La maison haute

Jessie Greengrass · Chapitre 10 sur 55

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La maison haute

Chapitre 3

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SALLY

 

Le soir où ils sont arrivés, j’ai pris Pauly du dos de Caro et je l’ai porté, sa tête ballottant contre mon épaule tant il dormait profondément, à travers l’obscurité du verger, jusqu’à la maison et la chambre que Francesca avait préparée pour lui des mois plus tôt. Je l’ai posé sur le lit et là, j’ai hésité. Je ne savais pas quoi faire ensuite. Je ne pouvais pas le laisser comme ça, entortillé dans ses vêtements sales, les pieds ouverts à un angle bizarre à cause du poids de ses chaussures – mais je ne parvenais pas non plus à me résoudre à le déshabiller. C’était un enfant, certes, mais un enfant inconnu, et la pensée de lui enlever ses vêtements sans avoir d’abord demandé sa permission m’effarait. Il dormait trop profondément pour que je le réveille. Que quiconque puisse dormir aussi profondément me semblait d’ailleurs prodigieux : même quand je l’avais maladroitement déposé sur le lit, de sorte qu’il avait à moitié roulé, à moitié chuté sur le matelas et que sa main avait cogné le coin de l’étagère près du lit, c’est à peine s’il avait entrouvert les yeux. Il s’était contenté de soupirer et de remuer un peu, puis il avait retrouvé une parfaite immobilité. Je restais là, à le regarder. Peut-être fallait-il appeler la jeune fille, Caro, mais quand je lui avais pris l’enfant, elle m’avait paru abrutie d’épuisement. Et puis j’avais vu les nouvelles sur mon ordinateur, l’après-midi même, pendant que Grandy dormait dans son fauteuil à la cuisine. Je savais que Francesca était morte.

Pour finir, j’ai fait ce qui me semblait strictement nécessaire. Je lui ai enlevé ses chaussures et ses chaussettes, j’ai ouvert la fermeture éclair de son manteau et je l’ai fait rouler sur le côté. Il avait le menton pressé contre la poitrine et, un instant, je me suis demandé s’il pouvait s’étouffer ou si les cordons de sa capuche ne risquaient pas de se prendre autour de son cou, mais je me suis raisonnée, c’était absurde de ma part. Je l’ai bordé avec la couverture, j’ai dégagé le fouillis de cheveux de son front, posé un verre d’eau à côté de son lit après l’avoir rempli à la salle de bains, au cas où il se réveillerait en ayant soif, et puis, sans trop savoir pourquoi, je me suis penchée sur lui et j’ai déposé un baiser sur le sommet de son crâne.

— Dors bien, ai-je murmuré avant de sortir sur la pointe des pieds.

 

I

— Tu lui as fait faire pipi ? m’a demandé Grandy quand je suis redescendue.

Comme je ne répondais pas, il a répété sa question, plus sèchement :

— Est-ce que tu lui as fait faire pipi, Sal ?

— Il dormait profondément…

Grandy a soupiré.

— Il va falloir que tu y retournes, alors.

— Mais il dort profondément ! Je ne crois pas que je pourrais le réveiller, même si je voulais.

— Eh bien ne le réveille pas. Porte-le aux toilettes et assieds-le sur la cuvette. Il fera pipi. C’est un enfant, Sal. Il a besoin que tu t’occupes de lui, pas que tu le bichonnes, il sera mortifié s’il fait pipi au lit chez des inconnus.

J’ai dû avoir l’air accablé, parce que Grandy s’est un peu adouci.

— Il faut simplement que quelqu’un soit à la manœuvre. C’est une drôle de nuit, à tous points de vue, mais raison de plus pour faire du mieux possible.

