La simple vérité
manière de vivre, ton attitude face à…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
- C'est Harms qui a tué cette petite fille, pas moi, dit Dellasandro.
- Vous croyez ça, Léo ? Vous l'avez tuée aussi sûrement que si vous aviez eu les mains autour de son cou. Vous, et non Rufus.
- Ce salopard, fit Dellasandro avec une affreuse expression du visage. Si on m'avait écouté, c'est du plomb qu'on lui aurait injecté, et pas leur drogue à la gomme. Il faisait honte à l'uniforme.
- Il était dyslexique. Il n'exécutait pas les ordres parce qu'il ne les comprenait pas, imbécile ! Vous avez détruit sa vie et celle de cette petite fille pour rien. Dellasandro ricana bêtement.
- Je ne vois pas la chose comme ça, dit-il. Pas du tout. Il a eu ce qu'il méritait.
- Comment va votre bosse, Léo ? John vous a bien amoché, hein ? Il sait tout, évidemment.
- Nous lui rendrons une petite visite aussi.
- " Nous " ? Vous voulez dire avec Vie Tremaine et Frank Rayfield ?
- Tout juste, ma poule.
- Vos copains sont morts. (Le sourire de Della-sandro se figea.) Ils ont essayé de liquider Rufus et son frère mais, comme la dernière fois, ils n'ont pas réussi à finir le travail, dit-elle, provocante.
- Bah, j'espère avoir l'occasion de le finir pour eux. Sara le regarda de haut en bas et secoua la tête avec dégoût.
- Dites-moi une chose, Léo. Comment une vermine de votre espèce a-t-elle pu devenir chef de police ? Il la gifla violemment et l'aurait frappée encore si Perkins ne s'était interposé.
- On n'a pas le temps, Léo.
Il agrippa Sara par l'épaule et ce fut à ce moment-là que le téléphone sonna.
Perkins regarda Dellasandro.
- Fiske ? (Il se tourna vers Sara.) Fiske est avec Harms, hein ? C'est pour ça que vous vous êtes séparés ?
Elle ne répondit pas. Le téléphone sonnait toujours. Perkins lui colla son revolver sous le menton, le doigt sur la détente.
- Je te pose la question pour la dernière fois. Est-ce que Fiske est avec Rufus Harms ? Dans deux secondes, ta petite tête va exploser, je le jure devant Dieu. Réponds !
- Oui, oui, il est avec lui, dit-elle d'une voix étran-glée par le canon contre sa trachée-artère.
Il l'entraîna vers le téléphone.
- Décroche. Si c'est Fiske, donne-lui rendez-vous quelque part. Près d'ici, dans un endroit sûr. Raconte-lui que tu as découvert quelque chose. Mais gaffe : si tu dis quoi que ce soit pour l'avertir, tu es morte. Obéis ou crève.
Sara voyait maintenant que le Perkins aux manières mielleuses qu'elle avait connu était en fait le plus dangereux des deux hommes. Elle décrocha lentement le téléphone. Perkins écoutait, le revolver sur sa tempe. Elle inspira pour tenter de se calmer.
- Allô ?
- Sara?
C'était John Fiske.
- J'ai essayé de te joindre partout, dit-elle.
- Je sais. Je viens d'écouter mes messages. Je suis avec Rufus.
Perkins tenait toujours le revolver contre sa tempe, sans perdre un mot de la communication.
- Où es-tu ? demanda-t-elle.
- Dans une aire de repos, à mi-chemin de
Washington.
- Qu'est-ce que tu comptes faire ?
- Le moment est venu d'aller trouver Chandler. J'en ai parlé avec Rufus.
Perkins fit un signe négatif.
- Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, John.
- Pourquoi ?
- Je... j'ai découvert certaines choses que tu dois savoir d'abord. Avant d'aller voir Chandler.
- Raconte.
- Je ne peux pas te le dire maintenant. Mon télé-phone est peut-être sur écoute.
- Allons, Sara !
- Je te propose un truc. Donne-moi le numéro de ta cabine téléphonique et je te rappellerai de ma voiture. (Elle regarda Perkins.) On pourra se fixer rendez-vous quelque part. Ensuite, on ira voir Chandler. Le FBI a l'immatriculation de la voiture que tu conduis, il faudra que tu t'en débarrasses de toute manière.
Il lui donna le numéro, qu'elle griffonna sur un bloc-notes.
- Tu es sûre de ne pas pouvoir me dire de quoi il s'agit au téléphone ?
- J'ai parlé à ton ami du tribunal militaire...
Elle pria en silence pour que John Fiske réagisse bien à ce qu'elle allait lui dire. Un faux pas et elle était morte. Elle devait lui faire confiance.
- Darnell Jackson m'a tout expliqué au sujet des tests de la PCP.
John haussa les sourcils et regarda Rufus, assis dans l'obscurité de l'aire de repos. Darnell Jackson. Il répondit vite :
- Darnell ne m'a jamais laissé tomber.
Sara poussa un soupir.
- Je te rappelle dans cinq minutes.
Elle raccrocha et se tourna vers les deux hommes. Perkins eut un mauvais sourire.
- Bien joué, Sara. À présent, allons retrouver tes amis.
Chapitre 59
Quand Sara l'eut rappelé pour lui indiquer un lieu de rendez-vous, John passa un autre coup de fil. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Pas bonnes du tout. En rejoignant Harms dans la voiture, il lui dit :
- Il a Sara.
- Qui " il " ?
- Votre vieux copain Dellasandro. C'est le dernier qui reste.
- Comment ça, le dernier ?
- Rayfield et Tremaine sont morts. Reste Della-sandro. Sara me l'a fait comprendre sans qu'il s'en dou... (Il s'interrompit net devant la mine perplexe de Rufus.) Attendez, ils étaient combien dans la prison, cette nuit-là ?
- Cinq.
John s'effondra.
- Merde, je croyais qu'il n'y avait que ces trois-là. Qui sont les deux autres ?
- Perkins. Dick Perkins.
John en eut presque un haut-le-cœur.
- Nom de Dieu... Richard Perkins est l'huissier de la Cour suprême !
- Je sais pas ce qu'il est devenu, je l'ai pas revu depuis. Et heureusement. C'était le pire du lot, avec Tremaine. Il m'a pas loupé, avec sa matraque, le salaud. C'est lui qui m'a fait la piqûre de PCP.
- Et le cinquième homme ?
- Je le connaissais pas. Je l'avais jamais vu.
- Eh bien, moi, je crois savoir qui c'est.
Sara ne lui avait pas dit qu'elle avait vu le nom de Warren McKenna sur la liste du personnel de Fort Plessy, mais il avait fait la déduction lui-même. Tout se tenait. C'était pour ça que l'agent du FBI voulait l'épin-gler à tout prix. Il démarra.
