La marque, c’est moi
Servir le monde en incarnant ses idées
« S’exprimer est déjà assez dur si tu rentres dans le moule (par exemple, un homme blanc ingénieur de grande école), alors pour les profils plus atypiques n’en parlons pas. Hormis quelques exceptions, les dirigeants du CAC40 ont globalement le même cursus (diplômés des meilleures grandes écoles, un passage à l’international). C’est exceptionnel de trouver des gens avec des bagages plus entrepreneuriaux, autodidactes ou avec simple une licence en psychologie.
Nous gagnerions vraiment à mixer les regards et les backgrounds. Et le fait que la plupart des managers ne recrutent que des gens à leur image n’aide pas à faire changer les choses. »
Pour évoluer, pour que l’entreprise puisse être un cadre plus sain à l’expression de soi, pour permettre le décloisonnement des identités pour ceux qui le souhaitent, il faut penser la communication dans un cadre bien plus global. Les dynamiques personnelles, sur lesquelles chaque individu a un pouvoir d’action, s’imbriquent dans le cadre normatif et encore peu réceptif de l’entreprise, lui-même partie intégrante d’une logique systémique où la diversité peine à éclore.
Servir le monde en incarnant ses idées
La lucidité nécessaire quant aux dynamiques systémiques ne doit pas non plus nous faire oublier ou renoncer à notre pouvoir d’action individuel. Et la capacité à se raconter et à valoriser soi-même ses succès est l’un d’entre eux. La communication personnelle est un levier de prise de pouvoir sur soi, un instrument au service d’une cause plus grande que soi, et une formidable source d’inspiration pour autrui.
Parler de soi est une prise de pouvoir
Cette prise de pouvoir nous concerne tous. Les freins intérieurs au fait de parler de soi touchent indifféremment les personnes que j’ai pu accompagner. Ce qui, en revanche, nous touche de manière inégalitaire sont les freins extérieurs. Dans un monde si prompt à diaboliser les femmes taxées de « séductrices ou manipulatrices » lorsqu’elles prennent de la place, oser parler de soi et volontairement chercher à attirer l’attention est véritablement une prise de pouvoir. Dans un monde où la parole d’une personne noire a moins de crédibilité et de portée médiatique que celle d’une personne blanche, dans un monde où une personne en situation de handicap ou de neuro-diversité va être jugée à l’emporte-pièce et trop vite rangé dans la case « alibi » ou « quota », reprendre le pouvoir sur son histoire personnelle est essentiel.
L’une des situations les plus communes où s’expriment ces inégalités est bien sûr sur le plan de la carrière, pour l’embauche et la promotion. J’ai rencontré Camille Morvan, chercheuse, enseignante et entrepreneure engagée à la tête de la start-up Goshaba, une plateforme de recrutement par les sciences cognitives et les jeux vidéo.
« J’étais chercheuse en neurosciences et enseignante à Harvard sur la prise de décision et les biais cognitifs mais en parallèle j’étais aussi chasseuse de têtes pour des entreprises prestigieuses en finance et en technologie. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris conscience que les gens étaient jugés sur leur vitrine. En général, pour faire une première évaluation, on regarde un CV ou un profil LinkedIn, sauf que c’est biaisé. Il faut savoir se vendre et la plupart ne savent pas le faire, ce qui perpétue les injustices sociales. Les classes privilégiées ont plus de faciliter à marketer leur profil. La diversité, c’est l’état naturel de l’humanité : si on manque de diversité à certains niveaux (représentation politique, conseils d’administration et lieux de pouvoir en général), c’est parce qu’on mets des bâtons dans les roues à certaines populations : femmes, personnes en situation de handicap, personnes racisées, issues de classes sociales modestes, etc. »
On retrouve bien là les deux dynamiques sur lesquelles travailler : le système et l’individu dans le système. Je suis persuadée qu’il faut travailler sur ces deux tableaux. D’une part, il faut être critique d’un système injuste tout en lui apportant des solutions concrètes, par exemple en changeant de mode de recrutement. Et d’autre part, il faut démocratiser les compétences essentielles à la prise de pouvoir individuelle et, dans ce cas, savoir parler de soi. Je partage le constat : ces compétences sont souvent l’apanage d’une élite blanche et masculine. Cette inégalité se retrouve dès la première embauche (savoir jouer du réseau ou bénéficier de celui des parents, rédiger un CV attractif), à la prise d’un poste de direction où les compétences de personal branding, de media training ou encore de relations publiques seront donc réservées
à une élite dirigeante à plus de 80 % masculine et blanche. 12
Les changements systémiques étant par définition lents, cette visibilité doit aussi se prendre dès à présent, en commençant par ce sur quoi on a le pouvoir : soi, son histoire et la manière de la raconter. Pour autant elle ne résout pas le problème global et mérite d’être nuancée.
