La moisson rouge

Dashiell Hammett · Chapitre 7 sur 27

Pages du PDF

La moisson rouge

Chapitre VII: Voilà Pourquoi Je Vous Ai Coincé

CHAPITRE VII

 

 

VOILÀ POURQUOI JE VOUS AI COINCÉ

 

Il était cinq heures et demie. Je parcourus quelques rues jusqu’à une enseigne électrique éteinte annonçant : Hotel Crawford. Je grimpai l’escalier jusqu’au second, me fis ins-crire et donnai l’ordre qu’on vînt me réveiller à dix heures. Je me laissai ensuite conduire à une chambre mal tenue, où je transvasai un peu du Scotch de ma gourde dans mon esto-mac et me couchai en prenant mon pistolet et le chèque du vieil Elihu avec moi.

À dix heures, je m’habillai et je me rendis à la First Na-tional Bank où je trouvai le jeune Albury à qui je demandai de certifier le chèque de Willsson pour moi. Il me fit attendre un peu. Je suppose qu’il dut téléphoner à la résidence du vieux pour vérifier si le chèque était régulier. Finalement, il me le rapporta, dûment apostillé.

J’empruntai une enveloppe, y glissai le chèque et la lettre du vieux, l’adressai à l’agence de San Francisco, y col-lai un timbre et sortis pour la glisser dans la boîte aux lettres du coin.

Puis je retournai à la banque et interpellai le jeune homme :

– Et maintenant, dites-moi pourquoi vous l’avez tué.

Il sourit et répliqua :

 

– 82 –

– Qui ? Cock Robin ou le Président Lincoln ?

– Vous ne voulez pas admettre que vous avez tué Do-nald Willsson ?

– Je ne voudrais pas vous causer une déception, dit-il, mais je ne peux pas faire autrement.

– Ça va compliquer les choses, déplorai-je. Nous ne pouvons pas rester plantés là à discuter. Quel est le gros bonhomme à favoris qui s’amène vers nous ?

Le visage du jeune homme devint rose.

– C’est Mr Dritton, le caissier principal.

– Présentez-moi.

Cela eut l’air de mettre le garçon mal à l’aise, mais il ap-pela le caissier. Dritton, un gros homme avec un visage rose et luisant et un crâne également rose qu’entourait une haie de cheveux blancs, s’avança vers nous. Il portait un pince-nez.

L’aide-caissier marmotta les présentations. Je secouai la main de Dritton sans lâcher le garçon des yeux.

– J’étais en train de dire, remarquai-je en m’adressant à Dritton, qu’il nous faudrait un endroit plus tranquille que ce-lui-ci. Il ne se résignera probablement pas à avouer avant que je l’aie travaillé un peu et je ne voudrais pas que toute la banque m’entende lui crier après.

– Avouer ? Le caissier ne comprenait pas.

– Mais oui, dis-je en me contraignant à garder une voix et des manières sans expression comme aurait fait Noonan.

 

– 83 –

Vous ne saviez pas qu’Albury était le type qui a tué Donald Willsson ?

En réponse à ce qu’il pouvait croire une plaisanterie stu-pide, un sourire poli s’ébaucha derrière les lorgnons du cais-sier, mais son sourire se transforma en une expression stupé-faite lorsque ses yeux se portèrent sur son assistant.

Dritton s’éclaircit la gorge et remarqua avec entrain :

– Il fait une matinée superbe… Nous avons un temps épatant !

– Mais vous n’auriez pas une pièce tranquille où nous pourrions parler ?

Dritton eut un sursaut convulsif et interrogea le garçon.

– Qu’est-ce que… Que se passe-t-il ?

Le jeune Albury répondit quelque chose que nul n’aurait pu comprendre.

Je m’interposai. « Si vous n’avez pas ça, je vais être obligé de l’emmener au City Hall. »

Dritton rattrapa ses lorgnons qui lui glissaient du nez et dit :

– Venez par ici.

Nous descendîmes derrière lui toute la longueur du hall, passâmes une porte battante et pénétrâmes dans un bureau dont la porte offrait l’indication : Président. C’était le propre bureau du vieil Elihu. Il n’y avait personne.

 

– 84 –

J’indiquai une chaise à Albury et j’en pris une autre pour moi. Le caissier, très agité, s’appuya au dos du bureau pour nous faire face.

– Et maintenant, monsieur, consentirez-vous à m’expliquer ce qui se passe ?