- Où on va ?
- Sara vient de me rappeler. Elle... ils veulent
qu'on aille les retrouver quelque part du côté de George Washington Parkway. J'ai essayé de prévenir Chandler, mais il n'était pas là. Je lui ai laissé un message pour lui dire où on serait. J'espère seulement qu'il l'aura à temps.
- Et on y va quand même ?
- Sinon ils tueront Sara. Si vous voulez rester hors du coup, vous n'êtes pas obligé de me suivre.
En guise de réponse, Rufus sortit un revolver de sa poche et le lui tendit.
- Vous savez vous servir de ce machin ?
John prit le flingue et s'assura qu'il était chargé.- Je crois que je pourrai me débrouiller, dit-il.
Il était minuit passé, et la route était déserte. Ça et là, on rencontrait des coins aménagés pour des pique-niques, où les gens venaient faire un barbecue et flâner en famille dans la journée. Pour l'heure, l'endroit était sombre, isolé, sinistre. John passa en revue les panneaux de sortie jusqu'à celui qu'il cherchait. Il aperçut en même temps la voiture de Sara, sur le parking vide. L'aire de pique-nique était bordée de grands arbres. En arrière-plan, on distinguait la coulée sombre du Potomac.
Rufus, recroquevillé sur la banquette, les yeux à hauteur du bord de la vitre, scruta la demi-obscurité.- Y a quelqu'un dans la bagnole, dit-il. Je vois pas si c'est un homme ou une femme.
John plissa les yeux et acquiesça. Ils avaient impro-visé un plan en cours de route. Maintenant qu'ils avaient repéré les lieux, ils pouvaient le mettre à exécution. Il continua jusqu'à un virage qui les fit disparaître du champ de vision de la voiture de Sara. Là, il s'arrêta. La portière arrière s'ouvrit, Rufus descendit en catimini et s'enfonça à couvert des arbres.
John entra dans le parking et se gara à quelque distance de la voiture de Sara. Il fut soulagé de la voir sur le siège du conducteur. Il empoigna son revolver et sortit lentement.
- Sara ? appela-t-il par-dessus le toit de son
véhicule.
Elle le regarda et hocha la tête avec un sourire crispé, qui s'évapora quand l'homme à côté d'elle se leva et pointa un pistolet sur sa tête. Ils sortirent ensemble. Dellasandro lui enserrait le cou d'un bras et, de l'autre, tenait le canon de son arme contre sa tempe.
- Par ici, Fiske, dit-il.
John feignit la surprise.
- Où est Harms ? demanda Dellasandro.
John se frotta ostensiblement la joue.
- Il a eu un état d'âme. Il ne voulait pas aller chez les flics. Il m'a cogné et il s'est barré.
- En vous laissant la voiture ? Ça m'étonnerait. Répondez-moi la vérité ou votre copine se fait plomber la cervelle.
- C'est la vérité. Il n'a pas pris la voiture parce qu'il ne sait même plus conduire après toutes ces années de prison.
Dellasandro gambergea.
- Venez par ici. Les mains en l'air, bien haut.
John glissa son revolver à l'arrière de sa ceinture et leva les mains. Il contourna lentement sa voiture et marcha vers eux. En approchant, il remarqua une ecchy-mose sur la joue de Sara.
- Tu vas bien, Sara ?
Elle acquiesça.
- Je suis désolée, John.
- Ça va, ça va, fermez-la, aboya Dellasandro. A quel endroit exactement Harms s'est fait la malle ?- Quand on a quitté l'autoroute. On est venus par lai.
- C'était vraiment idiot de sa part de se tailler en pleine nature. Il n'ira pas loin.
- Eh, comme on dit, chat échaudé...
- Pourquoi ai-je l'impression que vous me prenez pour un gogo ?
- Peut-être parce que vous avez toujours été un gros con.
Dellasandro braqua son arme sur John.
- Ça va être un vrai plaisir de te buter.
- Plutôt difficile de se débarrasser de deux
cadavres.
Dellasandro indiqua le fleuve du coin de l'œil.- Pas quand Dame Nature offre ses services.
- Et vous croyez que Chandler ne soupçonnera rien?
- Y a rien de suspect. Les flics pensent que t'as tué ton frère pour toucher l'assurance. La fille s'est fait virer à cause de toi et de ton crétin de frère. Toute sa carrière foutue. Vous vous donnez rendez-vous ici, ça tourne à l'aigre, tu la descends et tu te flingues. Ou l'inverse, peu importe. Ils trouvent sa bagnole et, dans quelques jours ou quelques semaines, on repêche vos corps ou ce qu'il en reste dans le Potomac. Affaire classée.
- Ah, y a pas à dire, c'est futé. Tellement futé même que tu n'as pas pu trouver ça tout seul. Où sont tes potes ?
- De qui tu parles ?
- Les deux autres mecs dans la prison cette nuit-là.- L'un d'eux est Perkins, dit Sara. Il est ici aussi.- Ta gueule ! cria Dellasandro.
- Pour celui-là, je savais déjà. Et je crois avoir deviné qui est l'autre.
- Garde tes théories pour les poissons. Allons-y. Ils se dirigèrent vers la rive. John se retourna vers Dellasandro.
- Pas de blague, Fiske. Je peux t'abattre à cinquante mètres, alors à deux pas je risque pas de te rater. Et si ton gorille est planqué quelque part derrière les arbres, eh bien, qu'il vienne, j'ai une balle pour lui aussi.
Le moral de John baissa d'un cran.
Soudain, un coup de feu souleva une motte de terre juste à droite de la jambe de Dellasandro. Il poussa un cri et pointa son arme de ce côté.
John le frappa au ventre, puis à la tête. Avant que Dellasandro n'ait pu récupérer, Rufus surgit de derrière un arbre et le percuta avec la force d'un char d'assaut. L'homme roula jusqu'à la rive et tomba à l'eau. John sortit son revolver. Rufus allait fondre sur Dellasandro quand d'autres balles sifflèrent à leurs oreilles. Ils se couchèrent tous.
John protégea Sara sous son bras.
- Vous voyez quelque chose, Rufus ?
- Ouais, mais ça va pas vous plaire. Je crois que les tirs viennent de deux endroits différents.
- Super, ses deux copains sont ici. Merde ! (John serra son pistolet.) Rufus, voici ce qu'on va faire. On tire deux coups chacun pour les faire réagir, histoire de voir d'où vient le feu. Ensuite, je vous couvre et vous emmenez Sara. Vous sautez dans sa bagnole et vous vous barrez. Il faut que quelqu'un prévienne Chandler, ajouta-t-il avant que Sara ait pu protester.
- Je reste, dit Rufus. C'est moi qui ai le plus gros compte à régler avec ces salauds.
