La moisson rouge

Dashiell Hammett · Chapitre 14 sur 27

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La moisson rouge

Chapitre XIV: Max

CHAPITRE XIV

 

 

MAX

 

La nouvelle de la capture de Thaler s’était rapidement répandue. Lorsque Noonan, les flics qu’il avait amenés et moi emmenâmes le petit gangster et Jerry, enfin réveillé, au City Hall, nous dûmes traverser un rassemblement d’au moins une centaine de personnes.

Parmi cette foule, certaines physionomies étaient loin d’exprimer la joie. Les flics de Cooper eux-mêmes – déjà peu reluisants d’habitude – allaient et venaient avec des visages dont la pâleur et l’anxiété étaient visibles. Mais Noonan était le plus heureux des hommes. Même l’échec qu’il essuya lorsqu’il essaya d’intimider Whisper pendant son interroga-toire ne réussit pas à lui gâter sa joie.

Whisper ne se laissa ébranler par rien. Il avait commen-cé par déclarer qu’il ne parlerait qu’à son avocat et il n’en démordit pas. Et malgré toute la haine qu’il avait pour lui, Noonan savait que son prisonnier était de ceux qu’il n’aurait pas été prudent de malmener ou de livrer à l’équipe du « Troisième Degré ». Whisper avait tué le frère du chef et le chef le haïssait à mort, mais Thaler était encore trop impor-tant dans Personville pour être traité à la légère.

Le chef voulait m’emmener dîner chez lui mais je m’en débarrassai par un mensonge en prétendant que mon poi-gnet – maintenant dûment bandé – me faisait souffrir. Il était, en réalité, à peine éraflé.

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Pendant que nous étions en train d’en parler, un couple de détectives en civil amena l’individu rubicond qui avait ré-colté la balle dont j’avais manqué Whisper. Le projectile n’avait fait que lui briser une côte et il s’était faufilé dehors par la porte de service pendant les péripéties de la fin. Les hommes de Noonan l’avaient pincé chez un docteur. Mais le chef ne put rien en tirer et l’envoya à l’hôpital.

Je me levai pour prendre congé en disant :

– C’est la fille Brand qui m’a donné le tuyau qui m’a conduit à ces arrestations. C’est pourquoi je vous demande de la laisser, elle et Rolff, en dehors de l’affaire.

Pour la cinq ou sixième fois depuis deux heures, le chef s’empara de ma main gauche.

– Il suffit que ça vous fasse plaisir pour qu’on les laisse tranquilles, m’assura-t-il. Mais si elle vous a aidé à « avoir » ce salaud, vous pouvez lui dire de ma part que lorsqu’elle voudra quelque chose, elle n’aura qu’à le dire.

Je répondis que je lui dirais et je partis pour mon hôtel, hypnotisé par l’idée d’un lit frais et blanc. Mais on appro-chait de huit heures et mon estomac criait famine. Je m’arrêtai donc dans la salle à manger de l’hôtel pour le satis-faire.

Je me laissai ensuite tenter par un fauteuil de cuir, le temps de fumer un cigare. Ceci m’amena à entrer en conver-sation avec un expert-comptable de Denver qui connaissait à Saint-Louis quelqu’un que je connaissais aussi. Et c’est alors que la rue s’emplit d’un bruit de fusillade.

 

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En atteignant la porte, je décidai que le bruit devait venir du côté du City Hall. Je semai l’expert-comptable et me diri-geai dans cette direction.

J’avais à peu près franchi les deux tiers du trajet lorsque j’aperçus une automobile qui descendait la rue à ma ren-contre. Des coups de revolver jaillissaient de l’arrière en un crépitement continu.

Je me mis à l’abri dans une entrée de maison et sortis mon revolver. La voiture arrivait à ma hauteur. La lumière d’une lampe à arc fit sortir de l’ombre les visages des deux hommes assis sur le devant. Celui du conducteur m’était in-connu. La partie supérieure de l’autre était à demi cachée par le bord abaissé de son chapeau. Mais la partie inférieure appartenait à Thaler.

