La maison haute
Chapitre 1
OceanofPD F.com
CARO
La maison haute appartenait à l’oncle de Francesca, au départ, mais il est mort peu après qu’elle a rencontré mon père. Comme il n’avait pas d’enfant, il l’a laissée à sa nièce, avec le terrain attenant, le verger, le potager, le bassin et le moulin à marée. Pendant longtemps, la maison n’a pas été entretenue. La première fois que je suis venue ici avec Francesca et Papa, pour les vacances d’été, des taches d’humidité s’étalaient dans les coins des pièces du bas. Il manquait des tuiles sur le toit. Je me rappelle le froid qu’il y faisait, même l’été, et la façon dont l’air s’engouffrait dans les cheminées, la nuit. Le verger sur lequel donne la cuisine partait dans tous les sens et, plus loin, après la haie de hêtres en bataille et son arche obstruée par les branches, le bassin étouffait sous les roseaux. L’eau s’y déversait deux fois par jour, mais au lieu d’être retenue pour activer la roue – la vanne était cassée depuis longtemps –, elle s’écoulait lentement dès que la marée refluait. Le moulin s’effondrait à demi dans la boue. La roue moisissait. À l’origine, elle servait sans doute à moudre le blé – et voilà qu’elle tourne de nouveau, à présent, et alimente le frigidaire, l’été, et le générateur qui nous donne de la lumière, l’hiver, du moins tant qu’on aura des ampoules. Le verger est soigneusement élagué, à présent. On s’occupe des pommiers juste avant le printemps et des pruniers au mois de juin, comme Grandy nous l’a appris : on nettoie et on aiguise bien la scie d’émondage, et puis on porte nos sécateurs autour du cou avec une cordelette parce qu’il n’y a rien de plus facile à perdre qu’un sécateur. La haie est taillée, à présent. Dans le potager, les légumes poussent en rangs ordonnés. Il y a une serre dont le verre est intact. Voilà ce qu’on fait, à présent. On creuse, on désherbe. On plante. On stocke des graines et on scrute la météo, à l’affût du moindre signe de givre. Il y a des poules dans le poulailler, même si, l’hiver, elles occupent plutôt l’arrière-cuisine. On a aussi des champs qu’on s’est appropriés parce qu’il n’y a personne d’autre pour en vouloir. Quand j’étais petite, les mauvaises herbes envahissaient tout. Le poulailler était vide et la maison abandonnée à la poussière.
I
La maison haute n’est pas haute, pas vraiment, juste un peu plus haute que ses environs, de sorte qu’à sa construction, avant que les berges du fleuve ne soient consolidées et les fosses creusées pour drainer les terres, quand la pluie était forte et la marée montante et que l’eau allait où elle voulait, la maison devenait une île, ou presque, ralliée à la lande par un terre-plein à l’ouest qui restait seul émergé. Il arrive à présent qu’elle soit de nouveau presque une île.
II
Les premières années, avant la naissance de Pauly, quand Francesca vivait déjà avec Papa et moi, on passait les vacances d’été à la maison haute, éparpillés à travers ses pièces, chacun dans son espace propre. On menait des vies très séparées. Francesca travaillait au dernier étage, là où maintenant on stocke les sacs de pommes de terre et les pommes, alignées à même le plancher. Moi je sillonnais le jardin, occupée à construire des cabanes dans le chèvrefeuille qui rongeait les murs en ruine, à me décorer les cheveux de gaillet, à confectionner des parapluies en feuilles de tussilage pour les fées. Et Papa restait à la cuisine, assis avec un livre dans le vieux fauteuil près des portes-fenêtres, ou bien debout devant le plan de travail à émincer les légumes du déjeuner. Quand j’en avais assez d’être seule, je rentrais du jardin et le suivais partout, le harcelant pour qu’on aille quelque part.
— Mais où, Caro ?
— Au bassin, s’il te plaît.
J’adorais le bassin, à l’époque. Même si sa bonne tenue nous est essentielle aujourd’hui, je regrette son désordre d’alors, avant que Francesca ne restaure le moulin, quand les roseaux poussaient serrés tout près du bord et que de petites créatures apparaissaient et disparaissaient, vaquant à leurs affaires secrètes. J’aimais son immobilité, la façon dont l’eau montait et descendait, lapant le bord sans la moindre ridule, et le brillant de sa surface sous le soleil – mais Papa craignait que je n’y tombe, ou que je ne m’embourbe, alors je n’avais pas le droit d’y aller seule. Il finissait par dire :
— Bon, d’accord.
Et il allait chercher sa veste et ses bottes. Je l’attendais dans le verger en sautant d’un pied sur l’autre. Lorsque enfin il me rejoignait, nous franchissions la haie pour descendre le sentier en pente jusqu’au semblant de pré où se trouvait l’étang. Là, Papa s’asseyait et me regardait filer dans les herbes : je me déchaussais pour sentir la succion de la boue autour de mes pieds et je cherchais des trésors – des pierres, des plumes et, une fois, le miracle d’un nid plein d’œufs. L’éclosion des poussins les avait brisés en deux, mais ils étaient par ailleurs intacts, bleu pâle, mouchetés, aussi légers que l’air dans le creux de ma main. Papa me regardait jusqu’à ce que les ombres longues couvrent le bassin et que je sois prise de frissons et de bâillements. Alors il disait :
— C’est l’heure de rentrer, Caro. Hop hop hop.
— Je veux pas remettre mes chaussures.
— Eh bien, ne les remets pas.
Je les lui donnais à porter et, sa main dans la mienne, nous remontions à la maison haute où, seule au dernier étage, Francesca travaillait toujours.
III
D’autres fois, l’après-midi, Papa et moi allions à la plage creuser des trous ou jeter des pierres dans la mer – de gros silex aux allures d’œufs bizarres qu’on trouvait tout le long du trait de côte. De temps en temps, il me laissait lui enterrer les pieds dans le sable ou bien, s’il faisait assez chaud, il m’emmenait me baigner : il me tenait par les aisselles tandis que je faisais des éclaboussures. Quand je sentais quelque chose me toucher le pied, je hurlais, il riait, et je m’agrippais à lui, mes bras autour de son cou et mes jambes autour de sa taille. Je n’avais pas peur de l’eau, alors – ou bien c’était une peur agréable, de celles qu’on éprouve à courir vers le sable avec de petits cris pour fuir une grosse vague avant de faire volte-face et de la chasser à son tour. Lorsque j’étais enfant, il faisait souvent chaud en juillet et en août, mais pas chaud comme ensuite, quand les étés se sont mis à durer la moitié de l’année, un éternel soleil blanc dans le ciel pâle, jour après jour. Le village comptait beaucoup de locations saisonnières et, en fin de matinée, la portion de plage la plus proche du bourg noircissait de monde : des rangées de gens couchés sur le dos, ou assis parmi leurs enfants, pelles et seaux éparpillés au milieu des restes de pique-nique, des tubes de crème solaire, des bobs et des vêtements de rechange. À la maison, Francesca disait :
— Comment font-ils pour y prendre plaisir, à ce temps ?
Elle n’avait pas pris cette habitude, que nous nous efforcions de pratiquer, de penser en dissociation, d’imaginer deux futurs à la fois – l’avenir ordinaire des vacances d’été, des rentrées scolaires, des Noëls, des anniversaires et des comptes bancaires en ronde sans fin et sans histoire, et puis l’autre, cet avenir long et vide dont les gens parlaient au conditionnel, ou dont ils ne parlaient pas du tout.
— Ils font comme si c’était une mystification destinée à les effrayer, disait Francesca, plutôt que la destruction imminente de la planète, putain.
Et je savais que lorsqu’elle disait « ils », ça englobait Papa et moi.
IV
À l’époque, ce n’était que le début, on n’était pas encore sûrs, on pouvait continuer à croire qu’il n’y avait pas de problème, ignorer la succession inhabituelle de juillets trop chauds et d’orages de janvier. Je passais les beaux jours d’été à courir à moitié nue. Lorsque le temps tournait et que des cordes d’eau se déversaient du ciel, je restais dans la maison haute, assise devant la fenêtre, à regarder tomber la pluie, émerveillée par sa force et son abondance : elle récurait tout ce qu’elle touchait, débarrassait les haies des paquets de chips, écrasait les buissons, lessivait la poussière – et puis, dès le lendemain, la chaleur revenait. Mais l’air était saturé de vapeur, et la mer, à l’embouchure du fleuve, maculée de boue.
V
Nous passions aussi Noël à la maison haute. Certaines années, la plage était nappée de neige et la rivière charriait des plaques de glace grise ; d’autres fois, l’herbe poussait encore et, sur leurs branches, les feuilles venaient à peine de changer de couleur. On mangeait du risotto aux champignons et des poires pochées en dessert, puis on s’asseyait près du feu allumé par Papa pour ouvrir nos cadeaux. Quoi qu’on fasse, la maison paraissait toujours vide, ses portes et fenêtres fermées contre le froid et tant de ses pièces plongées dans le noir ; j’essayais de la remplir de ma voix tandis que Papa et Francesca lisaient sur le canapé, mais il n’y avait que moi et, à moi seule, je ne pouvais pas faire assez de bruit. Quand venait le moment de rentrer chez nous en ville, c’était un soulagement, car, là, au moins, nous étions pris dans le moule de nos vies. Je savais me sentir seule sans que ça se voie, m’occuper à ma façon, dans mon monde, un monde séparé de celui de Papa et de Francesca, un monde à moi. Je savais me suffire. Et puis, au bout de quelques années, Francesca a mis la maison haute en location. Elle a été occupée un temps par une jeune artiste dont Francesca n’aimait pas le travail, qu’elle jugeait trop peu dérangeant.
— Comme s’il n’y avait rien d’important qui mérite réflexion.
