La simple vérité
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
- Je me fous des textes, il n'a que dix-huit ans. Graham se rembrunit.
- Un avocat qui se fout des textes ! Un représentant de la justice !
- La loi est une passoire dans laquelle j'égoutte mes arguments. Et mes arguments restent toujours dedans.- À peine sortis du ventre de leur mère, ils n'ont qu'une idée en tête : faire le mal. On devrait les coller en taule à la naissance, ces salopards, avant qu'ils aient le temps de nuire.
- La vie entière de Jérôme Hicks peut se résumer à...
- C'est ça, c'est ça. C'est la faute à son enfance malheureuse. Toujours la même histoire.
- En effet, c'est toujours la même histoire.
Graham hocha la tête en souriant.
- Écoutez, je ne suis pas né avec une cuiller
d'argent dans la bouche, moi non plus. Vous voulez connaître mon secret ? Je me suis crevé au boulot. Si j'ai pu le faire, ils peuvent le faire aussi. Point, à la ligne. Fiske fit quelques pas puis se retourna.
- Laissez-moi jeter un œil au rapport de police et je vous rappellerai.
- Il n'y a rien à négocier.
- Tuer ce gosse ne fera pas de vous un attorney général, Bobby, vous le savez. Visez plus haut. Fiske passa son chemin. Graham roula sa cigarette entre ses doigts.
- Essayez de vous trouver un vrai métier, Fiske. Une demi-heure plus tard, John Fiske rendait visite à l'un de ses clients dans une prison de banlieue. Ses affaires l'entraînaient souvent à l'extérieur de Rich-mond, dans les comtés de Henrico, Chesterfield, Hanover et même Goochland. L'extension de son rayon d'activité ne l'enchantait pas vraiment, mais il n'y pouvait rien. Une fois que le soleil s'était levé, il ne se couchait plus avant la fin de la journée, quoi qu'il arrive.- Il y a du nouveau dans ton affaire, Derek.
Derek Brown, ou DB1, comme on l'appelait dans la rue, était un Noir à la peau claire, aux bras tatoués de slogans haineux, d'obscénités et de poésie. Ses nombreuses incarcérations l'avaient buriné. Des veines noueuses sillonnaient ses biceps. Un jour, Fiske l'avait vu jouer au basket dans la cour de la prison, torse nu, musculeux, le dos et les épaules zébrés de tatouages comme ses bras. De loin, on aurait dit un ballet de comédie musicale. Il s'élevait dans les airs comme un avion au décollage, planait comme s'il avait été soutenu par des fils invisibles, sous les yeux admiratifs des gardiens et des autres taulards. Chaque fois qu'il marquait un panier, on l'acclamait. Il n'avait jamais été assez bon, toutefois, pour jouer dans une équipe univer-sitaire, encore moins en NBA.
Ils étaient face à face dans le parloir.
- L'attorney propose " coups et blessures avec
intention de nuire ", un crime de classe trois.
- Pourquoi pas classe six ?
Fiske était épaté. Ces gars passaient tellement de temps dans les prétoires qu'ils connaissaient le Code pénal mieux que la plupart des avocats.
- La classe six s'applique aux actions commises sous l'impulsion du moment. Ton impulsion s'est produite le lendemain.
- Il avait un flingue. J'allais quand même pas buter Pack quand il avait son feu et pas moi. Faut être sérieux. Fiske avait envie de tendre la main pour effacer la haine de son visage.
- Désolé, l'attorney ne marche pas pour la classe trois.
- Combien ? demanda Derek avec froideur.
Il avait les oreilles percées, au moins douze fois à vue de nez.
- Cinq ans, en tenant compte de la détention
préventive.
- Il déconne. Cinq ans pour avoir tailladé un mec avec un petit canif de poche ?
- Un couteau à cran d'arrêt, avec une lame de douze centimètres. Et tu l'as frappé dix fois. Devant témoins.- Merde, il pelotait ma meuf. C'est pas de la légi-time défense, ça ?
- Tu as de la chance de ne pas tomber pour meurtre, Derek. D'après les toubibs, c'est un miracle que le type ne se soit pas vidé de son sang dans la rue. Et si Pack n'était pas un dangereux criminel, tu ne serais pas simplement inculpé de coups et blessures. Tu aurais risqué entre vingt ans et la perpétuité. Tu le sais très bien.
- Peloter ma meuf, répéta Derek en se penchant en avant, la main levée, les doigts écartés, convaincu du caractère irréfutable de ses arguments juridiques et moraux.
Fiske savait que Derek avait un job en or, à ceci près qu'il était illégal. Il était premier lieutenant d'un des deux principaux réseaux de distribution de drogue de Richmond, d'où son surnom de DB1. Le boss était un certain Turbo, vingt-quatre ans. Son empire était bien organisé. La discipline régnait. Il avait même une façade légale avec une entreprise de nettoyage à sec, un café, une boutique de prêt sur gages et toute une écurie de comptables et d'avocats pour ventiler les bénéfices après blanchiment. Turbo était un jeune homme futé, doué pour les chiffres, qui avait le sens des affaires. Fiske avait été plusieurs fois tenté de lui demander pour-quoi il n'essayait pas de diriger une entreprise cotée en Bourse. La paie était presque aussi bonne et le taux de mortalité nettement plus bas.
En temps normal, Turbo aurait confié la défense de Derek à l'un de ses avocats de Main Street ou Franklin Street, des ténors du barreau à 300 dollars de l'heure. Mais le crime de Derek n'était pas lié aux affaires de Turbo, et par conséquent l'accord ne tenait pas. Refiler son cas à quelqu'un comme Fiske était une manière de punir Derek pour la stupidité de son acte. Perdre la tête pour une poule, c'était impardonnable. Turbo n'avait aucune raison de craindre une dénonciation quelconque de la part de son lieutenant. Le procureur n'avait même pas fait allusion à cette éventualité, sachant que c'était inutile. Si tu parles, tu meurs. En prison ou pas, ça ne faisait aucune différence.
Derek avait grandi dans un gentil quartier petit-bour-geois, avec de gentils parents petits-bourgeois, avant de décider de lâcher l'école pour se lancer dans le trafic de drogue plutôt que de gagner sa vie en travaillant. Il avait toutes les cartes en main, il aurait pu faire ce qu'il voulait de sa vie. Il y avait assez de Derek Brown dans le pays pour rendre le monde indifférent aux conditions de vie abominables des gamins qui succombaient au genre d'élixir fourni par des types comme Turbo. C'est l'une des raisons pour lesquelles Fiske aurait bien aimé entraîner Derek au fond d'une ruelle, tard dans la nuit, avec une batte de base-ball à la main, pour lui enseigner quelques bonnes vieilles valeurs de papa.
- L'attorney se fout pas mal de ce que le mec faisait à ta copine, ce soir-là.
- Vous me prenez pour un bleu ? J'ai un pote qui a séché un mec, l'an dernier, et il en a pris pour deux piges, avec un an de remise de peine. Avec son temps de préventive, il était dehors trois mois plus tard. Et vous voulez que je me tape cinq ans de dur ? Putain, mais vous êtes un avocat de merde.
