La simple vérité

David Baldacci · Chapitre 6 sur 8 · partie 2/2

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La simple vérité

Elle alla lui ouvrir la porte et,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

- Ils ont sauté dans un vieux tacot et ont filé vers le nord. Je ne m'y connais pas beaucoup en voitures, je ne saurais pas vous dire la marque, mais c'était un modèle ancien. Vert, il me semble. (Il prit un air effrayé.) Vous ne pensez pas que c'était le prisonnier évadé, dites ?

Il n'obtint pas de réponse. Tremaine et Rayfield avaient déjà disparu. Quand ils entendirent les bottes s'éloigner dans le couloir, John et Sara s'effondrèrent ensemble sur le divan et se donnèrent l'accolade.- T'as sauvé ta peau. T'as de la tchatche.

Ils levèrent les yeux. Josh renfonçait son revolver dans son pantalon en souriant.

- Nous sommes juristes tous les deux, répondit John en serrant toujours Sara dans ses bras.

- Eh, personne n'est parfait, dit Josh.

Rufus apparut derrière son frère.

- Merci, dit-il simplement.

- J'espère que vous nous croyez, maintenant.

- Ouais, mais je vais pas accepter votre aide.

- Rufus...

- Tous ceux qui ont essayé de m'aider jusqu'ici sont morts. Sauf Josh, mais on a failli tous y passer, ce soir. Je veux pas avoir ça sur la conscience. Foncez à l'aéroport et oubliez cette histoire.

- Je ne peux pas. C'était mon frère.

- Faites ce que vous voulez, mais sans moi. (Par la fenêtre, il regarda la Jeep s'éloigner vers le nord.) Faut pas moisir ici, Josh. Ils peuvent avoir envie de revenir. Comme les deux hommes s'apprêtaient à partir, John sortit quelque chose de sa poche.

- Tenez, Rufus, dit-il. C'est ma carte profession-nelle. Il y a le téléphone de mon bureau et de mon domi-cile. Réfléchissez bien, Rufus. Seul, nous n'arriverez à rien. Quand vous l'aurez compris, appelez-moi. Sara lui prit la carte des mains, griffonna quelque chose sur le verso et la lui rendit.

- C'est le numéro de chez moi et de mon portable. Vous pouvez me joindre de jour comme de nuit. Rufus glissa la carte dans sa poche. Une minute plus tard, Sara et John étaient seuls. Epuisés, ils se dévisagè-rent longuement sans rien dire. Ce fut John qui rompit le silence.

- Eh bien, il était moins une.

- John, je ne veux plus jamais, jamais revivre ça. Elle s'éloigna en titubant.

- Où allez-vous ?

Elle ne prit pas la peine de se retourner pour

répondre :

- Aux toilettes, à moins que vous ne vouliez me voir vomir ici.

Chapitre 46

Une heure après sa conversation avec Warren

McKenna, Chandler remontait lentement l'allée de sa maison, un confortable pavillon de brique dans un quar-tier de constructions standardisées. Un endroit sûr et agréable pour élever des enfants - du moins l'était-il vingt ans plus tôt. C'était un peu moins agréable et beaucoup moins sûr aujourd'hui ; mais pouvait-on encore être en sécurité quelque part ? se demandait-il. Autrefois, quand il voulait se détendre après le travail, il faisait quelques passes de basket avec ses gosses. Il avait fixé un panier au-dessus de la porte du garage. Depuis le temps, le filet avait pourri et Chandler avait fini par démonter l'anneau, qui commençait à rouiller. Il alla s'asseoir dans le jardin, sur un banc de cèdre blanc, sous un magnolia, devant une petite fontaine. Ah, cette fontaine... Il en avait bavé, pour l'installer. Une idée de sa femme ! Il l'avait maudite, à l'époque. Maintenant, il comprenait son insistance. Les travaux de maçonnerie avaient agi sur lui à la façon d'une catharsis. Les plans, les mesures, le choix des matériaux... C'était un peu comme un boulot de détec-tive, un casse-tête où il fallait autant de chance que de compétence pour que toutes les pièces s'emboîtent et tiennent ensemble.

Après dix minutes de calme, il se leva et, le veston sur l'épaule, marcha vers la maison. Il regarda dans la cuisine tranquille. Elle était bien décorée, toute la maison l'était, grâce aux soins jaloux de sa femme, Juanita. L'éducation des enfants, les visites médicales, le paiement des factures, l'entretien des fleurs, la tonte de la pelouse, le désherbage, le ménage, la lessive, le repassage, la cuisine, la vaisselle, c'était elle qui s'était chargée de tout, pendant que, de son côté, il bossait dur pour faire bouillir la marmite. C'était un partenariat. Une fois que les gosses avaient été casés, elle avait repris des études, était devenue infirmière et travaillait dans le service de pédiatrie d'un hôpital local. Trente-trois ans de mariage, et toujours en pleine forme. Chandler ne savait pas combien de temps encore il continuerait ce boulot. Il commençait à accuser le coup. L'odeur du sang, le contact des gants de caoutchouc, les petits pas, la peur de marcher sur un indice qui permet-trait de coffrer un salopard et éviterait une prochaine victime. La paperasse, les avocats mielleux qui posent des questions insidieuses, magouillent dans les prétoires, les juges blasés qui proclament des verdicts comme des laborantins énonçant des résultats d'analyse sanguine. Le mutisme des accusés qui, tels des robots, vont sans la moindre émotion rejoindre leurs

semblables en prison pour parfaire leur apprentissage et en ressortir maîtres en matière de criminalité.

La sonnerie du téléphone coupa court à ses idées noires.

- Allô ?

Il écouta, donna quelques instructions et raccrocha. On avait retrouvé une douille dans la ruelle où avait été découvert le corps de Michael Fiske. Apparemment, elle avait ricoché contre un mur et atterri dans un tas d'ordures derrière une poubelle. Elle était en bon état et le labo devait être en mesure de déterminer si c'était la balle qui avait tué le greffier. Ce ne serait pas difficile, pour une raison répugnante : si c'était la bonne, elle aurait des traces de sang et de tissu cérébral. Mainte-nant, restait à mettre la main sur l'arme du crime. Ensuite, ce serait la routine : expertise balistique et relevé d'empreintes, s'il y en avait.

Chandler passa dans le living-room, laissant son revolver derrière lui, et s'assit dans un fauteuil à la mesure de sa corpulence. La pièce était sombre, mais il n'alluma pas. Il était entouré de trop de lumières au boulot. Les néons de son bureau lui tapaient sur les nerfs ; l'éclairage cru de la salle d'autopsie, qui n'épar-gnait aucun détail sordide, lui retournait l'estomac et l'avait contraint plus d'une fois à inventer une excuse pour ne pas assister aux dissections aseptisées des char-cutiers officiels. Et les flashes des photographes sur les lieux d'un crime ou dans les tribunaux ! Non, assez, ça suffisait comme ça. Un peu d'obscurité, ça reposait. C'était ainsi qu'il imaginait sa retraite : sombre et fraîche. Comme la fontaine dans le jardin.