- Je pense que vous payez depuis assez longtemps. (John pointa son revolver.) Vous tirez à gauche et vous ouvrez l'œil. Un, deux, trois, maintenant !
Sara se boucha les oreilles. Quelques secondes plus tard, les autres ripostèrent.
John et Rufus repérèrent les étincelles.
- Y en a un qui vise n'importe comment, dit John. On l'a peut-être touché. Bon, je vais tirer dans les deux directions. Tenez-vous prêt, mais ne tirez pas. Je vais me déporter d'une dizaine de mètres sur la droite. J'atti-rerai le feu vers moi. Comptez jusqu'à vingt et, quand vous entendrez les premières notes de samba, foncez. John s'écarta, mais Sara le retint par la main. Elle ne pouvait se résigner à le laisser partir.
Il chercha des mots rassurants, voire bravaches, pour lui montrer qu'il n'avait pas peur - alors qu'il était malade de trouille.
- Je sais ce que je fais, Sara. Et je me dis que
cinquante ans d'espérance de vie, c'est mieux que rien du tout.
Elle le regarda s'éloigner en rampant, persuadée qu'elle le voyait vivant pour la dernière fois.
Une minute plus tard, la pétarade commença. Rufus entraîna Sara vers la voiture, en la portant presque dans ses bras. Il ouvrit la portière, poussa Sara à l'intérieur et monta derrière elle.
John pénétra à pas de loup dans les broussailles. Ça sentait le métal chaud et la poudre. L'odeur de la peur. Il avait compté les balles qu'il avait tirées, mais ignorait que son chargeur n'était pas plein au départ. Il n'avait plus de munitions. Il sourit en entendant la voiture démarrer. L'autre bruit, derrière lui, il ne l'entendit pas- ou trop tard.
Dellasandro, dégoulinant d'eau sale, pointait son flingue sur lui. Il avait la bouche sèche, il ne pouvait plus parler. Il ne pouvait plus respirer non plus : par une sorte de réflexe, ses poumons avaient décidé de cesser leur fonction avant d'y être contraints par une balle. Car cette balle-là serait la bonne. Les deux premières, celles de Darnell Jackson, n'avaient pas fait leur office, parce que Darnell n'avait pas eu le temps de l'ajuster. Della-sandro n'aurait pas ce problème, il mettrait dans le mille à coup sûr. John regarda vers la rivière. Après une semaine de marinade dans cette flotte, même son père ne pourrait pas l'identifier. Il regarda Dellasandro : sa dernière image avant la mort.
Le coup partit.
Assourdi et hébété, John vit Léo Dellasandro piquer du nez et s'effondrer, inerte.
Il leva les yeux, et ce qu'il vit alors lui fit regretter que Dellasandro n'ait pas eu le temps d'appuyer sur la détente. L'homme qui avait tiré était son vieux copain Warren McKenna, là, devant lui. Pourquoi n'était-ce pas Chandler ? Pourquoi la chance n'aurait-elle pas pu être de son côté, pour une fois ?
Il aperçut le pistolet de Dellasandro, qui avait atterri tout près de lui.
- N'essayez pas, Fiske ! dit McKenna.
- Fumier !
- Je crois que vous devriez plutôt me remercier.- Pourquoi ? Pour avoir refroidi ton complice avant de me descendre ?
McKenna sortit un autre pistolet de sa poche.
- Voilà votre arme. Je viens de la retrouver.
- Sympa. Mais ne t'en fais pas, ordure, un jour, tu paieras.
McKenna considéra Dellasandro.
- En fait, je viens d'effacer une partie de mon
ardoise.
Ce que fit alors McKenna stupéfia John.
Il retourna le pistolet et le lui passa, la crosse devant.- Maintenant, du calme, ne me tirez pas dessus. (Il lui tendit la main pour l'aider à se relever.) Chandler est en route. J'ai pu le joindre chez Evans. Je suis arrivé là-bas quand Perkins et Dellasandro emmenaient la fille. Je me suis douté qu'ils essaieraient de se servir d'elle pour vous coincer. J'ai suivi. Vous aviez besoin d'un renfort, c'était moi. Et je suis un peu meilleur que votre dernier équipier. Moi, je ne baisse jamais la garde. John était ébahi. Sans voix.
- Perkins a mis les voiles. C'était le deuxième
tireur. J'ai essayé de le toucher, mais il était trop loin. C'est moi qui ai tiré le premier coup de feu pour détourner l'attention de Léo. Je me doutais que Rufus était caché quelque part.
- Je croyais que vous étiez l'un des types dans la prison de Fort Plessy.
- J'en étais.
- Alors, qu'est-ce que vous essayez de faire ? Vous avez des remords ? Si c'est le cas, vous êtes bien le seul des cinq.
- Je n'étais pas un des cinq.
- Mais vous venez de dire que vous étiez dans la prison.
- Il y avait six hommes, cette nuit-là.
John perdait le nord.
- Je ne pige pas...
- J'étais le garde de service, John. Il m'a fallu
vingt-cinq ans pour comprendre ce qui s'était passé. Sans vous et Sara, je serais resté dans le brouillard. Je crois que j'ai eu l'idée de la PCP juste après vous. Je n'étais même pas au courant de ces essais de drogue à Fort Plessy, remarquez, je suppose qu'ils ne le criaient pas sur les toits.
- Même si quelqu'un l'avait su, je pense que tout le monde se foutait de ce qui arrivait à Rufus.
- Non, pas moi, dit McKenna en baissant les yeux. J'ai seulement manqué de couilles pour faire quelque chose avant qu'il soit trop tard. J'aurais pu tout empê-cher. (Il soupira, accablé encore par son passé.) Mais j'ai pas levé le petit doigt.
John l'observa un instant, toujours sous le choc de cette dernière révélation.
- Vous n'avez peut-être rien fait alors, mais vous faites beaucoup maintenant.
- Avec vingt-cinq ans de retard.
- Rufus sera libéré, au moins ? C'est tout ce qu'il demande.
- Rufus est déjà libre, John. Personne ne le remettra en taule. S'ils essaient, ils devront me passer sur le corps. Et je vous jure qu'ils n'y arriveront pas.
John regarda vers la route.
- Et Perkins ?
McKenna sourit.
- Je sais exactement où il se dirige. On peut appeler Sara dans sa voiture pour la mettre au courant. Dès que Chandler sera là, on y va.
- Où?
- Perkins est parti rejoindre la cinquième personne présente au mitard, cette fameuse nuit.
- Qui c'est?
- Vous le saurez. Bientôt, vous saurez tout.
Chapitre 60
Quand la femme ouvrit la porte, Perkins se rua dans le vestibule.
- Où est-il ?
- Dans son bureau.
Il déboula dans le couloir et entra sans frapper. L'homme le regarda, tranquille et digne.