- Ton pote avait un casier judiciaire ?
Jouait-il les premiers rôles dans l'une des pires cala-mités de Richmond, lui aussi ? voulut ajouter Fiske, et il l'aurait fait s'il n'avait craint de gaspiller sa salive.- Je vais te dire, reprit-il. Je vais t'obtenir trois ans, moins la préventive.
Derek parut intéressé.
- Vous croyez que vous pouvez ?
Fiske se leva.
- J'sais pas. J'suis qu'un avocat de merde.
En sortant, Fiske se retourna pour contempler l'exté-rieur, par la fenêtre à barreaux. Un nouveau chargement de pensionnaires venait d'arriver. Il les regarda descendre du fourgon, en groupe serré, pieds et poings liés. Le ferraillement des chaînes sur l'asphalte sonnait comme une incantation. C'étaient surtout des Noirs ou des Latinos. Ils se jaugeaient déjà du regard. Maître ou esclave ? Qui frapperait le premier ? Les quelques Blancs semblaient sur le point de s'évanouir de panique avant même d'avoir atteint leur cellule. Parmi eux, il y avait probablement les fils de certains types que l'officier de police John Fiske avait arrêtés dix ans plus tôt. Ils n'étaient que des mômes, à l'époque, et avaient sûrement d'autres rêves que les indemnités de chômage. Un père toujours absent, une mère qui s'échinait dans la misère, sans espoir de répit. Mais peut-être se trom-pait-il. La réalité avait sa façon bien à elle de punir le subconscient. Les rêves n'avaient rien d'un sursis, ils ne faisaient que perpétuer le cauchemar de la vie
quotidienne.
Quand il était flic, ses dialogues avec les délinquants avaient tendance à se répéter.
- Je te tuerai, mec. Je tuerai toute ta famille ! lui criaient certains, la face rongée par la drogue, quand il leur mettait les menottes.
- C'est ça. T'as le droit de garder le silence.
Profites-en.
- Allez, mec, c'est pas ma faute. C'est mon pote qui a tout fait. C'est un coup monté.
- Et où il est, ce pote ? Et le sang sur tes mains ? Le flingue dans ton froc ? La coke dans tes narines ? C'est lui, tout ça ? Drôle de pote.
Alors, parfois, ils regardaient le cadavre et
craquaient.
- Oh, merde ! Seigneur Jésus ! Ma mère, où est ma mère ? Appelle-la. Fais ça pour moi, tu veux ? Maman ! Oh, merde.
- Tu as le droit d'avoir un avocat, indiquait-il d'une voix calme.
Et maintenant, cet avocat était lui-même.
Après deux autres audiences en ville, Fiske quitta le bâtiment en brique et verre du palais de justice John Marshall, ainsi nommé en l'honneur du troisième prési-dent de la Cour suprême des États-Unis, dont la maison natale se trouvait juste à côté. C'était maintenant un musée consacré à la mémoire du grand homme de Virginie et d'Amérique - lequel se serait retourné dans sa tombe s'il avait su quels crimes atroces on plaidait dorénavant dans l'immeuble qui portait son nom. Fiske prit la 9e Rue en direction de la rivière James. La chaleur étouffante de ces derniers jours avait fait place à une fraîcheur annonciatrice de pluie et il s'emmitoufla dans son imperméable. Quand l'averse commença, il se mit à courir sur le trottoir en pataugeant dans les flaques d'eau sale qui s'accumulaient au creux des irrégularités de l'asphalte et du ciment.
Il arriva trempé à son cabinet, dans Shockoe Slip. La pluie dégoulinait en rigoles minuscules dans son dos. Il monta les marches deux à deux et entra. Ses bureaux se trouvaient dans un immeuble caverneux, un ancien entrepôt de tabac reconverti en complexe de bureaux. L'odeur des feuilles de tabac imprégnait encore les murs. Et ce n'était pas une exception dans la région. L'automobiliste qui longeait la manufacture Philip Morris, à laquelle Bobby Graham avait fait allusion, sur la nationale 95, avalait plus de nicotine que s'il avait fumé une cigarette. Fiske avait souvent été tenté de jeter une allumette par la fenêtre de sa voiture, en passant devant, juste pour voir si le feu prendrait.
Son cabinet ne comportait qu'une pièce, avec une salle de bains adjacente, ce qui lui était fort utile car il dormait là plus souvent que dans son appartement. Il suspendit son imper à un cintre, s'essuya la figure et les cheveux avec une serviette de bain, brancha la cafetière électrique et regarda le café infuser en songeant à Jérôme Hicks.
En se débrouillant bien, mais vraiment très bien, Fiske pouvait obtenir que Jérôme Hicks passe le reste de sa vie derrière les barreaux au lieu de recevoir une injec-tion mortelle à la maison des exécutions de Virginie. La mise à mort d'un jeune Black de dix-huit printemps ne rapporterait pas à Graham la place d'attorney général qu'il convoitait. Le meurtre d'un Noir par un Noir, d'un raté par un raté, ne valait même pas un entrefilet en dernière page dans le journal local.
Pendant ses années de flic, à Richmond, Fiske avait survécu tant bien que mal à la violence du combat. Car cela envahissait la ville, se développait comme un anévrisme, de la taille d'un comté, laissant derrière lui des ghettos en lambeaux, les tours-pompes-à-fric du quartier des affaires, et débordait les barricades mal construites de la banlieue. Et ça ne se limitait pas au Commonwealth. Des glaciers de criminalité affluaient de tous les États. Que ferons-nous le jour où ils se rencontreront ? se demandait-il.
Il s'assit brusquement. La brûlure était encore
sourde ; ça commençait toujours de cette manière. Mais cela montait vite en puissance. Il sentit la douleur esca-lader son ventre jusqu'à sa poitrine, puis se répandre. Bientôt, ce fut une coulée de lave qui incendia ses bras, ses doigts. Il se leva en titubant, ferma la porte à clé, retira sa cravate et sa chemise. Il portait un T-shirt en dessous, il avait toujours un T-shirt. Il palpa sa cicatrice sous le coton. Après toutes ces années, elle était encore rugueuse et dentelée. Elle partait de sous son nombril et suivait le chemin sinueux de la scie du chirurgien jusqu'à la base de son cou.
Il se jeta à terre et fit cinquante pompes sans s'arrêter. À chaque poussée, sa poitrine et ses extrémités s'embra-saient, puis la chaleur s'estompait. Une goutte de sueur tomba de son front sur le parquet. Il crut pouvoir y distinguer son reflet. Au moins ce n'était pas du sang. Il enchaîna par des exercices d'abdominaux. Cinquante également. À chaque ramener de jambes, la cicatrice se tordait et gondolait comme un serpent rétif collé sur son torse. Il fixa une barre télescopique dans l'encadrement de la porte de la salle de bains et exécuta une douzaine de tractions. Naguère, il en faisait deux fois plus, mais sa force l'abandonnait avec l'âge. La chose tapie sous sa peau suturée finirait par avoir raison de lui, par le tuer ; mais, pour l'instant, le feu diminuait. L'exercice physique semblait l'avoir effrayée. Elle avait fui. C'était sa manière à lui de faire comprendre à l'intrus qu'il y avait encore quelqu'un à la maison.
