La moisson rouge

Dashiell Hammett · Chapitre 19 sur 27

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La moisson rouge

Chapitre XIX: La Conférence de la Paix

CHAPITRE XIX

 

 

LA CONFÉRENCE DE LA PAIX

 

Tous les autres délégués à la conférence de la paix se trouvaient déjà réunis lorsque Noonan et moi arrivâmes cette nuit-là, à neuf heures, chez Willsson.

Pete le Finn était le seul que je n’eusse pas encore ren-contré. Le bootlegger était un grand gaillard de cinquante ans, à l’ossature puissante et complètement chauve. Son front était étroit mais ses mâchoires larges saillaient, lourdes de muscles.

Nous siégions autour d’une table dans la bibliothèque de Willsson.

Le vieil Elihu en occupait le haut bout. Sous la lumière électrique, ses cheveux ras luisaient comme de l’argent sur son crâne rond et rose. Sa bouche et son menton traçaient deux lignes nettes.

À sa droite, Pete le Finn surveillait tout le monde de ses deux petits yeux fixes et luisants. Reno Starkey était assis à côté du bootlegger. La face chevaline et basanée de Reno était aussi inexpressive que son regard.

Max Thaler était renversé en arrière sur sa chaise en équilibre. Revêtues d’un pantalon au pli impeccable, les jambes du petit aventurier étaient croisées avec désinvol-ture. Une cigarette pendait au coin de ses lèvres minces et serrées.

– 211 –

Je venais après Thaler.

Elihu Willsson ouvrit la séance.

Il déclara que les choses ne pouvaient pas continuer du train où elles allaient. Nous étions tous des hommes intelli-gents, des hommes raisonnables qui savaient bien qu’on ne faisait pas toujours ce qu’on voulait. Les compromis étaient des choses nécessaires et chacun savait qu’un homme intel-ligent était parfois obligé d’accorder aux autres, ce qu’ils dé-siraient. Et il se déclara certain que ce que la plupart d’entre nous désirait était d’arrêter ce massacre insensé. Il était con-vaincu que tout pouvait être examiné et réglé en une heure de discussion sans avoir besoin de mettre tout Personville sens dessus dessous.

L’allocution n’était pas maladroite.

Lorsqu’il eut terminé, il y eut un moment de silence. Thaler regarda au delà de moi, vers Noonan, comme s’il en attendait quelque chose. Nous imitâmes tous son exemple en nous tournant vers le chef.

Noonan devint rouge et prononça d’une voix étouffée :

– Whisper, je veux oublier que vous avez tué Tim. Pour vous le prouver, voici ma main, dit-il en tendant une paume massive.

Les lèvres minces de Thaler s’incurvèrent en un sourire dur.

– Votre bâtard de frère était un salaud et on a bien fait de le tuer, mais ce n’est pas moi, prononça-t-il froidement du chuchotement rauque qui lui était habituel.

Le visage du chef passa du rouge au cramoisi.

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J’élevai la voix.

– Un moment, Noonan ! Nous abordons mal la question. Si nous voulons arriver à quelque chose il faut que personne ne dissimule rien. Sinon, nous n’arriverons à rien. C’est MacSwain qui a tué Tim, vous le savez bien.

Il sursauta, tourna vers moi deux yeux stupéfaits et me contempla bouche béante. Il n’arrivait pas à comprendre le tour que je venais de lui jouer.

Je tournai mon regard vers les autres, essayant d’avoir l’air aussi vertueux que possible.

– C’est réglé comme ça, n’est-ce pas ? Maintenant, voyons les autres choses et essayons d’arranger le reste.

Je m’adressais à Pete le Finn.

– Qu’est-ce que vous avez à dire sur l’accident qui est arrivé hier à votre dépôt et à vos quatre hommes ?

– Un drôle d’accident, grommela-t-il de sa voix grave.

Je me mis en devoir d’expliquer :

– Noonan ne savait pas que vous utilisiez l’endroit. Il n’était allé là-bas que pour laisser le chemin libre à quelque chose qui devait se passer en ville. Vos hommes ont tiré et il a cru qu’il était réellement tombé sur la cachette de Thaler. Quand il s’est aperçu qu’il avait mis les pieds dans vos plates-bandes, il a perdu la tête et il a mis le feu à la baraque.

Thaler me considérait d’un air amusé, un petit sourire dur sur les lèvres et dans les yeux. Reno était un véritable symbole de solide inertie. Elihu Willsson s’était penché vers moi, le regard éveillé et méfiant. Quant à Noonan, je ne sais

 

– 213 – pas ce qu’il pouvait faire. Je n’avais pas le cœur de le regar-der. J’étais en bonne position si je jouais convenablement mes cartes, mais je courais un risque terrible si je faisais une erreur.

