La simple vérité
beaucoup de temps ensemble. Je suis sûre…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
- Il est très occupé.
- Qui aurait pu croire que ce petit garnement
joufflu arriverait où il est ? C'est un cerveau, pour sûr.- Il l'a mérité.
Fiske se surprit lui-même. Ça lui avait échappé. Et pourtant, c'était vrai : son frère l'avait mérité.
- Vous avez du mérite tous les deux.
- Mike a quand même réussi un peu mieux que moi.
- Ne crois pas ça, va. Si tu entendais ton père ! Il n'en a que pour toi. Je ne dis pas qu'il ne parle pas de Mike aussi, mais, pour lui, tu es le roi des rois.- Maman et lui nous ont donné une bonne éduca-tion. Ils ont tout sacrifié pour nous. Ça ne s'oublie pas. Mike avait peut-être oublié, mais pas lui. Jamais.- Eh, Mike avait trois beaux exemples à suivre, reprit-elle.
Fiske la regarda sans comprendre.
- Il vénérait le sol que tu foulais.
- Les gens changent.
- Tu crois ça ?
Quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber.- Vous devriez rentrer, madame German, c'est une belle averse qui se prépare.
- Tu peux m'appeler Ida si tu veux, tu sais.
John Fiske sourit.
- Certaines choses ne changent pas, madame
German.
Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle soit rentrée. Le quartier n'était plus aussi sûr qu'autrefois. Son père et lui avaient installé des barres de sécurité sur les portes et les fenêtres d'Ida German, et un judas à sa porte d'entrée. Les vieux étaient des cibles faciles pour les criminels.
Fiske regarda une fois de plus la tombe de Bo. La vision de son frère pleurant toutes les larmes de son corps était cimentée dans sa mémoire.
Chapitre 12
- Comment tu vas, maman ? demanda Mike Fiske en touchant le visage de sa mère.
L'heure était matinale et Gladys Fiske n'était pas de bonne humeur. Elle eut un mouvement de recul. Son visage s'assombrit. Mike la regarda avec une profonde tristesse, affligé de voir cette hostilité dans ses yeux.- Je t'ai apporté quelque chose.
Il ouvrit son sac et en sortit un paquet-cadeau. Comme elle n'avait pas l'air de vouloir le déballer, il le fit pour elle et lui montra le chemisier. Sa couleur préférée. Bleu lavande. Il le lui tendit. Elle ne voulut pas le prendre. Comme d'habitude. Quand il lui rendait visite, elle boudait, lui adressait à peine la parole et refu-sait systématiquement ses cadeaux. Il faisait de son mieux pour engager la conversation, mais elle se braquait.
Il s'assit en soupirant. Il en avait parlé à son père, il lui avait dit que sa mère se détournait de lui, mais le vieil homme n'y pouvait rien. Personne n'y pouvait rien. Gladys était absolument hermétique à toute influence. Alors les visites de Michael s'étaient espacées. Il avait essayé de s'en ouvrir à son frère, mais John n'avait rien voulu entendre. Michael était sûr qu'elle n'aurait jamais traité son aîné de la sorte. Michael venait toujours en second aux yeux de sa mère, il aurait pu être élu Prési-dent des États-Unis ou recevoir le prix Nobel, rien n'y aurait fait. Il laissa le chemisier sur la table, fit une bise à sa mère et partit.
Dehors, la pluie avait commencé. Il releva le col de son imper et monta dans sa voiture. Il avait une longue route devant lui. La visite à sa mère n'était pas la seule raison de sa venue dans la région. Il se dirigeait mainte-nant vers le sud-ouest de la Virginie. Vers Fort Jackson. Pour voir Rufus Harms. Il hésita un instant : profite-rait-il de son passage pour faire un saut chez son frère ? John n'avait pas répondu à son message, ce qui n'était pas une surprise. Mais le voyage qu'il entreprenait comportait certains risques et il aurait bien aimé bénéfi-cier du conseil, sinon de la présence de son frère. Non, il ne fallait pas y compter. John Fiske était un avocat très demandé, qui n'avait pas de temps à perdre avec les théories de son jeune frère. Il devrait se débrouiller tout seul.
Comme souvent, Elizabeth Knight se leva de bonne heure, fit quelques exercices d'étirement au sol, puis alla courir sur le tapis roulant que son mari, le sénateur Jordan Knight, avait installé dans la chambre d'amis de leur appartement du Watergate. Elle se doucha, s'habilla, prépara du café et des toasts, et parcourut quelques mémos relatifs au débat oral de la semaine suivante. Comme on était vendredi, les juges consacre-raient une partie de la journée aux délibérations sur les affaires déjà entendues. Ramsey était très strict sur l'ordre du jour de ces réunions. Il n'aimait pas faire traîner les choses, ce qui, au grand regret d'Elizabeth Knight, leur laissait peu de temps pour la controverse. Ramsey récapitulait les traits dominants de chaque affaire, annonçait immédiatement la couleur en révélant son vote oralement et attendait que tous les juges en fassent autant. Si Ramsey avait la majorité, ce qui était généralement le cas, il rédigeait lui-même l'arrêt. S'il était en minorité, il demandait au plus ancien assesseur du camp adverse, le plus souvent Murphy - qui votait rarement dans le même sens que Ramsey -, de s'en charger.
En finissant son café, Knight repensait à ses trois premières années à la Cour. Un vrai tourbillon. À cause de son sexe, on l'avait considérée d'emblée comme une championne du féminisme et de toutes les causes habi-tuellement soutenues par les femmes : idée préconçue qu'elle trouvait grotesque. Elle était juge, pas politi-cienne. Elle voulait appréhender chaque cas séparé-ment, comme quand elle était juge de grande instance. Mais elle-même avait fini par reconnaître que les choses étaient différentes à la Cour suprême. La portée de leurs décisions était telle que les juges y regardaient toujours à deux fois avant de se prononcer. C'était un peu une lutte d'influences et elle avait eu quelque mal à s'adapter, de ce point de vue.