Il nettoya la salle de bains et remit sa chemise, puis but son caoua à petites gorgées en regardant par la fenêtre. De l'endroit où il se trouvait, il discernait à peine la James. Avec cette pluie, les eaux allaient bientôt enfler. Il était souvent allé faire de la barque sur la rivière avec son frère, quand il était môme. Parfois, par les chaudes journées d'été, ils aimaient se laisser dériver au gré du courant dans des chambres à air de camion. Mais c'était bien vieux, tout ça. Aujourd'hui, il se contentait de regarder l'eau de loin. Finis, les loisirs, finie, la rigolade. Son espérance de vie raccourcissait, il n'avait plus de temps pour ça. Il ne se plaignait pas, cependant. Il aimait son boulot. Oh, bien sûr, comparé au job huppé de son frangin, superjuriste à la Cour suprême, ça n'avait rien de prestigieux, mais il en reti-rait une certaine fierté, trouvait qu'il faisait bien ce qu'il avait à faire. À sa mort, il ne serait ni riche ni célèbre, néanmoins il pensait qu'il mourrait raisonnablement satisfait. Il se mit au travail.
Chapitre 5
Tel un faucon ombrageux, Fort Jackson était perché sur les reliefs arides de la Virginie du Sud-Ouest, à mi-chemin entre le Tennessee, le Kentucky et la Virginie-Occidentale, dans un bassin houiller à l'écart du monde. C'était rare qu'une prison militaire soit ainsi isolée. Elles étaient généralement rattachées à une base, à la fois par tradition et dans un souci d'économie. Fort Jackson était aussi un fort de garnison, mais sa spécifi-cité principale était et demeurerait à jamais sa prison, où les plus dangereux contrevenants aux règles de l'armée des États-Unis comptaient en silence les jours qu'il leur restait à vivre.
Personne ne s'évadait de Fort Jackson. Si, par
extraordinaire, un détenu parvenait à s'octroyer une relaxe anticipée sans passer par les voies juridiques, sa liberté était toujours de courte durée. Les environs de la prison étaient en eux-mêmes une prison : des montagnes inhospitalières et grevées de puits de mine, des routes traîtresses jalonnées de précipices, une forêt dense peuplée de vipères et de crotales, des cours d'eau pollués où croupissaient des serpents d'eau, plus impré-visibles encore que leurs cousins à sonnettes et sans pitié pour les pieds qui dérapaient de la rive. Quant aux habitants autarciques de ce " trou du cul de la
Virginie ", c'étaient de vrais rasoirs humains, habiles à manier le couteau, fins tireurs et sans états d'âme. Et cependant ce paysage hostile recelait une grande beauté, dans ses coteaux et ses vallées aux senteurs forestières et florales, dans les bruissements tranquilles de la sauva-gine et le silence de ses espaces impénétrables. Maître Samuel Rider franchit le portail principal du fort et se fit remettre un badge de visiteur qui lui permit de garer sa voiture dans le parking réservé. Il se dirigea avec une certaine appréhension vers l'entrée aux murs de pierre. Son attaché-case ballottait légèrement contre son pantalon bleu. Il lui fallut vingt minutes pour satis-faire aux exigences de la sécurité : on lui demanda ses papiers d'identité, on vérifia qu'il était bien sur la liste des visiteurs, il fut soumis à une fouille corporelle, dut passer sous un détecteur de métaux et, pour finir, fut prié de déballer le contenu de sa mallette. Les gardiens sour-cillèrent devant son petit transistor mais le lui laissèrent après s'être assurés qu'il ne contenait aucune marchan-dise interdite. On lui lut le règlement intérieur de la prison sur le droit de visite et il acquiesça à chaque clause. Rider savait que, si d'aventure il lui prenait la lubie de contrevenir à une seule d'entre elles, le masque poli des gardiens disparaîtrait aussitôt.
Il regarda autour de lui avec nervosité. Il y avait entre ces murs quelque chose d'oppressant, de terrifiant, qui semblait émaner des plans mêmes de l'architecte. Son estomac se noua, ses paumes étaient moites, comme s'il s'était préparé à affronter un ouragan aux commandes d'un petit avion à hélice. Il avait passé tout son service militaire, durant la guerre du Vietnam, à l'intérieur des frontières, il n'était jamais monté au feu, n'avait jamais été en danger de mort. Ce serait le comble s'il devait mourir maintenant d'une crise cardiaque, dans une prison militaire, sur le sol américain ! Il inspira profon-dément pour tenter d'apaiser ses palpitations et se demanda une fois de plus pourquoi il était venu. Rufus Harms n'avait aucun moyen d'obtenir qu'il fasse quelque chose. Mais il était venu. Il inspira à nouveau, agrafa son badge, saisit la poignée de son attaché-case comme une amulette et se fit conduire au parloir. Laissé à lui-même un instant, il contempla les murs d'un brun terne. La couleur avait-elle été choisie exprès pour déprimer encore davantage les pensionnaires, qui devaient déjà être au bord du suicide ? Combien d'hommes étaient internés ici, emmurés vivants par leurs congénères ? Il y avait sans doute toutes sortes de bonnes raisons pour les enfermer, mais le pire d'entre eux avait aussi une mère. Certains devaient même avoir un vrai père, qui était plus pour eux qu'un simple géni-teur, et cela ne les avait pas empêchés de finir ici. Étaient-ils nés mauvais ? Va savoir ! Peut-être, songea-t-il, dans un avenir plus ou moins lointain, disposera-t-on d'un test génétique pour avertir les parents que leur rejeton est la réincarnation de Ted Bundy. Mais que ferez-vous le jour où on vous annoncera la mauvaise nouvelle ?
Les méditations de Rider furent interrompues par l'arrivée de Rufus Harms entre deux gardiens. À les voir, on eût dit que c'était lui le seigneur et eux les serfs. Harms était l'homme le plus imposant que Rider eût jamais vu, un géant investi d'une force hors norme. Il semblait emplir toute la pièce à lui seul. Ses pectoraux étaient deux plaques de béton armé, ses bras gros comme des cuisses d'haltérophile. Il portait des chaînes aux mains et aux pieds, qui le forçaient à traîner la jambe. C'était la démarche classique du forçat, et il y était tellement accoutumé que ses pas avaient presque de l'élégance.
Il devait avoir près de cinquante ans mais en parais-sait bien dix de plus, calcula Rider en observant ses balafres ainsi qu'un curieux renfoncement sous son œil droit. Le jeune homme que Rider avait défendu avait les traits fins et plutôt gracieux. Combien de fois Rufus s'était-il fait tabasser ici, combien d'autres traces de coups dissimulait-il sous ses vêtements ?