– Les hommes sont payés pour prendre des risques, dit Pete le Finn. Pour le reste, vingt-cinq billets suffiront à ar-ranger les choses.

Noonan se hâta d’acquiescer :

– Très bien, Pete, très bien, je vous les donnerai, c’est entendu.

Je pinçai les lèvres pour ne pas rire tant sa voix révélait de frayeur.

Je pouvais maintenant me permettre de le regarder. Il était battu et brisé, prêt à faire n’importe quoi pour sauver sa peau ou, du moins, essayer. Je tournai les yeux vers lui.

Mais il évita mon regard. Courbé sur sa chaise, il ne re-gardait personne. Il n’avait plus qu’une idée : ne pas avoir l’air de craindre d’être saigné par les fauves auxquels je l’avais jeté en pâture.

Je continuai mon œuvre en me tournant vers Willsson :

– Avez-vous l’intention de réclamer pour le vol de votre banque ou allez-vous laisser ça là ?

Max Thaler me toucha le bras et suggéra :

– Nous serions peut-être plus à même de juger qui a le droit de réclamer si vous nous racontiez d’abord ce que vous savez ?

Je ne demandais que ça.

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– Noonan voulait vous avoir, mais il avait reçu ou s’attendait à recevoir de Yard et de Willsson, le conseil de vous laisser tranquille. Il a donc pensé que, s’il pouvait leur faire croire que vous aviez fait dévaliser la banque, vos alliés vous laisseraient tomber et lui permettraient d’agir. Si j’ai bien compris, Yard avait le monopole de tous les coups qui se faisaient en ville. En dévalisant la banque, vous auriez empiété sur son terrain tout en flibustant Willsson. C’est l’effet que ça devait faire à tout le monde. Et on supposait que ça les mettrait suffisamment en colère pour les décider à aider Noonan à vous pincer.

« Reno et sa bande étaient en tôle. Reno était un des hommes de Lew Yard mais on savait qu’il n’hésiterait pas à se tourner contre son chef. Il avait déjà pensé qu’il était as-sez fort pour évincer Lew.

Je me tournai vers Reno :

– C’est bien exact ?

Il me regarda d’un air impassible et répondit :

– C’est ça même.

Je continuai :

– Noonan a fait semblant d’avoir reçu le renseignement que vous étiez à Cedar Hill pour pouvoir emmener avec lui tous les flics dont il n’était pas absolument sûr, allant même jusqu’à prendre au passage les hommes du Service de la Cir-culation placés dans Broadway pour mieux assurer libre pas-sage à Reno. Mac Graw et les flics qui étaient dans le coup ont laissé Reno et sa bande sortir de tôle, faire le coup et rappliquer en tôle. Très joli, comme alibi. Et, un couple d’heures plus tard, on les relâchait sous caution.

 

– 215 –

« Lew Yard a dû comprendre ce qui se passait. La nuit dernière, il a envoyé Jack Wahl et quelques autres types de sa bande à l’auberge de la Flèche d’Argent pour apprendre à Reno et à ses copains de ne plus prendre les choses sous leur bonnet. Mais Reno a pu leur échapper et rentrer en ville. Dé-sormais, c’était lui ou Yard. Il s’est arrangé pour que ce ne soit pas lui en allant attendre Lew ce matin, à la sortie de chez lui, avec un revolver. Et Reno semble avoir eu raison car je remarque qu’il est assis en ce moment même sur la chaise qu’aurait occupée Lew Yard si quelqu’un ne l’avait pas envoyé à la Morgue.

Tous restaient immobiles sur leurs chaises, comme s’ils avaient tenu à faire remarquer à quel point ils l’étaient. Au-cun ne pouvait compter sur aucun autre. Ce n’était pas le moment de faire des gestes inutiles.

Si ce que je venais de dire avait fait à Reno une impres-sion quelconque, il n’en montra rien.

Thaler murmura interrogativement :

– Vous ne croyez pas que vous en oubliez ?

– Vous voulez parler de Jerry ? (Je continuais à me mon-trer l’animateur de la réunion.) J’allais y revenir. Je ne sais pas s’il s’est sauvé de prison quand on vous en a tiré pour être repris plus tard, ni s’il y est resté à ce moment-là et pourquoi. Et je ne sais pas non plus jusqu’à quel point il a vo-lontairement pris part au coup sur la banque. Toujours est-il qu’il y a pris part et on l’a descendu et laissé devant la banque parce que c’était votre bras droit et que sa mort vous ferait accuser du coup. On l’a gardé dans la voiture jusqu’au moment de battre en retraite. À ce moment-là on l’a poussé

 

– 216 – dehors et abattu d’une balle dans le dos. Quand il est tombé, il faisait face à la banque et tournait le dos à la voiture.