 

II

Après ce qu’avait dit Grandy, j’ai commencé à m’inquiéter à l’idée que Pauly se réveille au milieu de la nuit et, ne sachant pas où il était, se mette à pleurer sans qu’on l’entende. J’ai essayé d’imaginer une solution, peut-être une ligne ouverte entre mon ordinateur et mon téléphone, avec l’un des deux appareils dans sa chambre, mais finalement il m’a paru plus simple de m’improviser un lit dans le couloir devant sa porte, et c’est ce que j’ai fait, avec ma couette, mes oreillers et des coussins du canapé, pour découvrir, à mon réveil, que, pendant la nuit, Pauly s’était glissé près de moi. Il était couché sur le dos, bras et jambes en croix, le visage tourné de l’autre côté, vers le mur. Les doigts repliés de sa main droite reposaient contre mon épaule. Sans bouger, j’ai regardé sa main, l’arrière de sa tête, le rebondi de sa joue, sa poitrine qui se soulevait, et j’ai trouvé miraculeuse cette confiance inscrite en chaque portion de lui. Il semblait si fragile et si parfait, si petit, si complet – mais j’avais mal à la nuque, réduite à l’espace que me laissait son corps, et, en voulant changer de position, je l’ai réveillé.

— Elle est où, Caro ?

— Elle dort. Elle est très fatiguée.

— Ah. Il y a quoi pour le petit déjeuner ?

— Je ne sais pas. Et si on allait voir ?

Nous nous sommes donc levés, secoués, et quand nous sommes descendus, je me suis aperçue que sa main s’était lovée dans la mienne.

III

Grandy était déjà dans la cuisine, appuyé sur sa canne, à préparer du café et des tartines de pain grillé.

— Bonjour, Paul, a-t-il dit. Je suis le grand-père de Sal. Elle m’appelle Grandy. Est-ce que ça te dit de m’appeler comme ça, toi aussi ?

Debout près de la table, Paul a hoché la tête.

— Très bien, a dit Grandy, et si on petit-déjeunait ?

Nous nous sommes assis, tous les trois, et nous avons mangé nos toasts à la confiture de groseille.

— Dis-moi, Paul, qu’est-ce que tu aimes ? a demandé Grandy au petit garçon qui, ses tartines terminées, léchait ses doigts pleins de beurre.

Paul a réfléchi intensément avant de répondre :

— Les oiseaux. Les oiseaux, c’est ce que je préfère.

Grandy a ri.

— Dans ce cas, jeune homme, on n’aura pas de mal à te faire plaisir. Allez, hop, au jardin. On va te trouver des oiseaux.

Grandy s’est levé, il a agité sa canne vers les portes-fenêtres, et tous deux sont passés ensemble sur la terrasse. Je les ai observés en débarrassant la table du petit déjeuner, Grandy, sa canne entre ses genoux, assis dans le fauteuil que j’avais sorti pour lui à notre arrivée à la maison haute, et Pauly, debout près de lui. L’enfant n’a pas bougé, jusqu’à ce que les pigeons ramiers et les merles descendent des arbres gratter la pelouse du verger : alors il s’est élancé pour leur courir après, les bras tendus, comme si, avec un peu de chance ou une accélération soudaine, il allait parvenir à saisir un des petits corps fermes entre ses doigts – mais chaque fois ils lui échappaient de justesse, s’envolant au dernier moment dans un grand froufrou d’ailes, s’élevant dans les airs pour atterrir quelques mètres plus loin en faisant bien des manières, et ainsi le jeu se poursuivait-il. Comme tout ça semblait normal, me suis-je dit. Pauly était déjà en train de devenir nôtre.

 

IV

Parfois, quand la lumière de l’été se précipite par les fenêtres de la maison haute et repose en flaques sur le sol, quand l’air est immobile et que le silence règne dans toutes les pièces, je me surprends à croire que, en passant une porte, je vais tomber sur Pauly tel qu’il était à son arrivée ici. Ce premier matin, tandis qu’il regardait Grandy tartiner les toasts de beurre et de confiture, je lui avais trouvé un air de patience admirable. Debout dans la cuisine, les cheveux en bataille et le visage hachuré des saletés de la veille, son pantalon trop long inégalement retroussé aux chevilles, il attendait son petit déjeuner comme on attend de voir la tournure que prendront les événements, prêt à accepter de bonne grâce ce qui se présenterait. Il ne m’a pas traversé l’esprit, alors, que tous les enfants sont peut-être ainsi, parce qu’ils ont l’habitude de ne pas comprendre, d’assister en spectateurs à la marche du monde en attendant de grandir et d’y participer. Et il ne m’a pas non plus traversé l’esprit qu’il ait pu avoir peur, de moi ou de Grandy, ou de cette drôle de maison dans laquelle il se retrouvait, seul – mais, à ce jour, je n’ai pas connu d’autre enfant. Je n’avais pas d’élément de comparaison à l’époque et je n’en aurai jamais.