Quand elle est partie, des étudiants en agronomie ont pris sa suite, pour un loyer symbolique en échange de la remise en état du jardin.
VI
Tout ça, c’était avant la naissance de Pauly, quand nous n’étions que trois. Francesca n’était pas ma mère. Elle m’aimait, mais d’un amour déstructuré. Je l’aimais, mais je doutais d’elle. Nous nous touchions rarement. Papa nous aimait toutes les deux, mais à tour de rôle – d’abord l’une, puis l’autre. Il ne pouvait pas nous aimer en même temps parce que nous attendions de lui des choses trop différentes. À trois, nous n’étions pas malheureux, pas exactement, mais nous n’étions pas heureux non plus – et même si, rétrospectivement, il me semble parfois que mon enfance a pris fin à l’arrivée de Pauly, je ne peux pas dire que je le regrette. C’était trop calme, avant lui, j’étais trop souvent seule. C’est dur d’être un enfant isolé. La maturité des adultes déteint sur vous comme une tache.
VII
J’avais quatorze ans le jour où Francesca a ramené Pauly de la maternité. Papa et moi avions passé la matinée à faire le ménage, frottant, balayant, époussetant jusqu’à ce que toutes les pièces sentent la cire et le vinaigre. Un bouquet de tournesols attendait sur le guéridon de l’entrée, planté droit dans un pichet d’eau.
— Elle va dire qu’on n’aurait pas dû acheter des fleurs coupées.
Papa a répondu qu’exceptionnellement ça lui ferait tout de même plaisir, ce qui m’a semblé peu probable, même si j’ai gardé ça pour moi. Francesca était partie depuis une semaine. La naissance avait été difficile, m’avait expliqué Papa quand il était rentré de l’hôpital au milieu de la nuit prendre des affaires de rechange. Le bébé étant mal positionné, ses épaules avaient mis longtemps à se dégager du bassin de Francesca, et puis il avait le cordon ombilical autour du cou et la boucle s’était resserrée et resserrée encore dans la bataille, si bien que, lorsque enfin on avait pu le faire sortir en le tirant par le crâne avec des forceps, il était inerte et bleu-gris : les médecins l’avaient donc aussitôt emmené dans un autre service de l’hôpital, avant même que Francesca et Papa aient pu l’entendre crier, pour l’envelopper dans une couverture de refroidissement, au cas où son cerveau aurait été endommagé.
— C’est un garçon. On l’a appelé Paul.
Papa avait l’air épuisé. Je lui faisais du thé et des pâtes à la sauce tomate chaque fois qu’il rentrait à la maison, et je répétais qu’évidemment tout irait bien – mais en mon for intérieur, je n’en étais pas si sûre. Je pensais aux bébés des unités néonatales, à ces photos que j’avais vues aux informations ou sur les affiches de campagnes de sensibilisation à Noël. Je pensais à leurs corps de vieillards minuscules intubés de partout, à peine humains, à leur peau en papier de soie tendue sur des os d’oiseaux. Je pensais au bébé, Paul, mon demi-frère, emmailloté dans une couveuse, et j’essayais de me représenter Francesca en train d’attendre, assise à côté de lui – mais il m’était impossible de me figurer Francesca dans un endroit pareil. Je ne pouvais pas l’imaginer à la merci des médecins, tendant les bras vers un bébé qu’elle n’avait pas le droit de toucher. Je ne pouvais pas l’imaginer en proie à la peur. Je ne pouvais que convoquer sa réponse, le jour où j’avais voulu savoir pourquoi je n’avais pas le droit de boire du jus de fruit en brique :
— On doit tous faire des sacrifices, Caroline. C’est comme ça.
Seule Francesca m’a jamais appelée Caroline.
VIII
Une fois le ménage terminé, Papa et moi avions déjeuné, puis lavé la vaisselle, remis chaque chose à sa place et balayé les miettes. Récuré nos moindres traces. Papa m’a alors demandé si je voulais aller avec lui à la maternité, mais j’ai refusé, parce que j’avais peur, du bébé et des ecchymoses laissées par la naissance, et aussi de Francesca, de ce qu’elle avait vécu et des conséquences – peur qu’elle soit inchangée, ou bien changée, au contraire, un nourrisson inconnu dans les bras. Papa m’a embrassée, puis il a mis son manteau et il est sorti. Depuis le seuil, je l’ai regardé monter en voiture et s’éloigner. Lorsqu’il a été totalement hors de vue, j’ai fermé la porte derrière lui et l’attente a commencé. Je suis d’abord allée au salon, où les coussins du canapé étaient tous parfaitement rebondis et où chaque livre avait retrouvé sa place exacte sur les étagères. Après quoi je suis passée à la cuisine, où n’attendait aucun mug sale, puis dans la salle de bains, où une serviette pendait, propre et bien pliée, et où le savon occupait sagement le milieu du porte-savon. Dans la chambre que Francesca partageait avec Papa, le lit était soigneusement bordé de draps repassés et la panière à linge n’offrait pas l’enchevêtrement habituel de pulls et de collants, tous démêlés, lavés et remisés. À côté, la chambre du bébé, parfaite, attendait un bébé. Même ma propre chambre était rangée, la moquette dénuée de livres et de vêtements, le lit fait, l’ensemble dégagé, ordonné, si peu familier. Je me suis assise au bas de l’escalier et là, les yeux sur la porte, j’ai attendu, au centre du vide impeccable de la maison. À ce moment-là, j’aurais pu me sentir indésirable. Comme si moi aussi on m’avait balayée, comme si Papa et Francesca m’avaient évacuée pour recommencer à zéro – mais en vérité je me sentais simplement en équilibre, une danseuse sur ses pointes. Quelque chose s’était terminé, sans qu’autre chose n’ait encore commencé – et voilà qu’enfin j’ai entendu la voiture, puis la clef dans la serrure. Papa s’est effacé pour les laisser passer, Francesca et le bébé qu’elle tenait dans ses bras, et on aurait dit qu’elle aussi, et pas seulement mon frère, venait de naître, leur peau fragile à tous deux rosie par la première exposition au soleil.
— Regarde, Caroline ! Je te présente Pauly.
J’ai tendu les mains, je lui ai pris le bébé des bras et le temps a redémarré.
IX
Parfois, lorsque Francesca allait prendre une douche, elle me donnait Pauly. Je l’observais, son petit corps tout en courbes lové au creux de mon coude, ses bras et ses jambes remuant doucement comme des rubans d’algues dans un courant sous-marin. Dans ces moments-là, il semblait faire partie de moi, et quand il me regardait et que je lui rendais ce regard, nos yeux assortis écarquillés, j’avais l’impression que nous nous connaissions – du moins jusqu’à ce que sa bouche se mette à chercher, qu’il tourne la tête d’un côté et de l’autre et que ses gémissements hoqueteux se transforment en cris et ramènent Francesca au pas de course.
X
Tous les matins, Papa prenait son poste au grille-pain.
— Ce sera quoi, aujourd’hui ?
— Deux toasts, s’il te plaît.
Je nous versais du café, une tasse chacun, et une autre pour Francesca, qui descendait en robe de chambre, les yeux gonflés et le visage froissé.
— Ne me demandez pas comment s’est passée la nuit. Je pourrais manger toute la foutue miche.
Elle mettait le bébé dans son transat et, assise à côté de lui, secouait le siège du pied de sorte que Pauly montait et descendait en agitant les mains devant son visage. En fond sonore, la radio : … craintes pour la côte est des États-Unis tandis que des orages…
— Éteins-moi ça, veux-tu ? me disait Papa.
Francesca laissait faire, mais fronçait les sourcils :
— Ce n’est pas d’éteindre la radio qui fera disparaître le problème…
On versait du lait, on se passait la confiture. Papa sortait son déjeuner du frigo pour le mettre dans sa sacoche, cherchait son portefeuille et ses clefs, se préparait à aller enseigner à l’université.
— Encore une journée d’étudiants. Quand est-ce que ça s’arrêtera…
Je pelais une orange et la tendais à Francesca. Elle l’ouvrait en quartiers qu’elle mangeait un par un tandis que, depuis son transat, Pauly la regardait en émettant un genre de fredonnement.
— Merci, Caroline.
Nous avions été reconfigurés. Le poids du bébé avait corrigé la balance de notre trio déséquilibré. Ça me faisait parfois l’effet d’un tour de magie, impeccablement réalisé, rapide et fluide, et je craignais que le truc ne cessât de fonctionner, si je découvrais comment s’escamote le bonheur. Papa boutonnait son manteau :
— Tu as quoi, aujourd’hui ?
— Deux heures de maths. Et français. Je déteste le français.
Francesca prenait Pauly dans ses bras :
— Par ici, petit porcelet. On va te mettre des vêtements propres…
Et elle nous l’enlevait pour l’emmener à l’étage, dans la douceur confinée du cocon qu’était devenue sa chambre.
XI
Quand je rentrais de l’école, ils étaient tous les deux dans le lit de Papa et Francesca, Pauly en pleine sieste et Francesca en plein travail, un livre dans une main, son cahier ouvert à côté d’elle. Le visage rose, le souffle régulier, Pauly reposait sur les genoux de sa mère, et je m’installais par terre au bout du lit pour faire mes devoirs jusqu’à ce qu’il se réveille. Alors Francesca et moi jouions avec lui, empilant des cubes en hautes tours qu’il faisait s’effondrer, lançant des petites voitures qui roulaient sur le parquet dans un bruit de ferraille. Il aimait qu’on le bascule la tête en bas : il se mettait à couiner tandis qu’à tour de rôle nous le renversions depuis nos genoux. Je lâchais une balle en caoutchouc et il la regardait rebondir et s’immobiliser. Le téléphone sonnait. Francesca allait répondre et, assise par terre devant Pauly à qui j’essayais d’apprendre à applaudir, je l’entendais dire :
— Ils pensent que ce bébé est un aveu de défaite.