Elle regarda le luxueux appartement autour d'elle. Son mari et elle menaient une existence enviable. On disait souvent d'eux qu'ils étaient le couple le plus puis-sant de la capitale. Et ce n'était pas faux. Elle acceptait volontiers de porter cette casquette, même si cela se traduisait par un isolement qu'elle trouvait parfois pesant. C'était le lot de tous les juges suprêmes. Quand vous siégiez à la Cour, vos amis cessaient de vous appeler, surveillaient leurs paroles quand ils étaient près de vous. Knight avait toujours aimé la vie en société. Désormais, elle devait rester beaucoup plus sur la réserve. Heureusement, son mari avait de nombreuses obligations mondaines. Cela lui permettait de mieux supporter le changement car, quelquefois, elle avait l'impression d'être une bonne sœur avec huit moines pour seuls compagnons.
Comme un contrepoint à sa rêverie, Jordan Knight, encore en pyjama, apparut derrière elle et lui prit les épaules.
- Tu sais que la loi ne t'oblige pas à te lever à
l'aube. La grasse matinée est bonne pour l'esprit, dit-il. Elle lui embrassa la main et se retourna pour se blottir contre lui.
- Je ne t'ai pas souvent vu te lever tard, sénateur.- On devrait faire un effort, tous les deux. Qui sait où ça peut nous mener ? J'ai entendu dire que les rapports sexuels préservaient du vieillissement. Jordan Knight était grand, solidement bâti, le cheveu rare et grisonnant, le visage sillonné de rides. Selon les critères peu équitables que le monde appliquait aux physiques comparés des hommes et des femmes, il passait encore pour un être séduisant, malgré ses rides et ses kilos superflus. Il avait fière allure dans les pages intérieures du Post, des magazines locaux et dans les émissions télévisées, où même les commentateurs les plus blasés se laissaient impressionner par sa verve, son expérience et son intelligence.
- Ah, tu commences à m'intéresser, dit-elle.
Il se versa une tasse de café pendant qu'elle consultait ses papiers.
- Ramsey te fait toujours les yeux doux pour
t'embringuer dans son camp ?
- Oh, il connaît son affaire, il sait toucher la corde sensible. Mais je crois que mes dernières prises de posi-tion l'ont un peu refroidi.
- Je te reconnais bien là. Tu ne t'es jamais laissé marcher sur les pieds. Tu es bien plus maligne qu'eux. Tu devrais être présidente, tiens.
Elle passa un bras autour de ses larges épaules.- Et tu devrais être Président des États-Unis, c'est ça?
- Le Sénat suffit amplement à ma peine. Tu sais, c'est peut-être le dernier baroud d'honneur de ton serviteur.
Elle retira son bras.
- Nous n'en avons encore jamais vraiment parlé.- C'est vrai. Nous sommes trop occupés, tous les deux. Les journées sont trop courtes. Quand les choses se calmeront, on en parlera. Je crois qu'il est temps.- Tu as l'air bien sérieux, tout à coup.
- On ne peut pas rester éternellement sur la brèche, Beth.
Elle eut un petit rire embarrassé.
- J'ai signé pour un poste à vie.
- Ce qu'il y a de bien en politique, c'est qu'on peut toujours refuser un nouveau mandat. Ou perdre son siège.
- Je croyais qu'il y avait encore des tas de choses que tu voulais accomplir.
- Je ne suis plus motivé. Trop de bâtons dans les roues. Trop de basse cuisine. Pour ne rien te cacher, je commence à être fatigué de tout ça.
Beth Knight voulut répondre quelque chose mais se ravisa. Elle avait sauté à pieds joints dans la " cuisine " de la Cour suprême.
Jordan Knight vida sa tasse et embrassa sa femme.- Tu les auras, madame le juge.
Comme le sénateur s'en allait, elle toucha sa joue à l'endroit du baiser. Elle essaya de se concentrer sur ses papiers, mais le cœur n'y était plus. Elle rêvassa, lais-sant ses pensées errer dans toutes les directions.
John Fiske tenait à la main la photo de lui et de Mike. Il était assis depuis vingt minutes, sans même la regarder. Finalement, il la reposa sur l'étagère, puis décrocha le téléphone et appela son frère. Pas de réponse. Il ne laissa pas de message. Il appela la Cour suprême. On lui dit que Michael Fiske était absent. Il rappela trente minutes plus tard. Une autre personne lui répondit que Mike ne rentrerait pas de la journée. C'est drôle, pensa-t-il. Pour une fois qu'il avait le cran d'appeler son frère, il n'arrivait pas à le joindre. Le cran ? Était-ce le mot juste ? Il s'assit à son bureau et essaya de travailler, mais ses yeux dérivaient constam-ment vers la photo.
Au bout d'un certain temps, il boucla sa mallette, ravi d'avoir affaire au tribunal : une occasion d'oublier ses remords.
John Fiske avait deux audiences consécutives, ce matin. Il sortit victorieux de la première. La seconde fut une débâcle. Le juge le mit en pièces, ridiculisa ses arguments sous les yeux de l'assistant attorney, qui resta de marbre, en réprimant un sourire. Il fallait toujours garder une façade professionnelle, au tribunal, sans quoi on ne vous ratait pas au tournant. Tout le monde comprenait ça ici. Du moins ceux qui voulaient faire carrière.
Il alla ensuite s'entretenir avec des clients, dans les prisons de Richmond et de Henrico. À Richmond, le détenu lui proposa de mentir à la barre. Pas question, répondit Fiske. Un autre lui parla de tactique. On peut pas négocier ? Qu'est-ce que je risque ? Un mois, un an, dix ans ? Combien ? Je peux espérer une libération conditionnelle ? Un sursis ? Faut m'aider, merde. J'ai une femme et des gosses. J'ai une boutique à faire tourner. C'est plus important qu'un petit meurtre et quelques coups et blessures, non ?
Avec son dernier client, les choses prirent une tour-nure différente.
- Ça me paraît mal engagé, Léon, dit Fiske. Je crois qu'on devrait plaider coupable.
- Non.
- Il y a deux témoins oculaires.