– Nous allons y venir, répondis-je en me tournant vers le jeune homme. Vous êtes un ancien ami de Dinah Brand qui a rompu avec vous. Vous êtes le seul de ses intimes à avoir pu apprendre l’existence du chèque certifié suffisamment à temps pour téléphoner à Mrs Willsson et à Thaler. Willsson a été tué avec un 32. Les banques aiment ce calibre-là. Il est possible que le revolver dont vous vous êtes servi n’ait pas été un revolver de la banque mais ça m’étonnerait. Peut-être même ne l’avez-vous pas remis en place. Dans ce cas, il y en aura un de manquant. Mais, de toute façon, je ferai examiner par les micromètres et les microscopes d’un expert, les balles tirées par les revolvers de la banque et celles qui ont tué Willsson.

Le garçon me considéra d’un œil calme et ne répondit rien. Il avait repris possession de lui-même. Ça ne faisait pas mon affaire. Il allait falloir montrer les dents. J’affirmai :

– Vous étiez fou de la fille. Vous m’avez avoué que c’est seulement parce qu’elle n’avait pas voulu que vous n’avez pas…

– Oh ! non !… Pas ça ! haleta-t-il.

Je le regardai en ricanant jusqu’à ce qu’il eut baissé les yeux. Puis je repris :

– Vous avez trop parlé, mon petit. Vous aviez trop envie d’étaler toute votre vie sous mes yeux. C’est toujours la tac-

 

– 85 – tique des criminels amateurs. Il faut toujours que vous exa-gériez la franchise.

Il surveillait ses mains qu’on sentait prêtes à trembler.

Je lui lâchai mon autre bordée :

– Vous savez que vous l’avez tué. Vous devez savoir si vous vous êtes servi d’un revolver de la banque et si vous l’avez remis en place. Si vous l’avez fait, vous êtes coincé. Les experts armuriers verront à ça. Si vous ne l’avez pas fait, je vous aurai quand même. Parfait. Je n’ai pas besoin de vous dire si vous avez une chance de vous en tirer ou non. Vous devez le savoir.

« Noonan est en train d’essayer de mettre le coup sur le dos de Thaler. Il ne pourrait pas le faire condamner mais ça suffira pour justifier le Chef si Thaler est tué en essayant de résister à la police. C’est justement à quoi il veut en arriver ; faire tuer Thaler sans danger. Thaler a tenu la police en échec toute la nuit dans sa boîte de King Street. Il doit y être encore s’ils ne l’ont pas eu. Et le premier flic qui arrive jusqu’à lui : fini Thaler !

« Si vous croyez que vous avez une chance de bluffer le jury et que vous vouliez qu’un autre homme soit tué à cause de vous, c’est votre affaire. Mais si vous estimez que ce n’est pas le cas – et ce n’est sûrement pas le cas si on retrouve le revolver – donnez au moins une chance à Thaler, pour l’amour de Dieu !

– Je ne demande pas mieux… La voix d’Albury était celle d’un vieillard. Je ne demande pas mieux, répéta-t-il. Il se tut, incapable de continuer.

– Où est l’arme ? demandai-je.

 

– 86 –

– Dans le guichet d’Harper, dit le garçon.

Je me retournai vers le caissier, les sourcils froncés.

– Voulez-vous aller la chercher ?

Il sortit comme s’il ne demandait que ça.

– Je ne voulais pas le tuer, dit le jeune homme. Je… je ne crois pas que j’en avais l’intention.

Je fis un signe de tête encourageant, essayant de pren-dre un air aussi gravement sympathique que possible.

– Je ne pense pas que j’avais l’intention de le tuer, répé-ta-t-il, et pourtant j’avais pris le revolver avec moi. Vous aviez raison de dire que Dinah m’avait mis la tête à l’envers. C’était vrai… à ce moment-là. Il y a des jours où c’était pire que les autres. Le jour où Willsson a apporté le chèque, c’était justement un de mes mauvais jours. Je ne pouvais m’empêcher de penser que je ne l’avais perdue que parce que je n’avais pas d’argent et voilà qu’il allait lui porter cinq mille dollars ! C’est le chèque qui a tout fait. Je savais qu’elle et Thaler… enfin, vous comprenez. Si j’avais appris que c’était la même chose entre Willsson et elle mais sans voir le chèque, je crois que je n’aurais rien fait. J’en suis même sûr. C’est de voir le chèque et de penser que je l’avais perdue faute d’argent qui a tout fait.