Et :
— Ils pensent que ça veut dire que ça ne compte plus pour moi. Ou que je ne crois plus en ce que je raconte…
Mais pour moi qui la regardais, ça n’avait rien d’une défaite. Au contraire, c’était une sorte de bravade furieuse qui l’avait poussée à avoir un enfant, malgré tout ce qu’elle anticipait de l’avenir – un genre de pacte avec le monde selon lequel, puisqu’elle avait augmenté sa mise, elle s’efforcerait de protéger ce qu’elle avait trouvé à aimer.
J’ai beaucoup de mal, maintenant, à me rappeler ce que ça faisait d’habiter cet espace entre deux futurs, nos vies entières coincées dans l’interstice entre crainte et certitude – je crois que ça ressemblait surtout à ces rêves dont on essaie de se réveiller sans y parvenir, si bien qu’on n’en finit pas de retomber sur le matelas, la couette en bataille, les yeux fermés. Par un mécanisme de survie salutaire, profondément ancré en nous, il nous est beaucoup plus facile de nous soucier de ce qui est petit et proche. Comment vivre, sinon ? À mesure que je grandissais, la crise est progressivement passée de menace lointaine à perspective imminente, et nous avons réglé ça comme on règle sa radio pour supprimer les parasites : nous nous sommes ajustés à chaque nouvelle normalité et nous avons continué à faire ce que nous faisions depuis toujours – transports quotidiens, vacances, pleins de courses du vendredi, excursions champêtres à la journée, après-midi au parc. Ce n’était ni par ignorance ni par négligence, mais tout bonnement parce qu’il nous semblait qu’il n’y avait rien d’autre à faire – et aussi parce que ces activités représentaient une sorte d’incantation subtile tissée de chair et de temps. L’humble et morne familiarité de nos vies quotidiennes nous protégerait, pensions-nous. Même Francesca, qui n’était que trop lucide, même elle qui refusait de mordre à l’hameçon de l’espoir ouvrait le frigo à dix-sept heures et jurait parce qu’il n’y avait rien pour le dîner du petit. On finissait par lui donner des bâtonnets de poisson pané sortis du congélateur. Papa rentrait. Paul prenait son bain : il battait l’eau de ses poings, suçait le gant et se mettait à pleurer quand on le lui enlevait, le moment du savonnage venu. Plus tard, consolé, on l’enveloppait dans une serviette et on le séchait. J’embrassais le désordre de ses cheveux mouillés.
— Bonne nuit, Pauly.
Francesca l’emmenait au lit. Papa préparait le dîner et ouvrait du vin pour qu’elle trouve son verre plein lorsqu’elle reparaîtrait, clignant des yeux dans la lumière.
— Il dort enfin, Dieu merci…
Et tout ce temps, dehors, ce qu’elle seule parvenait à regarder en face : les printemps précoces et les étés trop longs, les hivers soudains, imprévisibles, qui venaient de nulle part avec leur lot d’inondations, de glace ou de vent, ou qui ne venaient pas, laissant les jours succéder aux jours dans une humidité poisseuse, les feuilles pourrir sur les arbres et les oiseaux chanter en décembre et nicher plutôt que de migrer, si bien que, lorsque enfin la neige tombait, ils gelaient sur les branches et mouraient.
XII
Sur l’écran de mon ordinateur, Francesca faisait un discours. Pauly, pas tout à fait six mois, dormait dans une écharpe de portage contre le ventre de sa mère, la tête bien calée sous le menton de cette dernière, les jambes pendant de part et d’autre de sa taille. Francesca disait : Nous devons admettre que nous avons reçu un ultime avertissement, car si nous ne l’admettons pas, et si nous n’agissons pas, les conséquences surpasseront tout ce à quoi nous avons pu assister jusqu’ici, et nous n’aurons pas su saisir notre dernière chance…
Ils semblaient tellement inséparables, alors, tous les deux. À mesure qu’il prenait forme, son identité propre se déployant comme un bourgeon de feuilles tendres, Pauly poussait vers Francesca, s’étirant pour s’agripper à elle et y grimper. C’était une joie, pour moi, de les regarder. J’adorais le prendre dans mes bras quand elle quittait la pièce – qu’elle aille chercher quelque chose ou répondre au téléphone – et lui murmurer à l’oreille alors qu’il commençait à s’agiter : Ne t’inquiète pas, Pauly, elle va revenir…
Ça faisait l’effet d’un miracle que cette presque-personne minuscule, ce petit être animé de besoins on ne peut plus immédiats, englouti par un abysse de manque à la moindre absence maternelle, se rétablisse si facilement quand elle revenait le caler sur sa hanche. Il cessait aussitôt de pleurer et dardait sur le monde un regard accusateur en tortillant ses poings dans le chemisier de sa mère – mais rien ne dure. La nuit, le monde est plein d’arêtes. L’éclat de la lune par la fenêtre révèle les angles et les ruptures. Pauly et Sal pensent que c’est la peur qui me réveille, me tire du lit et me pousse à sortir dans le jardin, à marcher au bord du fleuve dans le noir, mais ce n’est pas ça, pas seulement. Il serait si facile, dans cette oasis de verdure, de croire que nous l’avons emporté – que nous devons à notre habileté ou notre perspicacité de nous être retrouvés ici, nous plutôt que n’importe qui d’autre. Rien à voir avec l’habileté. C’est Francesca qui nous a donné cette chance, et nous avons choisi de la saisir et de la garder pour nous. Dans la chambre de Pauly, avant de m’endormir, je fixe ses traits de jeune homme et j’essaie de me souvenir de son visage d’enfant, mais je l’ai oublié. Je remonte les couvertures et je cale ma respiration sur la sienne jusqu’à ce qu’enfin je sombre.
XIII
Un après-midi, pendant que Pauly faisait la sieste, Papa, Francesca et moi avons assisté, depuis le canapé du salon, à l’engloutissement d’une île au milieu du Pacifique. Nous avons vu la tempête arriver grâce aux caméras qui filmaient la pluie et les vents de plus en plus violents. Nous avons vu des portes arrachées à leurs gonds, des palmiers ployer et céder. Nous avons vu une place ordinaire d’une lointaine ville de bord de mer se désagréger : les panneaux de signalisation se briser, les lampadaires se tordre, le café à l’angle se fendre en deux comme une coquille d’œuf. Papa a dit :
— Au moins, ils savaient que ça allait leur tomber dessus.
Sur l’écran, une voiture entière est passée dans les airs.
— Je veux dire, tout le monde a pu partir à temps.
Le visage crispé de rage, Francesca a bondi jusqu’à un coin de la pièce et plaqué ses mains contre les murs.
— C’est totalement hors sujet.
Elle nous tournait le dos.
— Et qui plus est…
Elle parlait avec une telle violence que je craignais presque que ses mots ne percent les lattes et le plâtre et qu’elle ne sorte de la pièce, et de nos vies.
— … il y a toujours des gens qui restent. Et pourquoi pas ? Où est-ce qu’on veut qu’ils aillent, putain ? Dans un camp de réfugiés ? Pendant que le reste du monde se dispute pour savoir qui doit s’occuper d’eux ? Hier ils avaient une vie, aujourd’hui ils ne sont que des visages dans une file d’attente. Merde.
— Je sais, a dit Papa. Je suis désolé.
— Ah oui, ça, tout le monde est désolé…
Le lendemain matin, après le passage de la tempête, nous avons rallumé la télévision et vu des images satellite de l’emplacement de l’île : il ne restait qu’un peu de terre nue et un coin d’océan à l’écume chargée de débris. Les anciens habitants avaient été provisoirement mis à l’abri, nous a-t-on dit, sur la masse continentale la plus proche, à des milliers de kilomètres de là où, seulement une semaine plus tôt, ils étaient chez eux. On ne savait pas au juste combien avaient décidé de rester.
L’après-midi, Francesca a installé son ordinateur portable sur la table de la cuisine pendant qu’elle préparait des biscuits à l’avoine. Les pieds posés sur la chaise haute de Pauly, j’ai mangé les raisins secs qu’elle avait laissé échapper en regardant les dernières images de familles recroquevillées sous des bâches. Les gens avaient l’air résigné, comme s’ils comprenaient déjà ce dont ils étaient devenus une composante. J’ai tenté de ne pas pleurer car j’avais honte de mes larmes, qui ne montaient ni par compassion ni par empathie ni par gentillesse, mais parce que j’avais peur, très soudainement et directement, pour moi-même.
XIV
C’était le soir, Francesca faisait ses bagages. Papa sur ses talons, elle allait de pièce en pièce, ramassant des pulls, des chargeurs, une brosse à dents.
— Et nous ? a-t-il dit. Et Pauly ?
— Paul s’en remettra.
Elle a glissé son passeport dans la poche supérieure de sa valise.
— Il a besoin de toi, a dit Papa.
— Tu seras là, a répondu Francesca.
Puis elle est passée dans son bureau en fermant la porte derrière elle.
Plus tard, tandis qu’on attendait son taxi, elle s’est agenouillée pour embrasser Pauly sur le front et elle a dit :
— Pardon.
On ne savait pas trop auquel de nous trois elle s’adressait.
— Si je peux aider, s’il y a quoi que ce soit que je puisse faire, alors je dois y aller.
— Oui, a répondu Papa, bien sûr.
— Je serai de retour d’ici quelques jours. Une semaine, maximum. Je dois y aller. Je dois voir ça en personne. Il faut qu’il y ait des témoins.
— Oui, a répété Papa.
— On ne peut pas faire comme si de rien n’était.