Les propos de Warren McKenna l'avaient troublé, même s'il s'était efforcé de ne pas le montrer. Il ne pouvait se résoudre à l'idée que John Fiske eût tué son frère. Mais n'était-ce pas exactement ce que Fiske cher-chait ?

Il y avait cependant un autre point, qu'on ne pouvait négliger : les appels téléphoniques de Michael à Fort Jackson. Et maintenant l'évasion de Rufus Harms. Exis-tait-il une corrélation ? Fiske protégeait Sara Evans, c'était clair. Chandler hocha la tête. Il devrait dormir avec ce dilemme, parce que, pour l'instant, sa vieille cervelle tournait à vide.

Il sursauta. Deux bras lui encerclèrent le cou. Son flingue ! Où était son flingue ?

- On peine au travail ou on travaille à peine ?

Il se détendit aussitôt et leva les yeux vers Juanita. Elle avait de petites rides rieuses aux coins de la bouche. Son visage avait constamment cette même expression amusée, comme si elle était toujours sur le point de raconter une histoire drôle. Pour Chandler, c'était un rayon de soleil qui effaçait les tracas de la journée et lui remontait le moral en un clin d'œil.

- Femme, dit-il en se tenant la poitrine, si tu me refais un coup comme ça, je vais devoir me fabriquer des ailes d'ange.

Elle s'assit sur ses genoux. Elle portait une robe de chambre blanche et avait les pieds nus.

- Allons, un grand gaillard comme toi ? Et

qu'est-ce qui te dit que tu auras droit à des ailes d'ange ? Il passa un bras autour de sa taille qui, après trois maternités, n'était plus aussi fine que la nuit de leurs noces. Idem pour lui, d'ailleurs. Il n'avaient pas grandi, mais grossi ensemble, aimait-il dire. L'équilibre était essentiel dans la vie. Un gros avec une maigre, c'était la catastrophe assurée.

Personne au monde ne le connaissait mieux que Juanita. C'était peut-être ça, un mariage réussi : savoir qu'il y a quelqu'un, près de vous, qui connaît votre formule personnelle. Pour Chandler, ce quelqu'un-là était Juanita.

- Je suis peut-être un grand gaillard, dit-il en

souriant, mais je suis aussi un sentimental. Et on ne sait jamais ce qui peut faire craquer un sentimental. Après avoir passé ma vie à pourchasser le crime, je pense que le bon Dieu est en train de me coudre une jolie petite paire d'ailes d'ange, taille XL, bien sûr. Puisqu'il sait tout, il doit savoir que je me suis un peu enveloppé avec l'âge.

Il lui baisa la joue, et elle caressa son crâne dégarni. Elle sentait que sa bonne humeur était forcée.

- Buford, si tu me disais ce qui te chiffonne, on pourrait peut-être en parler ? Tu dormirais mieux. Il se fait tard, tu sais. Et demain est un autre jour.

Il se dérida.

- Où sont passés mes talents de bluffeur ? Je

croyais que j'étais impénétrable et que je pouvais regarder un suspect en face sans qu'il se doute de rien.- Tu n'as jamais été bon au poker menteur. Alors, dis-moi tout.

Elle lui massa la nuque et il lui caressa les pieds.- Tu te souviens de ce jeune gars dont je t'ai parlé ? John Fiske ? Le frère de ce greffier de la Cour suprême ?- Je m'en souviens. Un deuxième greffier a été assassiné, c'est ça ?

- C'est ça. Eh bien, j'étais dans l'appartement de son frère, ce soir. Je cherchais des indices. Et McKenna, cet agent du FBI, s'est pointé.

- Celui qui est aussi nerveux qu'une grenade

dégoupillée et que tu n'arrivais pas à cerner ?

- Lui-même.

- Eh bien... ?

- Eh bien, on est tombés sur une police d'assu-rance. La mort du jeune greffier rapporte un demi-million à John Fiske.

- Et après ? Ils sont de la même famille, pas vrai ? Toi aussi, tu as une assurance vie, non ? Quand tu te décideras à mourir, je serai riche, dit-elle en posant une bise sur le sommet de sa tête. Et j'espère que tu vas te dépêcher. Il serait temps de tenir toutes ces belles promesses que tu m'as faites. À moi la grosse galette, vite.

Ils rirent et se câlinèrent.

- Fiske ne m'avait jamais parlé de cette assurance. C'est pourtant un mobile classique pour un meurtre.- Il n'était peut-être pas au courant ?

- Possible, concéda Chandler. N'empêche que

McKenna m'a exposé toute une théorie selon laquelle Fiske aurait tué son frère pour la prime, aurait

embringué dans sa combine une greffière qui a le béguin pour lui et serait venu me proposer son aide pour pouvoir me lancer sur une fausse piste. Il aurait même menti en prétendant avoir surpris un intrus dans l'appar-tement de son frère. Et je dois reconnaître que les argu-ments de McKenna étaient très convaincants, du moins en surface.

- Donc, John a eu accès à l'appartement de son frère ?

- Oui. Il affirme qu'un type l'a sonné et s'est enfui, peut-être en emportant des indices compromettants.- Puisque ton John a pu entrer dans l'appartement et inventer cette histoire d'effraction, s'il savait que cette police d'assurance existait, pourquoi ne l'a-t-il pas prise ? Pour vous laisser le plaisir de la trouver vous-même et diriger les soupçons sur lui ?

Chandler la regarda en écarquillant les yeux.

- Buford, ça ne va pas ?

- Chérie, je croyais que c'était moi, le policier de la famille. Bon sang de bonsoir, comment n'y ai-je pas pensé ?

- Parce que tu es surmené et sous-estimé, voilà comment. (Elle se leva et lui tendit la main.) Mais, si tu montes maintenant, je vais te prouver qu'il y en a qui t'estiment à ta juste valeur. Viens un peu me montrer à quel point tu es sentimental, Buford.

Elle l'observa avec des paupières mi-closes, et Chan-dler comprit que ce n'était pas un signe de sommeil. Il se leva, lui prit la main et ils gravirent l'escalier ensemble.

Chapitre 47

La Jeep turbinait plein pot. Tremaine épiait les passagers de toutes les voitures qu'ils dépassaient.- Tu parles d'une déveine, maugréait Rayfield. A quelques minutes près, on leur tombait dessus. Tremaine ne l'écoutait pas. Il gardait les yeux fixés sur la voiture qui les précédait. Quand il doubla, le plafonnier s'alluma, éclairant le conducteur et le passager, qui dépliait une carte.