Harms s'assit en face de Rider, devant une table de bois rayée d'innombrables griffures de désespoir. Il ne regarda pas tout de suite l'avocat. Il continuait à lorgner le gardien qui restait en faction dans la pièce.
Rider comprit son message tacite et dit au maton :- Soldat, je suis son avocat, vous allez devoir nous laisser un peu de champ.
La réponse fut automatique :
- C'est un quartier de haute sécurité. Ici, tous les détenus sont classés dangereux et violents. C'est pour votre protection.
Les hommes étaient effectivement dangereux, ici, les gardiens autant que les prisonniers. Rider connaissait la musique.
- Je sais bien, dit-il. Je ne vous demande pas de m'abandonner, mais je vous saurais gré de bien vouloir vous éloigner un peu. C'est une conversation entre avocat et client, vous comprenez, n'est-ce pas ? Le type se retira au fond de la pièce sans desserrer les lèvres, ostensiblement dans un coin où il ne pouvait plus les entendre. Alors, enfin, Rufus Harms regarda Rider.- Vous avez apporté la radio ?
- La demande m'a surpris, mais je l'ai honorée.- Sortez-la et allumez-la, vous voulez ?
Rider s'exécuta. Une rengaine de musique country s'éleva dans le parloir. Face à l'authentique détresse qu'on percevait dans ce lieu, les paroles désespérées de la chanson paraissaient fades, sonnaient faux.
- Les murs ont des oreilles, ici, expliqua Rufus en épiant les alentours. On se méfie jamais assez, vous me suivez ?
- Écouter les conversations d'un avocat avec son client est une infraction à la loi.
Harms leva légèrement les mains, dans un ferraille-ment de chaînes.
- Y a des tas de trucs interdits par la loi, mais les gens les font quand même. Aussi bien dehors qu'ici, pas vrai ?
Rider acquiesça. Harms n'était plus un jeune gars paniqué. C'était un homme. Et un homme maître de lui, même s'il ne pouvait maîtriser aucun des éléments de son existence. Rider remarqua que les moindres gestes de Harms étaient mesurés et calculés, comme ceux d'un joueur d'échecs déplaçant ses pièces avec lenteur et froide précision. Ici, les mouvements vifs pouvaient être mortels.
Le taulard se pencha en avant et se mit à parler d'une voix si basse que Rider dut faire un effort pour capter ses paroles par-dessus la musique.
- Je vous remercie d'être venu. Ça m'étonne, je dois dire.
- Je crois que, de nous deux, c'est encore moi le plus étonné. La curiosité, sans doute.
- Vous avez l'air en forme. Les années ne vous ont pas abîmé.
Rider ne put s'empêcher de rire.
- J'ai perdu tous mes cheveux et pris vingt-cinq kilos, mais merci quand même.
- J'vais pas vous faire perdre votre temps. J'ai du nouveau, je veux que vous me rédigiez un appel pour la Cour.
Rider tomba des nues.
- Quelle cour ?
Harms baissa encore la voix, malgré la musique.- La plus grande de toutes. La Cour suprême.
- Vous vous foutez de moi ? dit Rider, bouche bée. (Mais le regard de Harms invalidait cette hypothèse.) Bon, d'accord, pour quel motif exactement ?
D'un geste sûr, malgré la contrainte de ses fers, Harms tira une enveloppe de sa chemise et la lui tendit. Le gardien rappliqua aussi sec pour la lui arracher de la main.
Rider protesta immédiatement.
- Soldat, ceci est une conversation confidentielle.- Laissez-le lire, Samuel, j'ai rien à cacher, dit
Harms sans s'énerver.
Le gardien ouvrit l'enveloppe et parcourut la lettre. Satisfait, il la rendit à Harms et regagna sa place dans le coin.
Harms passa la lettre à Rider, qui en prit connais-sance. Quand il releva les yeux, Harms se pencha encore plus près de lui et lui parla pendant au moins dix minutes. Rider sentit plusieurs fois ses yeux s'écar-quiller pendant le récit du prisonnier. Quand il eut fini, Harms se rassit normalement et le regarda en face.- Vous allez m'aider, hein ?
Sur le moment, Rider ne sut que répondre. Il lui fallait le temps d'assimiler ce qu'il venait d'entendre. S'il avait eu les mains libres, Harms l'aurait saisi par les épaules, non pour le menacer mais pour le supplier de lui accorder la sollicitude qu'on lui refusait depuis près de trente ans.
- Hein, Samuel ?
Rider acquiesça enfin.
- Je vous aiderai, Rufus.
Harms se leva et se dirigea vers la porte.
Rider remit la lettre dans l'enveloppe et la rangea, avec la radio, dans sa mallette. Il ne pouvait pas savoir que, de l'autre côté du grand miroir sans tain qui ornait le parloir, quelqu'un avait observé leur entretien. Et ce quelqu'un se frottait maintenant le menton, perdu dans ses pensées, perplexe et contrarié.
Chapitre 6
À 10 heures du matin, l'huissier de la Cour suprême, Richard Perkins, vêtu d'un frac anthracite, qui était aussi la tenue d'apparat des magistrats du bureau du haut officier de justice fédérale, debout à une extrémité du banc massif derrière lequel étaient alignés neuf sièges de cuir à haut dossier de différents styles et tailles, fit résonner son maillet. Silence dans la salle bondée.
- Les honorables membres du tribunal, le président et les juges assesseurs des États-Unis !
Le long rideau cramoisi derrière le banc s'ouvrit en neuf endroits différents sur neuf juges, un peu guindés dans leurs robes noires et qui semblaient mal réveillés comme s'ils avaient été surpris au lit par une foule de badauds. Pendant qu'ils s'installaient, Perkins
continua :
- Oyez ! Oyez ! Oyez ! Toute personne ayant
affaire à valoir devant l'honorable Cour suprême des États-Unis est priée de s'avancer et de prêter attention, car la Cour est ci-devant en séance. Dieu sauve les États-Unis et cette honorable cour.
Perkins s'assit et regarda dans la salle, qui était à elle seule aussi grande qu'un manoir avec cour et dépen-dances. Ses plafonds hauts de douze mètres incitaient l'œil à y chercher des cumulo-nimbus. Après quelques préliminaires d'usage et les prestations de serment des nouveaux membres du barreau de la Cour suprême, la première des deux affaires de la matinée passerait en audience. Le mercredi, on n'entendait que deux affaires en matinée, les audiences d'après-midi étant réservées aux lundi et mardi. Il n'y avait jamais de débat oral les jeudi et vendredi. La session durait jusqu'à la fin d'avril, à raison de trois jours toutes les deux semaines, pour un total de cent cinquante audiences environ. C'était à ce rythme que les juges suprêmes remplissaient leur rôle de Salomon des temps modernes pour le peuple américain.