Ce soir-là, Pauly n’arrivait pas à dormir. Il s’est posté dans l’embrasure de la porte de sa chambre, le visage ruisselant de larmes et de sueur, et s’est mis à hurler comme s’il avait très mal quelque part. J’ai essayé de le prendre dans mes bras, de le consoler, mais il s’est contorsionné en me martelant les jambes de ses talons jusqu’à ce que je le lâche. Alors je me suis assise à côté de lui, sur le tapis aux couleurs vives, et j’ai murmuré, encore et encore :
— Tout va bien, Pauly, tout va bien. Ça va aller. Je t’aime. Tout va bien…
Mais il était presque minuit lorsque enfin il s’est endormi, épuisé, moitié dans sa chambre, moitié en dehors. J’ai attendu d’être certaine qu’il ne se réveillerait pas pour le porter dans son lit. J’ai enfilé mon pyjama, je me suis brossé les dents, je suis allée chercher un verre d’eau et puis, question de réconfort – le sien ou le mien –, je me suis glissée près de lui et, ses petits pieds contre mon ventre, je me suis endormie aussi.
XV
Dans un journal, cet éditorial de Francesca :
Nous autres, scientifiques, nous avons l’habitude de rester là
où nous sommes. Nous nous racontons que notre travail ne
consiste qu’à exposer les preuves. Mais cette neutralité est à
présent illusoire. Elle appartient au passé…
Tous les jours, Papa allait à l’université, donnait des cours, dirigeait des séminaires. Le soir, il rentrait à la maison et corrigeait des copies, menant ses propres recherches dans les interstices – il était donc difficile de ne pas lire les mots de Francesca comme une adresse personnelle, une facette de leur relation publiquement mise en scène. J’étais déjà assez grande pour avoir mal pour lui, mais il fallait s’occuper de Pauly – et puis, n’est-ce pas, elle avait peut-être écrit ça moins pour l’attaquer que pour s’excuser, une façon d’expliquer qu’elle ait choisi de placer les besoins hypothétiques et généraux d’une population au-dessus de ceux, réels et spécifiques, de sa famille. Et puis, n’est-ce pas, la suite a prouvé qu’elle avait raison.
Vers la fin, bien sûr, Papa l’accompagnait – la dernière année de leur vie, c’est ensemble qu’ils ont assisté à des conférences, des comités d’urgence, des sommets. Je me demande aujourd’hui comment il a vécu ces derniers mois, quelle culpabilité il a éprouvée d’avoir attendu si tard pour tenter de changer l’issue, parce qu’il ne voulait pas que Pauly et moi soyons malheureux. C’est la même culpabilité que j’éprouve à présent, sachant que je n’ai rien fait, au final, sinon rester à l’abri dans la maison haute et attendre que ça passe. Souvent, la nuit, je me demande à quoi ont ressemblé leurs derniers instants, à Francesca et Papa – est-ce que c’est allé vite ou lentement ? Sont-ils tombés ? Sont-ils morts écrasés ou noyés ? Je me demande s’ils ont eu peur. Un peu ? Beaucoup ? Et puis, parfois, je me dis qu’ils n’ont peut-être pas disparu, qu’ils sont encore vivants, quelque part, et qu’ils travaillent, en un lieu qu’ils estiment plus important qu’ici.
XVI
J’étais assise dans le jardin, Pauly à côté de moi, agrippé à mon épaule pour tenir debout. Je ramassais des pâquerettes et les lui offrais tout en les maintenant hors d’atteinte, les faisant danser d’avant en arrière et dodeliner de la tête jusqu’à ce qu’il en couine de rire, quand il s’est accroupi : il a déraciné une poignée d’herbe, puis me l’a tendue à son tour, ses petits doigts potelés refermés en poing sale.
— Merci, Pauly.
J’ai pris la motte, je l’ai retournée dans ma main et la lui ai proposée :
— Tu la veux ?
À cette époque, il adorait ce jeu et tous ses allers-retours mais, cette fois-ci, alors qu’il tendait à nouveau la main, il s’est arrêté à mi-chemin, son geste interrompu par quelque chose qu’il avait vu. Au lieu de reprendre l’herbe il a levé le doigt vers un arbre et, de sa voix toute neuve, il a dit :
— Oiseau.
J’ai appelé Francesca, rentrée la veille de Paris où elle s’était adressée à une foule d’étudiants intégralement vêtus de noir : Si nous sommes en deuil, c’est d’une époque où nous pouvions faire comme si de rien n’était… Occupée à pétrir du pain, elle s’est précipitée par la porte ouverte de la cuisine dès qu’elle m’a entendue, s’essuyant les mains sur son jean, laissant deux traînées blanches derrière elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ? Il est arrivé quelque chose ?
— Il a dit « oiseau ».
J’ai désigné les branches de l’arbre :
— Il est là, Pauly, il est encore là, regarde. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu vois ?
Mais, de nouveau silencieux, Pauly s’est contenté de nous tendre des poignées d’herbe en souriant.
— J’ai le déjeuner à préparer, a dit Francesca.
Puis elle s’est détournée et elle est repartie vers la maison.
XVII
En tailleur sur la moquette du salon, Pauly et moi empilions des cubes en bois pour les renverser. La porte était entrouverte. De l’autre côté, j’entendais Francesca remuer.
— Pauly, ai-je demandé, tu veux une histoire ?
Je lui ai donc fait la lecture. Installé sur mes genoux, il suivait le récit page à page. Quand nous sommes arrivés au dessin du loup, il a poussé un petit cri – je savais qu’il serait ravi – et, montrant du doigt la longue gueule grimaçante de l’animal, il s’est exclamé :
— Les dents ! Les dents ! Le loup !
J’ai entendu l’inspiration crispée de Francesca. Puis je l’ai entendue s’arrêter, se retourner, s’éloigner. Une décharge de culpabilité m’a traversée. La présence de Pauly sur mes genoux était tellement chaude, confortable, douce, et cela avait dû être tellement blessant pour Francesca, seule dans la pièce à côté, de recevoir confirmation de cette vérité : ce n’était pas que Pauly ne parlait pas, c’était seulement qu’il ne lui parlait pas à elle.
XVIII
Nous étions assis côte à côte dans le cabinet du thérapeute, Francesca, Papa et moi. Une grande fenêtre dans le mur nous montrait Pauly en train de jouer sur un tapis en patchwork dans la pièce voisine. L’orthophoniste était agenouillée par terre près de lui devant le circuit de billes qu’ils avaient construit. J’ai trouvé qu’il avait l’air calme. C’était un genre de jeu : la dame tenait une bille en haut du circuit en désignant Pauly du doigt, puis la laissait filer dans les virages et fuser tout en bas, si bien qu’il devait courir la récupérer. J’avais craint qu’il ne se sente jugé, qu’il n’ait l’impression d’être fautif, mais tout ça n’était peut-être finalement guère plus qu’un genre de garderie sophistiquée. Voilà un mois que Papa et Francesca venaient là avec lui pour des séances de thérapie familiale. Souvent, Francesca rentrait exprès : elle arrivait en train le matin et repartait juste après, de sorte qu’étant en cours tout le temps de son passage je ne la voyais pas. Comme c’étaient les vacances, cette fois-ci, ils m’avaient demandé de les accompagner. Je pensais à mes camarades de classe, à ce qu’ils étaient en train de faire et qui était forcément différent – mais ma vie, où figurait Francesca, n’avait jamais été comme la leur, et encore moins ces derniers temps. Qu’aurais-je fait de toute façon ? Joué dans le jardin avec Pauly, peut-être. À moins qu’on ne soit allés au parc nourrir les canards. Je n’aimais pas être séparée de lui, de peur qu’il n’ait besoin de moi en mon absence.
— Parfois, a dit le thérapeute, rompant le long silence de la pièce, les enfants agissent un peu comme une girouette. Ils sentent les courants de la vie de famille… et les reproduisent.
— Les verbalisent, a dit Francesca en haussant les sourcils comme pour m’expliquer tout ça, avant d’ajouter : ou pas.
Le thérapeute a souri, sans conviction, pâle dans son pull-over pâle, ses lunettes carrées à monture noire perchées à mi-chemin de son petit nez. Il m’a regardée.
— Diriez-vous que votre famille est angoissée ?
Ensuite, nous sommes allés déjeuner au restaurant. En attendant nos plats, j’ai pris Pauly sur mes genoux et il a dessiné aux crayons de couleur sur des feuilles que Francesca avait apportées de la maison. J’ai retourné un des dessins. Analyse des évolutions récentes du climat et de la probabilité accrue de catastrophes climatiques. Francesca a froncé les sourcils.
— Ce qu’ils ne comprennent visiblement pas, c’est que l’angoisse est une réaction parfaitement raisonnable à ce qui se passe.
Pauly dessinait des bonshommes bâtons avec des visages ronds et des pieds immenses au bout de leurs jambes pendantes. Papa a dit :
— Mais Paul n’est qu’un enfant, et s’il ressent tes – nos peurs…
Il a fait une nouvelle tentative :
— Nous devons au moins essayer de croire qu’il pourra vivre une vie normale.
À quoi Francesca a répondu :
— Absolument pas.
Et l’espace d’un instant, sa rage s’est interrompue. Elle n’avait plus l’air farouche ni moralisatrice, juste triste – comme si, mesurant déjà l’étendue de son échec, elle souhaitait seulement que la fin vienne et nous libère tous.
XIX
Le matin, en allant à l’école, j’accompagnais Pauly à la crèche à deux pas de chez nous, sa main dans la mienne. Une fois sur place, je l’aidais à enlever son manteau et je le regardais l’accrocher tout seul à la patère avant de lui tendre son sac. Je respirais l’odeur de la garderie, un mélange de carottes bouillies, de désinfectant et de vêtements mouillés. Le personnel était gentil avec moi, veillant à me traiter comme les vrais parents – ça manquait de naturel, mais j’appréciais la démarche. L’après-midi, c’est Papa qui le récupérait en sortant de l’université, sauf quand il finissait tard, auquel cas je m’en chargeais.
— Où l’est, Papa ? demandait alors Pauly, le regard las, les épaules vers l’avant.