 

V

— Caro, ai-je crié à travers la porte, c’est Sally. Pauly est debout. Est-ce que tu as tout ce qu’il te faut ? Il y a de quoi petit-déjeuner en bas, si tu veux manger quelque chose. Tu dois avoir faim…

Elle n’a pas répondu. Je me suis dit qu’elle devait dormir encore, même si on approchait du milieu de la matinée – elle devait être épuisée de la veille, car si elle avait été réveillée elle se serait certainement inquiétée de Pauly. Je l’ai laissée et je suis redescendue.

 

VI

Pauly est venu avec moi nourrir les poules. Elles aimaient gratter l’herbe autour du noisetier et c’est là que nous avons éparpillé le grain. Il y en avait un gros sac dans l’arrière-cuisine – c’était avant de devoir en produire nous-mêmes et d’en conserver des tonneaux dans la grange.

— Elles ont aussi besoin de grit, ai-je dit en lui montrant la boîte de coquilles de moules broyées, pour les aider à fabriquer la coque de leurs œufs…

Et, me rappelant à quel point il était récent, le moment où Grandy m’avait dit la même chose, j’ai senti le rouge me monter aux joues.

— Il y a des œufs ? a demandé Pauly.

Je l’ai emmené voir le poulailler. Je lui ai montré comment soulever les clapets en bois à l’arrière des pondoirs, comment pousser les poules en train de couver pour les voler.

— On les mangera au déjeuner, ai-je dit.

— Caro aussi ?

— Caro a besoin de se reposer.

Nous avons repris le chemin de la maison, Pauly tenant un œuf dans chaque main.

 

VII

— Quand j’étais petit, a dit Grandy, le soir, l’été, on entendait les cris des butors. On aurait dit qu’ils mugissaient, tu sais. Comme ça…

Et il a poussé un genre de hululement grave qui a fait fuir les corbeaux de la haie. Pauly a ri. Ils étaient de nouveau sur la terrasse en attendant que le déjeuner soit prêt. Je suis montée frapper une seconde fois à la porte de la chambre de Caro, mais même en criant, fort, qu’un repas l’attendait, je n’ai pas obtenu de réponse. La journée a passé. Après le déjeuner, j’ai lu à Pauly un des livres de la bibliothèque de sa chambre et puis je l’ai emmené au bassin de retenue, où il a pataugé dans l’eau peu profonde du bord.

— Ça fait vraiment de l’électricité ? a-t-il demandé en désignant la roue.

— Oui, ai-je répondu.

Puis j’ai tenté de lui expliquer comment ça fonctionnait jusqu’à ce que mon ton sentencieux l’ennuie et qu’il m’interrompe.

— Regarde, Sal ! La mouette, là, elle est en train de manger un crabe ! Il y a les pattes qui pendent du bec !

Le soir, je lui ai fait prendre son bain et je lui ai mis le pyjama que j’avais trouvé dans un tiroir de l’armoire de sa chambre, soigneusement lavé, jamais porté, d’une taille de trop, comme s’il avait été acheté en prévision de sa croissance d’enfant.

— Elle dort toujours, Caro ?

— Je crois, mais peut-être qu’on peut quand même aller lui dire bonsoir ?

Il a hoché la tête et nous nous sommes postés devant la porte de la chambre.

— Bonne nuit, Caro, a dit Pauly.

Puis, satisfait, m’a-t-il semblé, il est retourné se coucher.

 

VIII

— Caro, ai-je crié en martelant le panneau de bois, Caro ! Allez, bon sang. Tu n’as rien avalé de toute la journée. Pauly te réclame, Caro. Tu es malade ? Ouvre ta porte. S’il te plaît, ouvre ta porte…

Et toute la journée, en arrière-plan dans ma tête, ce que Pauly semblait ignorer : son père et Francesca, leur hôtel ravagé par la mer, leurs corps et leurs affaires tourbillonnant dans l’eau.

 

IX

J’ai posé de quoi petit-déjeuner devant la porte de Caro. Quand je suis revenue, la nourriture avait été mangée. L’assiette et les couverts sales attendaient sur le plateau dans le couloir. J’ai crié :

— C’est pas un hôtel, ici, merde !

