La moisson rouge
Chapitre XVI: La Fin de Jerry
CHAPITRE XVI
LA FIN DE JERRY
Il y avait foule à l’entrée de la First National Bank. Nous nous y frayâmes un passage jusqu’à la porte où nous atten-dait Mac Graw, toujours renfrogné.
– Ils étaient six et masqués, expliqua-t-il au chef pendant que nous pénétrions dans la banque. Ils se sont amenés vers les deux heures et demie. Cinq d’entre eux ont pu filer avec le pognon. Le gardien de la banque en a descendu un d’un coup de revolver. C’est Jerry Hooper. Il est là sur le banc, mort. Nous avons fait barrer les routes et j’ai télégraphié par-tout en pensant qu’il ne serait peut-être pas trop tard. La dernière fois qu’on les a vus, ils tournaient en auto – une Lincoln noire – dans King Street.
Nous allâmes jeter un coup d’œil au défunt Jerry qui gi-sait sur un des bancs du hall, recouvert d’une étoffe brune. La balle qui l’avait tué était entrée sous l’omoplate gauche.
Le gardien de la banque, un vieux bonhomme d’aspect inoffensif, bomba le torse et nous raconta sa prouesse.
– Au début, il n’y avait rien à faire. Ils sont entrés sans que personne s’aperçoive de rien. Et vous pouvez dire qu’ils travaillaient vite ! Ils visitaient un guichet après l’autre et ra-flaient l’argent… À ce moment-là, il n’y avait rien à faire. Mais je me disais : « Très bien, mes petits gars, en ce mo-
– 180 – ment vous faites tout ce que vous voulez mais attendez que vous soyez pour partir ! »
« Et ça n’a pas manqué, vous pouvez être tranquilles ! Quand ils sont ressortis, j’ai couru à la porte et je leur ai lâ-ché une bordée de ma vieille arquebuse. J’ai attrapé le type qui est là, juste comme il remontait dans la voiture. Et j’en aurais descendu d’autres si j’avais eu davantage de car-touches. Mais ce n’est pas facile de…
Noonan interrompit son monologue en lui tapant dans le dos avec un enthousiasme si vigoureux qu’il lui coupa la res-piration. Pendant ce temps, il répétait :
– Voilà du bon travail ! Voilà du bon travail !
Mac Graw replaça l’étoffe sur le visage du mort et grommela :
– Aucun témoin n’a pu identifier aucun de ceux qui ont fait le coup. Mais si Jerry en était, c’est une certitude que le coup a été monté par Whisper.
Le chef inclina gaiement la tête et dit :
– Je vous laisse débrouiller l’affaire, Mac.
Puis il me demanda :
– Vous restez ici pour fureter un peu ou vous rentrez avec moi au City Hall ?
– Ni l’un ni l’autre, dis-je. J’ai un rendez-vous et je vou-drais bien mettre des souliers secs.
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La petite Marmon de Dinah Brand attendait devant mon hôtel. Je ne vis pas sa propriétaire. Je montai dans ma chambre dont je laissai la porte ouverte. Je venais d’enlever mon chapeau et mon veston lorsqu’elle entra sans frapper.
– Bon Dieu ! dit-elle. Qu’est-ce que vous avez pu faire pour avoir une chambre qui pue pareillement l’alcool ?
– Mes souliers en sont pleins, Noonan m’a fait patauger dans le rhum.
Elle alla jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit, s’assit sur le bord et s’enquit :
– En quoi faisant ?
– Il pensait qu’il allait trouver votre Max dans une bi-coque appelée : Auberge de Cedar Hill. Il est donc allé là-bas, a tout mis sens dessus dessous, a assassiné trois ou quatre macaronis et a répandu des tonnes de liquide. Fina-lement, il a mis le feu à la baraque et il est parti.
– L’auberge de Cedar Hill ? Je croyais que c’était fermé depuis un mois ou deux ?
– Ça en avait l’air mais quelqu’un s’en servait comme entrepôt.
– Et Max ? Vous ne l’avez pas trouvé ? demanda-t-elle.