Tremaine lorgna l'intérieur de la voiture, puis écrasa les freins, vira brusquement à gauche, franchit le terre-plein central dans un tressautement d'amortisseurs et s'engagea sur la voie opposée. Retour au point de départ : il fonçait vers le bureau de Rider.

- Qu'est-ce qui te prend, t'es cinglé ? s'écria

Rayfield.

- Ils nous ont baladés. Le mec et la poule. Leur histoire, c'était du bidon.

- Comment tu le sais ?

- La lumière dans les chiottes.

- Eh ben, quoi, la lumière ?

- Elle était pas allumée. La salope était dans le noir. Ça m'est revenu quand j'ai vu le plafonnier de cette bagnole. Y avait pas de lumière sous la porte pendant qu'elle y était. Quand elle est sortie, elle a pas touché l'interrupteur, parce que c'était déjà éteint. Elle était pas sur le trône. Elle était debout derrière la porte, en pleine obscurité. Devine pourquoi...

Rayfield pâlit.

- Parce que Harms et son frère y étaient aussi. (Il cogita.) Le type a dit qu'il s'appelait John Michaels. John... Michael... ça pourrait être John Fiske, tu penses ?

- Et la fille était Sara Evans ? Oui, c'est ce que je pense. Appelle les autres pour les mettre au courant. Rayfield prit le téléphone cellulaire.

- On rattrapera jamais Harms, maintenant.

- Si.

- Ah ouais ? Et comment ?

Tremaine avait trente ans d'armée derrière lui. Il avait appris à jauger la tactique du camp adverse.

- Fiske a dit qu'ils étaient partis dans une voiture. Le contraire d'une voiture, c'est un camion. Il a dit que c'était une vieille caisse. Le contraire, c'est un camion neuf. Il a dit qu'ils allaient au nord, donc on va au sud. On n'a perdu que cinq minutes. On les rattrapera.- J'espère que tu as raison. S'ils étaient dans le

bureau de Rider...

Il s'interrompit. Tremaine acheva la déduction :- Ça signifie qu'ils ont pas pris le large. Ça signifie qu'ils sont venus chercher quelque chose chez Rider. Et ça peut pas être une bonne nouvelle pour nous. (Il indiqua le téléphone d'un signe de tête.) Appelle. On s'occupe de Harms et de son frère. Qu'ils s'occupent de Fiske et de la femme.

Vu les implications de l'affaire en haut lieu, le FBI avait offert son propre laboratoire pour l'analyse de la douille trouvée dans la ruelle. Après une étude compara-tive avec les tissus prélevés sur la dépouille de Michael Fiske, il apparaissait qu'il s'agissait bien de la balle qui lui avait transpercé le cerveau. C'était du 9 mm, calibre couramment employé par les forces de l'ordre. Fort de cette information, l'agent McKenna s'assit devant un terminal d'ordinateur, au siège du FBI, et envoya une requête prioritaire à la police d'État de Virginie. La réponse ne tarda pas. John Fiske possédait un 9 mm SIG-Sauer enregistré à son nom, reliquat de ses années de flic. McKenna sauta dans sa voiture et, deux heures plus tard, il quittait la 95 pour s'engager dans les rues sombres de Richmontd. Au bout de Shockoe Slip, il se rangea dans un parking isolé près de la vieille gare.

Après dix petites minutes de trotte, il était debout dans le bureau de John Fiske. Il avait eu raison des serrures de l'immeuble et du cabinet d'avocat avec beaucoup de facilité. Il promena une lampe de poche dans la pièce. Il avait décidé de fouiller le bureau de Fiske avant son appartement. Il ne lui fallut que quelques instants pour dénicher le pistolet, une arme légère et compacte. Il le soupesa dans sa main gantée et le fourra dans sa poche.

Il continua son inspection. Le faisceau de sa lampe capta une photo encadrée sur un rayon de la biblio-thèque. Il la prit. Comme la lumière électrique se reflé-tait trop vivement sur le verre, il l'emporta devant la fenêtre pour la regarder au clair de lune.

Les frères Fiske n'avaient rien de particulier à

première vue. Michael était plus grand et plus beau que son aîné, mais il y avait dans le regard de John - ici en uniforme, ce qui laissait supposer que la photo était déjà ancienne - une intensité saisissante. McKenna connais-sait ce genre de regard, il avait fait l'essentiel de sa carrière au FBI, et Fiske l'essentiel de la sienne sous cet uniforme. L'expérience de flic vous donnait ces yeux-là, ou vous les éteignait à jamais.

Il reposa la photo et s'en alla.

Deux heures de trajet de retour, et McKenna était rentré chez lui, dans un faubourg tranquille du nord de la Virginie. Assis dans son petit bureau, il buvait de la bière en fumant une cigarette. Il tenait le pistolet de Fiske. Un joli outil de travail, ce P 226. Entretenu avec soin. L'animal avait bien choisi sa pétoire. Un flic devait se fier à son arme pour survivre. Naguère encore, les policiers dégainaient rarement. Ça avait bien changé aujourd'hui.

Fiske avait tué un homme avec ce flingue, McKenna le savait. Il avait tiré un coup mortel. Une sale expé-rience. McKenna connaissait ça. Quelques secondes, et tout était joué. La chaleur du métal, l'odeur écœurante de la poudre. Au cinéma, une balle expédiait son homme ad patres comme une baguette magique. Dans la vie réelle, ce n'était pas du tout ça. Le type ne reculait pas de trois mètres sous le choc ; on le voyait tomber sur place, on le voyait pisser et chier dans son froc en s'écroulant dans la poussière. McKenna avait tué un homme, lui aussi. Un réflexe. On appuie sur la détente et adieu l'ami, le mec a les yeux qui lui sortent de la tête, il chancelle et s'effondre. Plus tard, McKenna était retourné sur le lieu de la fusillade et avait repéré deux impacts de balle sur le mur, de part et d'autre de l'endroit où il se trouvait quand l'autre l'avait visé. Le gars avait tiré le premier et l'avait raté miraculeusement- en apparence seulement, parce que McKenna avait appris par la suite qu'il était pratiquement borgne et appréciait mal les distances. L'agent du FBI ne devait sa survie qu'à la déficience oculaire du malfrat. En rentrant chez lui pour retrouver sa femme et ses gosses, Warren McKenna avait mouillé son slip.

Il reposa le pistolet et médita. Son obstination avait payé. Demain, Fiske et Sara devraient répondre à quelques questions sans complaisance. Il s'en ouvrirait d'abord à Chandler, lui exposerait les faits et laisserait l'inspecteur faire son devoir.