« Cette nuit-là, j’ai surveillé la maison et je l’ai vu entrer. J’avais peur de moi parce que c’était un de mes mauvais jours et que j’avais l’arme dans ma poche. Franchement, je n’avais pas l’intention de faire quoi que ce soit. J’avais peur. Je ne pouvais penser à rien d’autre qu’au chèque et à ce que je l’avais perdue faute d’argent. Je savais que la femme de Willsson était jalouse. Tout le monde le savait. Je pensais

 

– 87 – que si je lui téléphonais… Je ne sais pas exactement tout ce que je pensais mais je suis entré dans une boutique pour lui téléphoner. Ensuite, j’ai téléphoné à Thaler. Je voulais qu’ils soient là. Si j’avais connu quelqu’un d’autre en rapport avec Dinah ou Willsson, je crois que je leur aurais téléphoné aussi.

« Je suis ensuite revenu pour me remettre à surveiller la maison de Dinah. Mrs Willsson est arrivée, puis Thaler et tous les deux sont restés à surveiller la maison. J’étais con-tent de les voir là. Avec eux tout près, j’étais moins effrayé de ce que j’aurais pu faire. Au bout d’un moment, Willsson est sorti et a commencé à descendre la rue. J’ai jeté un coup d’œil vers l’automobile de Mrs Willsson et vers l’entrée où je savais que Thaler se trouvait. Aucun d’eux ne faisait rien et Willsson s’éloignait. Alors j’ai compris pourquoi j’avais voulu qu’ils soient là. J’avais espéré qu’ils feraient quelque chose et que je ne serais pas obligé d’agir. Mais ils ne faisaient rien et il s’en allait. Si n’importe lequel l’avait arrêté pour lui dire quelque chose ou même l’avait suivi, je n’aurais rien fait.

« Mais ils n’ont rien fait. Je me souviens d’avoir tiré le pistolet de ma poche. Tout s’est brouillé devant mes yeux. Je pleurais. Du moins, c’est possible. Je ne me souviens pas d’avoir tiré… Je veux dire que je ne me souviens pas d’avoir visé et appuyé sur la gâchette – mais je me rappelle encore le bruit des détonations et que je savais que le bruit venait du pistolet que je tenais. Je ne me souviens pas de ce qu’a fait Willsson ni s’il est tombé avant que je fasse demi-tour pour m’enfuir dans le passage ou non. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai nettoyé et rechargé le pistolet et le lendemain matin je l’ai remis dans le guichet où je l’avais pris.

 

– 88 –

Sur le chemin du City Hall où j’emmenais le garçon et l’arme du meurtre, je m’excusai pour les choses que je lui avais dites au début de l’interrogatoire.

– Il fallait que je vous secoue, expliquai-je, et c’était le meilleur moyen. La manière dont vous avez parlé de la fille m’avait montré que vous étiez trop bon comédien pour vous laisser démonter facilement.

Il fit une grimace et dit lentement :

– Ce n’était pas seulement une comédie. Quand je me suis trouvé en danger, face à la mort, elle ne m’est plus… elle ne m’a plus semblé si nécessaire. Je ne pouvais plus… je ne peux plus… bien comprendre pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait. Comprenez-vous ce que je veux dire ? Et je ne sais pas pourquoi, mais c’est ce qui rend toute l’affaire – et moi-même – si méprisables. J’entends tout, toute l’affaire depuis le commencement.

Je ne trouvai rien d’autre à dire qu’une pauvreté :

– Les choses arrivent comme ça.

Dans le bureau du chef, nous rencontrâmes un employé au visage rougeaud qui faisait partie du raid de la nuit précé-dente, un nommé Biddle. Il me considéra avec des yeux ronds, gris et curieux, mais ne me posa pas de questions sur les événements de King Street.

Biddle appela un jeune homme de loi de nom de Dart qui faisait partie du service de l’Attorney de District. Albury était en train de répéter son histoire pour le bénéfice de Biddle, de Dart et d’un sténographe, lorsque le chef de la police fit son entrée. Il avait l’apparence de quelqu’un qui vient de sortir du lit.

 

– 89 –

– Eh bien ! ça fait certainement plaisir de vous revoir ! dit Noonan en me pompant le bras avec vigueur. Bon Dieu ! vous l’avez échappée belle, la nuit dernière ! Ah ! les sa-lauds ! J’ai bien cru qu’ils vous avaient eu jusqu’au moment où nous avons enfoncé la porte et trouvé la boîte vide. Ra-contez-moi comment ces oiseaux-là ont réussi à s’envoler ?