On apercevait d'impressionnantes frises de chaque côté de la salle. À droite, elles représentaient des législa-teurs de l'Antiquité ; à gauche, leurs homologues de l'ère chrétienne. Deux armées prêtes à s'affronter. Peut-être pour décider laquelle des deux avait le bon droit pour elle. Moïse contre Napoléon. Hammourabi contre Mahomet. La loi et son application pouvaient être douloureuses, voire sanglantes. Juste au-dessus du banc se dressaient deux bas-reliefs sculptés dans le marbre : La Majesté de la loi et Le Pouvoir du gouvernement. Entre les deux, un tableau illustrait les Dix Commande-ments, et toute une série de bas-reliefs allégoriques décorait l'immense salle comme des vols de colombes : La Sauvegarde des droits du peuple, Le Génie de la sagesse et de la politique, La Défense des droits de l'homme. Aucune scène de théâtre n'aurait pu mieux symboliser la souveraineté des juges, mais la topogra-phie était parfois trompeuse.
Ramsey siégeait au centre, Elizabeth Knight à son extrême droite. Un puissant haut-parleur pendait du plafond. Les papas et les mamans de l'assistance se raidirent. Même leurs gosses accablés d'ennui se redres-sèrent. Il était inutile de connaître le protocole pour comprendre que l'instant était solennel, que ces gens représentaient l'autorité dans ce qu'elle a de plus impla-cable et que des résolutions fondamentales allaient être prises.
Ces neuf juges en robe noire avaient le pouvoir de fixer les limites légales d'un avortement, d'envoyer les écoliers dans tel ou tel établissement, de décider si tel propos était obscène ou non, de rappeler à la police qu'elle n'avait pas le droit de perquisitionner ou d'arrêter indûment, ni d'extorquer des aveux par la force. Leurs fonctions n'étaient pas électives, ils étaient nommés à vie et pratiquement immunisés contre toute poursuite. Ces hauts magistrats entouraient leurs travaux d'une telle atmosphère de secret, s'enfermaient dans une tour d'ivoire si imprenable que les autres véné-rables institutions fédérales semblaient dérisoires en comparaison. Les grandes questions étaient leur pain quotidien. Ils avaient à juger des groupes activistes qui posent des bombes dans les cliniques pratiquant l'avor-tement, ou manifestent devant les prisons pendant l'exécution d'un condamné à mort. Les problèmes les plus épineux et les plus déterminants pour l'avenir de la civilisation dépendaient de leur sentence. Et ils avaient l'air si calmes...
On appela la première affaire. Elle traitait de l'affir-mative action ' dans les universités publiques - ou du moins ce qui restait de ces théories. Frank Campbell, l'avocat qui défendait l'affirmative action, n'avait même pas fini sa première phrase que déjà Ramsey l'interrompait.
Le président lui fit remarquer que le Quatorzième Amendement stipulait formellement que toute forme de
1. Mouvement préconisant un système d'éducation prioritaire pour les minorités (et les femmes) afin de favoriser leur insertion sociale. (N.d.T.)
discrimination était interdite. Cela ne signifiait-il pas clairement que l'affirmative action était contraire à la Constitution ?
- Mais il s'agit en l'occurrence de réparer de
criantes injustices qui...
- Pourquoi l'égalité devrait-elle être synonyme de pluralité ? coupa Ramsey.
- Nous devons permettre à une population estu-diantine plus vaste et plus diversifiée d'exprimer des idées différentes, de représenter des cultures différentes qui, à leur tour, aideront à briser le cycle de l'ignorance.- En somme, vous fondez tout votre argument sur l'idée que les Blancs et les Noirs penseraient différem-ment. Qu'un Noir élevé par des parents professeurs de faculté, dans un environnement familial très bourgeois, disons à San Francisco, par exemple, apportera à l'université un système de valeurs différent de celui d'un Blanc élevé dans le même milieu privilégié de San Francisco ?
Ramsey était plus que sceptique.
- Je pense que chacun est différent, répondit
Campbell.
- Au lieu de vous fonder sur la couleur de la peau, ne croyez-vous pas que ce sont les plus pauvres d'entre nous qui ont le plus besoin d'une main secourable ? demanda le juge Knight.
Ramsey la regarda bizarrement.
- Et pourtant, poursuivit-elle, votre raisonnement n'établit aucune distinction entre les riches et les pauvres.
- Non, reconnut Campbell.
Michael Fiske et Sara Evans étaient assis dans une section spéciale perpendiculaire au banc. Fiske épia Sara du coin de l'œil en entendant la question. Elle ne le regarda pas.
Ramsey reprit le flambeau :
- Vous ne pouvez pas contourner la lettre de la loi. Vous nous forceriez à nous démarquer de la
Constitution.
- Il y a la lettre et il y a l'esprit, répliqua Campbell.- Oh, vous savez, les esprits sont des êtres telle-ment impalpables ! Je préfère m'en tenir au concret. La repartie de Ramsey fit naître quelques rires dans l'assistance. Le président renouvela son attaque et louvoya avec une précision diabolique dans les méandres de la jurisprudence invoquée par Campbell, pour réfuter son raisonnement. Knight ne dit plus rien. Les yeux fixés dans le vide, elle avait visiblement la tête ailleurs. Quand s'alluma la lumière rouge indiquant que son temps de parole était écoulé, Campbell regagna son siège presque en courant. L'avocat de la partie adverse vint le remplacer à la barre. Il entreprit d'exposer ses arguments, mais on eut la nette impression que les juges ne l'écoutaient même pas.
- Rien à dire, Ramsey connaît son affaire,
commenta Sara.
Elle se trouvait à la cafétéria du Palais avec Michael Fiske. Les juges s'étaient retirés dans leur salle à manger particulière pour leur traditionnel déjeuner d'après-audience.
- Il a laminé l'avocat de l'université en cinq
secondes, dit-elle.
Michael avala une bouchée de sandwich.
- Ça fait trois ans qu'il cherchait une occasion de régler leur compte aux tenants de l'affirmative action. Il la tient enfin. À partir du moment où l'affaire est arrivée chez nous, ils n'avaient plus aucune chance.
- Tu crois vraiment qu'il est comme ça ?
- Cette bonne blague ! Attends d'avoir vu l'arrêt. Il va probablement le rédiger lui-même, rien que pour s'en gargariser. Ce sera un enterrement de première classe.- Remarque, je comprends en partie sa logique.- Ben voyons. C'est cousu de fil blanc. Un grou-puscule de droite lui apporte l'affaire sur un plateau, avec une plaignante aux petits oignons : une ouvrière blanche, intelligente, qui travaille dur et n'a jamais eu de piston. Une femme, par-dessus le marché !
- La Constitution exclut toute forme de
discrimination.
- Allons, Sara, tu sais très bien que le Quatorzième Amendement a été voté après la guerre de Sécession pour protéger les Noirs contre la discrimination raciale. Et regarde ce qu'ils en ont fait ! Un rouleau compres-seur pour écraser ceux-là mêmes que la loi était censée aider. Mais, tu verras, les écraseurs se préparent leur propre apocalypse.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Un pauvre qui a de l'espoir commence à sortir du trou. Un pauvre sans espoir commence à sortir ses griffes. Et ça peut faire très mal.
