La Guerre Et La Paix – Tome I
Chapitre XIII
– C’est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous sup-plie de m’envoyer là-bas. »
Koutouzow ne répondit rien : plongé dans ses réflexions, il semblait avoir oublié ce qu’il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace d’émotion, et, tout en raillant fine-ment, il se fit raconter par Bolkonsky son entrevue avec l’empe-reur, les on-dit de la cour sur l’engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames que tous deux connaissaient.
XIII
Le 1er novembre, Koutouzow avait reçu d’un de ses espions un rapport d’après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans issue. Les Français, après le passage du pont, di-sait le rapport, marchaient en forces considérables pour inter-cepter sa jonction avec les troupes venant de Russie. Si Koutou-zow se décidait à rester à Krems, les cent cinquante mille hom-mes de Napoléon couperaient ses communications, en entou-rant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se trou-verait dans la position de Mack à Ulm ; s’il abandonnait la grande voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se réunir à Bouksevden. Si enfin il se déci-dait à se replier de Krems sur Olmütz, pour rejoindre ses nou-velles forces, il risquait d’être devancé par les Français, et forcé d’accepter la bataille, pendant sa marche et avec tout son train
– 280 – de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois plus nom-breux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant cette dernière alternative.
Les Français s’avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 vers-tes devant lui. Se laisser devancer par eux, c’était pour les Rus-ses la honte d’Ulm et la perte complète de l’armée ; il n’y avait d’autre chance de la sauver, que d’atteindre ce point avant l’ar-mée française ; mais la réussite devenait impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que l’ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.
À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d’opérer cette marche sans s’arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le premier, de retenir l’ennemi au-tant qu’il le pourrait, pendant que Koutouzow, avec tout son train de campagne, s’écoulerait vers Znaïm.
Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affa-més et mal chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes, déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés de fatigue, devaient arrêter l’ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi l’armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capri-cieuse rendit l’impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée d’en tenter une du même genre avec Koutou-zow. Rencontrant le faible détachement de Bagration, il s’ima-
– 281 – gina avoir devant lui l’armée tout entière. Sûr de l’écraser dès qu’il aurait reçu les renforts qu’il attendait, il lui proposa un ar-mistice de trois jours, pendant lequel chacun d’eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr de l’obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le géné-ral autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit qu’il ne pouvait ni accepter, ni refuser l’ar-mistice, et qu’il devait avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son aide de camp. Cette proposition était le salut de l’armée ; aussi Koutouzow dépêcha-t-il immédiate-ment à l’ennemi l’aide de camp Wintzengerode, chargé non seu-lement d’accepter l’armistice, mais aussi de poser les conditions d’une capitulation. Il expédia en même temps d’autres ordres en arrière, pour presser la marche de l’armée, que l’ennemi igno-rait encore parce qu’elle s’opérait derrière les faibles troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses propositions ne l’engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps précieux ; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte. Aussitôt que Bonaparte, établi à Schœnbrünn, à 25 verstes de Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d’armistice et de capitulation, il comprit qu’on l’avait joué et lui écrivit la lettre suivante :
Au prince Murat.
« Schœnbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du matin.
« Il m’est impossible de trouver des termes pour vous ex-primer mon mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n’avez pas le droit de faire d’armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d’une campagne.
– 282 –