« Il y a eu une évolution philosophique importante sur les cent dernières années : on est passé d’un système où l’on naissait pauvre et où l’on mourrait pauvre – “ce n’est pas ta faute et c’est comme ça” à “quand on veut on peut”. On croit désormais à la méritocratie. C’est positif car ça apporte un sentiment de liberté et ça motive pour se dépasser, mais le mauvais côté est qu’on culpabilise les uns et les autres sur des choses qui ne sont pas de leur ressort. C’est de fait lié à soi mais aussi beaucoup à son milieu social et son environnement ».
De la déculpabilisation à la déresponsabilisation et au
« désempouvoirement » il y a un équilibre à trouver. Tout comme la 13
communication personnelle n’est pas une recette magique pour la confiance en soi, elle n’est pas non plus la solution unique au manque de diversité systémique. Mais elle doit en faire partie et s’intégrer à un changement plus large.
« Nous, on intervient sur les barrières à l’entrée, on enlève des biais de lecture du CV mais il en reste là où l’on fait un entretien de visu. Une fois dans l’entreprise, la politique d’entreprise va continuer à jouer. […] Au sein du système existant, on a un impact énorme : on arrive à obtenir des entretiens à des personnes qui en règle générale en obtiennent beaucoup moins. Mais pour qu’une réelle égalité émerge, je crois qu’il faudrait changer le système. » Quel que soit le mode d’action retenu, je soutiens le constat et l’ambition de « porter un message d’espoir sur la diversité ».
Devenir entrepreneur du changement Si vous portez un projet vecteur de changement, vous devez incarner ces idées. Vous ne pouvez pas les faire vivre en restant caché. Et aussi difficile que cela puisse paraître, si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour votre projet.
En l’espace de quelques années, Benoît Raphaël, journaliste, entrepreneur et éleveur de robot (Flint), dont je vous ai déjà parlé, est devenu le visage d’un journalisme alternatif, basé sur l’intelligence artificielle mais aussi contre les fake news et les bulles médiatiques. Porter ce message est aussi passé par la création d’un rapport plus personnel avec sa communauté et par une incarnation via des newsletters hebdomadaires envoyées en plus des « Flint » personnels paramétrés par les utilisateurs, jusqu’à la vidéo de leur levée de fonds en crowd-equity basée sur cet engagement fort.
« Le média c’est moi. C’était un peu pragmatique comme décision parce que, in fine, j’aimerais vendre un projet plus que moi-même, mais en termes de contenu c’est aussi ce qui fonctionne le mieux. […] Je pense que la clef du succès, c’est la transparence et le fait de parler de soi mais aussi de sa communauté. Mon but est de donner de l’information, de l’analyse, même si dans les faits, ce sont les mails personnels qui
marchent le mieux. […] La newsletter a été lancée pour voir ce que je 14 pouvais faire pour être encore plus utile et toucher encore plus de monde avec ma démarche s’appuyant sur l’IA. On avait une intuition au départ sur les risques de la surinformation et de la désinformation, et l’actualité nous a donné raison. On était un peu précurseur il y a trois ans mais ce qui a évolué c’est le discours de plus en plus engagé ». Et de plus en plus incarné. L’incarnation d’un projet ne doit pas faire oublier qu’il sert une communauté. L’incarnation n’est pas non plus un remède à un produit ou service bancal. « Selon ce que l’on fait, il faut plus ou moins incarner pour se rendre visible mais à un moment donné il faut que le produit soit bon. Le storytelling fait ainsi partie du produit que l’on va créer. L’incarnation va le rendre plus accessible aussi mais il faut toujours le faire évoluer avec ses utilisateurs de manière agile ».
Dans le monde des idées, et plus particulièrement des idées qui ont vocation à apporter un changement sociétal, le lien à la communication personnelle est cyclique et lié au stade de maturité.