– Non. Il paraît que pendant que nous étions là-bas il a dévalisé la First National Bank du vieil Elihu.
– J’ai vu ça, dit-elle. Je sortais de chez Bengren, le ma-gasin qui est à deux portes de là. Je venais à peine de re-prendre place au volant de ma voiture que j’ai vu un grand
– 182 – type qui sortait à reculons de la banque, un sac d’une main et un automatique de l’autre, avec un foulard noir sur la figure.
– Max était avec eux ?
– Non. Même si c’était sa bande, il n’y aurait pas été. Il aurait envoyé Jerry et les autres. Jerry était là. Malgré son foulard noir, je l’ai reconnu aussitôt qu’il est descendu de l’auto. Ils avaient tous un foulard noir sur la figure. Quatre d’entre eux sont ressortis de la banque en courant pour re-gagner l’auto qui les attendait au bord du trottoir. Jerry et un autre étaient restés dans la voiture. Lorsque les quatre ont rappliqué, Jerry a sauté à terre et s’est avancé vers eux. Quelqu’un a commencé à tirer et Jerry est dégringolé. Les autres ont sauté dans la bagnole et filé. Et l’argent que vous me devez ?
Je comptai dix billets de vingt dollars et une pièce d’argent. Elle abandonna la fenêtre pour venir les prendre.
– Ça, c’est pour avoir tenu Dan pendant que vous arrê-tiez Max, dit-elle lorsqu’elle eut rangé les billets dans son sac. Et maintenant, qu’est-ce que vous allez me donner pour vous avoir indiqué les gens qui vous ont fourni la preuve qu’il a tué Tim Noonan ?
– Vous allez être obligée d’attendre qu’il passe en juge-ment. Comment puis-je savoir avant si vos renseignements m’auront servi à quelque chose ?
Elle fronça les sourcils et s’enquit :
– Qu’est-ce que vous faites de tout l’argent que vous ne dépensez pas ?
Puis son visage s’éclaira :
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– Vous savez où se trouve Thaler en ce moment ?
– Non.
– Qu’est-ce que vous donneriez pour le savoir ?
– Rien.
– Je vous le dirai pour cent dollars.
– Je ne voudrais pas abuser de votre bon cœur.
– Je vous le dirai pour cinquante.
Je secouai la tête.
– Pour vingt-cinq.
– Je n’ai pas besoin de lui, dis-je. Je me moque de savoir où il est. Pourquoi ne vendez-vous pas le renseignement à Noonan ?
– Oui, et je pourrais toujours essayer de toucher après. Ne vous servez-vous d’alcool que pour vous parfumer ou bien en avez-vous un peu pour boire ?
– Voilà une bouteille de prétendu Dewar que j’ai raflé à Cedar Hill, cet après-midi, et j’ai une bouteille de King George dans ma valise. Qu’est-ce que vous préférez ?
Elle choisit le King George. Nous en prîmes chacun un verre, sans y mettre d’eau.
– Asseyez-vous et occupez-vous avec ça pendant que je change de costume, dis-je.
Lorsque je ressortis de la salle de bains, vingt minutes plus tard, je la trouvai assise devant le secrétaire, parcourant
– 184 – les pages d’un carnet qu’elle avait dû prendre dans la poche intérieure de ma valise.
– Je parie que ce sont vos notes de frais pour d’autres af-faires, prononça-t-elle sans lever les yeux. Je veux être pen-due si je comprends pourquoi vous êtes si pingre avec moi. Regardez-moi ça, voilà une note de six cents dollars mar-quée : Rens. Ce sont des renseignements que vous avez payés à quelqu’un, n’est-ce pas ? Et, en dessous, cent cin-quante, marqués : Top. Et il y a un autre jour où vous avez dépensé près de mille dollars.
– Ce sont probablement des numéros de téléphone, dis-je en lui enlevant le carnet. Où avez-vous été élevée ? Qu’est-ce que c’est que ces manières de fouiller mes ba-gages ?