- Sans blague ?
Léon était accusé d'avoir tué un enfant, une petite fille qui avait récolté une balle perdue au cours d'un règlement de comptes entre deux bandes rivales. Un drame assez courant.
- S'ils viennent pas témoigner, ils peuvent pas me faire de mal, exact ?
- Pourquoi ne viendraient-ils pas témoigner ?
John Fiske faisait l'innocent, mais il connaissait la chanson. Combien de fois, du temps où il était flic, n'avait-il pas vu des affaires se transformer en non-lieux parce que les témoins avaient subitement oublié ce qu'ils avaient vu !
Léon haussa les épaules.
- C'est des choses qui arrivent, vous savez. Les gens sont pas toujours à l'heure aux rendez-vous.- La police a enregistré leurs dépositions.
- D'accord, mais y a obligatoirement une confron-tation pendant le procès. Je dois voir ceux qui m'accu-sent, et on peut toujours les faire revenir sur leurs déclarations quand ils sont à la barre des témoins, pas vrai ?
- Vrai. Vous connaissez la Constitution, rétorqua sèchement Fiske. (Il inspira profondément. Il en avait plus qu'assez de ces histoires d'intimidation de témoins.) Allez, dites-moi tout, Léon, je suis votre avocat, ça restera entre nous. Pourquoi ne témoigne-ront-ils pas contre vous ?
Léon se fendit d'un sourire en coin.
- Z'avez pas besoin de le savoir.
- Si. Je ne veux pas de surprises. On ne sait jamais ce que va tenter le procureur. Croyez-moi, ça s'est déjà produit. Si le procureur me prend en traître et si je n'ai pas prévu de contre-attaque, vous êtes foutu.
Léon sourcilla. Ça l'ennuyait. Il n'avait pas pensé à ça. Il frotta la croix gammée tatouée sur son avant-bras.- Ça restera entre nous, vous dites ? C'est sûr ?- Sûr, affirma John Fiske en se penchant vers lui. Entre vous, moi et Dieu.
- Elle est bonne, celle-là, ricana Léon. (Il se pencha lui aussi et baissa la voix.) J'ai deux potes dehors. Ils vont aller rendre une petite visite à ces témoins. Pour s'assurer qu'ils oublieront le chemin du tribunal. C'est déjà réglé.
Fiske recula.
- Et voilà, vous vous êtes foutu dedans.
- Hein ? De quoi ?
- Vous venez de me dire la seule chose que je sois obligé de répéter au juge.
- Qu'est-ce que vous racontez ?
- Juridiquement et déontologiquement, je ne peux divulguer aucune information confiée par un client...- Eh ben, où est le problème ? Je suis votre client et je viens de vous confier une information.
- Oui, seulement, il y a une exception importante à cette règle. Vous venez de me parler d'un crime en préparation. C'est la seule chose que je doive révéler à la Cour. Je suis censé vous conseiller de ne pas le faire. Et vous devez vous considérer comme averti. Si vous aviez déjà fait le coup, ce ne serait pas pareil, ça reste-rait confidentiel. Aïe, aïe, aïe, qu'est-ce qui vous a pris de me raconter ça ? Ah non, c'est trop con, lança l'avocat d'un air dégoûté.
- Je pouvais pas savoir, merde. J'suis pas avocat.- Eh, oh, Léon, à d'autres. Vous connaissez la loi mieux que la plupart des avocats. Maintenant, vous venez de tout foutre en l'air. Maintenant on est forcés de plaider coupable.
- Qu'est-ce que vous débloquez ? Je pige pas.
- Si on va au procès et que les témoins ne se présen-tent pas, je dois répéter au juge ce que vous m'avez dit. Et si les témoins se présentent, vous êtes bon comme la romaine.
- Eh ben, vous avez qu'à la boucler.
- Impossible, Léon. Si je garde le silence et que ça s'apprend, je perds ma licence. Je vous aime bien, Léon, mais aucun client ne vaut un tel risque. Sans ma licence, je ne peux plus gagner ma croûte. Et c'est vous qui avez tout saboté, mon gars, pas moi.
- Putain, j'le crois pas. Je pensais qu'on pouvait tout dire à son avocat.
- Je vais voir ce que je peux négocier. Vous ferez un peu de taule, Léon, pas moyen d'y échapper. (John Fiske se leva et lui donna une tape sur le dos.) Ne vous inquiétez pas, je vais vous obtenir un bon arrangement. En quittant le parloir, John Fiske sourit pour la première fois de la journée.
Chapitre 13
Nerveux, Michael Fiske gardait les yeux rivés devant lui en conduisant. Ses essuie-glaces n'étaient guère effi-caces contre les trombes d'eau que déversait le ciel. En allant vers l'ouest, il avait traversé des lieux-dits du nom de Pulaski, Bland, et même longé un endroit appelé Parc régional des Mères affamées, ce qui avait fait naître en lui des visions de femmes et d'enfants mendiant du pain sur le bord des pistes. Des bourrasques soufflant des Appalaches fouettaient la voiture. Bien qu'il fût né et eût grandi en Virginie, Michael Fiske ne s'était jamais aventuré à l'ouest de Roanoke, et encore n'y était-il allé que pour passer l'examen du barreau. À sa sortie de l'Interstate 81, en se dirigeant vers le nord-ouest, il avait trouvé des routes mal entretenues, étroites, en lacet. Il jeta un œil sur l'attaché-case à côté de lui, avec un long soupir. Il avait appris beaucoup de choses depuis qu'il avait lu la demande de recours de Harms. Harms avait tué une petite fille, venue en visite au camp militaire où il était basé à la fin de la guerre du Vietnam. Il était aux arrêts à l'époque mais avait réussi à s'échapper du cachot. Il n'avait pas de mobile. C'était l'acte d'un déséquilibré. Personne n'avait contesté les faits. En tant que greffier à la Cour suprême, Michael bénéficiait de nombreuses sources d'information, et il s'en était abondamment servi pour collationner les données. Or l'administration militaire refusait de recon-naître que le programme décrit par Harms dans sa lettre eût jamais existé. Michael Fiske tapa sur le volant. Si seulement Harms ou son avocat avaient joint la lettre de l'armée au dossier !