— Tout va bien, Pauly, il rentrera dans une heure ou deux. Il travaille. Et si on allait au parc ?
Son angoisse s’évaporait sur les balançoires, où je le poussais encore et encore, jusqu’à être certaine qu’on trouverait Papa à la maison.
Le soir, une fois Pauly couché, Papa et moi regardions le journal télévisé. Le Bangladesh attendait toujours la pluie, alors qu’il y avait des inondations au Japon. Une délégation de l’île engloutie était arrivée à l’ONU et demandait réparation. Des feux faisaient rage au centre de l’Australie et, dans certaines régions de Chine, l’été avait atteint un degré de chaleur et d’humidité incompatible avec la vie. Parfois, au milieu de ces images de chaos, on voyait Francesca dans un studio de télévision, un micro accroché au revers de sa veste. L’enregistrement et la diffusion rendaient sa voix bizarre, reconnaissable mais pas tout à fait juste, comme une imitation d’elle-même.
— Je la croyais à Berlin, disais-je.
On éteignait la télévision, je terminais mes devoirs et on allait se coucher. Et quand Pauly se réveillait – ce qui arrivait souvent – aux petites heures du jour, je le laissais grimper dans mon lit.
— Je peux avoir ton bras ? demandait-il.
Je déployais un bras sur l’oreiller pour qu’il y pose sa tête.
— Il faut dormir, maintenant, Pauly.
Et il obéissait.
XX
À l’époque, Pauly avait besoin de moi, alors je m’occupais de lui. Ça me semblait aussi simple qu’une question et sa réponse, et je ne voyais pas comment sa petite personne pourrait devenir une réponse à son tour. À présent la situation est inversée. Les mauvais jours, quand je ne tiens pas en place, quand j’ai mal à la tête, que je voudrais dormir mais que le sommeil ne vient pas, quand Papa et Francesca me manquent tellement que c’est à peine soutenable, alors je suis Pauly partout. Comme une ombre. Je sais que c’est pénible pour lui. Que je devrais me ressaisir.
— Rends-toi utile, Caro, dit-il en me passant une pelle. L’effort physique va te faire du bien.
Je me mets au travail. Parfois Pauly a raison et creuser m’aide – peut-être pas tout de suite, mais plus tard, quand je dors mieux cette nuit-là. Parfois j’ai trop mal aux mains et Pauly reprend la pelle en disant :
— Et si tu allais plutôt courir ?
Alors j’obéis. Je lace mes chaussures de sport, qu’on a réparées et réparées encore parce qu’il n’y a plus de paires dans la grange, et je cours. Je quitte la maison haute, je quitte le verger, je laisse derrière moi le bassin de retenue et toutes les choses à faire, je laisse Pauly et sa façon détournée de s’occuper de moi, je laisse Sally qui s’inquiète de ce qu’on va manger et de la quantité de bois stockée pour l’hiver. Je cours dans la campagne vide, calme, indifférente à ma présence. Ça me fait du bien d’être seule quand je cours. Après, je me sens mieux pendant un moment. Pauly m’attend à la maison et je le vois soulagé de me voir soulagée. C’est moi qui ai besoin de lui, maintenant. J’ai besoin de sa solidité, de sa certitude. De sa capacité à faire avec. Pourtant, parfois, la nuit, couchée par terre dans sa chambre à me concentrer sur ma respiration pour essayer de m’endormir, je sens qu’il me regarde et je me dis que j’ai peut-être toujours eu besoin de lui, même lorsqu’il était petit – même lorsqu’on aurait cru le contraire. Parce qu’il me donne forme et substance, et qu’être nécessaire à quelqu’un vous ancre.
XXI
Les étudiants en agronomie avaient quitté la maison haute, qui était libre. Francesca se mit à y passer ses week-ends – parfois des semaines entières – et j’avais du mal à ne pas me dire qu’elle nous évitait, Pauly et moi. Souvent, Papa l’accompagnait. Je ne posais pas de questions. Leur absence me mettait en colère mais, d’une certaine façon, c’était plus facile lorsqu’ils étaient partis et que nous restions seuls. Je pouvais me détendre. Le monde dans lequel il n’y avait que Pauly et moi était tout petit, certes, mais il était simple. Papa me manquait, mais pas le fait de me forcer à paraître heureuse pour lui. Et Francesca aussi me manquait, mais pas ce qu’elle générait en entrant dans une pièce – l’impression qu’aucun de nous n’était à la hauteur d’attentes du reste impossibles à satisfaire –, ni la peur qui venait avec, cette conscience permanente de conséquences qu’elle ne nous laissait jamais oublier ou ignorer. Même Papa semblait désormais piaffer lorsqu’il était à la maison. Il s’agitait comme s’il aurait préféré être ailleurs, avec Francesca, plutôt que coincé avec nous, dans notre morne quotidien.
Si tant est que j’y pensais à l’époque, je devais me dire qu’ils se reposaient sans doute, à la maison haute. Je les imaginais en paix, rien que tous les deux, tout comme Pauly et moi étions en paix sans eux. Pauly avait alors presque quatre ans et s’il était encore réservé avec les inconnus il avait, lorsque nous n’étions que tous les deux, la capacité de s’abandonner tout entier à la joie. Le soir, après la garderie, tandis que l’eau des pâtes bouillonnait sur le feu, nous nous tortillions comme des poissons sur la moquette du salon, ou bien nous faisions le lion à tour de rôle, rugissant entre les pieds de l’étendoir à linge. Il aimait jouer avec les poupées du coffret que je lui avais offert pour Noël, donnant à chacune une voix différente, les faisant bavarder, se disputer, se brouiller, se réconcilier, se consoler. Le samedi matin, après les courses, il aimait préparer des biscuits ; il cassait les œufs, aux deux tiers dans le saladier, le reste sur la table, et plongeait ses doigts dans le pot de sucre quand il croyait que je regardais ailleurs…
— On arrête la pâtisserie si tu manges le sucre, Pauly.
Il aimait aussi jouer à cache-cache, mais n’a jamais pu intégrer qu’il faille rester caché. Il surgissait dès que j’entrais dans la pièce :
— Je suis là, Caro ! Je suis là !
Tout était si simple quand j’étais avec lui que cela rendait les incursions du monde extérieur incroyablement violentes. Parfois, en allant acheter du pain ou du lait au coin de la rue, j’apercevais la une d’un journal et je me laissais surprendre par des photos de gens embourbés jusqu’aux genoux, d’enfants au regard démesuré couchés en rangs sur des matelas. Soudain assaillie, frappée d’une terreur nauséeuse, je fermais les yeux. C’était l’effet que me faisait l’extérieur – qu’il y avait toujours quelque chose en embuscade, caché, mais prêt à surgir pour m’épouvanter ou me faire des reproches. À l’intérieur, avec Pauly, quand nous n’étions que tous les deux, j’étais en sécurité – du moins je me sentais en sécurité. Disons que je pouvais me détourner de ce qui m’effrayait. J’étais à six mois de mes dix-huit ans, en dernière année de lycée. Autour de moi, il me semblait que le monde sombrait, gelait ou brûlait. Je n’avais pas la moindre idée de ce que je ferais ensuite et, quand j’y pensais – quand je pensais à autre chose que Pauly et les menus détails de notre vie commune –, je n’éprouvais que terreur, une terreur qui virait à la rage sur les bords.
XXII
Si Francesca rentrait plusieurs jours d’affilée pour son travail à l’université, sa présence rendait Pauly muet. Il l’observait. Elle s’affairait encore plus qu’à l’ordinaire, casant dans ces quelques jours ce qui aurait normalement pris des semaines – cuisiner des plats mijotés et de la sauce pour les pâtes qu’elle congelait afin que nous mangions correctement en son absence, planter des haricots d’Espagne dans le jardin, attacher les tiges des framboisiers par rangées, repeindre sur la porte d’entrée les égratignures causées par le canard à roulettes de Pauly. Je souhaitais qu’elle reparte. Je regrettais les jours où nous dînions de tartines de miel plutôt que de légumes. Je regrettais l’agitation saccadée du matin et la décélération du soir, Pauly dans son bain disant Tu te baignes avec moi, Caro ? tandis que j’attendais avec une serviette à côté de la baignoire – et puis les histoires, le bisou de bonne nuit et le calme soudain une fois qu’il s’était endormi mais que la maison restait si pleine de lui que je ne me sentais pas seule du tout. Je regrettais les nuits où il venait se glisser dans mon lit et où je me réveillais en sentant ses petits pieds contre le bas de mon dos. Je regrettais les batailles pour qu’il s’habille, le matin, une pieuvre de bras et de jambes s’agitant en tous sens. Quand Francesca était là, elle disait :
— Paul, mets tout de suite ton pantalon, s’il te plaît.
Et il obéissait, un pied à la fois et jusqu’au bout. Elle l’emmenait à la salle de bains, lui brossait les dents et attendait qu’il se lave les mains.
— Je t’accompagne à la garderie aujourd’hui.
Paul hochait la tête. Je les suivais, à la traîne, vérifiant dans son sac qu’il avait bien son livre, un slip de rechange et son goûter. Francesca s’agenouillait pour lui mettre ses bottes en caoutchouc, dos à moi.
— Il aime qu’on rentre son pantalon dans ses chaussettes, sinon elles tombent.
Je voyais les épaules de Francesca se figer, sa nuque se raidir. J’avais tant de plaisir à la blesser.