- Oh.
Elle l'observa. Il était soudain grave et péremptoire. Terriblement sérieux pour son âge, jusqu'à en devenir parfois embarrassant. C'était un des aspects de son caractère qu'elle admirait et craignait à la fois.- Mon frère pourrait te raconter des histoires
édifiantes à ce sujet.
- Je n'en doute pas. J'aimerais beaucoup faire sa connaissance.
Il détourna les yeux.
- Ramsey se fait une fausse idée du monde. Il s'est débrouillé tout seul dans la vie et il estime que tout le monde peut en faire autant. En un sens, je lui tire mon chapeau. Il met tout le monde sur un pied d'égalité, les riches et les pauvres, l'État et l'individu. Il ne favorise personne. Je lui accorde ça.
- Tu ne t'es pas mal débrouillé non plus.
- Ouais. Je ne veux pas me pousser du col, mais j'ai un QI supérieur à 160. Tout le monde ne peut pas en dire autant.
- Hélas, répliqua Sara avec un regret dans la voix. Mon cerveau juridique me dit que ce qui s'est passé aujourd'hui était légal. Mon cœur me dit que c'est une tragédie.
- Eh, que veux-tu ? C'est la Cour suprême. Les choses ne sont jamais faciles ici. À propos, qu'est-ce que Knight essayait de faire ?
Michael était perpétuellement sur la brèche, il voulait tout connaître, les petits secrets, les ragots, les stratégies des juges et de leurs greffiers pour faire triompher leurs philosophies et leurs points de vue. Or la tactique de Knight lui échappait, ce qui le contrariait.
- Michael, elle n'a prononcé que deux phrases.- Peut-être, mais deux phrases lourdes de sous-entendus. Tu as vu le regard que Ramsey lui a lancé ? Elle a une idée derrière la tête ? Elle essaie d'assurer ses arrières pour une affaire à venir ?
- Tu t'imagines que je vais te répondre ? C'est
confidentiel.
- Nous formons une équipe, Sara.
- Depuis quand ? Je n'ai pas souvent vu Murphy voter comme Knight. Cette cour comporte neuf compar-timents très cloisonnés, je ne t'apprends rien.
- Exact. Neuf petits royaumes. Mais, si Knight cache quelque chose dans sa manche, j'aimerais être prévenu.
- Pourquoi devrais-tu être au courant de tout ce qui se passe ici ? Bon sang, tu en sais déjà plus que tous les greffiers et la plupart des juges réunis. Je ne connais pas beaucoup d'autres greffiers qui viennent éplucher le courrier au petit matin pour avoir la primeur des infor-mations sur les dossiers à venir.
- Je n'aime pas faire les choses à moitié.
Elle le regarda, faillit répliquer, puis se ravisa. Pour-quoi compliquer les choses ? Elle lui avait déjà répondu. En vérité, bien qu'elle fût elle-même assez impliquée, elle ne pouvait s'imaginer avec un mari aussi idéaliste que Michael Fiske. Elle ne serait jamais à la hauteur de ses aspirations. Il l'épuiserait.
- Je n'ai pas l'intention de trahir un secret. Tu sais aussi bien que moi que nous sommes pratiquement en campagne militaire, ici. Si les langues se délient, le navire coule. Il faut se méfier de tout le monde.- Je suis d'accord avec toi sur le principe, mais je suis partie prenante dans cette affaire. Tu connais Murphy, il est vieux jeu, merveilleusement vieux jeu, mais c'est un pur libéral. Toujours prêt à défendre la veuve et l'orphelin. Knight et lui seront du même côté, cette fois-ci, c'est certain. Il ferait n'importe quoi pour enrayer la machine de Ramsey. Tom Murphy avait la haute main sur cette cour avant que Ramsey prenne les commandes. Ce n'est pas marrant d'être mis sur la touche à quelques années de la retraite.
Sara secoua la tête.
- Navrée, je ne marche pas.
Il soupira et picora dans son assiette.
- Décidément, on dirait que nous ne sommes pas faits pour nous entendre !
- C'est faux. C'est ce que tu veux faire croire, mais c'est faux. Je sais que je t'ai blessé en te disant non, et ça me désole.
Il eut un petit sourire.
- C'est peut-être mieux comme ça. Nous sommes trop têtus, tous les deux, on aurait fini par s'étriper.- Un brave gars de Virginie et une petite délurée de Caroline, dit-elle avec un accent traînant. Tu as sûre-ment raison.
Il agita son verre et l'observa du coin de l'œil.
- Si tu me trouves obstiné, qu'est-ce que tu dirais de mon frère !
Elle évita de croiser son regard.
- Une forte tête, j'en suis sûre. Il était génial
pendant ce procès qu'on a suivi ensemble.
- Je suis très fier de lui.
Cette fois, elle le regarda.
- Alors pourquoi m'as-tu forcée à entrer en cati-mini dans la salle d'audience pour qu'il ne remarque pas notre présence ?
- C'est à lui qu'il faut poser la question.
- Mais c'est à toi que je la pose.
Il haussa les épaules.
- Il a un problème avec moi. Il m'a banni de sa vie.- Pourquoi ?
- Je ne sais pas exactement. Lui non plus, peut-être. En tout cas, ça ne l'a pas rendu plus heureux.
- Pour le peu que j'ai vu de lui, il ne m'a pas fait l'effet d'être comme ça. Le genre déprimé, je veux dire.- Ah bon ? Et quel effet il t'a fait ?
- Un type drôle, intelligent, qui sait être en phase avec les autres.
- Apparemment, il était en phase avec toi.
- Il ne savait même pas que j'étais là.
- Mais tu aurais bien voulu, pas vrai ?
- Qu'est-ce que tu sous-entends ?
- Je ne suis pas aveugle. Il m'a fait de l'ombre toute ma vie.
- Tu es un petit génie avec un avenir illimité.
- Et lui, un ex-flic héroïque qui défend aujourd'hui ceux qu'il arrêtait autrefois. Il a aussi un côté martyr que je n'ai jamais réussi à comprendre. C'est un type bien, qui ne se laisse jamais abattre.
Michael hocha la tête. Tout ce temps que son frère avait passé à l'hôpital, entre la vie et la mort... Une angoisse de tous les jours, de tous les instants. Jamais il n'avait eu aussi peur, l'idée de perdre son frère le terri-fiait. Et pourtant il l'avait perdu, d'une certaine manière, mais pas à cause de ses blessures. Pas à cause de ces balles.
- Il pense peut-être que c'est toi qui lui fais de
l'ombre.
- Ça m'étonnerait.
- Tu le lui as demandé ?
- Je te l'ai dit, nous ne nous parlons plus.