– Un couple de vos hommes leur ont ouvert la porte de derrière, leur ont fait traverser une maison et les ont fait filer dans une de vos voitures. Ils m’ont emmené pour que je ne puisse pas vous prévenir.

– Un couple de mes hommes ? questionna-t-il sans trop de surprise. Tiens, tiens ! À quoi ressemblaient-ils ?

Je les lui décrivis.

– Shore et Riordan, dit-il. J’aurais dû m’en douter. Et maintenant, qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il en tournant sa grosse figure dans la direction d’Albury.

Je lui exposai brièvement pendant que le garçon conti-nuait à dicter sa déclaration.

Le chef se mit à rire.

– Ah ! ah ! Alors, il paraît que j’ai soupçonné Whisper in-justement. Il va falloir que je le voie pour m’excuser. Ainsi vous avez pêché ce gamin-là ? Ça, c’est du beau travail. Féli-citations et remerciements. (Il se remit à me pomper le bras.) Vous n’allez pas quitter la ville tout de suite ?

– Pas encore.

– Ça, c’est chic, affirma-t-il.

 

– 90 –

Je sortis pour prendre un repas cumulant le déjeuner et le petit déjeuner. Puis je me donnai le luxe de me faire raser et couper les cheveux. J’envoyai ensuite un télégramme à l’agence demandant que Dick Foley et Mickey Linehan me soient expédiés à Personville. Je passai dans ma chambre pour changer de costume et me mis en route pour la maison de mon client.

Le vieil Elihu était assis dans un fauteuil, tout enveloppé de couvertures près d’une fenêtre ensoleillée. Il me tendit une main dodue et me remercia d’avoir arrêté le meurtrier de son fils.

Je répondis d’une manière plus ou moins appropriée en omettant avec soin de lui demander d’où il tenait la nouvelle.

– Le chèque que je vous ai donné la nuit dernière n’est pas de trop pour récompenser le travail que vous avez fait.

– Le chèque de votre fils suffit à payer ça et au delà.

– Alors appelez le mien une prime.

– Les règlements de la Continental n’admettent pas les gratifications ni les primes, dis-je.

Son visage commençait à s’empourprer.

– Eh bien, au diable…

– Vous n’avez pas oublié que votre chèque était destiné à couvrir les frais d’une enquête sur l’activité criminelle et la corruption politique dans Personville ? demandai-je.

– Tout ça, ce sont des bêtises, répliqua-t-il avec impa-tience. Nous n’avions plus notre sang-froid la nuit dernière. Ça ne tient plus.

 

– 91 –

– Ça tient toujours pour moi.

Il se répandit en grossièretés, puis :

– C’est mon argent et je n’entends pas qu’il soit gaspillé pour un tas de sottises. Si vous ne voulez pas l’accepter pour ce que vous avez fait, rendez-le-moi.

– Cessez de me crier après, dis-je. Vous ne tirerez rien de moi qu’un bon nettoyage de votre ville. C’est ce pourquoi vous avez payé et c’est ce que vous allez avoir. Vous savez maintenant que votre fils a été tué par le jeune Albury et non par vos petits amis. Ils savent maintenant que Thaler ne s’était pas mis de votre côté pour vous aider à les rouler. Maintenant que votre fils est mort, vous avez pu leur pro-mettre que vos journaux allaient cesser de les embêter. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

« Je vous ai dit que je m’attendais à quelque chose de ce genre. C’est pourquoi je me suis arrangé pour vous coincer. Le chèque a été certifié pour que vous ne puissiez pas en ar-rêter le paiement. La lettre accompagnant le chèque et auto-risant l’agence à agir ne vaut peut-être pas un contrat, mais il faudra que vous plaidiez pour le prouver. Si vous tenez beaucoup à ce genre de publicité, allez-y. Je m’arrangerai pour que vous n’en manquiez pas.

« Votre gros chef de police a essayé de m’assassiner la nuit dernière. Je n’aime pas ça et je suis juste assez rancu-nier pour vouloir le lui faire payer. Et maintenant, je vais m’amuser. J’ai dix mille dollars à vous pour faire joujou. Je vais m’en servir pour ouvrir Poisonville des chevilles à la pomme d’Adam. Je veillerai à ce que vous receviez mes rap-ports aussi régulièrement que possible. J’espère qu’ils vous plairont.

 

– 92 –

Je sortis de la pièce sous une averse de malédictions.

 

– 93 –