– J’ai été élevée dans un couvent, répondit-elle. Pendant tout le temps que j’y suis restée, j’ai eu le prix d’excellence chaque année. Je croyais que toutes les petites filles qui met-taient du sucre dans leur chocolat allaient en enfer pour gourmandise. Jusqu’à dix-huit ans, je ne savais même pas ce que c’était qu’un juron. La première fois que j’en ai entendu un, j’ai été diablement près de m’évanouir.
Elle cracha sur le tapis, se renversa sur son siège et posa ses pieds croisés sur mon lit :
– Qu’est-ce que vous dites de ça ?
Je fis tomber ses pieds de sur le lit.
– J’ai été élevé dans un bouge à matelots. Gardez vos crachats pour vous ou je vous envoie vous ramasser dans le couloir.
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– Buvons encore un coup avant. Dites voir, qu’est-ce que vous me donneriez pour savoir comment les types d’ici ont fait leur pelote dans la construction du nouveau City Hall, l’histoire qui était dans les papiers que j’ai vendus à Donald Willsson ?
– Sans intérêt pour moi. Essayez autre chose.
– Qu’est-ce que vous diriez si je vous racontais comment la première Mme Lew Yard a été internée dans un asile de fous ?
– M’intéresse pas.
– Il y a quatre ans, King, le sherrif, avait huit mille dol-lars de dette. Aujourd’hui, il possède un bloc des plus beaux immeubles commerciaux des quartiers du centre. Je ne con-nais pas toute l’affaire mais je pourrais vous indiquer où chercher des renseignements.
– Continuez, dis-je d’un ton encourageant.
– Ce n’est pas la peine. Vous ne voulez rien acheter. Vous essayez seulement d’apprendre quelque chose pour rien. Votre whisky n’est pas mauvais. Où l’avez-vous trou-vé ?
– Je l’ai apporté de San Francisco.
– Pourquoi refusez-vous les renseignements que je vous offre ? Vous pensez les avoir à meilleur compte ailleurs ?
– Des renseignements comme ceux-là ne peuvent plus me servir à grand’chose. Il faut que je fasse vite. Ce qu’il me faut, c’est de la dynamite.
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Elle éclata de rire et se leva d’un bond. Ses grands yeux étincelaient.
– J’ai une carte de Lew Yard. Si nous envoyions la bou-teille de Dewar que vous avez raflée à Pete, avec la carte de Lew ? Vous ne croyez pas qu’il prendrait ça pour une décla-ration de guerre ? S’il y avait un dépôt d’alcool à Cedar Hill, il appartenait sûrement à Pete. La bouteille et la carte de Lew pourraient lui faire croire que Noonan a démoli sa ca-chette par ordre.
Après un moment de réflexion, je décidai :
– Trop grossier. Ça ne prendrait pas. De plus, au point où nous en sommes, j’aime mieux laisser Pete et Lew d’accord contre le Chef.
Elle fit une moue.
– Vous vous croyez très fort, mais vous êtes seulement têtu. Vous m’invitez à sortir ce soir ? J’ai un nouvel en-semble qui va leur en mettre plein la vue.
– Si vous voulez.
– Alors, venez me chercher vers huit heures.
Elle me tapota la joue d’une main chaude, dit « Ta-ta ! » et sortit au moment où le téléphone se mettait à sonner.
– Mon bonhomme et celui de Dick sont ensemble chez votre client, me renseigna Mickey Linehan. Le mien n’a fait que courir de tous les côtés mais je ne sais pas encore ce qui en est résulté. Avez-vous du nouveau ?
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Je répondis que non et m’étendis sur le lit pour tenir conseil avec moi-même. Qu’allait-il résulter de l’attaque de Noonan sur Cedar Hill et de celle de Whisper sur la First Na-tional Bank ? J’aurais donné beaucoup pour être en mesure d’entendre ce qui se disait chez le vieil Elihu entre lui, Pete le Finn et Lew Yard. Mais, comme c’était impossible et comme je n’ai jamais rien valu pour deviner, au bout d’une demi-heure, je renonçai à me torturer l’esprit pour faire un somme.
Lorsque je me réveillai, il était près de sept heures. Je me lavai, m’habillai, chargeai mes poches d’un automatique et d’une flasque de whisky et me mis en route pour aller chercher Dinah.
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