Il se leva et marcha de long en large. Sur les murs, il y avait des photos de lui avec des gens importants et, soigneusement disposées sur une table, les nombreuses décorations et citations que lui avaient values son courage et sa présence d'esprit. Il avait derrière lui une belle carrière au service de la loi et de l'ordre, mais tous ces honneurs ne compensaient pas la tache qui souillait son passé, une mauvaise action de jadis qu'il avait toujours traînée comme un boulet. C'était de l'histoire ancienne aujourd'hui, mais elle aveuglait encore sa mémoire. Et c'était cela, ce fantôme du passé, qui le contraignait maintenant à faire coffrer Fiske pour meurtre.

Il écrasa sa cigarette et se promena silencieusement dans la maison. Sa femme était au lit depuis longtemps. Ses deux enfants étaient grands et indépendants. Finan-cièrement, il s'en était bien tiré, bien que les fédéraux n'aient jamais jonglé avec les dollars, à moins de renoncer à leur carte pour pantoufler dans le privé. Mais sa femme, qui travaillait dans un grand cabinet juridique de Washington, avait collectionné les billets verts. La maison était donc spacieuse, richement meublée et pratiquement vide. Il regarda à nouveau vers son bureau. Toute sa carrière était résumée sur cette table et dans ces photos. Telle une épitaphe. Il inspira profondé-ment dans le noir. Le repentir était un boulot à temps plein, qui durait toute la vie.

L'avion se posa et se rangea sur la piste. Quelques minutes plus tard, John et Sara se dirigeaient vers le parking de National Airport.

- On s'est tapé un aller-retour en avion, on a failli se faire massacrer et on rentre bredouilles, bougonna Sara. Quelle belle idée j'ai eue !

- Vous vous trompez, dit John.

Ils montèrent en voiture.

- Ah ? Et qu'est-ce qu'on a appris au juste ?

demanda-t-elle.

- Plusieurs choses. Premièrement, on a vu Rufus Harms en face. Je pense qu'il dit la vérité, quelle qu'elle soit.

- Vous ne pouvez pas en être sûr ?

- Réfléchissez, Sara, il a pris le risque de venir dans le bureau de Rider au lieu de passer la frontière. Il est venu pour récupérer la demande qu'il avait écrite. Pour-quoi aurait-il fait ça s'il n'était pas convaincu de son bon droit ?

- Je ne sais pas. S'il croit tellement en cet appel, pourquoi ne l'a-t-il pas simplement récrit ?

- Parce que Rider avait envoyé le document dont il avait besoin. Vous l'avez vu vous-même dans la mallette de mon frère. Maintenant que Rider est mort, il veut un double. Il a aussi parlé d'une lettre de l'armée. Il doit penser qu'il lui faut les deux.

- Ça se défend.

- Nos deux copains de l'armée ne sont pas venus là pour chercher Rufus Harms, mais pour fouiller le bureau de Rider.

- Qu'en savez-vous ?

- Ils ne nous ont même pas demandé si on avait vu quelqu'un de suspect correspondant au signalement de Rufus. C'est moi qui ai mis ça sur le tapis. Et ils n'étaient pas en service commandé. Au milieu de la nuit, avec des mitraillettes... Non, ce n'étaient pas des policiers militaires. D'après leur âge et leur comporte-ment, c'étaient des gradés, de haut gradés. Débarquer dans le bureau d'un civil en pleine nuit, mitraillette au poing, ce n'est pas ainsi que procède l'armée.

- Vous avez peut-être raison.

- Donc je pense que ce document contenait quelque chose qui concerne personnellement ces hommes.- Nous ne savons même pas qui ils sont, objecta la jeune femme.

- Si. Rufus a prononcé leurs noms. L'un s'appelle Tremaine, Vic Tremaine, l'autre Rayfield. Comme ce sont des militaires, ils ont sûrement quelque chose à voir avec Fort Jackson. Rufus a dit qu'ils lui avaient fait du mal. Je suis certain qu'il voulait parler de la prison.- John, même s'ils l'ont poussé à tuer cette petite fille, ou même s'ils lui ont ordonné de le faire pour une raison sordide, ils risquent au pire une inculpation pour homicide par délégation, au mieux pour incitation au meurtre. Et encore. Après toutes ces années ? Si Harms n'a pas d'élément plus sérieux contre eux, il n'a rien et vous le savez très bien.

- Je sais surtout que nous ignorons ce qui s'est

passé exactement. Si des gens ont rendu visite à Harms dans sa cellule la nuit du meurtre, ça doit figurer sur un registre.

Sara semblait sceptique.

- Après vingt-cinq ans ?

- Et il y a aussi cette lettre de l'armée. Quel genre de lettre l'armée pourrait-elle envoyer à un ancien trou-fion condamné par la cour martiale ?

- Vous croyez que c'est cette lettre qui a tout

déclenché ?

- Elle pouvait contenir une information dont Rufus n'avait jamais eu connaissance, bien que je ne voie pas ce que ça peut être, reconnut-il.

- Attendez un peu. Si Tremaine et Rayfield sont de Fort Jackson, pourquoi auraient-ils laissé cette lettre parvenir à Harms ? Le courrier des prisonniers n'est pas censuré ?

John réfléchit.

- Elle est peut-être passée au travers.

- Ou peut-être n'a-t-elle pas été envoyée à la

prison. Josh semblait au courant de tout. Peut-être est-ce lui qui a reçu la lettre. Il l'a lue et en a parlé à son frère.- Du coup, Rufus s'arrange pour feindre une crise cardiaque, se fait transférer à l'hôpital le plus proche et son frère l'aide à s'évader.

- Ça colle.

- Si seulement on pouvait découvrir ce qui s'est passé ce jour-là à Fort Jackson ! D'après les propos de Rufus et de Josh, il est clair que mon frère lui a rendu visite en prison.

- On pourrait s'en assurer en téléphonant ou en allant à Fort Jackson.

John rejeta cette idée.

- Si ces deux types sont de là-bas, ils auront effacé toutes les traces, peut-être même muté tous ceux qui ont vu Mike sur place. Et on ne peut pas s'en remettre à Chandler. Qu'est-ce qu'on lui dirait ? Deux militaires recherchent un fugitif évadé d'une prison de l'armée : et alors ? Quoi de plus normal ?

- En tout cas, si Rayfield et Tremaine travaillent à la prison, Michael est allé se jeter dans la gueule du loup. Je sais que vous n'étiez plus très proches, tous les deux, mais c'est tout de même curieux que Michael n'ait pas essayé de vous joindre pour vous demander de l'aide. Il serait peut-être encore en vie.

John se raidit et ferma les yeux. Il ne voulait pas en dire plus.