Avant d’ajouter, plus doucement :

— Je ne connais rien aux enfants.

 

X

J’ai emmené Pauly à la plage.

— Prévois trois changes de vêtements, m’a dit Grandy, et un pull : il aura froid après s’être baigné.

Je me suis sentie ridicule quand j’ai traversé les dunes sous le soleil brûlant avec mon sac à dos plein à craquer. Pauly fonçait devant, tout excité.

— Sal ! Sal ! Je vois la mer.

On a choisi notre endroit et on a étalé la couverture que j’avais emportée. Pauly a enlevé ses chaussures, ses chaussettes, son pantalon et son slip et, vêtu de son seul tee-shirt, il a couru vers la mer. Alors seulement j’ai pensé à lui demander, adressant ma question à son dos qui s’éloignait :

— Pauly, est-ce que tu sais nager ?

Il a secoué la tête sans cesser de courir et je me suis précipitée après lui, agrippant sa main au moment où il atteignait les vagues glacées malgré le soleil. Pendant une demi-heure, il a gambadé partout, son tee-shirt bientôt trempé et très vite retiré, tout nu désormais pour trotter en tous sens et sauter par-dessus l’écume, son petit corps osseux d’une pâleur laiteuse. J’étais totalement terrifiée à l’idée qu’il trébuche, tombe et se fasse emporter.

Ensuite, nous avons mangé les sandwichs préparés par Grandy. Pauly frissonnait dans son pull trop mince, une serviette enroulée autour des jambes, la peau bleuie de froid sous ses ongles. Quand la marée a été suffisamment basse, nous avons exploré les flaques laissées par la mer dans les affleurements de roches, crapahutant ici et là en quête de crabes, débusquant un banc de poissons minuscules cachés dans le varech, une anémone de mer, quelques bulots. Et puis ma terreur est revenue à l’idée qu’il pourrait maintenant glisser et entailler ses jambes nues sur le tranchant des coquillages ou des galets. Tout du long, la peur de ne pouvoir garantir sa sécurité le disputait à la joie d’être témoin de la sienne – et lorsque je lui ai donné son bain, le soir, et que j’ai vu les zones rougies par le soleil sur ses épaules, je n’ai pas pu me résoudre à dire à Grandy que j’avais oublié la crème solaire.

 

XI

Avec quelle rapidité le statu quo s’installe. Une routine s’établit et ainsi va la vie. Ce soir-là, en ouvrant mon ordinateur, une fois Pauly et Grandy couchés, j’ai vu que les informations étaient encore largement consacrées à la tempête américaine, la dévastation qu’elle avait causée et la recherche de survivants. La photo de Francesca apparaissait entre des séquences filmées par drone : des immeubles ravagés, des rues inondées, et l’eau, immobile, calme, profonde, recouvrant les endroits que les êtres humains avaient cru posséder. Le commentaire était plat tant le choc était grand. C’était visiblement nouveau, cette incursion de l’eau dans les maisons, le début d’une deuxième phase, un tournant. Sauf qu’il n’y avait là rien de neuf : depuis des années déjà, on regardait des gens se noyer. La seule différence, c’était que ces gens habitaient jusqu’alors des contrées lointaines. On envoyait parfois de l’argent, quand les images étaient assez terribles, et puis on reprenait le cours de sa vie. Ça ne se disait pas, mais ces morts ne nous semblaient pas catastrophiques, car il n’y aurait de catastrophe que lorsqu’elle porterait notre visage – et voilà qu’on y était. Des centres commerciaux sous l’eau, des doubles vitrages pulvérisés. Des berlines dernier modèle tournant en rond dans les courants qui descendaient des rues résidentielles. Des clôtures de jardin brisées flottant devant des immeubles de bureaux. Dans les abris de secours, les gens au visage pétrifié portaient cette fois-ci les mêmes vêtements que nous. Ils attendaient en rang dans des couloirs d’écoles et d’églises tapissés d’affiches colorées. Ils étaient venus avec leurs chiens et des couettes à motifs de dessins animés dans lesquelles envelopper leurs enfants effrayés. Assurément, ils auraient dû être épargnés. Comme Francesca aurait dû l’être – mais déjà je sentais qu’on commençait à s’habituer. Sur mon écran, un homme expliquait qu’il aurait fallu faire beaucoup de choses, beaucoup plus tôt, pour protéger une ville aussi basse. Ses habitants avaient rechigné devant le coût, ou bien refusé que leur vue sur la mer soit gâchée par des barrières. C’était, d’une certaine façon encore difficile à comprendre, leur faute. Il y a des leçons à en tirer, a dit l’homme.

