La simple vérité
tier. Ils avaient prévu de rouler toute…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Elle venait d'être virée de la Cour suprême et pour-tant, bizarrement, elle n'avait pas envie de pleurer, encore moins de se mettre la tête dans une cuisinière à gaz. Elle avait envie de faire un brin de conduite. Jusqu'à Richmond. Elle avait quelqu'un à voir là-bas. Alors pourquoi pas aujourd'hui ?
En passant devant la colonnade de son ancien lieu de travail, une grande vague de soulagement monta en elle. Ce fut si soudain qu'elle en perdit le souffle. Elle se ressaisit peu à peu et accéléra dans Independence Avenue, sans se retourner.
Chapitre 52
John Fiske gagna en hâte le cabinet d'Elizabeth Knight et, étonnamment, fut autorisé à entrer. Knight était assise derrière son bureau. Ramsey était encore là, affalé dans un fauteuil. Il se leva quand John entra. John n'y alla pas par quatre chemins :
- Je veux que vous sachiez que tout ce que Sara a fait ou n'a pas fait avait pour seul but de protéger mon frère. Et tout ce qu'elle essaie de faire maintenant, c'est de m'aider à découvrir qui l'a tué.
- Ne pensez-vous pas que le meilleur moyen de le découvrir est tout simplement de vous regarder dans la glace ? lâcha Ramsey.
John pâlit.
- Vous êtes à côté de la plaque, monsieur.
- Ah bon ? Les autorités ne semblent pas de cet avis. Si vous êtes un assassin, j'espère que vous passerez le reste de vos jours en prison. Quant à votre frère, j'ai bien peur qu'il ne mérite plus la moindre considération.
- Mon frère a fait ce qu'il croyait être juste.
- Je trouve cette remarque tout bonnement risible.- Harold..., commença Knight.
Il l'interrompit d'un geste de la main.
- Et vous, monsieur Fiske, reprit-il, je veux que vous sortiez immédiatement de ce bureau et de ce palais, sinon je vous fais arrêter pour effraction. John les regarda tous deux. La colère qui le submer-geait était le contrecoup des trois jours d'enfer qu'il venait de vivre. Il avait l'impression déraisonnable que tout ce qui lui arrivait était la faute de Harold Ramsey.- En entrant dans ce palais, j'ai vu une jolie petite inscription sur le fronton : " La justice est la même pour tous. " Moi, je trouve ça tout bonnement risible. Ramsey semblait prêt à lui sauter à la gorge.
- Comment osez-vous ?
- J'ai un client qui attend d'être exécuté en ce
moment même. Si j'ai jamais l'" honneur " de plaider devant vous, pouvez-vous m'affirmer que la vie de cet homme aura une quelconque importance à vos yeux ? Ou vous servirez-vous de lui et de moi pour renverser un précédent qui vous a déplu dix ans plus tôt ?
- Espèce de...
- Pouvez-vous me l'affirmer ? cria John. Parce que, sinon, je ne sais pas ce que vous êtes, mais je sais que vous n'êtes pas un juge.
Ramsey était blême.
- Qui êtes-vous pour parler ainsi ? Le système... John se tapa la poitrine.
- Je suis le système. Moi et les gens que je repré-sente. Pas vous. Pas ce tribunal.
- Mesurez-vous seulement la portée des cas que nous traitons ici ?
- Quand avez-vous, pour la dernière fois, " traité " le cas d'une femme battue ? ou d'un enfant molesté ? Avez-vous jamais vu un homme mourir sur la chaise électrique ? Vous trônez et vous ne voyez jamais une personne réelle. Vous n'entendez jamais de témoins en direct, vous n'écoutez qu'une poignée d'avocats de luxe qui vous lancent des textes de loi. Vous n'avez aucune idée des visages, des cœurs brisés, de la douleur qui se cachent derrière ces paperasses. Pour vous, c'est un jeu intellectuel. Un jeu ! Rien de plus. Si vous pensez que les grands problèmes sont si difficiles, essayez donc de " traiter " les petits !
- Je crois que vous devriez partir, dit Knight,
presque suppliante. Tout de suite.
John foudroya Ramsey du regard, puis se calma et se tourna vers Knight.
- C'est un excellent conseil, madame. Je crois que je vais le suivre.
Il prit la porte.
- Monsieur Fiske ! appela Ramsey. J'ai quelques bons amis au barreau de Virginie. Je pense qu'ils méri-tent d'être informés de la situation. Je veillerai à ce que les mesures appropriées soient prises à votre encontre, par exemple une suspension et une radiation du barreau.- Présumé coupable jusqu'à preuve du contraire ? C'est ça, votre conception du système judiciaire ?- Je suis convaincu que la preuve de votre culpabi-lité n'est plus qu'une question de temps.
John voulut contre-attaquer, mais Knight avait déjà la main sur le téléphone.
- John, je préférerais que vous sortiez sans y être forcé par les gardes.
Quand John Fiske eut déguerpi, Ramsey hocha la tête.
- Aucun doute, cet homme est un psychopathe. Knight regardait droit devant elle.
- Beth, reprit-il, sachez que je suis disposé à vous céder l'un de mes greffiers tant que vous n'aurez pas trouvé de remplaçant pour Sara.
Elle l'observa. L'offre était sympathique. En appa-rence. En réalité, c'était peut-être pour lui une occasion d'infiltrer un espion dans son camp.
- Je m'en sortirai très bien, ne vous inquiétez pas. Nous n'aurons qu'à retrousser nos manches.
- Vous m'avez donné du fil à retordre au débat oral, aujourd'hui. C'était très bien, mais je ne voudrais pas que vous preniez ces choses trop à cœur. Le public n'a pas besoin d'assister à nos prises de bec.
- Comment pourrais-je ne pas les prendre à cœur, Harold ? Dites-moi comment.
Ses yeux étaient enflés, sa voix soudain éraillée.- Il le faut, dit-il. Une affaire ne m'a jamais
empêché de dormir. Même avec une peine de mort à la clé. Nous ne décrétons pas la culpabilité ou l'innocence. Nous interprétons des mots. C'est ainsi que vous devez envisager le problème. Sinon, vous craquerez.- Mieux vaut craquer que tenir, peut-être, si c'est pour me complaire dans une carrière qui ne s'adresse-rait qu'à mon intellect. Je veux sentir la douleur. Tout le monde est comme ça. Pourquoi ferions-nous excep-tion ? Bon sang, ces affaires devraient nous briser le cœur !
Ramsey hocha tristement la tête.
- Alors, vous ne tiendrez pas le coup, j'en ai peur. Or vous le devez, si vous voulez faire la différence ici.- Nous verrons bien. Je peux vous surprendre. Pas plus tard qu'aujourd'hui.
- Vous n'avez aucune chance de renverser
" Stanley ". Mais j'admire votre ténacité, même si c'est en pure perte.