De l’autre côté de la rue s’ouvrait l’entrée d’une allée dont l’extrémité la plus éloignée était illuminée. Juste au moment où l’automobile qui emmenait Whisper arrivait à ma hauteur, quelqu’un passa entre cette lumière et moi. Le quelqu’un en question avait émergé d’une ombre qui aurait bien pu être celle d’une boîte à ordure pour courir se cacher derrière un autre abri de même nature.

Quelque chose me fit oublier Whisper. Les jambes de la silhouette que j’avais entrevues présentaient une courbure caractéristique.

Une seconde voiture apparut, chargée de flics. Elle passa en grondant, dirigeant un feu nourri sur celle des fugitifs.

Je me glissai de l’autre côté de la rue avec l’intention de fouiller l’allée où se cachait un homme qui avait peut-être les jambes torses.

 

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Si c’était mon homme, il y avait gros à parier qu’il n’était pas armé. J’opérai en conséquence, marchant au milieu de l’allée et fouillant les ombres des yeux, des oreilles et du nez. Parvenu aux trois-quarts de sa longueur, j’aperçus une ombre qui s’éloignait. C’était celle d’un homme s’enfuyant à toutes jambes.

– Halte ! m’écriai-je en galopant derrière lui. Halte ! MacSwain, ou je tire !

Il fit encore quelques foulées, puis s’arrêta en faisant demi-tour.

– Ah ! c’est vous ? dit-il comme s’il attachait de l’importance à l’identité de celui qui allait le ramener en pri-son.

– C’est moi, dis-je. Qu’est-ce que vous faites tous à vous balader dehors ?

– Je ne sais pas grand’chose sur ce qui s’est passé. Quelqu’un a dynamité la tôle. Je me suis faufilé dehors avec les autres. Il y avait des types qui tenaient les flics en res-pect. J’en ai profité comme tout le monde, et quand nous nous sommes séparés, j’ai décidé de passer par derrière pour gagner les collines. Je n’ai rien fait dans tout ça. Je me suis borné à profiter de l’occasion.

– Whisper avait été arrêté ce soir, l’informai-je.

– Bon Dieu ! Alors, c’est ça ? Noonan aurait pourtant bien dû savoir qu’il ne pourrait jamais garder ce type-là en tôle. Pas dans cette ville…

Nous étions debout et immobiles à l’endroit où j’avais rejoint MacSwain.

 

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– Vous savez pourquoi il a été arrêté ? demandai-je.

Il grogna affirmativement :

– Pour avoir tué Tim ?

– Vous savez qui a tué Tim ?

– Hein ? Bien sûr ! C’est lui.

– C’est vous.

– Moi ? Vous êtes malade ! Qu’est-ce qui vous prend ?

– N’oubliez pas que j’ai un revolver dans la main gauche, lui rappelai-je.

– Mais, écoutez, il a pourtant bien dit à la poule que c’était Whisper qui avait fait le coup ? Qu’est-ce qui vous prend ?

– Il n’a pas dit : Whisper. J’ai entendu des femmes appe-ler Thaler par son petit nom, mais je n’ai jamais entendu des hommes l’appeler autrement que Whisper. Ce n’est pas Max que Tim a voulu dire, c’est MacSwain, et il est mort avant d’avoir pu finir le mot. Et n’oubliez pas que je suis armé.

– Je n’avais pas de raison de le tuer, c’est à la poule de Whisper qu’il en avait…

– Je ne me suis pas encore occupé de ça, mais ça vien-dra. Vous et votre femme étiez séparés. Tim était un coureur de femmes, n’est-ce pas ? Il pourrait y avoir quelque chose là-dessous. Il faudra que je m’en occupe. Ce qui m’y a fait penser, c’est que vous n’ayez jamais essayé d’extorquer da-vantage d’argent à la poule.

 

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– Ne dites donc pas des choses comme ça ? supplia-t-il. Vous savez bien que ce n’est pas vrai. Pourquoi serais-je res-té là ensuite ? Je me serais occupé de me procurer un alibi, comme Thaler.