1. L’idée est dans le monde de l’abstraction.
2. Elle est incarnée par une personne (éventuellement un duo ou un
petit groupe) – elle prend vie par ce corps et ce visage – c’est l’enfance et l’adolescence de l’idée.
3. Elle garde son dynamisme quand d’autres personnes peuvent se la
réapproprier – l’idée est adulte et mûrit.
4. Elle devient immortelle lorsqu’elle vit dans l’inconscient collectif
sans être associée à une personne en particulier, meurt si elle n’est pas assez forte ou trop attachée à la personne qui l’a incarnée.
5. Elle aura à nouveau besoin d’être revitalisée sous une autre forme,
un autre visage.
Ce cycle de vie des idées, passé leur incarnation dans un premier temps, permet de rentrer dans une autre phase où l’idée va être soutenue par un ensemble de nouvelles personnes qui lui donneront son dynamisme. Anupendra Sharma est le fondateur du Startup Leadership Program, le plus large et plus ancien réseau d’accompagnement d’entrepreneurs dans le monde, qui a été créé en 2006, à un moment où l’entreprenariat était loin d’être l’Eldorado au pouvoir d’attraction qu’il est aujourd’hui. Le programme a parmi ses spécificités le fait d’être totalement bénévole ; il n’y a donc ni frais ni prise de participation au capital, il est autogéré par des « fellows » à vie. J’ai la chance d’en faire partie depuis 2015 mais je n’avais pour autant jamais adressé la parole personnellement à son fondateur Anupendra avant de l’interroger pour ce livre. Son nom m’était bien sûr connu mais la décentralisation et l’autonomie de chaque « chapitre » – nom donné aux différentes entités réparties dans une dizaine de pays et une vingtaine de villes – est telle que l’idée est passée de Anupendra à une véritable famille d’entrepreneurs, et continue à lui donner son dynamisme. L’autre spécificité du programme, contrairement à l’écrasante majorité des incubateurs, est de ne pas sélectionner un projet ou bien une équipe mais un individu. Ce choix singulier dans le paysage des incubateurs est porté à la fois par des raisons pragmatiques : « les start-up échouent, pas les individus. Et la plupart des individus, s’ils persévèrent suffisamment, arriveront à faire de l’une de leur start-up un succès », mais aussi par une vision quant au leadership. Cette vision telle qu’elle m’a été décrite par Anupendra parle de responsabilité individuelle – et du choix d’un individu – mais aussi de mise à disposition de soi au service d’un collectif et d’une idée plus grande que soi, nécessaire à l’autogouvernance et au dynamisme du projet.
« Il y a plusieurs styles de leadership et beaucoup d’organisation ont des leaders au style différent. Mais, pour moi, le leadership implique de guider depuis l’arrière-plan. Le rôle d’un leader est d’inspirer les équipes à faire des choses qu’on voudrait faire soi-même. Ce type de leadership peut conduire à un processus démocratique d’autogouvernance nécessaire pour changer le monde. Et pour y arriver, un bon leader doit avoir à la fois d’excellentes capacités d’exécution et de communication. »
De l’inspiration à l’attraction
Apprendre à parler de soi et à raconter son histoire est une des nouvelles voies qui permet de s’extraire de la route toute tracée par notre environnement, que cette route soit une prison dorée, une promenade de santé ou un chemin semé d’embûches. Pour Bolewa Sabourin, artiviste engagé contre les violences faites aux femmes et dans la danse comme protocole thérapeutique, m’a ainsi confié que :
« L’élément déclencheur a été le TEDx . C’est là où je me suis mis à 15 prendre conscience que j’avais des choses à raconter. Je pensais aux opportunités qu’il pourrait m’apporter afin de développer mon projet. Mon discours était basé sur le premier manuscrit de mon livre, La Rage
de vivre 16. C’était ma thérapie à moi, mais aussi un échelon supplémentaire. Je savais qu’il fallait que j’aille plus loin, surtout en France où l’oralité a moins de poids que l’écrit et le fait d’être reconnu comme auteur. Maintenant j’attire la lumière sur moi pour pouvoir déplacer les projecteurs où j’ai envie de les déplacer. »
Un moment clef de communication, petit ou grand, va créer des opportunités qu’on ne peut parfois même pas imaginer et qui semblent très éloignées de l’objectif initial. Cependant, des opportunités qui se présentent à nous, nous en croisons probablement tous les jours, des chances à saisir que nous ne voyons même pas. Le simple fait d’apprendre à parler de soi, à exprimer ses objectifs, ce qui est important pour nous, permet pourtant d’attirer à soi des opportunités plus alignées avec soi-même. Les avoir en tête de manière plus claire permet aussi de saisir les bonnes sans se tromper de chemin. Les effets bénéfiques dépassent ainsi les opportunités personnelles tant l’authenticité basée sur une histoire singulière est en mesure d’avoir une portée universelle.