Michael en avait finalement conclu que la meilleure chose à faire était de remonter à l'origine de l'informa-tion : Rufus Harms lui-même. Au début, il n'avait pas envisagé une confrontation directe. Il avait commencé par rechercher Samuel Rider, ce qui n'était pas très difficile vu les traces postales qu'il avait laissées. Mais ses coups de fil étaient restés sans réponse. Était-ce lui, l'auteur de la lettre dactylographiée ? C'était fort probable. Michael avait appelé la prison en sollicitant un entretien téléphonique avec Harms. Sa demande avait été rejetée, ce qui n'avait fait que confirmer ses soupçons. Si un innocent était en prison, le travail de Michael, son devoir étaient de le faire libérer.
Il y avait une autre raison à ce voyage. Certains noms cités dans la lettre, des noms de personnes prétendu-ment impliquées dans la mort de la petite fille, étaient bien connus de lui. Si jamais Rufus Harms disait vrai... Michael eut un frisson. C'était un scénario de
cauchemar.
Sur le siège passager s'étendaient une carte de la région et des indications routières qu'il avait établies lui-même. Durant plus d'une heure, en longeant les Appalaches, il parcourut des kilomètres et des kilo-mètres sur des routes de campagne cahoteuses, jalonnées de vieilles caravanes abandonnées dans des crevasses, franchit des ponts de bois branlants noircis par la vase et la suie, et traversa des patelins qu'on ne pouvait même pas appeler des communes. Il avait croisé des pick-up boueux avec des drapeaux sudistes accrochés aux antennes radio et des fusils de chasse dans les râteliers arrière. Plus il approchait de la prison, plus les visages des rares personnes qu'il croisait étaient taciturnes et méfiants.
Au détour d'un virage, il vit Fort Jackson se dresser devant lui. Une vraie forteresse du Moyen Age, avec ses murs épais et ses tours, transplantée dans une contrée aride. Il se demanda si les pierres avaient été ache-minées par les prisonniers eux-mêmes, forçats édifiant leur propre tombeau.
Il reçut un badge, franchit le portail d'entrée et fut dirigé vers le parking des visiteurs. Il exposa le motif de sa venue au planton de service.
- Vous n'êtes pas sur la liste des visiteurs, objecta le jeune gardien.
Il lorgna avec mépris le costume bleu foncé et le visage intelligent de Michael. Un peigne-cul friqué de la grande ville, semblaient dire ses yeux.
- J'ai appelé plusieurs fois, mais personne n'a su m'expliquer la procédure pour me faire inscrire.- Ça dépend du prisonnier. En gros, s'il veut vous voir, vous le voyez. S'il veut pas, vous le voyez pas. Ils sont libres de choisir... C'est leur seule liberté, ajouta-t-il avec un ricanement.
- Si vous lui dites qu'un avocat est ici pour le voir, je suis certain qu'il me fera inscrire sur sa liste.- Vous êtes son avocat ?
- Je m'occupe d'un recours en appel, répondit
Michael, évasif.
Le gardien consulta son registre.
- Rufus Harms, dit-il, perplexe. Il était déjà ici quand j'étais pas encore né. Quel genre d'appel peut espérer un type comme lui après toutes ces années ?- Je ne suis pas autorisé à vous répondre. Mon travail est couvert par le secret professionnel. C'est absolument confidentiel.
- Je sais. Vous me prenez pour un imbécile ou
quoi ?
- Pas du tout, protesta Michael.
- Seulement, si je vous laisse entrer et que j'aie tort, ça va chauffer pour mon matricule.
- Eh bien, je vous suggère d'en référer à votre supé-rieur, comme ça vous n'aurez pas d'ennuis.
Le gardien décrocha son téléphone.
- C'est bien ce que je comptais faire, dit-il d'un ton très inamical.
Il raccrocha après quelques minutes de conversation.- Quelqu'un va venir, reprit-il. (Michael approuva de la tête.) D'où vous venez ?
- Washington.
- Combien ça gagne, un homme comme vous,
là-bas ?
Il était clair que, quelle que soit la somme que l'avocat lui annoncerait, ce serait trop. Il poussa un soupir de soulagement en voyant approcher un officier en uniforme.
- Pas assez, répondit-il.
Le jeune gardien se mit au garde-à-vous et salua l'officier, lequel se tourna vers Michael :
- Veuillez me suivre, maître Fiske.
L'homme avait la cinquantaine. Le militaire de carrière typique : mince, calme, sérieux, les cheveux gris coupés court.
Michael l'accompagna jusqu'à un petit bureau et, cinq minutes durant, lui expliqua patiemment ce qu'il venait faire, sans lui révéler d'informations substan-tielles. Il était expert en langue de bois.
- Si vous dites à M. Harms que je suis ici, il accep-tera de me voir.
L'homme manipulait un stylo du bout des doigts, sans quitter des yeux le jeune greffier.
- Je suis un peu intrigué, je dois l'avouer. Rufus Harms a reçu la visite de son avocat il y a quelques jours à peine. Et ce n'était pas vous.
- Vraiment ? Vous voulez parler de Samuel Rider, peut-être ?
L'homme ne répondit pas, mais sa surprise vite contenue fit sourire Michael intérieurement. Sa suppo-sition était exacte. C'était l'ancien avocat militaire de Harms qui avait rédigé la lettre dactylographiée.- On peut avoir plusieurs avocats, monsieur.
- Pas quelqu'un comme Rufus Harms. Il n'en a pas eu un seul depuis vingt-cinq ans. Oh, il reçoit assez régulièrement la visite de son frère, mais cet intérêt subit pour sa personne nous étonne beaucoup. Je suis sûr que vous comprenez.
Michael sourit poliment, mais sa réponse fut assez sèche :
- Et je suis sûr que vous comprenez qu'un prison-nier a le droit de parler à un avocat.