Perkins referma derrière lui.
- C'est la panade complète. J'en sors, dit-il.
Jordan Knight s'adossa dans son fauteuil et hocha la tête.
- Si vous fuyez, vous avouez votre culpabilité.- Ils savent déjà que je suis coupable. J'ai enlevé Sara Evans. Léo doit manger les pissenlits par la racine, à l'heure qu'il est.
- Vous l'avez suivie depuis qu'elle a quitté la Cour. Quand je vous ai contacté, j'espérais que l'affaire serait promptement réglée. Mais tout n'est pas fichu, c'est sa parole contre la vôtre.
- Pourquoi inventerait-elle une histoire pareille ? Jordan se frotta le menton.
- Réfléchissez. Elle s'est fait renvoyer aujourd'hui. C'est vous qui l'avez escortée jusqu'à la sortie. Elle vous a lancé toutes sortes d'accusations à la figure... je ne sais pas, vous pouvez trouver quantité de prétextes pour vous justifier.
- Rufus Harms est toujours dans la nature. Je l'ai vu.
Jordan se rembrunit.
- Ah ! Le célèbre M. Harms.
- Il a tué Frank et Vie.
- Deux soucis en moins, alors.
- Vous ne manquez pas d'air ! C'est vous qui leur avez dit de tuer Michael Fiske. C'est vous qui avez tout déclenché.
Jordan restait songeur.
- Je n'ai toujours pas compris comment Rufus
Harms avait réussi à m'identifier dans cette lettre. Vous, il vous connaissait, mais moi, je n'étais même pas dans l'armée.
- Il ne vous a pas identifié.
La couleuvre lui resta sur l'estomac. Knight finit par la digérer, puis une lueur d'espoir passa dans ses yeux.- J'ai parlé à Tremaine, expliqua Perkins. Rayfield vous a menti. Votre nom n'apparaissait pas dans la lettre. Il n'y avait que nous quatre.
- Donc, je suis le seul inconnu.
Jordan se leva et regarda Perkins. Cela signifiait qu'il avait encore une porte de sortie. Il ne restait qu'une personne, une seule, à effacer du tableau et ce
cauchemar serait fini. Rien que d'y penser, il en avait des fourmillements dans les doigts.
- Qui sait pour combien de temps ? dit Perkins. Et tout ça pour quoi ? Pour votre saleté de PCP. Regardez où ça nous a menés, votre connerie.
- C'est vous qui avez fait la piqûre, Richard.
- Oh, descendez de vos grands chevaux, ce n'est plus le moment de faire le malin. C'était votre idée, monsieur CIA.
- Naturellement... j'étais là pour diriger les tests. A force de vous entendre râler contre Harms, j'ai voulu vous rendre service. (Il considéra Perkins avec un calme exaspérant.) Je suis très antidrogue aujourd'hui, bien sûr.
- Sans blague, des scrupules ? Et pourquoi pas anti-meurtre aussi ? Ça ne vous titille pas la conscience, ça, sénateur ?
- Je n'ai jamais tué personne.
- Ah non ? Et cette petite fille ? Vous l'avez
oubliée ?
- Rufus Harms a avoué le crime. À ma connais-sance, le procès n'a pas été révisé.
- Eh bien, ça ne va pas tarder si on ne réagit pas.- Vous êtes certain de vouloir fuir ?
- Je ne vais pas attendre, les bras croisés, que le couperet tombe.
- Je suppose que vous aurez besoin d'argent ?
Perkins acquiesça :
- Je n'ai pas de bas de laine pour mes vieux jours comme Vie et Frank. Et j'ai la mauvaise habitude de vivre au-dessus de mes moyens.
Jordan prit une petite clé dans sa poche et ouvrit un tiroir de son bureau.
- J'ai un peu d'argent liquide ici. Pour le reste, il faudra que je vous fasse un chèque. Je peux vous donner cinquante mille dollars, pour commencer.
- Ça me va. Pour commencer.
Jordan sortit un revolver du tiroir et le pointa sur Perkins.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Vous avez fait irruption chez moi, dans un état de démence, vous m'avez révélé les crimes odieux que vous avez commis, y compris l'enlèvement de Sara Evans, pour je ne sais quelle raison. Vous m'avez menacé. J'ai réussi à me saisir de mon arme et je vous ai tué.
- Vous déraillez. Personne ne vous croira.
- Oh, si, Richard, dit Jordan en appuyant sur la détente.
Perkins s'effondra sur le sol. Entendant un cri dans le vestibule, le sénateur fouilla rapidement le corps, trouva un revolver, le plaça dans la main du mort et tira une balle dans le mur.
- Tout va bien ! cria-t-il en se relevant. Je suis
sauf !
Il alla ouvrir la porte et se retrouva nez à nez avec Rufus Harms. Derrière le colosse, il y avait Chandler, McKenna, Fiske et Sara.
Jordan s'adressa directement à Chandler :
- Richard Perkins est entré comme un fou et m'a menacé. Il était armé. Par chance, j'ai mieux tiré que lui. McKenna s'avança.
- Vous ne devez pas vous souvenir de moi, séna-teur, n'est-ce pas ? Je veux dire en dehors de mes fonc-tions au FBI. (Jordan le détailla ; ce visage n'évoquait rien pour lui.) Perkins et Dellasandro ne se souvenaient pas de moi non plus. L'eau a coulé sous les ponts et nous avons tous beaucoup changé. D'ailleurs, tout le monde était saoul, cette nuit-là. Tout le monde sauf vous.- Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez.
- J'étais le planton de service, la nuit où vous êtes venu voir Rufus avec vos amis à Fort Plessy. C'était la première et la dernière fois que je montais la garde devant la prison. C'est sûrement pour ça que personne ne se souvenait de moi.
Jordan Knight sourcilla.
- Suis-je censé comprendre de quoi il s'agit ?
- Je vous ai laissé entrer parce que j'étais un bleu et qu'un capitaine m'en donnait l'ordre. Puis Rufus est sorti de sa cellule comme un bolide, il m'a renversé et la vie de chacun de nous a été changée pour toujours. Pendant vingt-cinq ans, je me suis demandé ce qui s'était réellement passé. Je me suis tenu à carreau parce que j'avais les jetons. Rayfield était un gradé. Il a arrangé le coup pour que je ne sois pas inquiété, mais il m'a bien fait comprendre que j'avais intérêt à la boucler. Je ne savais pas ce qui s'était passé, de toute façon. Quand j'ai eu le courage de dire quelque chose, c'était trop tard, Rufus était en prison. J'ai vécu avec ce remords pendant toutes ces années. Je me suis écrasé. (Il se tourna vers Harms.) Je suis désolé, Rufus. J'ai été lâche. Ça ne changera probablement rien pour vous, mais je n'ai jamais pu me regarder froidement dans la glace depuis.