Thaler regarda Reno et chuchota :

– Alors ?

Reno posa sur Thaler deux yeux sans expression et ré-torqua avec calme :

– Alors quoi ?

Thaler se leva et dit :

– Je n’en suis plus, en s’avançant vers la porte.

Pete le Finn se leva et, penché en avant, deux grandes mains osseuses posées à plat sur la table, il prononça d’une voix profonde :

– Whisper !

Lorsque Whisper se fut arrêté et retourné vers lui, il re-prit :

– Écoutez bien ce que je vais vous dire, vous, Whisper, et vous autres tous. Assez de fusillades stupides. Comprenez bien ça, tous. Comme vous n’avez pas l’air capables de com-prendre votre intérêt, il faut que quelqu’un vous le montre. C’est pourquoi je le fais. Toutes ces bagarres ne valent rien pour les affaires. Je ne les supporterai pas davantage. Mon-trez-vous gentils ou je saurai vous forcer à l’être.

« J’ai un régiment de jeunes types qui savent comment se tenir des deux côtés d’un revolver. J’ai besoin d’eux, dans mon genre d’affaires. Si vous m’obligez à m’en servir contre vous, je le ferai. Puisque vous voulez faire joujou avec la poudre et la dynamite, je vous montrerai comment on s’y

– 217 – prend. Si vous aimez vous battre, vous serez servis. Faites at-tention à ce que je viens de vous dire. C’est tout.

Pete le Finn se rassit.

Thaler parut indécis un instant puis sortit sans rien dire et sans montrer ce qu’il pensait.

Son départ rendit les autres impatients. Aucun ne se souciait de laisser à un autre le temps de rassembler quelques revolvers dans les environs.

Au bout de quelques minutes, nous eûmes, Elihu Willsson et moi, la bibliothèque à nous tout seuls.

Nous nous assîmes et nous entre-regardâmes.

Il prit la parole :

– Est-ce que ça vous dirait quelque chose de devenir chef de police ?

– Rien du tout. Je ne suis bon qu’à faire les courses.

– Je ne veux pas dire avec la bande actuelle, mais une fois que nous serons débarrassés d’eux.

– Pour en trouver une autre exactement pareille ?

– Que le diable vous emporte ! Vous pourriez être plus poli avec un homme assez vieux pour être votre père.

– Oui, mais qui m’injurie et se met ensuite à l’abri der-rière son âge.

La colère fit saillir une veine bleue sur son front. Puis il se mit à rire.

 

– 218 –

– Vous avez la dent dure, dit-il, mais je ne peux pas me plaindre que vous n’ayez pas fait ce que je vous ai payé pour faire.

– Et vous m’avez donné un fameux coup de main, hein ?

– Auriez-vous besoin d’une nourrice ? Je vous ai donné l’argent et carte blanche. C’est ce que vous m’aviez deman-dé. Qu’est-ce qu’il vous fallait de plus ?

– Espèce de vieux pirate ! dis-je. Il a fallu que je vous fasse chanter pour l’obtenir et vous n’avez cessé de me tirer dans le dos que du moment où vous vous êtes aperçu qu’ils ne pensaient plus qu’à se couper la gorge. Et maintenant vous parlez de ce que vous avez fait pour moi !

– Vieux pirate ? répéta-t-il. Mon fiston, si je n’avais pas été un pirate, je serais encore à travailler au mois pour l’Anaconda et il n’y aurait pas de Personville Mining Corpo-ration. Vous êtes un agneau, vous-même, probablement ? On me tenait, fiston, et bien. Il y avait des choses qui ne me plaisaient pas et d’autres bien pires que je n’ai su que ce soir, mais on me tenait et il fallait que j’attende mon heure. Savez-vous que depuis que ce Thaler est ici je n’ai été qu’un pri-sonnier dans ma propre maison, une espèce d’otage ?

– Pas rigolo. Et maintenant, demandai-je, avec qui êtes-vous ? Marchez-vous avec moi ?

– Si vous enlevez le morceau.

Je me levai et dit :

– Dieu veuille que vous soyez pris avec le reste de la bande !

 

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– Je comprends que vous le souhaitiez mais ça n’arrivera pas.

Il m’adressa un clin d’œil jovial et déclara :

– C’est moi qui vous finance. Ça doit suffire à montrer que mes intentions sont pures. Ne soyez pas trop dur pour moi, fiston, je suis déjà un peu…

– Allez au diable ! répondis-je en me dirigeant vers la porte.

 

– 220 –