L'officier le regarda longuement, puis s'empara de son téléphone. Il dit quelques mots, raccrocha et regarda de nouveau Michael sans lui parler. Cinq minutes s'écoulèrent. Le téléphone sonna. Quand l'homme reposa le combiné, il annonça simplement :
- Il va vous voir.
Chapitre 14
Quand Rufus Harms apparut sur le seuil, la vue de ce jeune homme l'intrigua. Il avança en traînant le pas et Michael se leva pour le saluer.
- Asseyez-vous ! aboya aussitôt le garde qui escor-tait le prisonnier.
Michael obtempéra.
Le garde accompagna Harms jusqu'à son siège, en face du visiteur.
- Vous avez été informé des règles de conduite à observer pendant les visites, lui dit-il. Au cas où vous les auriez oubliées, elles sont placardées juste là, ajouta-t-il en désignant un panneau sur le mur. Les contacts physiques sont interdits et vous devez rester assis tout le temps. Compris ?
- Oui. Êtes-vous obligé de rester dans la pièce ? Les entretiens entre un avocat et son client sont confi-dentiels. Et faut-il nécessairement qu'il soit enchaîné comme ça ?
- Vous ne demanderiez pas ça si vous aviez vu ce qu'il a fait à quelques gars d'ici. Même ligoté des pieds à la tête, il peut vous casser le cou en deux secondes. (Le gardien s'approcha de Michael.) Peut-être que, dans les autres prisons, vous avez droit à la confidentialité, mais c'est pas une prison ordinaire ici. Tous les détenus sont dangereux et on a notre propre règlement intérieur. Votre visite n'était pas programmée. Vous avez vingt minutes, pas plus, avant que ce grand méchant loup soit emmené en corvée de chiottes. Et on a des chiottes parti-culièrement sales aujourd'hui.
- Alors je vous saurais gré de nous laisser
commencer, répliqua Michael.
Le gardien alla se mettre en faction contre la porte sans mot dire. Rufus Harms regardait son visiteur dans le blanc des yeux.
- Bonjour, monsieur Harms. Je m'appelle Michael Fiske.
- Ce nom me dit rien.
- Je sais, mais je suis là pour vous poser quelques questions.
- Ils ont dit que vous êtes mon avocat. Vous êtes pas mon avocat.
- Je n'ai pas dit que je l'étais. Ils l'ont supposé. Je ne suis pas associé avec M. Rider.
Rufus plissa les yeux.
- Comment vous connaissez Samuel ?
- Peu importe. Je suis ici pour vous poser des ques-tions, parce que vous avez interjeté.
- J'ai quoi ?
- Vous avez fait appel. (Michael baissa la voix.) Je travaille à la Cour suprême des Etats-Unis.
Rufus tomba des nues.
- Alors qu'est-ce que vous foutez ici ?
Michael s'éclaircit la gorge, mal à l'aise.
- Je sais que ce n'est pas... absolument orthodoxe. Mais j'ai lu votre demande de recours et je voulais vous demander quelques précisions. Elle contient des alléga-tions très compromettantes contre certaines personnes haut placées. (En voyant les yeux écarquillés de son interlocuteur, il regretta soudain d'être venu.) J'ai vérifié certains points en amont de votre affaire et il y a deux ou trois choses que je saisis mal. Je voulais vous interroger à ce sujet, et si les faits concordent votre appel pourra aboutir.
- Pourquoi il a pas déjà abouti ? Il est arrivé à la Cour, pas vrai ?
- Oui, mais il comporte plusieurs vices de forme qui auraient pu causer son renvoi. Je peux vous aider sur ce point. Mais je veux éviter un scandale. Vous devez comprendre, monsieur Harms, que la Cour reçoit chaque année des tonnes de réclamations de prisonniers qui ne reposent sur rien.
- Vous me traitez de menteur ? s'écria Rufus en le foudroyant du regard. C'est ça ? Venez donc passer vingt-cinq ans de votre vie ici pour un crime que vous avez pas commis et on verra si vous osez me répéter ça.- Je ne dis pas que vous mentez. Je prends votre histoire au sérieux, sinon je n'aurais pas fait le voyage, croyez-moi.
Michael jeta un coup d'œil sur la pièce sinistre. Il n'avait jamais vu un endroit pareil, n'avait jamais parlé à un homme comme Rufus. Il avait l'impression d'être un enfant de l'école primaire qui s'aperçoit tout à coup, en descendant du bus scolaire, qu'il se trouve dans la cour des grands.
- Croyez-moi, répéta-t-il. J'ai seulement besoin de vous parler.
- Vous avez des papiers d'identité pour prouver qui vous êtes ? Je suis du genre méfiant depuis ces trente dernières années.
Les greffiers de la Cour suprême ne possédaient pas de carte distinctive. Le personnel de sécurité du Palais devait apprendre à les reconnaître de vue. Toutefois, la Cour publiait chaque année un répertoire officiel, une sorte de trombinoscope, avec les noms et les photos des greffiers, ce qui permettait notamment aux gardiens de connaître leurs visages. Michael sortit le répertoire de sa poche et le montra à Harms qui, après l'avoir examiné avec attention, guetta le maton du coin de l'œil et se pencha vers son vis-à-vis.
- Vous avez une radio dans votre serviette ?
- Une radio ? Non.
Rufus baissa encore la voix.
- Alors chantonnez.
- Quoi ? s'étonna Michael. Non, désolé, impos-sible, vraiment, je chante faux.
Rufus s'impatienta.
- Vous avez un stylo ?
Michael acquiesça.
- Alors prenez-le et commencez à taper sur la table avec. Ils ont probablement déjà entendu ce qu'ils ont besoin d'entendre, mais on peut toujours leur réserver quelques surprises.
Quand Michael voulut répondre, Rufus l'interrompit.- Dites rien. Tapez. Et écoutez.
Le jeune juriste se mit à tapoter sur la table. Le garde sourcilla, mais sans s'interposer.