En arrivant chez Sara, John alla directement au réfri-gérateur pour prendre une bière.

- Vous avez des cigarettes ?

Elle haussa les sourcils.

- Je ne savais pas que vous fumiez.

- Il y a des années que j'ai arrêté. Mais j'ai besoin d'une cigarette maintenant.

- Eh bien, vous avez de la chance.

Elle tira une chaise, la cala devant le comptoir de la cuisine et monta dessus après avoir enlevé ses chaussures.

- Je cache ma réserve dans un endroit difficilement accessible pour être moins tentée. Je crois que je manque de volonté.

John la regarda se hisser sur la pointe des pieds pour atteindre le dessus du placard. Ses doigts touchaient à peine le rebord.

- Sara, laissez-moi faire, vous allez vous casser le cou.

- Je l'ai, John. Enfin presque...

Elle s'étira pour tâtonner avec la main et John se surprit à reluquer le haut de ses cuisses sous sa jupe relevée. Comme elle chancelait un peu, il posa une main sur sa taille pour la stabiliser. Elle avait une petite tache de naissance derrière la cuisse droite, un triangle rosâtre, qui semblait palpiter au rythme de ses efforts. La main de John glissa un peu vers la hanche. Il baissa les yeux. Elle avait les orteils longs et souples, elle devait marcher souvent pieds nus. Il détourna la tête.- Ça y est, dit-elle en montrant le paquet. Des

Camel, ça ira ?

- Du moment que ça se fume, ça m'est égal.

Il l'aida à descendre, prit une cigarette et lui tendit le paquet.

- Vous aussi ? dit-il. C'est vous qui avez fait tout le boulot.

Elle accepta. Il en piocha une pour elle, lui donna du feu, et Sara se servit une bière à son tour. Puis ils allèrent s'asseoir dans une vieille balancelle sur la petite terrasse afin de contempler la rivière.

- Vous avez bien choisi votre coin, commenta-t-il.- Ça a été le coup de foudre. Je me verrais bien ici toute ma vie.

Elle ramena ses jambes sous elle, tapa sa cigarette contre la rambarde et regarda la brise emporter la cendre. La jeune femme renversa la tête en arrière et but une longue gorgée de bière.

- Vous êtes impulsive.

Elle l'observa.

- Vous ne vous fiez jamais à votre premier

mouvement ?

Il ne répondit pas tout de suite.

- Rarement. Et maintenant, quels sont vos projets ? Un mari, des enfants ? Ou la carrière avant tout ? Il tira une bouffée, elle but une autre gorgée de bière. Un ange passa. Elle suivait des yeux les phares des voitures sur Woodrow Wilson Bridge, au loin, et, tout à coup, se leva.

- Vous voulez faire du bateau ?

Il ne s'attendait pas à ça.

- Ce n'est pas un peu tard ? s'étonna-t-il.

- Pas plus tard que pour notre dernière promenade sur l'eau. J'ai le permis et les lanternes réglementaires. Juste un petit tour et on revient.

Elle s'éclipsa dans la maison sans lui laisser le temps de répondre et reparût, quelques minutes plus tard, en short, débardeur et chaussures de pont, les cheveux en chignon.

John considéra sa chemise, son pantalon de toile et ses mocassins.

- Je n'ai pas apporté mon costume de marin, dit-il.- Aucune importance. C'est moi le marin, vous êtes le passager.

Elle avait deux bières fraîches. Ils descendirent sur le ponton. L'air était très humide et John transpira vite en aidant Sara à préparer les voiles. En se dressant sur la proue pour fixer le foc, il glissa et faillit passer par-dessus bord.

- Si vous étiez tombé dans le Potomac, dit-elle en riant, on n'aurait pas eu besoin de la lune pour naviguer, vous auriez été un vrai ver luisant.

La surface de l'eau était lisse, il n'y avait pas un souffle de vent près de la berge, et Sara alluma le moteur auxiliaire pour atteindre le milieu du fleuve, où les voiles captèrent enfin une brise et gonflèrent. Ils louvoyèrent lentement pendant une heure. Le bateau comportait une lanterne, la lune était encore presque pleine et il n'y avait aucune autre embarcation en vue. John s'occupait du foc, Sara était à la barre. Il ne se sentait pas très à l'aise à la manœuvre et, à chaque vire-ment de bord, quand il voyait la grand-voile faseyer, il baissait la tête pour éviter la borne, anticipant le commandement de Sara. Quand la toile reprenait le vent et redonnait de la vitesse au bateau, elle souriait.- C'est magique, non, disait-elle avec un enthou-siasme de petite fille, de maîtriser ces forces invisibles et d'en faire ce qu'on veut ?

Ils burent de la bière et fumèrent une autre cigarette, qu'ils eurent un mal fou à allumer dans la brise. Ils plai-santèrent, parlèrent de tout et de rien, en se réjouissant de pouvoir oublier un temps les événements qui les avaient réunis.

- Vous avez un beau sourire, dit Sara. Vous devriez vous en servir plus souvent.

Quand ils regagnèrent la rive, John avait une ampoule sur le pouce à force de serrer l'écoute de foc. Ils accostè-rent et ferlèrent les voiles.

Sara courut à la maison et redescendit avec d'autres bières, un paquet de chips et de la sauce piquante.- Qu'il ne soit pas dit que je ne nourris pas mes invités !

Assis sur le bateau, ils firent un sort aux canettes et grignotèrent en regardant passer les avions. Le bruit assourdissant des moteurs s'estompait en même temps que la traînée de leur sillage, comme avalé par un aspi-rateur géant. Il y avait de l'orage dans l'air. Le vent se levait et la température fraîchissait. Des nuages noirs s'amoncelaient et un premier éclair déchira l'horizon. Dans son débardeur, Sara frissonna. John passa un bras autour d'elle et elle se blottit contre lui.

Bientôt, quelques gouttes de pluie tombèrent. Elle se leva d'un bond et, avec l'aide de John, tendit une bâche en vinyle sur le pont.

- On ferait bien de rentrer, dit-elle.

Ils remontèrent vers la maison, lentement d'abord, puis au pas de course quand la pluie s'intensifia.- La journée sera longue demain, dit Sara en regar-dant l'horloge de la cuisine et en s'épongeant les cheveux avec une serviette en papier.

- Et on a une nuit blanche à rattraper, ajouta John en bâillant.