Jordan s'éclaircit la gorge.
- Très touchant, agent McKenna. Cependant, si vous croyez m'avoir vu dans cette prison à ce
moment-là, vous vous trompez.
- Les archives de la CIA révéleront que vous étiez à Fort Plessy pour diriger les essais de PCP sur les soldats de la base.
- Si vous pouvez obtenir ces archives, tant mieux pour vous. Admettons que j'aie été là-bas : et après ? J'étais dans les services secrets. Je ne l'ai jamais caché, mes électeurs le savent.
- Je ne suis pas sûr que vos électeurs sachent que vous avez administré de la PCP aux soldats, dit Chan-dler en s'échauffant.
- Même si c'est le cas - bien que je ne reconnaisse pas les faits -, je suis blanc comme neige, le programme était parfaitement légal, ainsi que ma femme pourra vous le certifier.
" États-Unis contre Stanley ? " dit Sara avec
amertume.
Jordan gardait les yeux fixés sur McKenna.
- Drôle de coïncidence, tout de même. Vous
prétendez avoir été présent dans cette prison et, comme par hasard, vous voilà mêlé à l'enquête.
- Ça n'a rien d'une coïncidence, fut la réponse
surprenante de McKenna. Après l'armée, j'ai terminé mes études et je suis allé au centre de formation du FBI. Mais je ne vous ai jamais perdus de vue. Aucun de vous. Quand Rayfield et Tremaine ont été affectés à la garde de Rufus, j'ai trouvé ça suspect, mais je ne pouvais rien en conclure. Perkins et Dellasandro vous ont suivi. Vous leur'avez toujours trouvé des situations dans vos différentes affaires. Je me suis fait muter à l'antenne FBI de Richmond pour vous avoir à l'œil. Quand vous vous êtes lancé dans la politique, ils vous ont encore suivi. Dès votre installation à Washington, vous avez réussi à faire engager Dellasandro et Perkins au Sénat. Alors, je me suis fait muter à Washington. Quand vous avez été élu à la commission juridique du Sénat, il y a quelques années, vous leur avez trouvé une jolie situa-tion à la Cour suprême. Vous êtes vraiment un bon copain. Ça devait faire partie de votre pacte. Rayfield et Tremaine surveillent Rufus. Vous vous occupez de Perkins et de Léo. Je parie que, si on épluche leurs comptes en banque, on trouvera de beaux petits place-ments sur un fonds de retraite... Quand j'ai eu vent du meurtre de Michael Fiske, j'ai sauté sur l'occasion, parce qu'il travaillait à la Cour. Quand j'ai découvert que le nom de Rufus était mêlé à l'affaire, je me suis dit que toutes ces années de traque allaient peut-être enfin payer. Maintenant, la vérité est sortie du puits.- Une spéculation absurde, vous voulez dire, contra Jordan Knight. De l'acharnement : vous venez d'avouer vous-même que vous aviez une rancune personnelle contre moi. De telles accusations, dans mon domicile privé, sont un scandale, surtout après qu'un déséqui-libré a tenté de m'assassiner et m'a forcé à le tuer. À l'exception de l'inspecteur Chandler, qui doit procéder aux constatations d'usage sur cet acte de légitime défense, j'exige que vous sortiez tous de chez moi. McKenna tira un téléphone portable de sa poche, dit quelques mots et écouta la réponse.
- Je vous mets en état d'arrestation, sénateur
Jordan. Je suis sûr que l'inspecteur Chandler va en faire autant.
- Sortez d'ici. Immédiatement !
- Je vais vous lire vos droits.
- Je vous ferai virer du FBI. Dès demain matin, vous êtes à la rue. Vous n'avez aucune preuve de quoi que ce soit.
- Mais si, vos propres paroles constituent mon chef d'accusation.
Sous les regards de tous, McKenna s'accroupit à côté du meuble de bureau, tâtonna un instant et extirpa un micro.
- Vos déclarations ont été reçues 5 sur 5 dans la camionnette de surveillance garée juste en bas. (Il regarda John Fiske.) C'est Knight qui a dit à Rayfield de tuer votre frère.
Jordan étouffait de rage.
- Ceci est illégal. Il n'y a pas un juge dans cette ville qui ait pu vous donner un mandat pour ces écoutes. C'est vous qui irez en taule, pas moi.
- Nous n'avions pas besoin de mandat. Nous
avions l'accord de la personne.
- Qu'est-ce que c'est que ces âneries ? J'exige que vous me remettiez ces bandes immédiatement. Votre coup monté ne tient pas. Vous êtes vraiment un imbé-cile si vous pensez que quelqu'un croira que vous avez eu mon accord.
- Pas le tien, Jordan. Le mien.
Le visage du sénateur vira au jaunâtre quand il vit sa femme entrer dans la pièce. Elle n'eut pas un regard pour le corps de Perkins. Elle ne voyait que son mari.- Le tien ? fît-il.
- J'habite ici aussi, Jordan. J'ai donné mon accord.- Au nom du ciel, pourquoi ?
Elizabeth toucha la manche de Rufus Harms.
- Pour cet homme, Jordan. Cet homme était la seule raison assez forte pour m'amener à agir ainsi.
- Pour lui ? C'est un tueur d'enfant.
- Inu'tile, Jordan. Je connais la vérité. Et je te
maudis pour ce que tu as fait.
- Qu'est-ce que j'ai fait ? Je n'ai rien fait d'autre que servir mon pays. (Il montra Rufus du doigt.) Cet homme ne s'est jamais foulé pour personne, lui. C'est un salaud qui méritait de mourir.
Avec une promptitude étonnante pour son poids et son immense carcasse, Rufus se jeta à la gorge du séna-teur, qui se retrouva plaqué contre le mur.
- Fumier ! cria Rufus en serrant ses grosses mains autour de son cou.
Jordan Knight était violet. McKenna et Chandler dégainèrent, mais aucun ne put se résoudre à tirer. Impuissants, ils essayèrent de saisir Rufus, mais autant vouloir déplacer une montagne.
- Jordan ! s'exclama Elizabeth.
- Rufus, arrêtez ! cria Sara.
Jordan commençait à tourner de l'œil.
John s'interposa.
- Rufus ! Rufus ? (Il inspira et lâcha le morceau.) Josh n'a pas survécu.
Rufus desserra instantanément son étreinte et regarda John en écarquillant les yeux.
- Il est mort, Rufus. Nous avons tous deux perdu nos frères.
John tremblait. Sara posa une main sur son épaule.- Si vous le tuez, poursuivit-il, vous retournerez en prison et Josh sera mort pour rien. (Des larmes coulè-rent sur les joues du colosse.) Vous ne pouvez pas faire ça, Rufus. Vous ne pouvez pas.