- Les voix n'ont pas encore été comptées, que je sache.
Ramsey sourit.
- Bien sûr, bien sûr. Simple formalité. (Il mit les mains dans les poches et se campa devant elle.) Et, à titre indicatif, je suis au courant de votre projet de réexa-miner la question du droit des pauvres...
- Harold, nous venons de perdre notre troisième greffier. Un troisième être humain. Une femme pour qui j'ai beaucoup d'affection. Tout part à vau-l'eau. Je n'ai pas envie de parler de la Cour maintenant. Je n'en aurai peut-être plus jamais envie, en fait.
- Beth, nous devons continuer. Il y a une crise, c'est vrai, mais nous persévérerons.
- Harold, je vous en prie.
Ramsey n'en démordit pas.
- Les affaires continuent. Nous...
Knight se leva.
- Sortez.
- Je vous demande pardon ?
- Sortez de mon bureau.
- Beth...
- Sortez ! Sortez !
Ramsey disparut sans un mot de plus. Knight hésita une minute, puis quitta précipitamment la pièce. Après son affrontement avec Ramsey, John Fiske descendit dans le parking souterrain de la Cour et monta directement dans sa voiture. Il était vanné. Quel bilan ! Il avait fait virer Sara, on voulait l'agrafer pour le meurtre de son frère et il venait de s'engueuler avec le président de la Cour suprême des États-Unis. Le tout en moins d'une heure. C'était ce qu'on pouvait appeler une sale journée. Il n'avait aucune envie d'aller à Richmond pour voir McKenna mettre la touche finale à la destruc-tion de sa vie.
Il se frotta les yeux avec un gémissement et sursauta en entendant taper à la fenêtre. C'était Elizabeth Knight. Il baissa la vitre.
- Je voudrais vous parler.
Il se redonna une contenance.
- À quel sujet ?
- Nous pouvons rouler un peu ? Je ne veux pas courir le risque de vous parler dans mon bureau. Je n'avais jamais vu Harold dans cet état.
John crut déceler l'ombre d'un sourire sur ses lèvres.- Vous voulez qu'on roule dans ma voiture ? dit-il.- Pourquoi, elle a un défaut ?
Il lorgna sa robe de prix.
- Eh bien, l'intérieur est fait de rouille recouverte d'un vernis de chagrin.
- J'ai grandi dans un ranch du Texas. Quand ma famille nous emmenait dans les quelques baraquements qui constituaient la ville voisine, j'étais accrochée à l'arrière d'une charrette avec mes six frères et sœurs, et j'adorais ça. En outre, il faut vraiment que je vous parle. John acquiesça et Knight se glissa sur le siège passager.
- Où on va ? demanda-t-il en sortant du parking.- Prenez à gauche au feu. J'espère que vous n'avez pas d'affaire urgente. Je suis très impolie, j'aurais dû commencer par vous le demander.
Il pensa à McKenna qui l'attendait.
- Rien d'important.
Après le tournant, Knight se mit à parler.
- Vous avez eu tort de nous tenir ces grands
discours, vous savez.
- C'est pour me dire ça que vous êtes venue ?
- Je suis venue vous dire que je me faisais beau-coup de mauvais sang pour Sara.
- Bienvenue au club. Elle a d'abord essayé d'aider mon frère, ensuite moi. Elle doit bénir le jour où elle a rencontré les frères Fiske.
- Le jour où elle a rencontré l'un des deux, oui.- Qu'est-ce que ça signifie ?
- Sara avait de l'amitié et du respect pour Michael. Mais elle ne l'aimait pas, bien que, très franchement, je croie qu'il était amoureux d'elle. Son cœur est pris ailleurs.
- Sans blague ? C'est elle qui vous l'a dit ?
- John, je ne crois pas beaucoup aux différences entre les sexes, mais je ne peux pas ignorer certaines réalités de base. Je doute que mes huit collègues masculins s'en soient aperçus, mais il est clair pour moi que Sara Evans est très amoureuse de vous.
- Intuition féminine ?
- Quelque chose comme ça. Et j'ai deux filles. (Elle remarqua l'étonnement de John Fiske.) Mon premier mari est mort. Mes filles sont grandes et indépendantes. (Elle posa les mains sur ses genoux et regarda par la vitre.) Mais ce n'est pas de cela que je voulais vous parler. Tournez à droite, juste là.
- Bon, quel est votre ordre du jour ? Vous autres semblez toujours avoir un programme bien défini.- Vous trouvez que nous avons tort ?
- Disons que, quand je vois les jeux auxquels vous jouez, j'ai du mal à vous donner raison.
- Je peux comprendre ce point de vue.
- Je ne suis pas en situation de vous critiquer mais, pour moi, vous n'êtes pas des juges, vous êtes des notaires. Et l'acte notarié dépend de celui qui saura faire pression sur les autres pour obtenir cinq voix. Quel rapport avec les droits d'un plaignant et d'un accusé ? Ils roulèrent en silence quelque temps.
- J'ai commencé comme procureur, reprit Knight. Ensuite, je suis devenue juge local. Et je peux vous dire que vous vous trompez. On pourrait en débattre pendant des journées entières, mais le fait est qu'il y a un système établi et qu'il faut s'en accommoder. Si cela suppose de se plier à ses règles, quitte à les tordre de temps en temps, eh bien, allons-y. C'est peut-être une philosophie simpliste pour une situation complexe, mais quelquefois il faut savoir écouter ses tripes. Vous comprenez ce que je veux dire ?
Il acquiesça.
- J'ai des tripes, moi aussi. Et je me fie à mon
intuition.
- Qu'est-ce que votre intuition vous dit au sujet de la mort de Michael et de Steven ? C'est sérieux, cette histoire d'appel manquant ? Si oui, j'aimerais vraiment être au courant.
- Pourquoi me le demander à moi ?
- Parce que vous semblez en savoir plus long que les autres. C'est la raison pour laquelle je voulais vous parler en privé.
- Ça vous arrangerait bien que j'aie tué mon frère et que je me serve de cet appel pour faire diversion, non ? Comme ça, personne n'aurait les mains sales à la Cour.- Je n'ai pas dit ça.
- C'est à peu près ce que vous avez dit à Sara
pendant votre réception.
- Je ne sais pas pourquoi je l'ai fait. Peut-être pour l'éloigner de vous.
- Je n'ai pas tué mon frère.
- Je vous crois. Donc, cet appel manquant peut avoir une importance ?
- Oui. Mon frère a été tué car il savait ce qu'il y avait dedans. Je pense que Wright a été tué parce qu'il travaillait tard et a vu quelqu'un sortir du bureau de mon frère.
Elle pâlit.
- Vous croyez que Steven a été tué par quelqu'un de la Cour ? (John acquiesça.) Vous pouvez le prouver ?- J'espère.
- C'est impossible, John ! Pourquoi ?