Ils éteignirent les lumières et grimpèrent l'escalier. Sara lui souhaita bonne nuit et alla dans sa chambre. John l'épia par l'embrasure de la porte. Elle ouvrit la fenêtre pour laisser entrer la brise. Un éclair illumina le ciel et la foudre s'abattit non loin de la maison. Le tonnerre fut assourdissant. Sacré voltage, songea John. Il passa dans l'autre chambre, au bout du couloir, se déshabilla et, assis sur son lit, en caleçon et T-shirt, écouta la pluie. La pièce était étouffante, mais il avait la flemme d'ouvrir la fenêtre. La maison était trop ancienne pour avoir une climatisation centrale et il n'y avait aucun appareil d'appoint. Sara préférait sans doute la brise pour se rafraîchir. Une horloge murale égrenait les secondes. Il compta les battements de son pouls. Son cœur s'emballait, pompait des torrents de sang. Il enfila son pantalon et retourna dans le couloir. La chambre de Sara était éteinte, mais la porte restait ouverte. Les rideaux se soulevaient et s'abaissaient au gré des courants d'air. Elle était allongée sur son lit, simplement couverte d'un drap.

Elle le regardait la regarder. Il voyait briller ses pupilles. L'attendait-elle ? Voulait-elle qu'il entre ?

Il entra.

Son pas était un peu hésitant, comme si c'était la première fois qu'il pénétrait dans la chambre d'une femme. Elle ne prononça aucun mot, ni pour l'encou-rager, ni pour le décourager.

Il se coucha à côté d'elle et, immédiatement, elle se serra contre lui, comme pour l'empêcher de revenir sur sa décision, l'empêcher de fuir. Elle était nue. Son corps était chaud, sa peau soyeuse, ses seins doux et brûlants. L'air était imprégné d'odeurs de la campagne. Ses cheveux en bataille tombaient sur son visage. Ses lèvres s'entrouvrirent, ses doigts le caressèrent tendrement, partout. Ensemble, ils défirent son pantalon et le jetèrent sur le sol.

Ils s'embrassèrent, d'abord légèrement, puis avec fougue. Elle voulut soulever son T-shirt pour lui caresser la poitrine et le ventre. Il repoussa sa main et rabattit le T-shirt. La pluie martelait le toit et les carreaux. Il retira son caleçon et s'allongea sur elle.

Sara se réveilla de bonne heure. Les premiers rayons de soleil touchaient l'appui de fenêtre. L'orage avait laissé sur son passage une délicieuse vague d'air frais, et un ciel teinté de gris et de rose qui, dans une heure, ne serait qu'une seule grande étendue bleue. Elle tâta le lit à côté d'elle. La place était vide. Elle se leva sans tarder, s'enveloppa à la hâte dans un drap et alla voir dans la chambre d'amis. Personne. La salle de bains ? Personne non plus. Prise de panique, elle courut vers l'escalier et s'arrêta en haut des marches, un sourire sur les lèvres. John se servait une tasse de café et cassait des œufs dans un bol où il versa ensuite du cheddar râpé. Une odeur d'oignons frits flottait dans l'air. Il s'était déjà douché et habillé. Il avait encore les cheveux mouillés. En se tournant pour ouvrir le frigo, il la vit.

Elle resserra ses coudes autour du drap.

- J'ai'cru que tu étais parti, dit-elle.

- Je voulais te laisser dormir. La nuit a été courte. Et merveilleuse, voulut-elle ajouter.

- Tu vas bien ? demanda-t-elle d'un ton aussi

neutre que possible.

La jeune femme était incapable de deviner les

pensées qui se cachaient derrière ses paroles, ses gestes, ses expressions. Surtout après leurs ébats nocturnes. Cet empressement à cuire des œufs au lieu de rester couché près d'elle, était-ce un mauvais signe ?

- Je me porte comme un charme, répondit-il avec un sourire persuasif.

Sara sourit à son tour.

- Ça sent drôlement bon, ce que tu prépares.

- Rien d'extraordinaire. Une omelette campa-

gnarde.

- Pour moi qui me contente d'habitude de pain sec arrosé de jus de chaussette, c'est Byzance. J'ai le temps de prendre une douche ?

- Fais vite.

- Pas comme cette nuit, dit-elle avec un regard entendu.

Elle tourna les talons, le drap ouvert dans son dos. La vue de sa nudité, avec la cambrure de son dos, le galbe de ses jambes et de ses fesses, réveilla le désir de John. Il s'assit devant la table de la cuisine. La pièce était coquette. Il était resté quelque temps sur la terrasse pour contempler le lever du soleil. L'aube semblait toujours plus pure au-dessus des eaux, comme si l'asso-ciation de ces deux éléments essentiels à la vie, l'eau et le feu, avait un effet mystique sur l'observateur. En entendant le bruit de la douche, il leva les yeux. Il avait regardé Sara s'endormir. Dans les ombres de la nuit, leurs odeurs mêlées étaient comme une seconde peau. Il avait eu le sentiment que sa place était à jamais à côté d'elle, qu'ils s'appartenaient réciproquement. Mais la clarté du jour l'avait fait redescendre sur terre. Il porta sa tasse à ses lèvres et la reposa aussitôt. S'il avait rappelé son frère tout de suite, Mike aurait encore été de ce monde. Comment éluder cette vérité-là ? Il la garderait en lui toute sa vie.

Chapitre 48

Elizabeth Knight se réveilla elle aussi à l'aube, se doucha et s'habilla vite. Jordan Knight dormait encore à poings fermés. Elle prépara le café, remplit une tasse et emporta ses notes sur la terrasse pour les feuilleter en profitant des premiers rayons du soleil. Parmi les docu-ments dont elle aurait besoin pour le débat oral du jour se trouvait le mémo de Steven Wright - le dernier de sa main. Son sang se figea. Elle réprima difficilement ses larmes et se jura qu'il n'était pas mort en vain. Ramsey n'aurait pas gain de cause, cette fois. Knight était déter-minée à créer un précédent, à faire en sorte que Barbara Chance et les femmes dans sa situation puissent désormais poursuivre l'armée et demander réparation du comportement cruel, sadique et illégal de son personnel masculin. L'immunité pour les actes de ce genre n'avait jamais été inscrite dans les textes. Sa moti-vation, sa volonté de battre Ramsey avaient été multi-pliées par mille. Elle finit son café, boucla sa mallette et prit un taxi pour la Cour suprême.

John frotta ses yeux rougis. Il essayait de chasser de son esprit les souvenirs de la nuit et ses complications. Il était assis dans une travée réservée aux membres du barreau de la Cour suprême. Il regarda Sara, qui siégeait avec les autres greffiers dans une rangée perpendicu-laire au banc des juges. Elle lui sourit de loin.

Quand Perkins eut terminé son petit speech et que les juges prirent place, toute l'attention se focalisa sur eux. John Fiske observa Knight. Appuyée sur un coude, elle feuilletait quelques papiers. Il y avait en elle une espèce d'énergie contenue, très impressionnante. Une fusée luttant contre ses amarres pour s'arracher du sol. Il fixa Ramsey. L'homme était souriant, calme, sûr de lui. Si John avait été parieur, il aurait tout misé sur le côté droit du banc, sur le juge Elizabeth Knight.