J’ai fermé mon ordinateur. Pris le verre d’eau sur ma table de chevet. Pensé à Pauly. Ce serait peut-être une bonne idée de l’emmener au village manger une glace le lendemain.

XII

Debout dans la cuisine, en pyjama, Pauly a dit :

— Elle est où, Caro ? Je veux Caro.

Il serrait les poings, les muscles de ses bras et de ses jambes si tendus qu’il en tremblait.

— Pauly ? Qu’est-ce qui te prend ? ai-je demandé.

Grandy a froncé les sourcils et secoué la tête à mon intention, puis il a dit :

— Allons la chercher, tu veux ?

Il a quitté la cuisine en boitant et s’est dirigé vers l’escalier, me faisant signe de le suivre. J’ai calé Pauly sur ma hanche, étonnée de la vitesse avec laquelle je m’étais habituée à son poids. Il s’est accroché à moi, ses bras autour de mon cou, ses jambes crispées autour de ma taille, et tandis que je suivais Grandy dans l’escalier, je l’ai entendu murmurer :

— J’ai cru qu’elle était partie.

Quelle honte j’ai alors éprouvée. Depuis qu’il était là, je le croyais heureux, trop occupé pour penser à Caro ou trop jeune pour souffrir de son absence – et tout ce temps, visiblement, il se croyait abandonné.

Grandy a tambouriné à la porte de Caro.

— Assez, a-t-il crié, ça suffit comme ça.

 

XIII

C’est à cette époque de l’année, aux premières semaines du printemps, que Caro va le plus mal. Ce sont des mois difficiles, c’est vrai. Des jours encore courts, un fond d’air froid, du givre le matin. Il faut faire durer ce qui nous reste de provisions en attendant les nouvelles récoltes et, souvent, nous avons faim – un état de manque permanent, exaspérant, qui nous épuise. Comme avoir toujours froid. Ce qui est aussi le cas. Reste que, pour Pauly et moi, c’est le moment de bascule. Nous lisons la fin du mauvais temps dans les coches des branches qui enflent en bourgeons. Nous nous sentons plus légers à mesure que le pas traînant de l’hiver accélère en sprint final – mais Caro, elle, semble se rabougrir. Elle perd espoir. Chaque année, l’hiver l’use un peu plus. Le froid et l’obscurité la laminent. La peau de ses mains craque et saigne, elle a des engelures dont il faut prendre soin pour éviter qu’elles ne s’infectent. Nous devons la surveiller, lui rappeler qu’elle ne doit pas approcher ses pieds trop près du feu, ni poser ses mains sur le poêle, ni tenir entre ses paumes les mugs de tisane brûlante qu’elle prépare. Le soir, quand nous avons travaillé autant que la lumière et la météo le permettent, je lui fais chauffer des bassines d’eau salée pour qu’elle y trempe ses mains et ses pieds, après quoi je vérifie qu’elle les sèche par tapotements, sans frotter, et je l’aide à enfiler des chaussettes propres sans abîmer sa peau davantage. Ça, prendre soin d’elle physiquement, j’y arrive, mais la patience, je ne peux pas. Je ne peux pas rester assise auprès d’elle en silence, comme Pauly, à lui tenir la main, à lui caresser les cheveux. Il lui murmure à l’oreille et je suis jalouse – de ne pas savoir ce qu’il lui raconte, mais aussi de voir chez Pauly quelque chose qui me fait défaut : une aptitude à la douceur, à l’empathie ou la compréhension. Et puis me reviennent ces premiers jours sans Caro, et comment, alors, en laissant Pauly se glisser dans mon lit, en l’envoyant jouer dans le jardin après avoir justifié le fait qu’il ne la voie pas, il me semblait que je bouchais simplement les trous qu’elle avait laissés par son absence – mais nous sommes adultes, à présent, et je crois qu’en réalité ce que j’essayais de faire, pendant ces quelques jours après leur arrivée, c’était lui prendre Pauly.

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