- Il y a un type qui a passé la moitié de sa vie en prison et qui aimerait bien avoir la réponse à ça.- L'inspecteur Chandler est au courant ?
- En partie. Mais l'agent McKenna a réussi à le persuader que j'étais un sale type.
- Je ne suis pas certaine que l'inspecteur Chandler le croie.
- On verra.
Il la déposa derrière le Palais.
- Si vos soupçons sont fondés, dit-elle, et que
quelqu'un de la Cour soit mêlé à ceci... (Elle hésita, comme si elle n'osait pas achever sa phrase.) Vous vous rendez compte de l'impact que ça aurait sur la réputa-tion de la Cour ?
- Je n'ai pas beaucoup de certitudes dans la vie, mais j'en ai au moins une. La réputation de la Cour ne vaut pas la mort d'un innocent en prison.
Chapitre 53
Rufus regarda anxieusement son frère, qui venait d'être pris d'une quinte de toux. Josh essaya de se redresser pour mieux respirer. Ses entrailles étaient dans un sale état, il le sentait. A tout moment, un organe vital pouvait le lâcher. Il tenait toujours son pistolet contre son flanc. Mais, vu son état, il ne semblait pas avoir besoin d'une balle supplémentaire pour mettre fin à ses jours.
C'était une chance pour eux que Tremaine et
Rayfield ne soient pas venus dans un véhicule militaire, bien que la Jeep civile ne fût pas non plus des plus discrètes : le télescopage avec le camion lui avait embouti une aile et son aspect branlant pouvait attirer l'attention sur eux. Heureusement qu'elle avait une capote ; ça leur permettait au moins de ne pas être reconnus de l'extérieur.
Rufus ne savait pas où il allait et Josh, qui oscillait entre conscience et inconscience, ne lui était pas d'un grand secours. Rufus ouvrit la boîte à gants et sortit une carte routière. Puis il tira de sa poche le bristol avec les noms et les numéros. Tout ce qu'il avait à faire à présent, c'était trouver un téléphone.
John Fiske arriva devant son cabinet avec McKenna.- Ne perdons pas de temps, dit le fédéral.
- On attend la police, répliqua John avec fermeté. Au même moment, une voiture de police s'arrêtait le long du trottoir. L'agent Hawkins en descendit.- Qu'est-ce que c'est que cette embrouille, John ? demanda Hawkins, perplexe.
John montra le fédéral du doigt.
- M. McKenna, du FBI, pense que j'ai tué Mike. Il est ici pour prendre mon pistolet afin de procéder à une expertise balistique.
Hawkins regarda McKenna d'un œil mauvais.
- C'est la plus belle connerie que j'aie jamais entendue.
- Je vous remercie, dit McKenna, c'est un point de vue intéressant. Agent Hawkins, c'est ça ?
- C'est ça, fit Hawkins sans se dérider.
- Eh bien, agent Hawkins, vous êtes autorisé par M. Fiske à rechercher dans son cabinet un pistolet 9 mm enregistré à son nom. (Il se tourna vers John.) Je suppose que vous êtes toujours consentant. (John ne répondit pas.) Maintenant, agent Hawkins, si ça vous pose un problème, on peut aller en discuter ensemble avec votre patron. Après tout, vous ne tenez peut-être pas à prolonger votre carrière dans la police.
Voyant que Hawkins regimbait, John le prit par la manche et lui dit :
- Finissons-en, Billy.
Ils entrèrent dans l'immeuble.
- Tu as moins de bleus sur la figure, on dirait,
commenta John.
- Ouais, ça s'arrange, merci, dit Hawkins en
souriant.
- Que s'est-il passé ? demanda McKenna.
- Un mec avec un penchant pour la drogue, qui voulait pas se laisser arrêter, répondit Hawkins en faisant la gueule.
Il y avait un tas de lettres et de paquets devant son cabinet. John les ramassa, déverrouilla la porte et précéda les deux autres à l'intérieur. Il alla directement à son bureau, déposa le courrier et ouvrit le tiroir du haut. Il parut surpris, fourragea, puis regarda les deux hommes.
- Il était là, dans ce tiroir. J'en suis sûr, je l'ai vu le jour où tu es venu m'annoncer la mort de Mike, Billy. McKenna croisa les bras et toisa John.
- Quelqu'un d'autre a-t-il accès à votre cabinet ? Femme de ménage, secrétaire, livreur, laveur de carreaux ?
- Non, personne. Personne n'a la clé, à part le proprio.
- T'es resté absent, quoi, deux jours, pas plus ? dit Hawkins.
- C'est ça.
McKenna inspecta la porte.
- Il n'y a aucune trace d'effraction.
- Ça prouve rien, objecta Hawkins. Un mec qui sait ce qu'il fait peut crocheter cette serrure les doigts dans le nez.
- Qui savait que vous aviez ce pistolet ici ?
demanda McKenna.
- Personne.
- Un de vos clients a pu le prendre pour braquer une banque ?
- Je ne reçois pas mes clients dans mon cabinet, McKenna. Quand ils m'appellent, ils sont généralement déjà en prison.
- Eh bien, il semblerait que votre cas s'aggrave. Votre frère a été tué avec une balle de 9 mm. Vous avez un 9 mm SIC enregistré à votre nom et vous
reconnaissez qu'il était encore en votre possession il y a quelques jours. Cette arme s'est tout à coup volatilisée, vous n'avez pas d'alibi et la mort de votre frère vous a enrichi d'un demi-million.
Hawkins haussa les sourcils.
- Mike avait souscrit une assurance vie, lui
expliqua John. C'était pour maman et papa.
- Ça, c'est votre théorie, rectifia McKenna.
- Si vous pensez avoir assez d'éléments pour
m'inculper, allez-y. Sinon, foutez le camp.
McKenna ne se démonta pas.
- Je crois que l'agent Hawkins a votre autorisation pour fouiller votre cabinet. La fouille ne se limite pas à un seul tiroir. Alors, copain ou pas, j'entends qu'il fasse son devoir jusqu'au bout.
John s'inclina.
- Vas-y, Billy. Je vais boire un verre au café du coin. Tu veux quelque chose ?
Hawkins secoua la tête.
- Moi, je boirais bien un petit jus, dit McKenna en suivant John. Ça nous donnera l'occasion de bavarder un peu.
Sara s'arrêta dans l'allée. Elle inspira profondément. La Buick était là. Quand elle descendit de voiture, l'odeur de l'herbe coupée la réconforta. Ça lui rappelait son enfance, les terrains de football du lycée, les étés en Caroline. À peine eut-elle frappé que la porte s'ouvrit. Elle sursauta. Ed Fiske avait dû la voir arriver. Avant qu'il ne lui claque la porte au nez, elle brandit la photo. C'était un portrait de groupe. Il y avait Ed Fiske, Gladys et leurs deux fils. Tous souriaient jusqu'aux oreilles.