XXIII
La honte sort de nulle part. C’est comme une plaque de glace imprévue sur laquelle mes pensées s’engagent et dérapent, et me voici à terre, en train de patiner – mais il me semblait à l’époque que Francesca avait décidé que son amour pour Pauly se mesurerait à sa capacité à le réparer. Lorsqu’il s’était avéré qu’on ne pouvait pas le réparer parce qu’il n’était pas vraiment cassé – seulement effrayé comme peut l’être un petit garçon, parfois, parce que nous l’étions tous –, elle l’avait mis de côté, et moi avec. Je lui en voulais de ne pas vouloir de nous. Je lui en voulais de refuser de nous protéger, d’apporter avec elle à chacun de ses passages tout ce à quoi je voulais éviter de penser et puis de repartir dans une éternelle valse de taxis entre la maison et la gare.
Tout le temps qu’elle passait à la maison haute, avec Papa, je croyais que c’était parce qu’ils étaient plus heureux sans nous. Je ne savais pas qu’ils avaient tant à faire là-bas : nettoyer le bassin de retenue, réparer la vanne, installer le générateur. Je ne savais pas qu’ils remplissaient la grange de provisions. Je savais seulement que, lorsqu’ils revenaient, ils apportaient la peur avec eux, comme une traînée de boue sur la moquette.
XXIV
J’ai définitivement quitté le lycée le jour de mes dix-huit ans, à la pause déjeuner. Je suis rentrée à pied. Il n’y avait personne à la maison. Je n’avais pas de projet, ni pour l’après-midi, ni pour la suite – ma vie, cette longue perspective vide. Ou absence de perspective. Il devenait évident pour tout le monde que la situation se détériorait. L’hiver précédent, la moitié du Gloucestershire avait été inondée et, les eaux ne s’étant pas retirées, de nouveaux marais recouvraient les maisons, les champs, les routes et les écoles, dont émergeait le haut des collines comme autant de petites îles. À York, la rivière était sortie de son lit, emportant le centre-ville : des murs restés debout pendant près de deux millénaires avaient été balayés presque jusqu’à Hull. On ne disait pas que ces endroits avaient disparu. On ne disait pas que des familles vivaient dans des caravanes, alignées sur le parking de stations-service tout le long de l’autoroute M5, avec des postes de secours tenus par des bénévoles devant les garages. On disait :
— Ces gens savaient forcément qu’ils habitaient une zone vulnérable…
On était protégés par nos maisons, nos diplômes, nos galeries marchandes. La chance et le pouvoir étaient pour nous une habitude, il nous était impossible de comprendre que ce n’était pas un dû. On savait que la situation était critique, ailleurs, mais une solution finirait bien par se présenter, parce que n’était-ce pas toujours le cas, pour nous ? On était paralysés, incapables de préparer l’avenir, qu’il soit radieux ou pas.
— Je n’y retournerai pas, ai-je dit à Papa quand il est rentré du travail parce que le lycée avait signalé mon absence.
— Et tu feras quoi ?
J’ai haussé une épaule et détourné les yeux. Les jonquilles du parc avaient fleuri à Noël. Le chemin côtier avait changé de tracé à six endroits différents ces trois dernières années.
— Il faut que j’aille chercher Pauly à la garderie, ai-je dit. Sauf si tu veux le faire.
Et j’ai descendu la rue jusqu’à l’endroit où Pauly attendait, en manteau, bonnet et moufles.
— Tu as mis tes chaussures aux mauvais pieds.
— Non, c’est pas vrai.
— Très bien, si tu le dis. Tu as mangé quoi à midi ?
— Je me rappelle pas. Du gâteau aux fraises pour le dessert.
— Chouette. Je t’aime, Pauly.
— Moi aussi je t’aime. Est-ce que je peux regarder un film quand on rentre ?
— Non. Pâtes au pesto pour le dîner.
Il m’a pris la main et l’angoisse s’est évaporée comme la brume.
XXV
Francesca est rentrée ce soir-là. Je ne sais pas d’où elle arrivait. Elle sentait le moisi et l’eau sale. Elle était épuisée. Amaigrie. Une fois Pauly couché, je suis restée avec Papa et elle à la table de la cuisine.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? m’a demandé une nouvelle fois Papa.
— C’est une question idiote, a dit Francesca, vu les circonstances.
Papa a laissé filtrer entre ses dents un soupir crispé.
— On ne peut pas renoncer à tout.
— Bien sûr que non, a dit Francesca.
Après quoi elle s’est tournée vers moi :
— Et puis bon, on a besoin que tu t’occupes de Paul.
Alors j’ai su qu’elle avait totalement renoncé.
XXVI
Plus tard, incapable de m’endormir, je suis descendue chercher un livre et, debout dans le couloir, je les ai entendus parler, Papa et Francesca. La porte était entrebâillée, j’ai regardé par la fente. Ils étaient encore à la table de la cuisine, comme je les avais laissés, côte à côte, face à ma chaise vide. Papa a demandé :
— Tu es sûre ?
— Certaine. Enfin, je crois. On a toujours su qu’il y aurait un point de non-retour. La surprise, c’est plutôt qu’il ait tant tardé.
— Tu pourrais arrêter, a dit Papa. Si ça ne sert plus à rien. On pourrait rester ensemble, pour un temps au moins. Caro est malheureuse. Paul aussi, sans doute, même si je reconnais que c’est plus difficile à dire.
Ils se sont tus un long moment et je me suis tenue parfaitement immobile dans le couloir, à penser à Pauly, aux petits mouvements nerveux qui agitaient son sommeil, à son air tendu en présence de Francesca, à la facilité avec laquelle je savais s’il était heureux ou pas. Francesca a fini par dire :
— Je me trompe peut-être.
Encore un silence. J’ai attendu. Papa a répondu :
— On pourrait être une famille…
Quand Francesca a repris la parole, sa voix était précise et acérée comme un poinçon.
— Au moins, comme ça, ils seront tous les deux à l’abri.
Le lendemain matin, quand je suis descendue, Papa buvait son café à la cuisine. Francesca était partie.
— Elle avait un avion très tôt. Elle m’a chargé de dire au revoir.
— Me dire au revoir à moi ou dire au revoir à Pauly ?
— À tous les deux. Bien sûr, à tous les deux…
Pauly a descendu l’escalier d’un pas sautillant et s’est précipité vers moi en criant :
— Caro ! Caro ! J’ai rêvé que j’étais un robot !
Et la journée a commencé.
XXVII
Pauly n’allait plus à la garderie que le matin, désormais, puisque j’étais là pour m’occuper de lui. J’allais le chercher juste avant le déjeuner et je le ramenais à la maison. On faisait le bref trajet main dans la main, nous arrêtant pour regarder ce qui retenait son attention : feuilles, scarabées, plaques d’immatriculation, paquets de chips abandonnés.
— Oh, Pauly. Ne touche pas ça. C’est dégoûtant.
— Mais Caro, c’est vert…
On déjeunait d’un sandwich, on débarrassait, on allait au parc. Balançoires, retour à la maison. Là, c’était dîner, jeux, bain, histoires, lit, et une fois Pauly endormi, lessive, repassage, aspirateur. Les jours se succédaient, identiques. Quelque part dans cette routine, je me suis aperçue que j’avais égaré ma peur. Le futur se limitait aux semaines qui nous séparaient des vacances, puis aux visites aux musées, aux fermes urbaines, au cinéma, jusqu’au retour à la garderie. Les choses avaient une forme et, pris dans leur mouvement, l’avenir perdait son importance, même si je savais qu’il nous arriverait quand même, qu’il était en train d’arriver pendant que je découpais des bâtonnets de carotte pour le goûter, pendant qu’on donnait de l’avoine aux canards, qu’on jouait au loup et qu’on collait des pansements sur des genoux écorchés. J’ajustais ma vie à celle de Pauly, parce qu’il avait besoin de moi – ou que j’avais besoin de lui, de sa façon de me regarder bien en face et de sourire, de l’excuse qu’il me donnait de n’être pas ailleurs, puisque j’étais avec lui. Et c’est bien là toute l’absurdité – je ne pardonnais pas à Francesca de préférer le monde à Pauly, et voici que je ne me pardonne pas d’avoir fait le choix contraire. Je n’en veux plus à Francesca. Quelque part dans tous les kilomètres que j’ai courus entre la maison haute et le fleuve, entre le fleuve et la mer, j’ai fini par comprendre ce qu’elle a essayé de faire. Mais qui reste-t-il pour me comprendre, moi ? Au final, nous, les rares à avoir survécu, avons-nous d’autre choix que d’être impardonnables – et impardonnés ? Ceux qui auraient pu vivre plutôt que nous ont disparu, ou meurent de faim, tandis qu’ici, à la maison haute, nous arrachons au sol tendre des pommes de terre.
XXVIII
Le dernier printemps avant que Pauly et moi n’arrivions à la maison haute, Francesca et Papa n’ont presque pas été là. Il a fait chaud dès la dernière semaine de février, tout mars et tout avril, et jusqu’en mai, chaque journée claire, lumineuse et chargée comme un souvenir d’été, sauf que ce n’était pas l’été. L’après-midi, Pauly jouait nu dans le jardin, farfouillant les buissons en quête d’insectes ou me versant de l’eau sur les pieds avec l’arrosoir. Le froid me faisait rire et pousser de petits cris. Je portais le grand chapeau de soleil de Francesca et, quand on sortait, tous deux en short et sandales, on suivait en courant le ruban d’ombre projeté par les maisons sur le trottoir et on sentait la chaleur s’élever du sol jusqu’à nous. On savait que cette chaleur était une fièvre, un symptôme, que l’air trop mince et le ciment trop épais faisaient de la ville entière un accumulateur de chaleur, mais on ne pouvait s’empêcher de tendre vers lui, ce soleil qui plongeait dans nos corps et nous mollifiait comme de la cire. Les gens cessaient de travailler plus tôt pour aller s’allonger dans les parcs. Les enfants suçaient des glaces à l’eau assis sur les marches des maisons. Les passagers des bus se souriaient. Il y avait tant de joie là-dedans, dans cette lumière et cette chaleur, comme si on avait échappé à l’hiver. Pauly et moi faisions des excursions à la journée, dans la forêt à l’est de la ville pour sentir la fraîcheur singulière des arbres, ou à l’ouest, pour nager dans la rivière. Loin des trottoirs, des hectares de trottoirs, la canicule était moins prononcée. Loin des gens, il était plus facile d’entretenir une fiction de normalité – mais quand on cherchait des sauterelles dans les longues herbes d’un parc animalier, il n’y en avait pas. Le bourdonnement des abeilles manquait aussi. Et le chant des oiseaux. J’ai emmené Pauly dans un endroit où, enfant, j’avais vu un prunier d’Italie. Je me souvenais de Papa me soulevant au-dessus de sa tête pour que je cueille les fruits tendres à même les branches, de leur goût merveilleusement sucré et du jus qui me coulait sur les poignets – mais l’arbre était nu désormais. Sous ses branches cassantes, un tapis de feuilles brunes jonchait le sol sec.