- Vous auriez pas dû venir ici, reprit Rufus d'une voix presque inaudible. Vous savez pas les risques que j'ai pris pour faire sortir ce papier de cette taule. Si vous l'avez lu, vous comprenez pourquoi. C'est facile de liquider un prisonnier, un vieux Noir qu'a étranglé une petite Blanche, tout le monde s'en fout. Pas de doute là-dessus.
Michael cessa de taper.
- C'est de l'histoire ancienne. Les choses ont
changé.
- Sans blague ? grogna Rufus. Allez donc frapper sur la tombe de Medgar Evers ou de Martin Luther King pour leur dire ça. Les choses ont changé, ouais bien sûr, tout le monde est gentil maintenant. Loué soit le Seigneur.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire.
- Si les gens dont je parle dans cette lettre étaient noirs et si j'étais blanc, et si j'étais pas au fond de ce trou, vous seriez venu jusqu'ici pour " vérifier " mon histoire ?
Michael baissa les yeux.
- Peut-être pas, reconnut-il à regret.
- Sûr que non ! Tapez sur la table et ne vous arrêtez pas.
- Croyez-le ou non, reprit Michael en tapant
comme Harms le lui demandait, je veux vous aider. Si les choses se sont vraiment passées comme vous l'affirmez dans votre lettre, je veux que justice soit rendue.
- Pourquoi vous vous intéressez à un type comme moi ?
- Parce que la vérité m'intéresse. Si vous dites la vérité, alors je vous jure que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous sortir d'ici.
- Facile à dire.
- Monsieur Harms, j'aime mettre mes capacités, mes talents, au service des gens moins fortunés que moi. J'estime que c'est mon devoir.
- Oh, c'est très gentil, ça, mon vieux. Mais évitez de me caresser comme un toutou. Je mords. Je pourrais vous arracher la main.
Michael haussa un sourcil, un peu décontenancé. Il se rattrapa comme il put :
- Excusez-moi, je ne voulais pas être blessant. Écoutez, si vous avez été injustement emprisonné, je veux vous aider à recouvrer votre liberté. C'est tout. Rufus garda le silence un instant, comme pour jauger la sincérité du jeune homme. L'expression de son visage se radoucit, mais il restait sur ses gardes.
- C'est pas prudent de parler de ça ici.
- Où pouvons-nous en parler ?
- Nulle part. Y a pas de permis de sortie pour les mecs comme moi. Mais tout ce que je vous ai dit est vrai.
- Vous avez fait référence à une let...
- La ferme ! (Rufus jeta un regard vers le grand miroir.) Elle était pas dans le courrier ?
- Non.
- Bon. Vous connaissez mon avocat. Vous avez dit son nom tout à l'heure.
- En effet. Samuel Rider. J'ai essayé de le joindre, il ne m'a pas rappelé.
- Tapez plus fort.
Michael relança la cadence. Rufus promena ses yeux à droite et à gauche, puis reprit :
- Je vais lui dire de vous parler. Il vous expliquera tout ce que vous avez besoin de savoir.
- Monsieur Harms, pourquoi avez-vous adressé votre demande de recours directement à la Cour suprême ?
- C'est pas la plus haute du pays ?
- Si.
- C'est bien ce que je pensais. On reçoit des jour-naux ici. On a la télé, la radio. J'ai regardé les infos, toutes ces années. Ici, on s'intéresse beaucoup à ce qui se passe dans les tribunaux. Les têtes changent, mais ces juges-là, ils peuvent faire ce qu'ils veulent. N'importe quoi. Je les ai vus. Tout le pays les a vus.
- Certes, mais il y a une procédure, il y a des étapes avant d'accéder à la Cour suprême. Normalement, on passe d'abord par une cour d'appel régionale. Bref, votre requête est entachée de nombreux man-
quements...
Rufus secoua la tête avec lassitude.
- Oh, arrêtez avec vos grands mots. J'ai passé la moitié de mon existence dans cette taule, il me reste pas beaucoup à vivre. J'ai jamais été marié, j'aurai jamais de gosses. J'ai pas de temps à perdre avec des
embrouilles, des avocats, des tribunaux de province et tous vos machins. Je veux sortir d'ici. Et vite. Je veux être libre. Ces grands juges, ils peuvent me faire sortir. Ils peuvent tout faire. Allez leur dire ça. Ils sont là pour rendre la justice, qu'ils disent, eh ben, c'est ce que je veux. La justice.
Michael l'interrogea du regard.
- Vous êtes sûr qu'il n'y a pas une autre raison ? Vous n'aviez pas une arrière-pensée en vous adressant à la Cour?
Rufus ne comprenait pas.
- Comment ça ?
Michael réfléchit. Il était très possible que Rufus Harms ignorât les situations actuelles de certains des personnages mentionnés dans son appel.
- Laissez tomber, dit-il.
Le prisonnier se détendit et le fixa des yeux.
- Bon, alors, qu'est-ce qu'ils pensent de tout ça, ces grands juges ? C'est eux qui vous ont envoyé, hein ? Michael lâcha son stylo.
- C'est-à-dire que..., répondit-il, gêné, en vérité, ils ne savent pas que je suis ici.
- Quoi ?
- Je ne leur ai pas encore montré votre demande, monsieur Rufus. Je... je voulais m'assurer que tout était digne de foi.
- Vous êtes le seul à l'avoir vue ?
- Pour l'instant, oui, mais, comme je vous l'ai dit... Rufus observa l'attaché-case.
- Vous avez quand même pas apporté la lettre avec vous, dites ?
- Eh bien, mais... si. Je voulais vous poser
certaines questions à son sujet et je...
- Dieu du ciel ! s'exclama Rufus. (Le gardien se raidit, sur le qui-vive.) Est-ce qu'ils vous ont pris votre serviette quand vous êtes entré ? Parce que deux des hommes que j'accuse sont dans cette prison. Un des deux est même le commandant de ce putain de fort.- Ils sont ici ?
Michael blêmit. Ses recherches lui avaient confirmé que les hommes cités dans la lettre étaient effective-ment dans l'armée au moment des faits, dans les années 1970. Il connaissait la situation actuelle de deux d'entre eux, mais n'avait pas cherché à remonter la piste des autres. Son sang se glaça. Il prenait tout à coup la mesure de l'erreur monumentale, et peut-être fatale, qu'il avait commise.