- Michael l'avait dans son bureau, expliqua-t-elle. Je voulais vous la donner.
- Pourquoi ça ?
Il avait toujours un ton glacial mais, au moins, il ne lui criait pas d'insultes.
- Parce qu'il m'a semblé que c'était la meilleure chose à faire.
Il prit la photo.
- J'ai rien à vous dire, fit-il.
- Moi, j'ai beaucoup à vous dire. J'ai fait une
promesse à quelqu'un, et j'aime tenir mes promesses.- À qui ? À Johnny ? Eh ben, vous pouvez lui dire que ça sert à rien de vous envoyer réparer les pots cassés.
- Il ne sait pas que je suis venue. Il ne voulait pas que je m'en mêle.
- Alors, pourquoi vous êtes ici ?
- À cause de cette promesse. Ce que vous avez vu l'autre nuit n'était pas la faute de John. C'était la mienne.
- Il faut être deux pour danser le tango, vous m'ôterez pas ça de l'idée.
- Je peux entrer ?
- Je vois pas pourquoi.
- J'aimerais vraiment vous parler de vos fils. Je pense que vous devez savoir certaines choses. Ça vous permettra d'y voir plus clair. Ce ne sera pas très long et je vous promets de ne plus vous ennuyer après ça. S'il vous plaît.
Ed hésita et finit par s'écarter pour lui céder le passage. Il referma bruyamment la porte derrière eux. Le living-room était à peu près dans l'état où elle l'avait vu la première fois, c'est-à-dire impeccablement rangé. L'homme aimait l'ordre. Elle imagina le garage plein d'outils soigneusement alignés. Ed lui indiqua le divan. Elle s'assit, pendant qu'il plaçait la photo entre les autres dans la salle à manger.
- Vous voulez boire quelque chose ? demanda-t-il à contrecœur.
- Seulement si vous m'accompagnez.
Il s'installa sur une chaise en face d'elle.
- J'ai pas soif, dit-il.
En l'observant plus attentivement, elle lui reconnais-sait un certain air de famille avec ses deux fils. Michael, toutefois, tenait plus de sa mère que John. Ed voulut allumer une cigarette, puis renonça.
- Vous pouvez fumer, vous savez. Vous êtes chez vous.
Ed rangea le paquet et le briquet dans sa poche.- Gladys ne voulait pas que je fume dans la maison, seulement dehors. Les vieilles habitudes sont tenaces. Il croisa les bras et attendit qu'elle prenne la parole.- J'étais une amie très proche de Michael.
- Vous devez avoir une drôle d'idée de l'amitié, après ce que j'ai vu l'autre nuit, dit Ed en s'échauffant.- Le fait est, monsieur Fiske...
- Appelez-moi Ed, j'aime pas les salamalecs.
- D'accord, Ed, le fait est que nous étions de bons amis. Enfin, c'est ainsi que je voyais la chose. Michael en voulait plus.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Sara déglutit et rougit légèrement.
- Il m'a demandée en mariage.
Ed parut choqué.
- Il m'en avait jamais parlé.
- C'est normal. Je... (elle hésita, craignant sa réac-tion)... j'ai refusé.
Elle se redressa, mal à l'aise, pendant que le vieux digérait la nouvelle.
- Ah bon ? Bah, je suppose que vous ne l'aimiez pas.
- En effet. Du moins, pas de cette manière-là. C'est difficile à expliquer. Il était parfait. C'était peut-être ça qui m'effrayait, au fond, l'idée de passer ma vie avec un homme aussi exigeant. Et il était tellement captivé par son métier... Même si je l'avais aimé, je ne sais pas s'il y aurait eu de la place pour moi dans sa vie.
Ed baissa les yeux.
- Ça a pas été facile d'élever ces deux garçons. Johnny était bon dans presque tout, mais Mike... Mike était plus que ça, il réussissait tout ce qu'il voulait. Je m'en rendais pas bien compte à l'époque, je passais le plus clair de mon temps au garage. J'étais tellement fier de Mike ! Ça se voyait trop. Beaucoup trop. Je m'aperçois mieux de mon erreur, avec le recul. Mike m'a dit que Johnny ne voulait plus le voir, et sans lui dire pourquoi. Johnny n'est pas très communicatif. C'est dur de le faire parler.
Sara regarda, derrière lui, un cardinal voleter et se poser sur une branche du saule pleureur.
- Je sais, dit-elle. J'ai passé pas mal de temps avec lui ces derniers jours. Voyez-vous, j'ai toujours pensé que, le jour où je rencontrerais l'homme avec qui je voudrais passer ma vie, je le reconnaîtrais au premier coup d'œil. C'est idiot, n'est-ce pas ?
Un vague sourire passa sur le visage du vieux.- La première fois que j'ai vu Gladys, elle était serveuse dans le petit restaurant en face du garage où je travaillais. J'y suis allé un jour avec des potes et, dès que je l'ai vue, je n'ai plus entendu un seul mot de ce qu'ils me disaient. Y avait plus qu'elle et moi au monde. De retour au boulot, j'ai failli bousiller un moteur Diesel Cummins. J'avais plus ma tête à moi.
Sara sourit.
- Connaissant l'obstination de John et de Michael, je ne pense pas que vous en soyez resté là.
Il sourit aussi.
- Je suis allé prendre mon breakfast, mon déjeuner et mon dîner dans ce resto pendant six mois. On a commencé à sortir ensemble. Puis j'ai eu le courage de la demander en mariage. Je l'aurais fait dès le premier jour, si j'avais pas eu peur qu'elle me prenne pour un cinglé. (Il se tut un instant.) Ah, on peut dire qu'on a eu une belle vie, tous les deux. (Il observa Sara.) C'est ce qui s'est passé quand vous avez vu John ? (Elle acquiesça.) Mike le savait ?
- Je crois qu'il s'en est douté. Quand j'ai finale-ment rencontré John, je lui ai demandé pourquoi ils ne s'entendaient pas, tous les deux. Je pensais que ça pouvait être une des raisons mais, en fait, ils étaient déjà en froid avant cela. Ce que vous avez vu cette nuit-là sur le bateau, c'était... une tentative de séduction de ma part. Votre fils venait de vivre une journée d'enfer et je n'ai pensé qu'à moi. (Elle le regarda en face.) Il m'a repoussée.
Elle repensa à la nuit précédente, aux tendresses qu'ils avaient échangées, dans son lit et plus tard. Puis au lendemain. Elle croyait avoir tout compris, tout savoir de lui. Un sentiment agréable. Maintenant, elle se disait qu'elle ne savait rien de l'homme et de ses senti-ments. Elle eut un rire gêné et prit un mouchoir de papier pour s'essuyer les yeux.
- Ce fut une expérience assez humiliante, reprit-elle. C'est tout ce que j'étais venue vous dire. Si vous voulez haïr quelqu'un, haïssez-moi. Mais pas votre fils. Ed contempla le tapis et se leva.
