ai pas voulu l’offenser. Ce n’est pas sérieux, je t’assure ! »

Pélaguéïouchka s’arrêta d’un air incrédule, mais la sincérité du repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affec-tueux du prince André l’apaisèrent peu à peu.

 

XIV

 

Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait l’encens ; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y avait passé qua-rante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de pain sec pour toute nourriture :

« Je priais devant l’un, puis je disais mes prières devant un autre. Je dormais un petit peu, je baisais un troisième ; et quelle paix, ma mère, quelle paix céleste ! Je n’avais plus envie de re-monter sur la terre du bon Dieu. »

Pierre l’écoutait et l’observait attentivement ; le prince An-dré quitta la chambre, et sa sœur, abandonnant à elles-mêmes « les hommes de Dieu », emmena Pierre au salon.

« Vous êtes très bon, lui dit-elle.

 

– 623 –

– Je n’ai pas voulu l’offenser, croyez-moi ; j’apprécie ses sentiments ! »

La princesse Marie lui répondit par un sourire :

« Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment avez-vous trouvé André ? Il m’inquiète. Sa santé était meilleure l’hiver dernier, mais au printemps sa bles-sure s’est rouverte, et le médecin lui conseille de faire une cure à l’étranger. Son moral aussi me tourmente : il ne peut pas, à l’exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin, mais il le porte en dedans de lui-même ; aujourd’hui il est gai, animé, grâce à votre arrivée… c’est si rare ! Tâchez de lui persuader de voyager, il a besoin d’activité, et cette vie monotone le tue… on ne le remarque pas, mais je le vois ! »

À dix heures du soir, les domestiques s’élancèrent sur le perron, au tintement des clochettes de l’attelage qui ramenait le vieux prince. Pierre et André allèrent à sa rencontre.

« Qui est-ce ? demanda le vieux en descendant de voiture. – Ah oui ! très content ! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi… là ! »

Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenan-ces, que le prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive discussion. Pierre prouvait qu’un jour viendrait où il n’y aurait plus de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le raillant, soutenait le contraire :

« Pratique une saignée, mets de l’eau à la place du sang, et alors il n’y aura plus de guerre ! Chimères de femme, chimères de femme ! » ajouta-t-il, en tapant affectueusement sur l’épaule de son adversaire, et en s’approchant de la table, où son fils, qui

 

– 624 – ne voulait pas prendre part à la conversation, examinait les pa-piers qu’il avait apportés.

« Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n’a guère fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il s’est imaginé de m’inviter à dîner ! Je lui en ai donné un… de dîner ! Regarde ce papier !… Sais-tu qu’il me plaît, ton ami, il me réveille ! Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n’a pas envie de les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent ma vieille tête. Al-lez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour me disputer encore… Tu me feras le plaisir d’aimer ma sotte princesse Ma-rie, n’est-ce pas ? »

Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de l’affection qui l’unissait au prince André. Le vieux prince et la princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé, le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait ai-mé, non seulement de cette dernière, dont il avait gagné le cœur par sa douceur envers ses protégés, mais même du petit bon-homme d’un an, le prince Nicolas, comme l’appelait son grand-père ; l’enfant lui souriait et se laissait porter par lui. Mlle Bour-rienne et l’architecte suivaient d’un air radieux ses conversa-tions avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper, c’était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lis-sy-Gory.

Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère, tous, chose bien rare, s’unirent pour en faire l’éloge et pour exprimer la sympathie qu’il leur avait inspirée.

 

– 625 –