- Alors, est-ce qu'ils ont pris votre serviette ?
- Une ou deux minutes, sans plus, bredouilla
Michael. Mais j'avais mis les documents dans une enve-loppe cachetée et elle est toujours cachetée.
- Vous nous avez tués, tous les deux ! cria Rufus. Il bondit en l'air tel un geyser, renversant la lourde table comme un vulgaire bout de balsa. Michael sauta en arrière et dérapa sur le sol. Le garde souffla dans son sifflet et fondit sur Rufus, qu'il immobilisa par une clé de bras. Malgré ses entraves, le prisonnier, avec sa force herculéenne, repoussa les cent kilos du gardien comme un moustique importun. Une demi-douzaine d'autres matons affluèrent dans la pièce. Ce fut une avalanche de matraques. Rufus se débattait comme un renne assailli par une meute de loups. Il résista cinq bonnes minutes avant de s'affaler. Ils le traînèrent, hurlant, hors de la pièce et le firent taire d'un méchant coup de matraque en travers de la gorge. Juste avant de disparaître, Rufus eut le temps de lancer à Michael un regard horrifié qui voulait dire : " Tu m'as trahi ".
Après un tabassage en règle, qui se poursuivit tout au long du couloir, les gardiens parvinrent à ligoter Rufus sur un brancard.
- Emmenez-le à l'infirmerie ! cria quelqu'un. Je crois qu'il fait des convulsions.
Malgré ses fers et les lanières de cuir, Rufus conti-nuait à se débattre comme un fou. Le brancard brinque-ballait en tous sens. Il hurla jusqu'à ce qu'on lui enfonce un chiffon dans la bouche.
- Grouillez-vous, merde, insista l'homme.
Le groupe franchit la double porte en rafale et fonça à l'infirmerie.
- Nom de Dieu ! dit le médecin de service en les voyant arriver. Mettez-le par là.
Ils poussèrent le chariot vers l'endroit indiqué. En approchant, le toubib faillit recevoir une ruade de Rufus dans le bas-ventre.
- Ôtez-lui ça de la bouche, ordonna-t-il en dési-gnant le chiffon qui étouffait le prisonnier, dont la face virait au violet.
Le gardien n'avait pas l'air rassuré.
- Faites gaffe, doc, il est devenu fou. S'il vous
touche, vous risquez de déguster. Il a déjà rétamé trois de mes hommes. C'est un enfoiré, dit-il en lorgnant Rufus Harms d'un œil mauvais.
Dès qu'on retira le bâillon qui lui obturait le gosier, Rufus se remit à hurler.
- Posez-lui un moniteur, dit le médecin à l'une des infirmières.
Quand elles eurent réussi à fixer les capteurs sur le forcené, le médecin examina soigneusement les tressau-tements irréguliers de ses battements et de sa pression sanguine.
- Perfusion. Et une ampoule de Lidocaïne, vite, avant qu'il nous fasse un arrêt cardiaque.
Un attroupement s'était formé autour du chariot, surveillants et personnel médical mêlés.
- Vous ne pouvez pas demander à vos hommes de déblayer le chemin ? cria le toubib.
- Non, répondit le chef. Il est assez balèze pour arracher ses liens et, si on n'est pas là, il est capable de tuer tout le monde dans cette pièce en une minute. Je n'exagère pas.
Le matériel de perfusion arriva. La seringue de Lido-caïne était prête. Le médecin fit signe aux gardes :- On va avoir besoin de votre aide pour le tenir. Il nous faut une bonne veine et, vu comment ça se présente, on a intérêt à la trouver du premier coup. Les hommes se groupèrent autour de Rufus pour l'immobiliser. Malgré leur nombre, la tâche n'était pas de tout repos.
Rufus, ravagé de haine et de terreur, était au bord du délire. Comme la nuit où Ruth Ann Mosley était morte. Ils retroussèrent une manche de sa chemise, exposant un avant-bras noueux, aux veines protubérantes. Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il vit l'aiguille luisante descendre sur lui. Il les referma, les rouvrit encore. Il n'était plus à l'infirmerie de Fort Jackson. Il était au mitard, en Caroline du Sud, un quart de siècle plus tôt... La porte s'ouvre brusquement. Un groupe d'hommes entre. Ils marchent en seigneurs, comme s'il était à eux. Il les connaît tous de vue, sauf un. Il s'attend à voir jaillir les matraques, à sentir la morsure des coups sur ses côtes, ses fesses, ses membres. C'est devenu un rituel. Matin et soir. Il encaisse toujours en silence, en récitant mentalement une prière. C'est sa manière à lui de surmonter la torture.
Mais il n'y a pas de matraques, cette fois. On plaque un revolver contre sa tempe. On lui dit de s'agenouiller et de fermer les yeux. Oui, c'est comme ça que ça s'est passé. Les types n'avaient pas prévu sa réaction. Il s'est redressé comme un ressort. Il les a pris par surprise. Ils ne rigolaient plus, les mecs. Il les a balancés au tapis comme des chiffes molles et s'est barré fissa. Il a renversé le planton de service, à la porte du mitard, et salut la compagnie ! Il a couru, couru...
Rufus battit des paupières. Il était de retour dans l'infirmerie. Il regardait les visages penchés sur lui. L'aiguille se rapprochait de son bras. La tête renversée, il était le seul à distinguer ce qui se passait derrière. Il aperçut la seconde seringue qui perçait le sac à perfu-sion et déversait un autre liquide dans la solution de Lidocaïne.
Vie Tremaine s'était acquitté de sa besogne avec calme et efficacité, sans plus d'émotion que s'il avait arrosé une plante verte. Il n'avait même pas un regard pour sa victime. Rufus releva la tête. Il vit la seringue dans la main du médecin. Elle allait entrer dans sa veine et décharger dans son corps le poison de Tremaine. Ils lui avaient déjà pris la moitié de sa vie. Il ne leur aban-donnerait pas le reste. Pas encore. Il fallait réagir vite.- Merde ! pesta le médecin au moment où Rufus extirpa sa main de la lanière pour lui arracher la seringue.