- Je viens de tondre la pelouse. J'ai envie d'un thé glacé. Pas vous ?
Surprise, elle accepta.
Quelques minutes plus tard, Ed revint avec des verres remplis de glace et une théière.
- J'ai beaucoup réfléchi à cette nuit-là, dit-il en versant le thé. Je ne me souviens pas de tout. J'avais une méchante gueule de bois le lendemain. J'aurais jamais dû taper Johnny. Pas dans le ventre.
- Il est solide.
- C'est pas ce que je veux dire. (Il avala une gorgée et se rassit en se mordant la lèvre.) Il vous a déjà expliqué pourquoi il avait quitté la police ?
- Il m'a dit qu'il avait arrêté un jeune pour déten-tion de drogue, que le gosse lui avait fait pitié et qu'il avait décidé d'aider les types comme lui.
Ed acquiesça.
- Mouais, sauf qu'il l'a pas exactement arrêté. Le gars est mort dans l'opération. Idem pour le policier qui était venu en renfort.
Sara faillit renverser son thé.
- Quoi ?
Ed était un peu ennuyé d'avoir abordé ce sujet, mais il continua.
- Johnny n'a jamais aimé en parler, mais j'ai appris l'histoire par un des agents qui sont arrivés sur les lieux après coup. Johnny avait arrêté la voiture pour une raison quelconque. Elle avait été volée, je crois. Bref, il a appelé du renfort et fait sortir les deux gars de la bagnole. Il a trouvé la drogue et c'est à ce moment-là que son collègue s'est pointé. Ils allaient commencer à les fouiller et voilà qu'un des gars s'écroule, comme s'il faisait une crise de quelque chose. Johnny essaie de l'aider. Son collègue aurait dû ouvrir l'œil, mais il n'a pas fait gaffe, l'autre a sorti un revolver et l'a tué. Johnny a réussi à dégainer, il a tiré, mais le gosse a eu le temps de lui mettre deux balles dans la peau... Ils sont tombés tous les deux, face à face. Son copain leur avait fait du cinéma. Sa crise, c'était du bidon. Il a sauté dans la voiture et filé. Ils l'ont rattrapé un peu plus tard. Johnny et l'autre type étaient affalés à cinquante centi-mètres de distance. Ils pissaient le sang.
- Mon Dieu !
- Johnny a enfoncé un doigt dans une de ses bles-sures. Ça a un peu arrêté le sang. Et puis - ça, je l'ai appris de sa bouche pendant qu'il délirait à l'hôpital - le gars a dit un truc à Johnny. J'ai jamais pu savoir quoi exactement, mais, quand ils les ont retrouvés, Johnny avait passé un bras autour de lui. Il avait dû se traîner jusqu'à lui. Le gosse était mort. Certains flics ont trouvé ça un peu louche, ça leur plaisait pas. Mais, bon, ils ont enquêté et Johnny a été blanchi. C'était la faute de l'autre flic. Johnny a failli mourir pendant son transport à l'hôpital. Il y est resté des semaines. Les pruneaux du môme lui avaient lacéré les tripes.
Sara revit tout à coup Fiske rabattant son T-shirt avant de faire l'amour.
- Il a une cicatrice ?
- Pourquoi vous demandez ça ?
- Pour rien. À cause d'une chose qu'il a dite.
Ed acquiesça lentement.
- Du ventre jusqu'au cou.
" Trop vieux pour faire trempette ", songea Sara.- Je suppose qu'ils auraient pu lui faire de la
chirurgie plastique, mais Johnny en avait marre des hôpitaux. D'ailleurs, je crois qu'il s'est dit que, s'ils pouvaient pas le réparer en dedans, à quoi bon se faire bichonner l'extérieur ?
Sara s'affola.
- Que voulez-vous dire ? Il est complètement guéri, n'est-ce pas ?
Ed secoua tristement la tête.
- Les balles l'ont salement amoché, elles ont
ricoché à l'intérieur. Ils l'ont recousu, mais presque tous les organes ont été touchés. Ils pourraient peut-être le retaper plus correctement si Johnny acceptait de passer quelques années à l'hôpital pour des greffes, des trucs comme ça. Mais il veut rien entendre. Les toubibs l'ont prévenu que ça allait s'aggraver avec le temps. Comme un genre de diabète, voyez, qui vous ronge les organes petit à petit. Ils ont dit que ces balles lui coûteraient vingt ans de sa vie, peut-être plus. Et qu'y avait rien à faire. À l'époque, il s'en fichait. Il était vivant, ça lui suffisait. Mais je sais que ça lui trotte encore dans la tête. Il fait des haltères, il court comme un fou, il se maintient en forme. Extérieurement seulement. Quand il a quitté la police, il a même pas voulu d'indemnités, alors qu'il y avait droit, et pas qu'un peu. Il est devenu avocat, il bosse comme un dingue pour des clopinettes et il nous donne le plus gros de ce qu'il gagne, à sa maman et à moi. J'ai pas de retraite et les factures médi-cales de Gladys représentent une jolie ardoise. On a dû hypothéquer cette maison, après avoir passé trente ans à la payer. Mais quand on n'a pas le choix...
Sara jeta un œil vers la table où était exposée la médaille de John Fiske. Un bout de métal pour prix de toutes ces souffrances.
- Si je vous raconte tout ça, c'est pour vous faire comprendre que Johnny n'a pas vraiment les mêmes espérances que vous ou moi dans la vie. Jamais marié, pas de gosses. Tout va trop vite pour lui. Il pense qu'il aura de la veine s'il atteint cinquante ans. Il me l'a dit lui-même. (Ed baissa les yeux, la gorge serrée.) J'aurais jamais pensé survivre à Mike. Dieu veuille que je survive pas à mon autre garçon.
Sara retrouva sa voix.
- Je vous remercie de m'avoir dit cela. Je me rends compte que ce n'était pas facile pour vous. Vous me connaissez à peine.
- Ça dépend. Des fois, en dix minutes on arrive à connaître une personne mieux que quelqu'un qu'on fréquente depuis toujours.
Sara se leva pour partir.
- Merci de m'avoir accordé votre temps. Et John a vraiment besoin d'avoir de vos nouvelles.
Il acquiesça gravement.
- Je l'appellerai.
Au moment où elle tournait le bouton de la porte, Ed lui dit :
- Vous aimez toujours mon fils ?
Elle sortit sans répondre.
Dans le petit troquet en face de son bureau, John Fiske commanda un café au bar et alla s'asseoir en terrasse. McKenna fit de même. Au début, John choisit d'ignorer complètement l'agent du FBI et regarda les passants en buvant son café. Le soleil projetait l'ombre des deux hommes sur les briques derrière eux et John, ébloui, mit ses lunettes noires. McKenna mâchonnait silencieusement des biscuits secs en faisant tourner son gobelet de plastique entre ses doigts.