On appela l'affaire " Chance contre États-Unis ". L'avocat de Chance, un mercenaire sorti de la fac de droit de Harvard, qui s'était fait une spécialité des plai-doiries devant la Cour suprême, où il avait toujours brillé, passa d'emblée à l'attaque. Ramsey ne lui laissa pas longtemps l'offensive.

- Avez-vous jamais entendu parler de la doctrine Feres, maître Barr ? demanda-t-il, se référant à une déci-sion de 1950 de la Cour suprême, garantissant l'immu-nité judiciaire aux militaires.

- Hélas, oui, répondit Barr.

- Et vous voudriez que nous renversions cinquante ans de jurisprudence ? Comment la Cour pourrait-elle se prononcer en faveur de votre cliente sans se contre-dire elle-même ?

Knight répondit à la place de Barr :

- La jurisprudence n'a pas empêché la Cour de rendre caduque la ségrégation à l'école. La justesse d'une cause justifie les moyens. Un précédent n'a pas force de loi.

- S'il vous plaît, répondez à ma question, maître Barr, persista Ramsey.

- Je pense que nous sommes en présence d'un cas différent.

- Vraiment ? Il n'est pas contestable que Barbara Chance et ses supérieurs masculins étaient en uniforme, dans une base du gouvernement et en service

commandé quand les événements se sont produits.- Je ne sache pas que l'humiliation sexuelle fasse partie du " service commandé ". Cela étant, l'officier incriminé a bel et bien profité de son grade supérieur pour perpétrer ce qu'il faut bien appeler un viol et...- Et, enchaîna Knight, incapable de rester sur la réserve, la haute hiérarchie de la base ainsi que le commandement régional ont été avertis par écrit de ces événements et ont négligé de diligenter une enquête sérieuse. C'est Barbara Chance qui a appelé la police locale, laquelle a pu aboutir à la manifestation de la vérité. Cette vérité établit clairement qu'il y a eu préju-dice donnant droit à réparation, eu égard aux lois régis-sant toutes les institutions de ce pays.

John regarda alternativement Ramsey et Knight. Tout à coup, on avait l'impression qu'il n'y avait plus neuf juges, mais seulement deux. La salle d'audience était devenue un ring de boxe, avec Ramsey dans le rôle du tenant du titre et Knight dans celui du challenger.- Il s'agit de l'armée, maître Barr, dit Ramsey qui, bien que s'adressant à l'avocat, ne quittait pas Knight des yeux. Cette cour a stipulé que le pouvoir militaire était sut generis. La jurisprudence est formelle. Votre affaire est un problème de hiérarchie interne. Un subal-terne face à un supérieur. Cette cour a rappelé plusieurs fois et sans équivoque que le droit commun ne s'appli-quait pas à l'armée, au nom de son immunité. Telle était la loi hier, telle elle demeure aujourd'hui. Ce qui me ramène à ma première déclaration. Pour donner raison à votre cliente, nous serions dans l'obligation de contre-dire une longue et solide série de précédents. Voilà ce que vous nous demandez de faire.

- Comme je l'ai expliqué précédemment, le stare decisis n'est pas infaillible, dit Knight, contestant l'habitude de la Cour à se conformer à ses décisions antérieures.

Le match de boxe entre Knight et Ramsey continua sans relâche. Chaque fois que l'un frappait, l'autre ripostait.

Les autres juges en étaient réduits au rang de simples spectateurs.

Quand l'avocat des Etats-Unis, James Andersen, s'avança pour exposer ses contre-arguments, Knight ne le laissa même pas commencer une phrase.

- En quoi le fait d'autoriser une poursuite judi-ciaire contre l'armée pour atteinte à l'égalité des sexes interfère-t-il avec le principe de la discipline hiérar-chique ? lui demanda-t-elle.

- Ladite poursuite aurait un impact négatif sur

l'intégrité des relations entre supérieur et subalterne, répondit Andersen.

- Voyons si je comprends bien votre raisonnement. En autorisant les militaires à empoisonner, gazer, mutiler, tuer et violer des soldats impunément, en privant les victimes de tout recours légal, on améliore la qualité des relations entre le commandement et la troupe ? Excusez-moi, mais j'ai du mal à vous suivre. John faillit éclater de rire. Son admiration pour Knight, en tant que juriste, était décuplée quand elle eut achevé sa déclaration. En deux phrases, elle avait ridi-culisé l'armée, dont la position devenait absurde. Il épia Sara : elle buvait les paroles de sa patronne.

Anderson rougit.

- Comme l'a souligné M. le président, reprit-il, le pouvoir militaire est une entité à part. En laissant un tribunal civil intervenir dans son fonctionnement, c'est l'autorité du commandement qu'on remet en cause.- L'armée est à part, dites-vous ?

- Parfaitement.

- Parce qu'elle nous défend et nous protège ?

- C'est cela.

- Et, par conséquent, les quatres branches de

l'armée doivent être couvertes par l'immunité. Bien. Mais pourquoi ne pas étendre cette immunité à d'autres institutions tout aussi particulières ? Je pense aux pompiers, aux policiers... Ils nous protègent. Je pense à la garde présidentielle, qui protège la personnalité la plus importante du pays. Et que dire des hôpitaux ? Ils sauvent nos vies. Pourquoi ne pas accorder l'immunité aux médecins qui violeraient des infirmières ?- Nous outrepassons les limites de cette affaire, trancha Ramsey.

- Mais toute la question est là, justement, rétorqua Knight. Quelles sont les limites ? C'est bien ce que nous essayons d'établir.

- Je crois que l'affaire " États-Unis contre

Stanley "..., commença Anderson.

- Je vous remercie d'en parler, dit Knight.

Laissez-moi rappeler brièvement les éléments de cette affaire.

Elle voulait être entendue sur le sujet, non seulement par ses collègues de la Cour, dont certains siégeaient déjà à l'époque où ce cas avait été jugé, mais aussi par le public. Pour Knight, l'affaire Stanley était l'un des pires dénis de justice qui aient existé et stigmatisait tous les défauts de la Cour. La conclusion du mémo de Steven Wright allait aussi dans ce sens et elle voulait enfoncer le clou pour s'assurer une majorité en temps utile.

Elle parla d'une voix vibrante et sonore.

