La maison haute

Jessie Greengrass · Chapitre 3 sur 55

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La maison haute

Sally

 

Le matin, je me réveille plus tôt que les autres. Je sors du lit en pull et chaussettes ; j’enfile d’abord ma robe de chambre, puis mon legging et mes bottes. En bas, il fait froid et sombre. Pas un bruit. Mes bottes commencent à se défaire au niveau du talon, mais j’essaie d’en tirer un dernier hiver. Le bout de mon pull et de mon legging s’effiloche, et ma robe de chambre se résume à une vieille couverture découpée pour les bras, parce que les robes de chambre font partie des choses auxquelles Francesca n’a pas pensé – et nous avons beau cumuler pas mal de compétences à nous trois, personne ne sait coudre.

À la cuisine, je regarde dans le poêle où en est le feu, j’ajoute du bois sur les braises et j’ouvre l’aération jusqu’à ce qu’il prenne. Je verse dans la bouilloire ce qui reste de l’eau puisée hier, je la mets à chauffer. Quelques feuilles de menthe séchées dans un mug et le thé est prêt. Il fut un temps où j’aurais bu du café. C’est ce que je me dis tous les matins. Je me dis ça et aussitôt j’ai l’impression d’en sentir le goût. Mais ça fait tellement longtemps que ça pourrait bien être n’importe quel autre souvenir. Lait. Moutarde. Jambon. Tous provoquent le même déluge de salive dans ma bouche, le même pincement triste dans ma poitrine.

Hier, il a plu. Comme je n’avais pas bien fermé mon manteau, la pluie a coulé dans mon col et j’ai passé toute la journée mouillée. Aujourd’hui, je sens la morsure du froid sec qui accompagne les ciels vides : le temps sera dégagé, je pense. Dehors, derrière la vitre, au-delà du verger, l’obscurité est encore totale, mais l’horizon pâlira bientôt. J’entrouvre les portes, l’air est frais et vif, je respire l’odeur du sel. Les autres ne se réveilleront pas avant au moins une heure. Caro dort mal ; elle va souvent dans la chambre de Pauly, au milieu de la nuit, se coucher sur un matelas qu’il laisse pour elle à côté de son lit. Quand il se réveille, il évite de bouger pour ne pas la déranger. C’est sa façon à lui d’être en paix, dit-il : rester au chaud dans le noir, sous les couvertures, sans rien à faire. On a les petits luxes qu’on peut, surtout l’hiver.

On pourrait croire qu’avec tant de place – la maison, le jardin, le petit bois, la lande, les dunes, la plage – et personne d’autre que nous, il serait facile de s’isoler, mais nous formons un nœud. On ne se défait pas comme ça. Chacun sait, en permanence, où sont les autres, comme nous savons toujours quelle heure il est, aux repères combinés de la lumière, de l’ombre et de nos os. Alors il n’y a que maintenant, dans le petit matin, quand Pauly et Caro sont encore à l’étage, endormis ou immobiles, et que la journée n’a pas vraiment commencé, que j’ai la sensation d’être seule. Je sors dans le jardin et tout autour de moi le silence s’étire. Le vide est palpable. L’atmosphère s’éclaircit. Mon haleine flotte. Je descends par le verger, je passe sous l’arche de la haie et je prends le sentier qui longe le bassin de retenue où le fleuve se répand désormais, libéré de ses drains et de ses berges, de ses entraves et de ses digues, pour tracer lentement son propre chemin vers la mer.

Le printemps arrive. Sa mnémonique est dans la terre et dans les branches, dans les bourgeons qui verdissent, dans les nouvelles tiges qui pointent au milieu des roseaux morts – et malgré le froid qui s’insinue encore dans mes vêtements, je pense à la chaleur qui bientôt le chassera. L’herbe est humide autour de mes chevilles. Pas un souffle d’air. D’ici, j’aperçois ce qui reste du cottage de Grandy et, derrière lui, le pub en ruine et le petit parc. L’arc rouillé de la balançoire se dresse comme un monument. L’eau et l’abandon effacent le village un peu plus chaque année. L’herbe pousse en touffes dans les fissures des murs, la vase recouvre les jardins, des crabes courent sur les pavés brisés de la route. J’écoute le pip, pip des huîtriers et le cri d’un courlis solitaire, et, si curieux que cela puisse paraître, je ne suis pas malheureuse. L’aube arrive. Je rebrousse chemin et remonte le sentier qui s’éloigne du fleuve et me ramène à la maison haute – chez moi.

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