Il s'interrompit puis reprit calmement :
- C'est à cause de lui que tu n'as pas voulu de moi ? Il l'avait observée pendant le procès, alors qu'elle avait les yeux fixés sur son frère. Dès qu'elle avait aperçu John Fiske, elle avait été sous le charme. Il ne savait pas pourquoi il l'avait emmenée voir son frère. C'était une drôle d'idée. Aujourd'hui, il le regrettait amèrement.
Elle rougit.
- Je ne le connais même pas. Comment pourrais-je avoir des sentiments pour lui ?
- C'est à moi que tu poses la question, ou à
toi-même ?
- Je ne répondrai pas, dit-elle d'une voix trem-blante. Et toi, est-ce que tu l'aimes ?
Il se redressa et la regarda dans les yeux.
- J'aimerai toujours mon frère, Sara. Toujours.
Chapitre 7
Rider passa devant sa secrétaire sans un mot, fonça dans son bureau, ouvrit sa mallette et sortit l'enveloppe. Il retira la lettre, la regarda un court instant et la jeta à la corbeille. Elle contenait les dernières volontés et le testament de Rufus, mais c'était bidon, ce n'était qu'un leurre destiné à tromper le gardien. Rider observa l'enveloppe et appuya sur le bouton de son interphone.- Sheila, pouvez-vous m'apporter le réchaud élec-trique et la bouilloire, s'il vous plaît ? Remplissez-la d'eau.
- Oh, je peux même vous faire le thé, monsieur Rider.
- Je ne veux pas de thé, Sheila, apportez-moi seule-ment cette bouilloire et le réchaud.
Sheila trouva la chose singulière mais n'insista pas. Son patron semblait s'être levé du pied gauche. Elle lui apporta donc la bouilloire, avec le réchaud, et se retira en silence.
Rider brancha la plaque chauffante. La bouilloire commença à fumer au bout de quelques minutes. Il présenta l'enveloppe à la vapeur en la tenant délicate-ment par les côtés et attendit qu'elle se sépare en deux, comme le lui avait dit Rufus Harms. Le phénomène ne tarda pas à se produire. Au lieu d'une enveloppe, Rider avait maintenant dans les mains deux feuilles de papier : l'une était écrite par Harms, l'autre était une copie de la lettre qu'il avait reçue de l'armée.
Il éteignit le réchaud en s'émerveillant de l'ingénio-sité de Rufus. L'enveloppe était en fait une lettre, dans laquelle il avait caché celle de l'armée. Alors il se rappela que le père de Harms avait travaillé dans une imprimerie. Rufus aurait été mieux inspiré de reprendre le métier de son père plutôt que de s'engager dans la carrière militaire, médita Rider.
Il laissa les papiers sécher puis s'installa derrière son bureau pour lire la prose de Rufus. Cela ne lui prit pas longtemps. Le texte était assez bref, quoique parfois difficile à déchiffrer, et truffé de fautes d'orthographe. Ce que Rider ignorait, c'était que Rufus avait dû le rédiger pratiquement dans l'obscurité, en s'interrom-pant chaque fois qu'il entendait les pas des gardiens. Quand l'avocat eut achevé sa lecture, il avait la gorge sèche. Il passa ensuite à la note officielle de l'adminis-tration militaire. Un autre coup au cœur.
- Nom de Dieu !
Il s'affaissa sur sa chaise, frotta sa calvitie, puis se leva d'un bond et courut fermer sa porte à clé. La peur le gagnait comme un virus. Il pouvait à peine respirer. Il revint en chancelant à son bureau et appuya à nouveau sur le bouton de l'interphone.
- Sheila, un verre d'eau et de l'aspirine, s'il vous plaît.
Une minute plus tard, Sheila frappait à la porte.- Monsieur Rider ! dit-elle. C'est... c'est fermé à clé.
Il lui ouvrit rapidement, prit le verre, l'aspirine et allait refermer sans dire un mot, quand elle lui demanda :
- Vous vous sentez bien ?
- Très bien, très bien, répondit-il en la poussant dehors.
Il examina le papier que Rufus voulait lui faire envoyer à la Cour suprême pour étayer son recours. Rider était membre du très solennel barreau de la Cour suprême, mais uniquement grâce au piston d'un ancien collègue de l'armée qui travaillait au ministère de la Justice. S'il faisait exactement ce que Rufus lui deman-dait, il se retrouverait avocat rapporteur dans l'appel de Rufus. Une situation qui ne pouvait lui valoir que des emmerdements. Mais il avait donné sa parole.
Il s'allongea sur son divan de cuir, dans un coin du bureau, ferma les yeux et réfléchit en silence. Il s'était passé tant de choses contradictoires, la nuit où Ruth Ann Mosley avait été assassinée... Rufus n'avait pas le profil d'un assassin, il n'avait jamais été inculpé de violences, seulement de refus d'obéissance, attitude qui avait exaspéré nombre de ses supérieurs - et beaucoup intrigué Rider au début. Rufus semblait incapable d'exécuter les ordres, même les plus simples, et on en avait compris la raison au cours du procès. Mais cela n'expliquait pas son évasion du cachot. Voyant qu'il n'avait aucun argument de défense, Rider avait laissé entendre qu'il plaiderait l'aliénation mentale, ce qui lui avait permis de sauver la tête de son client. Et l'affaire en était restée là. Justice avait été rendue. Du moins pour autant que la justice existait en ce monde.
Il parcourut à nouveau la note de l'armée. Le grossier mensonge du passé était enfin révélé. Cette information aurait dû figurer dans le livret militaire de Harms à l'époque du meurtre, mais elle n'y était pas. Elle aurait constitué une défense tout à fait plausible. Le livret de Harms avait été trafiqué, et Rider comprenait mainte-nant pourquoi.
Harms voulait la liberté, voulait sa réhabilitation et voulait que cela vienne de la plus haute instance judiciaire du pays. Il refusait de se satisfaire des promesses de libération émanant de l'administration militaire. C'était ce qu'il lui avait dit au parloir, pendant que la musique country couvrait sa voix. Et Rider pouvait-il l'en blâmer ?
Tous les arguments étaient de son côté. Rufus méri-tait d'être entendu et relaxé. Pourtant, Rider restait circonspect, immobile sur son divan au cuir élimé et aux clous ternis. Cela n'avait rien de mystérieux : c'était la peur, le plus fort des sentiments humains. Il prévoyait de prendre sa retraite d'ici à quelques années dans la rési-dence qu'il avait déjà choisie avec sa femme, au bord du golfe du Mexique. Leurs enfants étaient grands et Rider en avait marre des hivers froids qui sévissaient dans les basses terres, marre d'être toujours en quête de nouvelles affaires à plaider, marre d'organiser son emploi du temps au quart d'heure près. Mais ces rêves de retraite ne l'empêcheraient pas de venir en aide à son vieux client. Il fallait parfois savoir écouter la voix du devoir.