Les deux hommes meurtris par un même deuil se regardèrent, puis Rufus lâcha prise et un Jordan Knight au bord de l'asphyxie s'avachit sur le tapis.
Le sénateur n'eut pas un regard pour sa femme en sortant, menottes aux poignets, sous la conduite de McKenna. Une heure plus tard, l'équipe de l'identité avait fini son travail et le corps de Perkins fut évacué. Chandler, Rufus, Sara et John restèrent. Elizabeth Knight était dans sa chambre.
- Dites-moi un peu, Buford, que saviez-vous au juste ? demanda John.
- Deux ou trois choses. McKenna me tenait au courant. Au début, il vous croyait vraiment mouillé, me semble-t-il. En tout cas, il ne vous aimait pas, dit Chan-dler en souriant. Quand il a su que l'affaire avait quelque chose à voir avec Rufus, son opinion a changé. Mais je n'étais pas trop d'accord avec sa machination pour vous coller le meurtre sur le dos. C'est aussi lui qui a poussé à la roue pour faire virer Sara.
- Pourquoi ? demanda l'intéressée.
- Vous vous approchiez trop de la vérité, tous les deux. Vous étiez donc en danger. Il savait que les types impliqués étaient capables de tout. Seulement, il n'avait pas de preuves et il voulait qu'ils pensent que vous étiez les suspects principaux. Chaque fois que Perkins ou Dellasandro étaient près de nous, il laissait clairement entendre que, pour lui, l'histoire de l'appel de Rufus était bidon et que le tueur était John. Il a volé votre arme et s'est arrangé pour que Perkins et Dellasandro sachent qu'elle manquait. Il espérait que, tant qu'ils vous croiraient dans son collimateur, ils ne se sentiraient pas inquiétés et vous foutraient la paix. C'était pour votre sécurité, à tous les deux.
- Eh bien, on peut dire que, sur ce dernier point en tout cas, il s'est planté, commenta Sara en frémissant.- Il ne pensait pas que vous échapperiez à son
équipe de surveillance. Dès lors qu'il avait obtenu l'accord du juge Knight pour le micro, il n'avait plus qu'à tendre le piège. Comme il lui avait déjà dit qu'il avait connu son mari à Fort Plessy, elle a su que le séna-teur mentait en prétendant avoir dû téléphoner à son bureau pour obtenir cette information.
- En somme, le juge Knight m'a probablement sauvé la vie, dit Sara.
Chandler acquiesça.
- Quand les choses ont commencé à tourner mal, McKenna savait que Perkins courrait demander de l'aide à Jordan Knight. Tout s'est déroulé comme il l'imaginait, à une exception près : on n'avait pas prévu que le sénateur tuerait Perkins. Mais je vous avouerai que ça ne m'empêchera pas de dormir.
Il se tourna vers Rufus en disant :
- Je vais devoir vous placer en garde à vue, mais ce ne sera pas long.
- Je veux voir mon frère.
- Je peux arranger ça.
- Je vous accompagne, Rufus, dit John.
En se dirigeant vers la porte, ils croisèrent Elizabeth Knight dans le couloir.
- Vous avez été très courageuse, madame, déclara Chandler. Je sais que ça a dû être très pénible pour vous. Elizabeth tendit la main à Rufus Harms.
- Après ce que vous avez souffert, monsieur
Harms, les mots n'ont pas de valeur, mais sachez que je suis profondément désolée.
Il accepta sa poignée de main.
- Ils ont beaucoup de valeur, madame. Pour moi et pour mon frère.
Elizabeth Knight les raccompagna sur le palier et leur dit adieu avec gravité.
Ils montèrent dans l'ascenseur.
Sara hésita.
- Je vous rejoins plus tard, dit-elle aux trois
hommes.
Elle retourna précipitamment à l'appartement. Mary ouvrit la porte.
- Où est le juge Knight?
- Elle est allée dans sa chambre. Pourquoi...
Sara entra en coup de vent et courut dans la chambre. Elizabeth Knight était assise sur son lit. Elle leva les yeux vers son ancienne greffière. Elle serrait un poing. Il y avait un flacon à pilules vide à côté d'elle.
Sara s'approcha lentement d'elle, lui prit la main, ouvrit son poing et les pilules tombèrent.
- Elizabeth, ce n'est pas une façon de régler le
problème.
- Vous appelez ça un problème ? Ma vie vient de s'en aller par cette porte, avec des menottes.
- Jordan Knight vient de s'en aller par cette porte. Le juge Elizabeth Knight est assise ici, à côté de moi. Ce même juge Knight qui dirigera la Cour suprême au siècle prochain.
- Sara..., murmura-t-elle, les joues mouillées de larmes.
- C'est une nomination à vie. Et vous avez une longue vie devant vous. J'aimerais vous aider dans votre travail, votre important travail. Si vous voulez encore de moi.
Sara la prit dans ses bras.
- Je ne sais pas si je pourrai... survivre à ça.
- Si, vous pourrez, j'en suis certaine. Et vous ne serez pas seule, je vous le promets.
Elizabeth s'accrocha à l'épaule de la jeune femme.- Vous voulez bien rester avec moi cette nuit,
Sara?
- Je resterai aussi longtemps que vous voudrez.
Chapitre 61
En vertu de ses décorations, l'Étoile d'argent, le Cœur pourpre et la Valeur militaire, Josh Harms avait le droit d'être enterré avec les " honneurs modifiés " - la plus haute distinction accordée à un soldat du contin-gent - au cimetière national d'Arlington. Toutefois, le représentant de l'armée chargé de régler les formalités essaya de dissuader Rufus.
- Il a été blessé, il a sauvé de nombreux gars de sa compagnie et il a récolté une boîte pleine de médailles, répondit Rufus. Il en avait plus que vous, ajouta-t-il en reluquant les décorations du type en uniforme. Le militaire fit la moue.
- Ses états de service ne sont pas blanc bleu non plus. Il avait un problème avec l'autorité. D'après ce que j'ai lu, il n'avait aucun respect pour l'institution qu'il représentait.
- Donc vous pensez que ce serait un manque de respect pour vos généraux et vos gradés de l'enterrer là?
- Le cimetière commence à manquer de place. Ce serait un beau geste de laisser les concessions restantes aux soldats qui étaient vraiment fiers de leur uniforme, c'est tout ce que je dis.
- Même s'il y adroit ?
- Je ne conteste pas ça. Mais j'ai du mal à croire qu'il aurait lui-même souhaité être enterré là.
- Il risque de passer l'éternité à dire à ces officiers morts ce qu'il pense d'eux, c'est ça ?
- Quelque chose comme ça. Donc, nous sommes d'accord ? Vous l'enterrerez ailleurs ?
Rufus le regarda dans le blanc des yeux.
- Ma décision est prise.