« Je pense que rien ne nous appartient, nous sommes simplement un canal de transmission. Plus on sera là pour des personnes proches, plus on pourra créer cette universalité. Beaucoup se retrouvent dans La Rage de vivre alors qu’ils ont une histoire très différente de la mienne. »
Chaque personne a une histoire à raconter et chacune d’entre elle est potentiellement une source d’inspiration pour une autre. C’est d’ailleurs parfois en se rendant compte de sa propre histoire qu’il est possible d’inspirer autrui, de prendre conscience de l’inspiration qu’on peut être pour soi aussi, sans avoir besoin de la chercher dans le regard des autres.
En 2017, j’ai participé à la première promotion du programme
UNLEASH , un 17 lab d’innovation mondial basé sur les objectifs de développement durables de l’ONU réunissant plus de mille jeunes « talents » issus principalement de l’entreprenariat, de la recherche et du monde associatif. Le hackathon géant d’une semaine avait lieu au Danemark et réunissait près de cent cinquante nationalités. Parmi ces talents, j’ai pu faire la rencontre d’Hama Osman, aussi appelé Hama Hollywood, un nom qui lui a d’abord été donné par ses amis alors qu’il apprenait l’anglais grâce aux films américains. C’est devenu un élément de marque personnelle et un excellent prétexte pour démarrer la conversation.
Hama a grandi à Slimani en Irak et n’en était jamais sorti avant de mettre les pieds sur le sol danois. Il est aujourd’hui entrepreneur et monte sa propre agence de publicité après avoir travaillé dans la coopération humanitaire, en tant que bénévole, puis dans un incubateur pour réfugiés et personnes déplacées, notamment en provenance d’Iran et de Syrie. À vingt-cinq ans, Hama a déjà exploré des zones de guerre et créé un programme de pair à pair pour l’éducation des adultes et la création de communautés plus résilientes. Hama est ce genre de personne qui redonne foi en l’humanité et la seule de ce livre qui m’a fait pleurer, non pas de tristesse mais d’émotion tant j’aimerais que l’humanité lui ressemble davantage. Partager son histoire est ce qui lui a permis de voyager pour la première fois, de prendre part à une initiative globale pour le développement durable et la paix, rencontrer des personnes qu’il n’aurait jamais rencontrées sinon. Ce qu’il retient de sa communication personnelle, ce n’est pas tant les opportunités qu’il a créées pour lui-même, mais la possibilité de créer d’autres opportunités pour les autres.
« Nos histoires sont nées pour être racontées. Quand tu as une histoire, tu devrais la partager avec le monde parce que tu ne sais jamais qui peut en avoir besoin et comment la personne va réagir. Même si c’est une histoire très éloignée de son propre univers, elle peut avoir une résonance qu’on ne peut pas imaginer. »
Ce n’est pas parce qu’une histoire appartient à une personne qu’elle ne peut pas inspirer le plus grand nombre.
À RETENIR
• Les valeurs d’entreprise sont rarement originales (plus de 40 % du CAC40
partage le même top trois de valeurs). Ce qui fera la différence, c’est comment et par qui elles seront incarnées.
• L’entreprise doit évoluer pour donner plus de place au « moi » au sein du
collectif, par exemple en faisant vivre les valeurs ou encore en soudant l’équipe autour d’un projet… à partir des apports et histoires individuels.
• L’aptitude à se vendre et le fait d’avoir ou non un réseau pour décrocher
des opportunités perpétuent les inégalités. Démocratiser ces compétences et apprendre au plus grand nombre à parler de soi redonne le pouvoir mais n’est pas une baguette magique. La communication a lieu dans un cadre et un système global qui doit aussi évoluer.
• Les idées ne peuvent être immortelles que si elles sont d’abord incarnées.
Partagez votre histoire ! Vous ne pouvez pas imaginer quelles opportunités vous attirerez en le faisant, ni qui vous serez en mesure d’inspirer. Chaque histoire mérite d’être racontée.
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