XXIX
J’étais allongée dans le grand lit avec Pauly qui dormait, blotti à côté de moi. La fenêtre ouverte laissait entrer le peu de brise qui soufflait. J’écoutais les sons urbains qu’elle charriait : les klaxons, le rugissement de la circulation, la plainte des sirènes, le bruit de ferraille des trains. Il y avait une fête quelque part. J’entendais les coups sourds et réguliers de la basse, un éclat de rire occasionnel. Quelqu’un a crié des mots indistincts. Posé près de moi, mon téléphone a sonné. Un numéro étranger. Je suis vite sortie du lit et de la chambre pour ne pas réveiller Pauly…
— Allô ? Qui est à l’appareil ?
— Caro ? C’est moi. C’est Papa.
Il avait l’air fatigué. Il était cinq heures de plus, là où ils étaient, Francesca et lui, sur la côte est des États-Unis, alors ça devait être les petites heures du jour pour lui, et peut-être qu’ils avaient veillé toute la nuit, assis autour d’une table du centre de conférences à tenter encore une fois d’imposer de la lucidité là où elle n’était pas bienvenue.
— Papa !
Il a soupiré.
— Je suis navré mais on va devoir rester plus longtemps que prévu. Je…
Je me suis assise en haut de l’escalier et j’ai posé ma tête contre le mur.
— Je suis désolé.
Il avait l’air sincère.
— Qu’est-ce qui se passe, Papa ?
Au lieu de me répondre, il a dit :
— Je veux que tu emmènes Pauly à la maison haute. Fais les bagages maintenant. Pars demain matin. D’accord ? Dès que possible. Prends le premier train…
Quelque part derrière lui, j’ai entendu un déclic, le bruit d’une porte qui s’ouvre, et une voix qui l’appelait.
— J’arrive, a-t-il dit à quelqu’un d’autre.
Et puis à moi :
— Je dois y aller. Je t’aime, Caroline. Et j’aime Pauly. Dis-lui…
C’est alors que, très distinctement, dans l’espace qui nous séparait, avant que la ligne soit coupée, j’ai entendu Francesca dire On n’a pas le temps.
Je suis restée sur place, assise sur une marche dans le noir, jusqu’à être certaine qu’il ne rappellerait pas, et puis je suis retournée dans la chambre où Pauly, qui s’était tourné dans son sommeil, s’étalait en étoile de mer sur toute la largeur du lit.
XXX
Pendant qu’il dormait, j’ai fourré dans un sac à dos une poignée de sous-vêtements, des tee-shirts, des chaussettes, du dentifrice, des brosses à dents et du savon. Pauly avait sa propre valise, une coccinelle à roulettes qui pouvait aussi servir de siège, dans laquelle j’ai mis ses bottes en caoutchouc, son manteau de pluie et des jouets. Je nous ai préparé des sandwichs pour le voyage et je les ai glissés dans un sac à bandoulière. Je n’ai pas emporté de photo de Papa. Je n’ai pas emporté non plus le collier que je tenais de ma grand-mère, ni la carte que Pauly avait dessinée l’année précédente pour mon anniversaire – mais bon, à quoi ces choses auraient-elles servi, même si j’y avais pensé ? Je regrette de n’avoir pas pris l’anthologie de poésie anglaise. Et un presse-ail. Je regrette aussi les ciseaux avec lesquels Francesca coupait les cheveux de Pauly.
XXXI
Avant de retourner me coucher, de me glisser silencieusement près de Pauly puis repousser doucement ses pieds chauds de mes côtes, je suis descendue et j’ai allumé la télévision. Un ouragan formé dans les Caraïbes avait piqué vers l’ouest, soudainement, et devait s’abattre sur la Floride tôt le lendemain matin avec une force telle qu’elle échappait à la terminologie consacrée. La région connaissait déjà des conditions climatiques difficiles, pour ne pas dire extrêmes. On conseillait d’évacuer, mais ce ne serait peut-être pas possible.
— Comment se fait-il, demandait un homme en costume depuis un studio de télévision, que l’alerte ait été donnée si tard ?
Face à lui, une femme à la coiffure moins impeccable et au chemisier froissé, comme si elle s’était habillée à toute vitesse, a répondu :
— Ces circonstances sont inédites. Nous n’avons aucun modèle pertinent pour cette situation.
— Êtes-vous en train de dire, a insisté l’homme, qu’il sera impossible, à l’avenir, d’anticiper un minimum les phénomènes extrêmes ?
— C’est exactement ça.
XXXII
Il ne m’a pas traversé l’esprit que Francesca pourrait ne pas être en sécurité. Et il me semblait évident qu’il en allait de même pour Papa, puisqu’ils étaient ensemble. Francesca était quelqu’un d’important. On veillerait sur elle. Quelque chose aurait été prévu, il y aurait bien un refuge, un bunker – ce n’est que plus tard que je me suis dit que ça faisait peut-être précisément partie du plan de Francesca, en l’absence de tout autre espoir : montrer que ces exceptions, qui allaient de soi depuis si longtemps, étaient désormais caduques. Plus aucun d’entre nous ne passerait à travers les mailles du filet, pas même elle – ni le pouvoir ni l’argent ni la célébrité ni l’habitude du confort ne nous sauveraient, au final. Sauf que, tout ce temps, tout au long de ces derniers mois, de ces dernières semaines, elle avait construit une exception pour Pauly – pour que lui, contrairement à tous les autres, soit à l’abri. On subit tous la météo, mais pas tous dans les mêmes proportions.
XXXIII
Le matin suivant, j’ai habillé Pauly et on a pris notre petit déjeuner. Pendant qu’il se lavait les mains, j’ai écouté les nouvelles, mais tout ce que j’ai appris c’est que le cyclone s’était abattu avec une violence apparemment extraordinaire et que son épicentre avait frappé le quartier où logeaient Francesca et Papa. Je n’avais aucun message d’eux. Pauly était de mauvaise humeur – récalcitrant, revêche –, il m’a donc été facile, toute à la bataille de lui faire manger son toast, enfiler ses vêtements et mettre ses chaussures, d’ignorer l’inquiétude et de ne penser qu’à nous.
— Mais j’ai pas envie de partir.
Sa voix était geignarde.
— On est obligés, Pauly.
— Pourquoi ? Hein, pourquoi ?
— Parce que c’est Papa qui l’a dit. Ce sera une aventure.
— Non.
— D’accord, ce ne sera pas une aventure, mais on doit quand même y aller, alors mets tes chaussures.
À l’arrêt de bus, assis sur sa valise à roulettes, il tournait en rond en poussant sur ses pieds. On est montés dans le bus, on en est descendus. Dans la gare, le hall était plein de monde. J’ai laissé Pauly avec nos affaires devant un poteau, près d’une sandwicherie, et je suis allée prendre nos billets. J’ai dû faire de gros efforts pour ne pas regarder l’écran géant, au-dessus du panneau des départs, où les informations en continu montraient des arbres qui ployaient dans le vent et une esplanade noyée sous les vagues. Il restait trois quarts d’heure avant le départ du train. J’ai emmené Pauly dans un café. On a bu des smoothies dans des bouteilles en plastique et mangé des pains au chocolat servis dans des sachets. J’en ai encore la sensation en bouche, oui, aujourd’hui encore – le chocolat huileux et bon marché dans son enrobage de pâte molle, un peu rance à cause de l’emballage, familier. Pauly n’a pas voulu finir le sien, alors on l’a laissé sur la table quand notre quai a été annoncé. C’est fou de penser qu’on ait pu être si prodigues. Si négligents. On avait si peu conscience de tout ce qu’on avait à perdre. Depuis combien de temps n’a-t-on pas mangé de pain ? Les galettes denses et plates que Paul prépare parfois à partir du blé qu’on fait pousser et qu’on moud nous-mêmes ne comptent pas. Depuis combien de temps ne peut-on plus se permettre d’abandonner la moindre nourriture, de ne pas la consommer ?
— Allez, Pauly, dépêche-toi. Il ne faut pas qu’on le rate.
On a traversé le hall, trouvé le quai, trouvé le train. Trouvé des places. On s’est assis.
XXXIV
Gare après gare, le train se vidait. On filait vers l’est dans le matin finissant, traversant bruyamment la périphérie de la ville et son arrière-pays, puis une succession de bourgades aux rues tendues de guirlandes donnant sur des champs, des bois, un bras de rivière avec des enfants sur un pont blanc, un village et sa kermesse, une ferme et ses chevaux. Des maisons roses attendaient, seules, entre des haies. Des gares inconnues restaient imperturbables. Vers la fin du voyage, à part nous, il ne restait plus qu’une femme, deux sièges plus loin, qui s’est retournée pour me fixer. Pauly a fait un nuage de buée sur la fenêtre et s’est mis à y dessiner des visages de l’index.
— Arrête, Pauly.
C’est sorti plus sèchement que je ne le souhaitais, parce que je sentais le jugement de cette femme. Mais ce n’était pas de la faute de Pauly s’il s’ennuyait, alors aussitôt j’ai eu honte.