– Pour quoi faire ? À ce moment-là, vous faisiez partie de la police. Vous aviez toute facilité pour arranger les choses comme vous vouliez.

– Vous savez très bien que ça ne tient pas debout. Ne parlez donc pas comme ça, bon Dieu !

– Ça m’est égal, dis-je. C’est toujours quelque chose à raconter à Noonan lorsque nous le reverrons. Il est proba-blement tout démoralisé à cause de l’évasion de Thaler et ça l’empêchera d’y penser.

MacSwain tomba à genoux sur le sol boueux de l’allée et s’écria :

– Ne faites pas ça, pour l’amour de Dieu ! Il me tuerait !

– Cessez de gueuler, grommelai-je. Et dites-moi la vérité.

– Il va me tuer de ses propres mains ! gémit-il.

– Faites comme vous voudrez. Si vous ne voulez pas me dire la vérité à moi, vous la direz à Noonan. Si vous êtes franc avec moi, je ferai ce que je pourrai pour vous.

– Qu’est-ce que vous pouvez faire ? interrogea-t-il d’un ton désespéré en recommençant à gémir. Et qu’est-ce qui me dit que vous essaierez de faire quelque chose ?

Je décidai de lui faire entrevoir la vérité.

– Vous prétendiez avoir deviné ce que j’étais venu faire ici. Vous devriez donc savoir que mon jeu consiste à mainte-

– 163 – nir Whisper et Noonan en bisbilles. Pour y arriver, je n’ai qu’à laisser croire à Noonan que c’est Whisper qui a tué Tim. Mais si ne voulez pas faire ce que je veux, ça m’est égal, je raconterai tout à Noonan.

– Alors, vous ne lui direz rien ? interrogea-t-il anxieuse-ment. Vous me le promettez ?

– Je ne vous promets rien du tout, répliquai-je. Pourquoi vous promettrai-je quelque chose ? C’est moi qui vous tiens. Vous me direz la vérité à moi ou vous la direz à Noonan. Et dépêchez-vous ! Je n’ai pas envie de rester là toute la nuit.

Il finit par se décider à parler.

– Je ne sais pas ce que vous avez découvert au juste, mais ça s’est bien passé comme vous le dites. Ma femme est devenue amoureuse de Tim. À partir de ce moment-là, tout a été fini pour moi et vous pouvez demander à tout le monde si, avant ça, je n’étais pas un type régulier. Voilà comment c’est arrivé. Je n’avais qu’un désir, c’était de la voir heu-reuse. Mais ce qui la rendait heureuse était presque toujours ce qui devait me rendre malheureux. La déveine a voulu que je n’aie jamais été capable de lui dire non. Tout aurait pour-tant bougrement mieux marché si j’avais pu le faire. Croyant qu’il l’épouserait, je l’ai donc laissée partir et demandé le di-vorce.

« Mais il me revint bientôt aux oreilles qu’il faisait la cour à une nommée Myrtle Jennison. Je ne pouvais pas ad-mettre ça. Je lui avais donné sa chance avec Helen et il la laissait tomber pour une autre. C’est une chose que je n’étais pas décidé à supporter. Helen n’était pas une femme à traiter comme ça. C’est pourtant le hasard qui me l’a fait rencon-trer, à Mock Lake, cette nuit-là. Quand je l’ai vu entrer sous

 

– 164 – une des tonnelles, je lui ai couru après. C’était justement le genre d’endroit tranquille qu’il nous fallait pour régler ça.

« Je crois que nous avions tous les deux un peu bu. Quoi qu’il en soit, nous avons commencé à nous expliquer. Quand les choses se sont mises à mal tourner pour lui, il a tiré son feu. Il avait les foies. J’ai mis la main dessus et, dans la ba-garre, le coup est parti. Je vous jure que c’est arrivé comme ça et que je ne lui ai pas tiré dessus. Le coup est parti pen-dant que nous avions tous les deux la main sur le revolver. J’ai couru me cacher dans les buissons, mais, pendant que j’étais là, je l’ai entendu qui gémissait. Il y avait du monde qui arrivait et cette Myrtle Jennison rappliquait de l’hôtel en courant.