Ainsi, par un clair et frais matin d'octobre, l'ancien sergent Joshua Harms fut inhumé au cimetière national d'Arlington. Il y avait une telle profusion de croix blanches que, sous un certain angle de vue, le gazon semblait couvert d'une neige d'automne. Quand la garde d'honneur eut tiré la salve et que le clairon eut retenti, le cercueil fut mis en terre. Rufus et l'un des fils de Josh reçurent le drapeau plié en trois des mains d'un officier austère et solennel, sous les regards de John, Sara, McKenna et Chandler.
Plus tard, en se recueillant sur la tombe de son frère, Rufus eut une pensée pour tous les corps enterrés là au nom de la guerre, tous les hommes et toutes les femmes que la sentence des armes avait condamnés à ce dernier séjour. Pour tous ces morts qui, comme Rufus, faisaient remonter leur histoire au livre de la Genèse et au-delà, c'était le prix à payer pour la faute d'un homme nommé Caïn, qui avait un jour inventé la guerre en frappant son frère Abel.
Après sa prière, après sa conversation avec son Seigneur et son frère, Rufus passa un bras autour du neveu qu'il voyait aujourd'hui pour la première fois. Son cœur était triste, mais son âme était joyeuse, car il savait que son frère avait émigré dans un monde meil-leur. Tant que Rufus vivrait, Josh Harms ne serait pas oublié. Et quand Rufus à son tour rejoindrait son Seigneur, il pourrait à nouveau embrasser son frère.
Chapitre 62
Deux jours plus tard, Michael Fiske fut enterré dans un cimetière privé des environs de Richmond. Tous les juges de la Cour suprême assistaient aux obsèques. Ed Fiske, attifé d'un vieux costume et soigneusement peigné, debout à côté de son fils aîné, reçut, mal à l'aise, les condoléances de ces sommités juridiques et de l'élite politique et sociale de Virginie.
Harold Ramsey consola le père et se tourna vers le fils.
- Je vous sais gré de tout ce que vous avez fait, John. Et je mesure le sacrifice de votre frère.
- Son dernier, répliqua John sans aménité.
Ramsey acquiesça.
- Je respecte aussi vos opinions et j'espère que vous respectez les miennes.
John lui serra la main.
- Je suppose qu'il faut de tout pour faire un monde. En regardant Ramsey, John songeait à l'avenir de Rufus. Il l'avait encouragé à engager des poursuites tous azimuts, y compris contre l'armée et Jordan Knight. Il n'y avait pas prescription et les agissements de Jordan et des autres pour couvrir leur tentative de meurtre avaient enfreint de nombreuses lois.
Mais Rufus avait refusé de suivre le conseil de John.- À part Knight, ils ont tous été déjà condamnés au châtiment suprême, avait-il dit. Et Knight devra porter sa croix jusqu'à la fin de ses jours. Ça me suffit. J'ai pas envie de m'embringuer dans des histoires de tribunaux et tout ça. Je veux vivre en homme libre, rattraper le temps perdu avec les enfants de Josh et aller voir la tombe de ma mère. C'est tout.
John avait essayé de le faire changer d'avis, puis s'était rendu compte que Rufus avait raison. D'ailleurs, au nom de la jurisprudence établie par la Cour suprême, on ne pouvait pas poursuivre l'armée - à moins qu'Elizabeth Knight ne réussisse finalement à utiliser l'affaire Barbara Chance pour offrir aux militaires les mêmes droits fondamentaux qu'à tous les citoyens du pays. Pour cela, il faudrait qu'elle triomphe de Ramsey. Ce ne serait pas chose facile mais, à la réflexion, Eliza-beth Knight était, d'entre tous les juges, le mieux à même d'y parvenir. John aurait aimé être une petite souris dans la salle des délibérations de la Cour suprême pendant les années à venir.
Mais il restait deux choses que John - aidé de Phil Jansen, son ami avocat auprès du tribunal militaire -avait juré d'obtenir pour Rufus : sa réhabilitation dans les archives de l'armée et une pension militaire complète avec dommages et intérêts. Après ce que Rufus Harms avait enduré, il n'était pas question qu'il trime pour gagner sa croûte.
Il en était là de ses méditations quand Sara vint le rejoindre avec Elizabeth Knight. Elle avait été réinté-grée dans sa qualité de greffière. La Cour reprenait peu à peu son fonctionnement normal - si tant est qu'on pût parler de normalité avec Elizabeth Knight et Ramsey sous le même toit.
- Je me sens profondément responsable de tout cela, dit Elizabeth.
John savait qu'elle était en instance de divorce. Le gouvernement, en particulier le ministère de la Défense, voulait éviter les vagues. On commençait à tirer des ficelles, en haut lieu à Washington. Cela signifiait que Jordan Knight n'irait peut-être pas en prison. Malgré l'accord d'Elizabeth Knight, la légalité des écoutes avait déjà été remise en question par les très habiles avocats du sénateur. McKenna avait toujours eu conscience des risques que comportait son choix tactique, ainsi qu'il l'avait avoué à John en privé, mais ce micro espion était le seul stratagème qu'il avait pu imaginer pour impliquer Jordan Knight. Malheureuse-ment, sans cet enregistrement, McKenna et Chandler n'avaient strictement rien pour l'inculper. À l'idée que Jordan pouvait s'en tirer sans être inquiété, John avait envie de lui rendre une visite nocturne avec son 9 mm. Mais l'homme avait déjà souffert et n'avait pas fini de payer : il avait dû démissionner de son siège de sénateur et renoncer à la femme qu'il aimait. Certes, il y avait toujours son ranch au Nouveau-Mexique, mais ce serait pour lui une prison de trois mille hectares.
- Si je peux faire quoi que ce soit pour vous..., déclara Elizabeth Knight.
- Et réciproquement, dit John.
Trente minutes après le départ du dernier visiteur, on retira les chaises et le tapis vert sous les yeux de John, de son père et de Sara. Le caveau fut refermé. On jeta de la terre sur la pierre tombale. John parla à son père et à Sara pendant quelques minutes, puis leur dit qu'il les retrouverait plus tard à la maison. Il les regarda s'éloigner.
Les fossoyeurs étaient repartis et il se croyait seul. Mais quelqu'un restait agenouillé devant la tombe, les yeux fermés, une bible serrée dans la main : Rufus Harms.
John s'approcha de lui et posa une main sur son épaule.
- Vous allez bien, Rufus ? Je ne savais pas que vous étiez encore là.
Rufus, les paupières closes, ne répondit pas. Ses lèvres remuaient en silence.
- Qu'est-ce que vous faites ?
Il leva enfin les yeux vers John et dit :
- Je prie.
- Ah.
- Et vous ?
- Quoi, moi ?