Il se leva et s'assit à son bureau. D'abord, il avait pensé que le meilleur moyen d'agir était d'envoyer directement aux journaux les documents qu'il avait en sa possession et de laisser agir la presse. Mais, tels qu'il connaissait les journalistes, ils étaient capables soit de le prendre pour un fou et de déchirer la lettre, soit de faire un tel tapage que Rufus risquait d'être en danger. Ce qui l'avait vraiment décidé était simple : Rufus était son client et, en tant que tel, lui avait demandé d'interjeter appel auprès de la Cour suprême des États-Unis. Et c'était ce que Rider allait faire. Il avait manqué à son devoir envers Rufus la première fois, il ne recommence-rait pas. Cet homme avait droit à un peu de justice, et où obtenir la justice sinon dans la plus haute cour du pays ? Si le droit ne venait pas de là, alors vers qui se tourner, bon Dieu ?
Quand il prit une feuille de papier dans son tiroir, le soleil se refléta sur ses boutons de manchette carrés, en or, projetant des points lumineux dans le capharnaüm de la pièce. Il tira à lui son antique machine à écrire, qu'il ne conservait que par nostalgie. Rider n'était pas très au fait de la procédure de la Cour suprême, et il était sûr de se planter sur de nombreux points techniques. Mais cela ne l'arrêtait pas. Il voulait seulement que cette histoire soit révélée, ne souhaitait plus en être l'unique dépositaire.
Quand il eut fini de taper, il rangea sa lettre, avec celles de Harms et de l'armée, dans une enveloppe postale. Puis il hésita. Ses trente années de pratique l'avaient rendu parano. Il fonça dans le petit cabinet adjacent et photocopia le tout. La même paranoïa l'incita à conserver l'original de la lettre de l'armée. Quand l'affaire éclaterait, il pourrait toujours la faire paraître, anonymement. Il cacha les photocopies dans un tiroir, qu'il verrouilla, remit les originaux dans l'enveloppe, chercha l'adresse de la Cour suprême dans son annuaire professionnel et la dactylographia sur une étiquette. Il n'inscrivit pas d'adresse d'expéditeur sur le paquet. Cela fait, il mit son chapeau, son pardessus et se rendit à pied à la poste du coin.
Sans se laisser le temps de changer d'avis, il remplit le formulaire de recommandation avec accusé de récep-tion, le donna au guichetier, paya les frais et retourna dans son bureau. Alors seulement, il prit conscience de son étourderie. L'accusé de réception fournirait à la Cour un moyen d'identifier l'expéditeur. Il soupira. Rufus avait attendu toute sa vie. Et, en un sens, Rider l'avait déjà trahi une fois.
Il passa le reste de la journée sur le divan de son bureau, dans le noir, à peser le pour et le contre. Avait-il agi comme il fallait ? Au fond de lui-même, il savait que oui.
Chapitre 8
- J'ai les greffiers de Ramsey sur le dos depuis votre commentaire de l'autre jour, juge Knight, quand vous avez dit que les pauvres devaient être prioritaires dans certains cas.
Mme le juge Knight était tranquillement assise à son bureau, en face de Sara Evans. Elle feuilletait des documents.
- Ça ne m'étonne pas, répondit-elle avec un
sourire.
Elles savaient toutes deux que les greffiers de
Ramsey formaient un commando bien entraîné. Ils avaient des antennes partout, se sentaient concernés par tout ce qui pouvait intéresser le président. Rien, ou presque, ne leur échappait. Le moindre mot, la moindre exclamation, réunion ou conversation de couloir étaient consignés dans leurs carnets, analysés et classés.- Dois-je comprendre que vous avez dit ça exprès pour les faire réagir ?
- Sara, même si cela ne me fait pas plaisir, il faut savoir qu'il y a ici certains procédés qu'on est bien obligé de respecter. D'aucuns appellent cela un jeu, pas moi. Mais je ne peux ignorer la réalité. Ce n'est pas Ramsey qui me préoccupe. Il n'approuvera jamais les positions que je prends sur certains sujets. Je le sais et il le sait.
- Donc vous avez envoyé un ballon-sonde vers les autres juges.
- En partie, oui. Un débat oral est aussi un forum public.
- Vers le public, alors. Et aussi les médias
peut-être ?
Knight abandonna ses documents et croisa les mains :- Cette cour dépend beaucoup plus de l'opinion publique qu'on ne veut bien l'avouer. Certains souhaite-raient le maintien éternel du statu quo, mais la Cour doit évoluer.
- C'est en rapport avec la jurisprudence que vous m'avez demandé d'étudier sur l'égalité du droit à l'éducation pour les pauvres ?
- C'est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.
Elizabeth Knight avait grandi à l'est du Texas, dans un trou perdu mais dans une famille riche. Elle avait donc bénéficié de la meilleure éducation et s'était souvent demandé ce qu'aurait été sa vie si son père avait été pauvre, comme la plupart des gens qu'elle côtoyait à l'époque. Tous les juges suprêmes arrivaient à la Cour avec leurs déterminations psychologiques et Elizabeth Knight ne faisait pas exception.
- Mais je n'en dirai pas plus pour le moment.
- Et Blankley ? demanda Sara, se référant à
l'affaire sur l'affirmative action que Ramsey avait balayée d'un revers de main.
- Nous n'avons pas encore voté, Sara. Je ne peux donc pas dire ce qui en sortira.
Les votes se déroulaient dans le plus parfait secret. Il n'y avait même pas de sténographe dans la salle des délibérations. Toutefois, pour ceux qui suivaient d'un peu près les travaux de la Cour, notamment les greffiers qui y passaient leurs journées, il n'était pas trop difficile de prédire l'orientation des suffrages, même si les juges avaient parfois créé la surprise dans le passé. L'expres-sion désabusée du juge Knight ne laissait guère de doutes sur le résultat des délibérations dans l'affaire Blankley.
Sara savait lire dans le marc de café aussi bien que n'importe qui. Michael Fiske avait raison. Le seul suspense concernait le style des attendus.
- Dommage que je ne puisse pas être là pour voir mes recherches porter leurs fruits.
- On ne sait jamais. Vous avez signé pour une
seconde session. Michael Fiske a signé avec Tommy pour une troisième. Je serais ravie de vous retrouver là l'an prochain.
- C'est drôle que vous me parliez de lui. Michael m'a questionnée sur votre remarque à l'audience. Il pensait que Murphy verrait d'un bon œil vos allusions aux priorités pour les pauvres.
Knight sourit.
- Michael doit le savoir. Tommy et lui sont aussi proches que peuvent l'être un juge et un greffier.- Michael en sait plus que n'importe qui sur ce qui se passe à la Cour. Parfois, il me fait peur.
Knight lui lança un coup d'œil aigu.
- Je croyais que vous étiez intimes.
- Nous le sommes. C'est-à-dire... Nous sommes bons amis, répondit Sara en rougissant.
- Vous n'allez pas nous annoncer une grande
nouvelle, tous les deux, si ? questionna le juge avec un chaleureux sourire.
- Quoi ? Oh, non, non. Nous sommes seulement amis.
- Je vois. Excusez-moi, Sara, tout cela ne me
regarde pas.
- Il n'y a pas de mal. Nous passons effectivement
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