« J’avais grande envie de retourner pour écouter ce que Tim pouvait bien raconter et pour savoir si j’avais quelque chose à craindre. Mais je n’avais pas envie d’arriver le pre-mier auprès de lui. J’ai donc été obligé d’attendre que la fille soit arrivée auprès de lui et qu’elle lui ait parlé. Pendant ce temps-là, j’écoutais toujours son bafouillage, mais sans pou-voir arriver à distinguer ce qu’il disait. Quand elle a été arri-vée auprès de lui, j’ai couru pour les rejoindre et je suis arri-vé à mon tour, juste à temps pour le voir mourir en essayant de prononcer mon nom.

« Je n’ai pensé à Whisper que lorsqu’elle est venue me faire sa proposition en m’apportant la lettre que Tim lui avait écrite et où il parlait de se suicider avec les deux cents dol-lars et la bague. Jusque-là, je n’avais fait que gagner du temps sous prétexte d’enquête, comme c’était naturel puisque j’étais dans la police à ce moment-là, et en essayant surtout de voir comment les choses allaient tourner. Quand elle est venue me parler, j’ai compris que je n’avais rien à

 

– 165 – craindre. Et l’affaire en est restée là jusqu’au moment où vous vous en êtes mêlé.

Il fit une croix dans la boue avec son pied et ajouta :

– Ma femme a été tuée la semaine suivante, par acci-dent. Un drôle d’accident. Elle a conduit sa Ford sur la voie du tram N° 6 juste au bas de la longue côte qui descend de Tanner et elle l’a arrêtée là.

– Est-ce que Mock Lake fait partie de ce comté ? ques-tionnai-je.

– Non, c’est dans Boulder County.

– Ce n’est plus dans le territoire de Noonan, alors ? Sup-posez que je vous emmène là-bas et que je vous remette entre les mains du sherrif ?

– Ça ne changerait rien, répondit-il. Le sherrif, Tom Cook, est le beau-fils du sénateur Keefer. Noonan m’aurait par Keefer.

– Si tout s’est passé comme vous le racontez, vous avez au moins autant de chance de vous en tirer que d’être con-damné.

– Pensez-vous ! Si j’avais pu croire qu’on me jugerait honnêtement, j’aurais déjà risqué le paquet, mais, avec eux, il ne faut pas y compter.

– Nous allons retourner voir Noonan, dis-je. Ne parlez pas trop.

Noonan arpentait son cabinet d’un air furieux, agonisant d’injures cinq ou six de ses hommes qui auraient bien voulu être ailleurs.

 

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– Voilà un objet perdu que je vous rapporte, dis-je en poussant MacSwain en avant.

D’un coup de poing, Noonan expédia l’ancien détective au plancher, lui asséna un coup de pied dans les côtes et or-donna à un flic de l’emmener.

Quelqu’un ayant appelé Noonan au téléphone, j’en profi-tai pour filer sans lui dire bonsoir.

Dans la direction du nord, quelqu’un tirait des coups de revolver.

Je croisai un groupe de trois hommes qui s’avançaient à pas de loup, l’œil aux aguets.

Un peu plus loin, un autre s’écarta jusqu’au bord du trot-toir pour me laisser passer. Je ne le connaissais pas et je ne crois pas qu’il m’ait connu.

Un coup de feu isolé claqua, tout proche.

Comme j’atteignais mon hôtel, une voiture de tourisme dont la carrosserie noire témoignait d’un long usage passa à toute vitesse, surchargée d’hommes.

Je ne pus m’empêcher de sourire en la regardant dispa-raître. Poisonville commençait à bouillonner et j’étais devenu moi-même si semblable à un de ses habitants que la pensée de ma part de responsabilité dans ce bouillonnement ne ré-ussit même pas à m’empêcher de dormir pendant douze heures.

 

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