- Vous avez déjà fini de prier pour votre frère ?- Rufus, je ne suis pas allé à la messe depuis le lycée.
Rufus le tira par la manche pour le forcer à
s'agenouiller.
- C'est le moment de vous reprendre en main.
Soudain pâle, John contempla la sépulture.
- Arrêtez, Rufus, ce n'est pas drôle.
- Pourquoi ça serait drôle ? Dites au revoir à votre frère et parlez à votre Seigneur.
- Je ne me rappelle aucune prière.
- Alors, priez pas. Parlez avec des mots simples.- Qu'est-ce que je suis censé raconter ?
Rufus ne répondit pas. Il avait déjà refermé les yeux. John regarda autour de lui pour s'assurer que
personne ne l'observait, puis, mal à l'aise, joignit les mains. Gêné, il les laissa vite retomber le long de son corps. Il résistait encore ; bientôt ses yeux semblèrent se fermer d'eux-mêmes. Malgré l'humidité du sol qui traversait le tissu de son pantalon, il resta immobile. Sans la présence réconfortante de Rufus à côté de lui, il n'aurait pas tenu dans cette position.
Il se concentra sur tout ce qui s'était passé. Il pensa à sa mère et à son père. Grâce à l'argent de l'assurance, Gladys avait pu se rendre dans un salon de beauté pour la première fois depuis des années et s'offrir de nouveaux habits pour s'admirer dans la glace. Pour elle, il était toujours Mike, mais au moins se souvenait-elle de l'un d'eux. Ed Fiske roulerait bientôt dans un pick-up Ford tout neuf et pourrait racheter l'hypothèque de la maison. Il projetait un voyage avec son fils, l'année suivante, pour aller pêcher dans les Ozarks. Du bon temps en perspective.
Avec un sourire, John pensa à Sara. Les choses ne seraient pas simples avec elle, mais ça valait la peine de tenter sa chance. Cinquante, soixante, soixante-dix ans peut-être ? Pourquoi ne pas s'accorder le bénéfice du doute ? Il avait une vie à vivre. Une vie potentiellement satisfaisante. Surtout si Sara en faisait partie. Il renversa la tête en arrière et huma l'air. On brûlait des feuilles quelque part.
Au loin, un enfant cria. Puis ce fut à nouveau le silence de la mort. Plus sûr de lui à présent, il
s'accroupit. Le sol était froid, mais presque accueillant. Enfin, avec difficulté, il pensa à son frère. Il oublia ses griefs passés pour regarder la réalité en face. La vérité. Un petit frère qu'il avait laissé tomber. Il se rappela combien il avait été fier de cet être excep-tionnel, comment il avait partagé cette fierté avec son père et sa mère. Avec l'âge, Mike Fiske était devenu un homme bien, malgré ses petits défauts, comme eux tous. Un frère qui, par ses actes, avait montré qu'il respectait John Fiske. Qu'il l'aimait. À travers les six pieds de terre sous les couronnes de fleurs, à l'intérieur du cercueil de bronze, John voyait clairement le visage de son frère, le costume sombre dans lequel il avait été enseveli, ses cheveux coiffés sur le côté, ses mains croisées sur la poitrine, ses yeux clos. Tranquille. Paisible. Anéanti bien trop tôt. Un esprit exceptionnel retranché du monde avant d'avoir donné sa pleine mesure.
Peu à peu, il se mit à trembler. Le vide que John Fiske avait imposé dans leurs relations n'était rien en compa-raison de la béance qui s'ouvrait à présent devant lui. Il avait l'impression que Billy Hawkins venait juste de franchir la porte pour lui annoncer que Mike, l'alter ego de son enfance, était mort. Mais ce n'étaient plus les mêmes épreuves qui l'attendaient : il n'aurait plus à identifier le corps, il n'aurait plus à partager un faux chagrin avec son père, plus à entendre sa mère l'appeler par le nom d'un autre, plus à risquer sa vie pour décou-vrir les assassins de son frère. La tâche qui lui restait était la plus dure de toutes.
Il ressentit une brûlure dans sa poitrine. Ce n'était pas la douleur de sa vieille cicatrice qui se réveillait. Cette-douleur-ci ne risquait pas de le tuer, ce n'était pas une blessure par balle, c'était infiniment pis. Ce qu'il avait récemment découvert sur son frère lui faisait prendre conscience de l'injustice de sa conduite. C'était peut-être par ignorance qu'il lui avait fermé sa porte, mais l'ignorance n'est pas une excuse : s'il avait été moins têtu, s'il avait accepté d'ouvrir les yeux quand il en était encore temps, il aurait su tout cela du vivant de Mike. Maintenant, Mike était mort, et John se prosternait sur sa tombe. Mike ne reviendrait pas. Il l'avait perdu. Il devait lui dire adieu et ne pouvait s'y résoudre. Il ne voulait plus le quitter, il voulait le revoir. Il avait tant de choses à partager avec lui, tant d'amour à lui donner ! S'il ne se relevait pas tout de suite, son cœur allait éclater.
- Ô mon Dieu, dit-il en poussant un soupir vers le ciel.
Mais son corps refusait de se lever. Il pesait des tonnes. Un flot de larmes inonda son visage, si chaudes et abondantes qu'il crut saigner du nez. Il s'affaissa. Il allait s'effondrer sur le sol quand une main puissante le saisit et le redressa. John se sentit tout à coup léger et fragile. À travers le rideau des larmes, il vit Rufus. L'homme soutenait John, une main sous son bras, mais la tête tournée vers le ciel, les yeux toujours fermés et les lèvres toujours en mouvement. Il continuait sa prière.
En cet instant, John Fiske envia Rufus Harms, un homme qui, lui aussi, avait perdu son frère, un homme qui n'avait réellement plus rien et qui pourtant, en un sens, était le plus riche du monde. Comment pouvait-on avoir une telle foi ? Comment pouvait-on être à ce point imperméable au doute et croire avec une telle force d'âme ?
En contemplant le visage calme de son nouvel ami, John songea que ce devait être rassurant de pouvoir se dire avec certitude que l'être aimé était dans un monde meilleur, dans l'éternelle et indéfectible étreinte de l'infiniment bon. Pouvoir se dire cela au moment précis où on en avait besoin... Combien de fois dans une vie ce moment-là se produisait-il ? La mort comme une joie. La mort comme un commencement, qui rendait la vie à la fois dérisoire et plus précieuse.
John détourna les yeux et regarda la tombe. L'image d'une main blême sous un drap blanc lui revint, puis s'en alla comme un oiseau cherchant de la nourriture. Il planta ses genoux en terre, ferma les paupières, inclina la tête, joignit les mains et trouva la paix intérieure. Avec son frère en dessous de lui, et il ne savait quoi au-dessus.
FIN
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Vous avez terminé La simple vérité
David Baldacci