— Pardon, Pauly. Je ne voulais pas t’aboyer dessus.
Il s’est mis debout sur son siège.
— Assieds-toi.
Il s’est laissé retomber, les bras croisés, et il a boudé jusqu’à ce qu’il aperçoive un oiseau blanc par la fenêtre.
— Regarde, Caro ! Une aigrette !
— C’est un spécimen intéressant ?
Il a hoché la tête.
L’hiver précédent, il avait trouvé sur les étagères de la maison un guide ornithologique à l’observation duquel il avait ensuite consacré des heures et des heures, me demandant de lui lire le nom de chaque espèce, ses traits distinctifs, la description de ses œufs – mais là où ces informations avaient fuité de mon cerveau comme de l’eau, Pauly les avait enregistrées et pouvait mobiliser chaque détail à volonté.
— C’est un genre de héron, m’a-t-il expliqué. Oh, elle est belle, hein ?
Elle l’était, en effet, pâle comme un fantôme, longue et immobile au bord d’un lac. Nous l’avons regardée jusqu’à ce qu’elle disparaisse hors de notre vue.
À l’avant-dernier arrêt, l’autre passagère est descendue et nous sommes restés seuls.
— C’est le prochain, Pauly. On y est presque.
On s’est levés et j’ai tiré nos affaires du porte-bagages. Le train a ralenti, puis s’est arrêté, bien calé contre les butoirs. Une fois sur le quai désert, on s’est dégourdi les jambes dans l’immobilité parfaite qui régnait sous le soleil brûlant.
XXXV
La ville, à l’intérieur des terres, était à plus de douze kilomètres de la maison haute, elle-même à presque un kilomètre du village où passait la route. J’avais pensé prendre un taxi, mais on était en semaine, tôt dans l’après-midi, et la gare était vide, tout comme la rue dehors. Ni piétons, ni voitures. J’ai vérifié mon téléphone : pas d’internet. Dans la gare, pas de bureau de vente, rien qu’une machine où glisser sa carte et un guichet au volet baissé. Un prospectus punaisé à un tableau d’affichage donnait le numéro d’une compagnie de taxis, mais quand j’ai appelé, je suis tombée sur la tonalité monocorde d’une ligne coupée. L’air tremblait de chaleur. Ça sentait la poussière et la lavande. D’une voix poussée dans les aigus par l’effort de paraître sereine, j’ai dit à Pauly :
— On peut prendre le bus.
Mais devant les horaires, je me suis aperçue que le suivant ne passerait que le lendemain. J’ai empilé nos affaires à l’ombre de l’auvent qui protégeait l’entrée de la gare et j’ai assis Pauly au sommet.
— Ne bouge pas. Je vais essayer de trouver une station de taxis. Je reviens tout de suite.
J’ai parcouru aussi vite que possible les rues alentour, sans rien trouver. Je craignais de laisser Pauly trop longtemps, qu’il ne s’éloigne ou que quelqu’un ne passe par là. Je suis entrée dans le bureau de poste. Derrière le comptoir, une femme était penchée sur son portable.
— Excusez-moi, est-ce que vous auriez le numéro d’un taxi ?
Elle a haussé les épaules et, levant à peine les yeux, m’a donné un numéro, différent de celui de la gare. Mais quand j’ai appelé, ça a eu beau sonner encore et encore, personne n’a décroché.
— Ça ne répond pas. Qu’est-ce que je peux faire ? J’ai un enfant avec moi.
Nouveau haussement d’épaules.
— J’essaierais le pub si j’étais vous. Le fils du propriétaire fait parfois taxi.
J’étais au bord des larmes. Il a fallu que je m’accroche à la pensée de Pauly en train d’attendre pour ravaler mon humiliation et pousser la porte du pub voisin. Dedans, il faisait frais et sombre. Quelques hommes attablés devant un verre fixaient un écran de télévision : une photo de Francesca s’y superposait aux images d’un hôtel à la façade éventrée. La béance laissait voir des lits, des armoires, des canapés. Puis un plan panoramique a montré des blocs de béton défoncés, hérissés de tiges de métal tordues. Des tourbillons d’eau marron encombrée de débris entraient et sortaient par les fenêtres d’un restaurant. Décès présumé de l’universitaire et activiste écologiste, ai-je lu sur le bandeau au bas de l’écran, dans une tempête sans précédent…
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, mon cœur ? a demandé quelqu’un.
Mais la voix me semblait venir de très loin et je n’avais pas de réponse. J’ai fait demi-tour et regagné la rue, le soleil, la gare où Pauly était assis sur sa valise, à cogner le trottoir de ses talons.
— Je ne trouve pas de taxi. On va devoir marcher…
Confiant, sans la moindre objection, il s’est levé et m’a souri.
— C’est loin, Caro ?
— Pas trop.
On s’est mis en route.
XXXVI
Parfois, quand je suis à la lisière du sommeil, je les entends encore, Papa et Francesca. Lui qui dit : Je t’aime, Caro. Elle qui l’interrompt : On n’a pas le temps.
C’est fou la vitesse à laquelle tout s’est effondré, à la fin. Cette ville qui, la veille encore, imprenable, scintillait de verre et de pouvoir, avalée par la mer. Et la terre qui la soutenait, à jamais perdue. Papa et Francesca, à jamais perdus eux aussi. Confisqués. Et avec eux et le reste, cette croyance bien ancrée que, quoi qu’il arrive, on s’en sortirait.
XXXVII
On a suivi le fleuve en direction de la mer, d’abord à travers les faubourgs de la ville, longeant des logements sociaux récents et leurs aires de jeux, l’école élémentaire, le supermarché et son parking, puis le drive-in du fast-food et la station-service. Pauly me tenait la main.
— J’ai soif.
Je lui ai donné un peu du fond d’eau de la bouteille, tiède d’être restée dans mon sac au soleil. Au début, la route était goudronnée et le fleuve coulait, lent et marron, dans son lit bien dessiné. Mais nous nous sommes vite retrouvés dans les champs, au milieu des feuilles de betterave et des épis de maïs et de blé. Le fleuve s’est élargi. Nous marchions sur le talus de la berge où le sentier allait rétrécissant et se hachait de rigoles. Mon sac à dos me pesait. Devant moi, Pauly traînait de plus en plus les pieds. Sa valise à roulettes rebondissait derrière lui, s’accrochant dans les touffes d’herbe. Il a trébuché, une fois, puis deux.
— Tu t’en sors comme un chef. Ce n’est plus très loin.
Sauf que je n’en savais strictement rien. Le soleil était chaud. J’ai eu l’impression de respirer la mer, mais les champs ont laissé place à une colline et à des bois. Pauly s’est mis à pleurer.
— Je suis trop fatigué, Caro. J’ai mal aux pieds.
— Assieds-toi un peu, alors. Repose-toi. Je n’en ai pas pour longtemps.
Je l’ai laissé assis en tailleur sur le chemin et je me suis éloignée du fleuve avec les bagages, descendant tant bien que mal le talus en direction des bois pour m’enfoncer dans l’enchevêtrement de jeunes pousses en bordure de forêt, des petits sapins souples qui sortaient des ronces, jusqu’à ce que je trouve les vieux chênes et leurs troncs à fourches basses, leurs branches couvertes de lichen, longues et mêlées à celles de leurs voisins. C’est dans une de ces fourches que j’ai fourré mon sac, histoire de ne pas le laisser par terre et d’espérer le retrouver sec, puis j’ai posé la valise de Pauly en équilibre par-dessus. Cela fait, je suis demeurée un moment à écouter les sons de la forêt, les froufroutements, les petits pas, les chants des oiseaux innombrables, et je me suis demandé comment j’allais pouvoir continuer – mais que pouvais-je faire d’autre ? Je suis revenue sur mes pas, regagnant le sentier où Pauly m’attendait, le visage tout hachuré de larmes. Je l’ai pris sur mon dos, ses mains autour de mon cou, les miennes sous ses jambes. Je me suis remise en marche, un pied devant l’autre, sans plus penser à Papa ni à Francesca. Je ne pensais qu’à mes jambes et ma colonne qui me brûlaient, à la torture de mes bras, à l’âpreté du sol sous mes pas. Et le temps a disparu. Le monde a disparu. Il ne restait plus que Pauly et moi et le chemin. Je ne suis jamais retournée chercher nos bagages.
XXXVIII
L’obscurité tombait lorsque j’ai vu la mer, une fine ligne grise à l’horizon. Pauly s’était endormi, la tête abandonnée sur mon épaule. Le cours du fleuve était très lent à présent. De chaque côté, des prés, verts et vides. Et au-dessus, le vaste ciel. Et puis, enfin, j’ai reconnu le sentier familier qui s’éloignait du fleuve et traversait les roseaux. Des planches de bois y enjambaient l’eau noire, profonde et immobile des nombreux petits canaux qui se succédaient, partant de-ci de-là. Les premières étoiles étaient apparues. Même si chaque pas m’arrachait une grimace, on a fini par arriver au bassin de retenue, et c’est là que je me suis aperçue qu’il avait été nettoyé, que le fouillis de broussailles de mes souvenirs avait disparu. Plus loin, la haie d’ifs qui délimitait le verger était soigneusement taillée. J’étais trop fatiguée pour m’en étonner. Je suis passée sous son arche et, au lieu d’un jardin envahi d’herbes folles et d’une maison sombre aux volets fermés, j’ai trouvé la pelouse tondue entre les pommiers et les fenêtres éclairées. Une fille venait à ma rencontre. Elle m’a pris Pauly des bras, délicatement, pour ne pas le réveiller, et je me suis retrouvée à la suivre, pas à pas, jusqu’à la maison. Voilà, c’est comme ça que nous sommes arrivés ici. Et jamais repartis.
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