- Stanley était sous les drapeaux dans les

années 1950. Il s'était porté volontaire pour une expéri-mentation destinée à tester des vêtements isolants contre les gaz offensifs. Les tests eurent lieu dans le Maryland, au Centre d'essais d'Aberdeen. Stanley avait signé, mais à aucun moment on ne lui demanda de porter une tenue spéciale ou un masque quelconque. Il eut simplement à subir de longs entretiens avec des psychologues sur des sujets personnels, au cours desquels on lui fit boire de l'eau. Ce fut tout. Une ving-taine d'années plus tard, Stanley, dont la vie était brisée- divorce, renvoi de l'armée, comportement inexpli-cable -, reçoit une lettre de l'administration militaire le priant de participer à un examen complémentaire avec d'autres soldats ayant absorbé du LSD en 1959, parce que l'armée désirait étudier les effets de la drogue à long terme. Sous prétexte de tester des vêtements de protec-tion contre les gaz, l'armée lui avait donné du LSD à son insu.

Rumeurs dans le public. Les spectateurs commencè-rent à échanger des commentaires indignés et, fait raris-sime, Perkins dut se servir de son maillet pour ramener le calme.

John était doublement intéressé, à la fois par l'affaire en soi et par ses retombées indirectes sur le cas de Rufus Harms : avait-il, lui aussi, porté plainte contre l'armée ? Il affirmait que certains hommes lui avaient causé du tort pendant qu'il était sous l'uniforme - un tort qui avait non seulement gâché sa vie mais provoqué la mort d'une petite fille. Il voulait être réhabilité et prétendait avoir la vérité de son côté. Or, apparemment, la vérité ne suffisait pas. Tout comme le sergent Stanley, le simple soldat Rufus Harms perdrait son procès.

Knight continua, secrètement ravie de la réaction du public.

- Les psychologues étaient employés par la CIA, qui avait collaboré avec l'armée pour analyser les effets de la drogue dans les interrogatoires. Stanley, estimant à bon droit que l'armée avait détruit sa vie, a déposé une plainte, qui est finalement remontée jusqu'à la Cour suprême. (Elle marqua une pause.) Et il a perdu. Nouveaux murmures dans l'assistance.

John scruta Sara. Elle avait les yeux rivés sur Knight. Puis il fixa Ramsey. Celui-ci était livide.

- En somme, poursuivit-elle, vous voulez que cette cour refuse à Barbara Chance et à tous les plaignants d'affaires comparables le droit constitutionnel que notre peuple chérit le plus : le droit de chacun à réclamer la justice. Car, en demandant l'impunité des coupables, c'est bien cela que vous demandez.

- Maître Anderson, intervint Ramsey, qu'est-il

arrivé aux hommes qui ont commis ces agressions sexuelles ?

- L'un d'eux au moins est passé en cour martiale, a été condamné et emprisonné, répondit Anderson.

Ramsey eut un sourire triomphant.

- Je n'appelle pas cela de l'impunité, dit-il.

- Maître Anderson, j'ai sous les yeux un rapport établissant que les forfaits pour lesquels cet homme a été condamné perduraient depuis fort longtemps déjà et étaient bien connus de sa hiérarchie, laquelle n'avait jamais entrepris aucune action contre lui. En fait, c'est seulement lorsque Barbara Chance est allée trouver la police qu'une enquête militaire a été décidée. Alors, dites-moi, peut-on vraiment parler d'un juste châtiment des coupables dans ces conditions ?

- Tout dépend de votre définition de la culpabilité.- Qui fait la police dans l'armée, maître Anderson ? Qui veille à ce que la mésaventure du sergent Stanley, pour employer un euphémisme, ne se reproduise pas ?- L'armée fait sa police elle-même. Et elle fait du bon travail.

- L'affaire Stanley a été jugée en 1986. Depuis cette date, nous avons eu Tailhook, les incidents toujours inexpliqués pendant la guerre du Golfe, et maintenant le viol d'une femme militaire. Vous appelez ça du bon travail ?

- Toute grande organisation connaît de petits ratés. Knight se hérissa.

- Je doute que les victimes considèrent ces crimes comme de simples petits ratés.

- Bien sûr, ce n'est pas ce que je voulais d...

- Quand j'ai proposé d'étendre l'immunité à la

police, aux pompiers et aux hôpitaux, vous n'avez pas été d'accord, n'est-ce pas ?

- Non. Trop d'exceptions à la règle invalident la règle.

- Vous vous souvenez de l'explosion de la navette Challenger, bien sûr ? (Anderson acquiesça.) Les parents des civils à bord ont été autorisés à poursuivre le gouvernement et le constructeur de la navette. Mais, au nom de l'immunité de l'armée garantie par cette cour, les familles des victimes militaires n'ont pas eu ce droit. Vous estimez que c'est juste ?

Anderson se raccrocha au vieil argument habituel :- Si nous autorisons des poursuites pénales contre l'armée, nous compromettons la sécurité de la patrie.- Et c'est bien là le nœud du problème, dit Ramsey, heureux qu'Anderson ait soulevé ce point. C'est une question d'équilibre, et cette cour a déjà déterminé où se trouvait le centre de gravité.

- Exactement, monsieur le président, approuva Anderson. C'est une loi fondamentale.

- Vraiment ? fit Knight avec un demi-sourire. Je croyais que la loi fondamentale de ce pays était le droit de tout citoyen à obtenir réparation devant les tribu-naux. Aucune loi ne donne l'immunité aux militaires. Le Congrès n'a jamais jamais voté cela. En fait, c'est cette cour qui a inventé cette disposition en 1950. Ça n'a rien à voir avec une loi.

- C'est cependant la jurisprudence qui fait

aujourd'hui autorité, contra Ramsey.

- La jurisprudence peut changer, dit Knight,

profondément irritée par la mauvaise foi de Ramsey, qui n'avait jamais eu de scrupules pour contredire un précé-dent quand cela l'arrangeait.

- Je vous ferai respectueusement remarquer, reprit Anderson, que l'armée est la mieux placée pour régler ses problèmes internes, juge Knight.

- Contestez-vous la compétence de cette cour,

maître Anderson ?

- Bien sûr que non.

- Eh bien, c'est à cette cour de décider si le service de la patrie dans l'armée doit se traduire par une perte des droits civiques.

- Je ne formulerais pas la chose de cette façon.- Moi si, maître Anderson. C'est uniquement une question de justice. (Elle jeta un regard à Ramsey.) Et si nous ne pouvons pas rendre la justice ici, je ne sais pas où les citoyens pourront la trouver.

En écoutant ces propos passionnés, John regarda de nouveau Sara. Se sentant observée, elle tourna le visage dans sa direction.

Il eut la nette impression qu'elle pensait la même chose que lui : même s'ils parvenaient à élucider ce mystère et à faire triompher la vérité, Rufus Harms obtiendrait-il jamais justice ?

Chapitre 49

Josh Harms finit son sandwich et fuma une cigarette en regardant son frère somnoler sur le siège avant du camion. Ils étaient garés dans un vieux chemin fores-

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