- Comment va votre estomac ? Je regrette de vous avoir frappé.
- La seule chose que vous regrettiez, c'est de ne pas avoir frappé plus fort.
- Non, parole. J'ai pris peur en voyant le fusil.
- Ben voyons ! Vous pensiez que j'allais pouvoir ouvrir la porte de la bagnole, sortir le fusil, me retourner et épauler avant que vous ayez eu le temps de m'ajuster à une distance de... quoi, dix centimètres ?
- Pour votre information, j'avais lu vos états de service. Vous étiez un bon flic. En tout cas, jusqu'à votre démission.
- Qu'est-ce que ça sous-entend ?
- Rien, sinon que votre dernière prestation a
soulevé quelques questions. Vous voulez m'en dire plus?
John retira ses lunettes pour mieux le regarder.- Je préférerais encore que vous me tiriez une balle dans la tête.
McKenna s'adossa contre le mur et alluma une cigarette.
- Vous savez, si vous tenez tant à prouver votre innocence, vous devriez commencer par être un peu plus coopératif.
- Vous êtes persuadé que j'ai tué mon frère,
McKenna. Alors, à quoi bon ?
- J'ai travaillé sur pas mal d'enquêtes dans ma
carrière. Une fois sur deux, ma première hypothèse s'est révélée fausse. Il ne faut jamais dire " jamais ", c'est ma devise.
- Mais c'est que vous avez l'air presque sincère, dites donc !
McKenna adopta un ton plus amical.
- John, ça fait un certain temps que je suis dans la partie. Les enquêtes ficelées d'avance, ça n'existe prati-quement pas. Il y a des failles dans celle-ci, et je ne les ignore pas.
Il s'interrompit et reprit, l'air de rien :
- Alors, pourquoi votre frère s'intéressait tellement à Rufus Harms ? Et qu'est-ce qu'il y avait dans cette lettre ?
John remit ses lunettes.
- Tiens, je croyais que c'était moi qui avais tué mon frère. Faudrait savoir.
- Ce n'est qu'une de mes théories. J'essaie de la vérifier en cherchant votre 9 mm mystérieusement disparu. En attendant, j'étudie une autre possibilité : Rufus Harms. Votre frère a pris le document et il semble qu'il soit allé voir ce type en prison.
- C'est Chandler qui vous a dit ça ?
- J'ai de nombreuses sources d'information. Evans et vous avez fouillé dans le passé de Harms. Il s'est évadé d'une prison de Virginie et, comme par hasard, vous venez de louer un avion pour vous rendre dans la région. Pourquoi ne pas m'affranchir ? Où êtes-vous allé et pourquoi ?
John était soufflé. McKenna les avait mis sous surveillance. Ce n'était pas tellement étonnant, en fait, mais il n'avait pas envisagé cette possibilité.
- Puisque vous savez tout, pourquoi me poser la question ?
- Vous possédez peut-être des renseignements qui peuvent m'aider à élucider cette affaire.
- Avant Chandler ?
- Quand il y a un tueur en liberté, peu importe qui l'arrête le premier.
En apparence, c'était le simple bon sens. Mais John savait que cela ne se passait pas ainsi, en réalité. C'était très important d'être le premier. Au FBI comme à la police, on était noté. Il se leva.
- Allons rejoindre Billy. À l'heure qu'il est, il a dû trouver les deux cadavres que j'ai planqués dans mon placard.
Hawkins finissait son inspection quand ils arrivèrent.- Rien, dit-il en réponse à McKenna. Vous pouvez chercher vous-même si vous voulez, ajouta-t-il par défi.- Pas la peine, je vous fais confiance, dit McKenna. John fixait Hawkins des yeux.
- Qu'est-ce que c'est que ça, Billy ? demanda-t-il en pointant le doigt sur son col.
- Ça, quoi ?
John lui frotta le col et montra son index.
Hawkins rougit un peu.
- Oh, hum, une idée de Bonnie pour masquer les bleus. C'est pour ça que j'ai meilleure mine. Je m'étais jamais fait cogner aussi dur de toute ma vie. Je veux dire : je suis costaud, mais le mec était balèze aussi.- Moi, je lui aurais vidé mon chargeur dans le bide, dit McKenna.
John n'en crut pas ses oreilles. Il en resta bouche bée.- J'ai été tenté de le faire, reconnut Hawkins. Enfin, pour en revenir à ces bleus, l'idée de Bonnie est pas mauvaise, mais le problème, c'est la chaleur : quand on se met à transpirer, ça tache les fringues. Je sais pas comment font les femmes.
- Tu veux dire que c'est...
- Ouais, du fond de teint.
Malgré le choc que lui causa cette révélation, John afficha un calme apparent, tout en frottant son épaule encore endolorie.
McKenna le regardait fixement.
Juste à ce moment-là, le téléphone sonna. John décrocha. C'était l'hospice de sa mère.
- J'ai appris la mort de Michael dans le journal, dit l'infirmière. Je suis catastrophée, John.
La femme travaillait à l'hospice depuis de longues années et John Fiske la connaissait bien.
- Merci, Anne. Écoutez, je n'ai pas beaucoup le temps, là, maintenant...
- L'autre jour encore, il était ici et... oh, c'est
affreux, je n'arrive pas à le croire.
John se raidit.
- Ici ? Vous voulez dire à l'hospice ?
- Oui. Pas plus tard que la semaine dernière.
Jeudi... non, vendredi.
Le jour de sa disparition.
- Je m'en souviens parce que, d'habitude, il venait le samedi.
John se gratta la tête, désorienté.
- Attendez, attendez, qu'est-ce que vous me
racontez là ? Michael ne venait jamais voir maman.- Bien sûr que si. Pas aussi souvent que vous, mais tout de même.
- Vous ne me l'aviez jamais dit.
- Ah non ? Autant vous l'avouer maintenant,
Michael ne voulait pas que vous le sachiez.
- Mais pourquoi, bon sang ? J'en ai marre des gens qui me cachent des choses sur mon frère !
- Je suis désolée, John, mais il m'avait demandé de ne pas vous le dire et j'ai respecté son désir. C'est tout. Mais maintenant qu'il nous a quittés... je ne pensais pas que ça vous fâcherait de l'apprendre.
- Il a vu maman vendredi ? Il vous a parlé ?
- Non, pas vraiment. Il m'a paru un peu nerveux. Comme si... comme s'il avait peur de quelque chose. Il est arrivé très tôt et il n'est resté qu'une demi-heure environ.
- Alors il lui a parlé, à elle ?
- Il l'a vue. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'ils se sont " parlé "... Avec Gladys, c'est un peu délicat. Quand pensez-vous venir la voir ? Elle ne peut pas être au courant pour Michael, bien sûr, mais... je ne sais pas, elle semble déprimée par quelque chose.
Cette femme avait l'air de croire que les liens
maternels étaient plus forts que la maladie, même la maladie d'Alzheimer.
- Je suis très pris en ce moment...
John s'interrompit brusquement. Ce serait un miracle si sa mère pouvait se souvenir de sa conversation avec Michael, se souvenir d'un détail susceptible de les aider. Mais on ne savait jamais.
- J'arrive tout de suite.
Il raccrocha, attrapa son porte-documents et y fourra son courrier.
- Votre frère a rendu visite à sa mère le jour de sa disparition ? demanda McKenna. Alors, elle est peut-être en mesure de nous apprendre quelque chose.- McKenna, ma mère est atteinte de l'Alzheimer. Elle croit que John Kennedy est toujours Président.- Bon, mais quelqu'un du service, une infirmière peut-être ?
John griffonna une adresse et un numéro de téléphone au verso d'une de ses cartes.
- Laissez ma mère en dehors de ça.
- Vous allez pourtant la voir, n'est-ce pas ? Vous avez une raison ?
- C'est ma mère.
John disparut derrière la porte.
Hawkins regarda McKenna.
- Vous avez l'intention de prendre racine ? Parce que je veux fermer à clé. J'ai pas envie que quelqu'un d'autre vienne piquer des trucs.
Il y avait dans l'intonation de Hawkins quelque chose qui fit tiquer McKenna. Le type ne pouvait pas se douter qu'il avait subtilisé le flingue, si ? Il avait des scrupules. Mais ces scrupules-là n'étaient rien en comparaison du poids bien plus lourd qui pesait sur sa conscience.
Chapitre 54
Sara avait freiné à un feu rouge, en allant chez John Fiske, quand elle le vit traverser le carrefour en direc-tion de l'ouest. Elle n'eut pas le temps de klaxonner. Elle voulut lui faire des appels de phares, mais il avait l'air si tendu qu'elle se contenta de tourner à droite pour le suivre.
Trente minutes plus tard, elle vit sa voiture s'engager dans le parking d'un établissement hospitalier du West End. Elle y était déjà venue avec Michael, pour rendre visite à sa mère. Elle se gara derrière un cèdre et regarda John entrer dans l'hospice.
Il alla trouver Anne, qui s'excusa encore et le
conduisit dans le salon des visiteurs, où Gladys était sagement assise en pyjama et pantoufles. Quand John apparut, elle leva les yeux et joignit les mains. Il prit place en face d'elle. Gladys lui caressa tendre-ment le visage en souriant. Elle avait les yeux grands ouverts, mais sur un monde irréel.
- Comment va mon Mike ? Comment va le bébé de sa maman ?
Il lui prit les mains.
- Je vais bien. Papa va bien aussi. Ça t'a fait plaisir que je vienne te voir, l'autre jour, hein ?
- Ça me fait toujours plaisir.
Elle regarda derrière lui et sourit. Elle faisait souvent cela. C'était difficile de retenir son attention. Elle retombait en enfance, la boucle était bouclée.
Elle lui caressa de nouveau la joue.
- Ton papa était ici.
- Quand ?
Elle hocha la tête.
- L'an dernier. Il avait une permission. Son bateau a coulé. Les Japonais l'ont eu.
- Aïe, c'est vrai ? Il va bien, j'espère ?
Elle se mit à rire.
- Oh oui, il pète le feu. (Elle se pencha et murmura sur un ton de conspirateur.) Mike, mon petit, tu peux garder un secret ?
- Bien sûr, m'man.
Elle regarda autour d'elle, rougissante.
- Je suis de nouveau enceinte.
John soupira. C'était nouveau, ça.
- Vraiment ? dit-il. Tu le sais depuis quand ?
- Allons, mon chéri, ne t'inquiète pas, va, maman a assez d'amour pour vous tous.
Elle lui pinça la joue et lui baisa le front. Il serra sa main en se forçant à sourire.
- On a eu une conversation intéressante, l'autre jour, hein ? reprit-il.
Elle acquiesça distraitement. C'était de la folie, il le savait mais, puisqu'il était là, pourquoi ne pas tenter le coup ? Il insista :
- J'ai fait un long trajet. Tu te rappelles où je suis allé?
- Tu es allé à l'école, Mike, comme tous les jours. Ton papa t'a emmené sur son bateau. (Elle fronça les sourcils.) Sois prudent, surtout. Il y a des combats terribles, tu sais. Ton papa est en train de se battre, en ce moment. (Elle leva le poing.) Vas-y, Eddie, tu les auras !
- Je serai prudent, maman.
La regarder, c'était comme regarder un portrait qui jaunissait au soleil. À la longue, les couleurs finiraient par s'effacer et il ne resterait plus qu'un souvenir de son image. Ainsi va la vie.
- Il faut que je me sauve, dit-il. Je... je vais être en retard à l'école.
- Comme elle est jolie ! s'exclama Gladys en
faisant signe à quelqu'un derrière lui. Hello, ma belle ! John se retourna et se figea en voyant Sara debout à quelques mètres.
- Je suis enceinte, ma chérie, lui dit Gladys.
- Félicitations, fut tout ce que Sara trouva à
répondre.
John fonça vers la sortie à grands pas, avec Sara sur ses talons. Il ouvrit la porte si brusquement que le battant heurta le mur.
- John, veux-tu bien m'écouter une minute ?
supplia-t-elle.
Il se retourna.
- Comment oses-tu venir m'espionner ?
- Je n'espionnais pas.
- Alors, mêle-toi de tes oignons, dit-il en montant dans sa voiture.
Elle se glissa à côté de lui.
- Sors de ma voiture.
- Je ne bougerai pas tant que nous n'aurons pas parlé.
- Des clous !
- Si tu veux que je descende, jette-moi dehors.- Quelle emmerdeuse ! cria-t-il en ressortant.
Elle le suivit.
- Emmerdeur toi-même. John Fiske, vas-tu enfin me parler, oui ou non ?
- Nous n'avons rien à nous dire.
- Nous avons tout à nous dire.
Il pointa un doigt accusateur.
- Pourquoi tu me fais ça, Sara ?
- Parce que tu m'inquiètes.
- J'ai pas besoin de ton aide.
- Je pense que si. J'en suis même sûre.
Ils se regardèrent longuement.
- On ne peut pas aller quelque part pour en parler ? Je t'en prie !
Elle contourna lentement la voiture et lui prit le bras.- Si la nuit dernière compte à moitié autant pour toi que pour moi, dit-elle, nous devrions être au moins capables de parler.
Elle attendit, presque certaine qu'il allait sauter dans sa voiture et disparaître de sa vie.
Il hésita, puis baissa la tête et s'appuya contre la carrosserie avec lassitude. Sara chercha sa main et l'étreignit. Il observa une voiture, un peu plus loin, garée le long de la route, avec deux hommes à l'intérieur.
- Je crois que les fédés nous filent le train, dit-il. Il semblait s'y résigner. Peut-être parce que
McKenna n'était pas à bord.
- Tant mieux, je me sentirai en sécurité, répondit-elle sans le quitter des yeux.
Elle s'aperçut enfin qu'elle ne l'avait pas perdu, du moins pour l'instant.
Ils montèrent dans leurs voitures respectives et Sara suivit John jusqu'à un petit centre commercial, à un kilomètre environ, où ils s'assirent à une terrasse et burent de la limonade dans la chaleur de fin
d'après-midi.
- Je comprends que tu en veuilles à ton frère, mais ce n'est pas sa faute, dit Sara.
- Rien n'était jamais la faute de Mike, répliqua-t-il amèrement.
- Ta mère ne sait pas ce qu'elle dit. Elle aurait tout aussi bien pu appeler Michael par ton nom.
- Ouais, c'est ça. Elle choisit de ne pas se souvenir de moi.
- Peut-être qu'elle t'appelle ainsi parce que tu lui rends visite beaucoup plus souvent que Mike et que c'est sa façon de réagir.
- Tu ne me feras pas avaler ça.
- Très bien, si tu veux absolument être jaloux de ton frère même après sa mort, continue comme ça. John lui jeta un regard glacial. Elle s'attendit à le voir exploser, mais il répondit simplement :
- Oui, je suis, ou j'étais, si tu préfères, jaloux de mon frère. Qui ne l'aurait pas été ?
- Ce n'est pas une raison pour te conduire comme tu le fais.
- Possible, concéda-t-il, à bout d'arguments. (Il détourna les yeux.) La première fois que je suis allé voir maman et qu'elle m'a appelé Mike, j'ai cru que c'était provisoire, tu vois, qu'elle avait eu une mauvaise journée. Mais au bout de deux mois... Eh bien, j'en ai eu marre et c'est alors que j'ai coupé les ponts avec Mike. Pour de bon. Tous les petits trucs qui me gênaient chez lui, même les plus dérisoires, ont pris des propor-tions énormes. Je ne voyais plus en lui qu'un salopard sans cœur. Il m'avait pris ma mère.
- John, le jour où nous sommes venus te voir au tribunal, j'ai accompagné Mike à l'hospice.
Il se raidit.
- Quoi ?
- Ta mère ne lui a même pas parlé. Il lui a apporté un cadeau, elle ne l'a pas voulu. Il m'a dit qu'elle était toujours comme ça. Il supposait que c'était parce qu'elle t'aimait trop, qu'elle n'avait plus de place pour lui.- Tu mens.
- Non. C'est la vérité.
- Tu mens !
- Demande aux gens qui travaillent là-bas. Ils le savent.
Quelques minutes s'écoulèrent en silence. John avait la tête baissée. Quand il leva les yeux, il dit :
- Je n'avais jamais pensé qu'il avait perdu sa mère, lui aussi.
- Tu en es bien sûr ?
Il serra les poings.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? s'écria-t-il d'une
voix tremblante.
- Qu'est-ce qui t'empêchait de parler à ton frère ? Michael m'a dit que c'était toi qui avais coupé les ponts, comme tu viens de le reconnaître toi-même. Mais je n'arrive pas à croire que tu n'aies jamais su comment elle le traitait.
Il y avait une telle souffrance dans le visage de John qu'elle en frémit.
- Je ne voulais pas m'en soucier, dit-il. (Elle lui saisit l'épaule.) Je crois que je me suis servi de tout ça comme d'un prétexte pour bannir mon frère de ma vie. Et puis, il y a autre chose... Mike m'a téléphoné, juste avant d'aller à la prison. Je ne l'ai pas rappelé. En tout cas, pas tout de suite. Quand je m'y suis décidé, c'était trop tard... Je l'ai tué.
- Tu ne peux pas te reprocher ça. (Voyant que ce genre de propos rassurant était sans effet, elle changea de tactique.) Si tu veux te reprocher quelque chose, ne te trompe pas de remords. Tu as injustement chassé ton frère de ton existence. Ça, c'est vrai, ça, tu peux le regretter. Maintenant, il est mort. Il faudra que tu vives toute ta vie avec ces regrets-là, John.
- Tu crois que je ne le sais pas ?
Puisqu'il s'était confié à elle, Sara estima qu'elle lui devait la pareille.
- J'ai vu ton père aujourd'hui. (Elle arrêta aussitôt ses protestations.) Je te l'avais promis. Je lui ai expliqué ce qui s'était réellement passé.
- Et tu t'imagines qu'il t'a crue ! fit-il, sceptique.- Je lui ai dit la vérité. Il va t'appeler.
- Merci, mais j'aurais préféré que tu restes en
dehors de ça.
- Il a comblé certaines lacunes pour moi.
- Quoi, par exemple ? demanda-t-il sèchement.- Par exemple, la raison pour laquelle tu as quitté la police.
- Sara, tu n'avais pas besoin de savoir ça !
- Oh, si. Et pour une excellente raison.
- Laquelle ?
- Tu t'en doutes bien !
Ils se turent. John regardait la table en jouant négli-gemment avec sa paille. Enfin, il croisa les bras.- Alors, mon père t'a tout raconté ?
- Au sujet des coups de feu, oui, répondit-elle
prudemment.
- Donc, tu sais que je ne serai probablement plus dans un excellent état de fraîcheur à soixante ans. Je n'atteindrai peut-être même pas la cinquantaine.- Je crois que rien n'est joué d'avance.
- Et si c'était le cas ? Si j'étais déjà condamné ?- Pour moi, ça ne changerait rien.
- Mais pour moi, ça changerait tout, Sara, dit-il en se penchant vers elle.
- Alors, tu renonces à la vie ?
- Je mène ma vie comme je l'entends.
- Bon, si tu le dis...
- Ça ne marcherait jamais, tu sais, rétorqua-t-il.- Donc, tu y as pensé ?
- Oui, j'y ai pensé. Pas toi ? Comment sais-tu que ce n'est pas une passade, un coup de tête comme quand tu as acheté ta maison ?
- Je connais mes sentiments.
- Les sentiments peuvent changer, objecta-t-il.- Et c'est tellement plus facile de s'avouer vaincu que d'essayer de résister !
- Quand je veux quelque chose, je me bats pour l'obtenir.
Il ne savait pas pourquoi il disait ça, mais il comprit qu'il l'avait blessée.
- Je vois, reprit-elle. Et je suppose que je compte pour rien dans ta décision.
- Sara, ce n'est pas ça, je... Écoute, mon père ne t'a pas tout dit, parce qu'il ne sait pas tout.
- Il m'a dit que tu avais failli mourir, que les deux autres étaient morts, le policier et le type qui t'a tiré dessus. Je peux comprendre que ça ait changé ta
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