La perfusion tomba sur le sol. Le sac explosa.
Furieux, Tremaine profita de la confusion pour filer à l'anglaise. La poitrine de Rufus se contracta soudain. Il n'arrivait plus à respirer. Quand le toubib parvint à se relever, il le trouva si tranquille qu'il le crut mort. Le moniteur attesta qu'il était encore en vie, mais les signes étaient alarmants.
- Il va nous claquer entre les pattes, dit-il. (Il se tourna vers une infirmière.) Faites venir un hélicoptère Medivac. On n'est pas équipés pour ce genre de situa-tion, expliqua-t-il au gardien-chef. On va le mettre sous sédatif et l'expédier à l'hôpital de Roanoke. Mais il n'y a pas une minute à perdre. Je suppose que vous enverrez un gars pour l'escorter ?
Le garde frotta sa mâchoire contusionnée et jeta un coup d'œil au prisonnier inanimé.
- J'enverrais tout un bataillon s'il y avait de la place dans l'hélico.
Chapitre 15
Michael Fiske fut reconduit par un garde en armes. Il n'en menait pas large. L'officier en uniforme qui l'avait interrogé à son arrivée l'attendait au bout du couloir. Michael s'aperçut qu'il tenait deux feuilles de papier.- Maître Fiske, je ne me suis pas présenté tout à l'heure. Je suis le colonel Frank Rayfield, commandant du fort.
Michael s'humecta les lèvres. Frank Rayfield était l'un des hommes incriminés dans la lettre de Rufus. Quand il l'avait lue, ce nom ne lui disait rien ; mainte-nant cela prenait tout son sens et signifiait qu'il allait mourir. Comment aurait-il pu imaginer que deux de ces hommes se trouvaient justement ici ? Mais, à la réflexion, tout se tenait : c'était l'endroit idéal pour maintenir Rufus Harms sous étroite surveillance. En regardant Rayfield, il se demanda comment ils allaient se débarrasser de son corps. Tout à coup, il se revit enfant, quand il espérait que son grand frère accourrait à son secours. Rayfield lui tendit les papiers et fit signe au gardien de se retirer. Comme Michael serrait les documents d'un air penaud, Rayfield feignit de se confondre en excuses :
- J'ai peur que mes hommes n'aient fait un peu trop de zèle. En principe, nous ne photocopions pas les docu-ments sous enveloppe.
En fait, Rayfied les avait décachetés lui-même. Personne d'autre ne les avait vus.
- Je ne comprends pas, dit Michael. L'enveloppe était encore cachetée quand vous m'avez rendu ma serviette.
- C'est un modèle très courant. Ils les ont simple-ment remis dans une enveloppe identique.
Michael se maudit intérieurement de n'avoir pas pensé à un détail aussi élémentaire.
Rayfield émit un semblant de rire.
- Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? demanda
Michael.
- C'est la cinquième fois que Rufus Harms cite mon nom dans ses plaintes fantaisistes, maître Fiske. Je suis bien obligé d'en rire.
- Pardon ?
- Il n'avait encore jamais visé aussi haut, cela dit. Vous appartenez bien à la Cour suprême des États-Unis, n'est-ce pas ?
- Je n'ai pas à répondre à ça.
- D'accord. Mais, à supposer que ce soit le cas, votre présence ici est un peu insolite.
- C'est mon affaire.
- Et mon affaire est d'appliquer la discipline mili-taire dans cette prison, rétorqua Rayfield d'un ton plus vif. Je ne vous reproche rien, remarquez, reprit-il en se radoucissant. Harms est un rusé. On dirait qu'il a réussi à persuader son vieil avocat militaire d'entrer dans son jeu. Sam Rider aurait dû avoir plus de discernement.- Vous voulez dire que Rufus Harms est un farceur qui a l'habitude d'engager des poursuites sans
fondement ?
- C'est fréquent, parmi les prisonniers. Ils ont trop de temps à eux, ils cogitent. L'an dernier, il a accusé le Président des États-Unis, le ministre de la Défense et votre serviteur de fomenter un complot pour lui imputer un crime qu'il a pourtant commis devant une bonne demi-douzaine de témoins.
- Vraiment ? dit Michael, sceptique.
- Affirmatif. Il a finalement été débouté, mais la plaisanterie a quand même coûté quelques milliers de dollars à l'administration. Je sais que les tribunaux sont ouverts à tout le monde, maître Fiske, mais une procé-dure abusive reste une procédure abusive et, pour parler franchement, je commence à en avoir soupé.
- Il dit dans sa réclamation que...
- Oui, oui, je l'ai lue. Il y a deux ans, il a prétendu que c'étaient les vapeurs de napalm inhalées au combat qui lui avaient fait perdre la tête. Et vous savez quoi ? Rufus Harms n'a jamais été exposé aux vapeurs de napalm, parce qu'il n'est jamais allé au combat. Il a passé le plus clair de ses deux ans de service aux arrêts pour insubordination, entre autres choses. Ce n'est pas un secret, vous pouvez vérifier, si vous ne l'avez déjà fait. (Michael baissa les yeux.) Maintenant, reprenez vos petits papiers, rentrez à Washington et laissez sa demande suivre son cours. Elle sera rejetée comme les autres. Quelques innocents seront éclaboussés au passage, mais que voulez-vous ? C'est l'Amérique. Et je crois même que c'est pour ça que je me bats : pour défendre les libertés de chacun. Même de ceux qui en abusent.
- Vous allez me laisser repartir, alors ?
- Vous n'êtes pas un prisonnier, ici. J'ai assez
d'autres détenus à surveiller, y compris celui qui vient de dérouiller trois de mes hommes. Vous allez devoir répondre à quelques questions qu'un de mes subor-donnés va vous poser dans un instant. Au sujet de ce qui s'est passé au parloir. Nous en avons besoin pour notre rapport.
- Autrement dit, ce sera consigné dans le registre officiel ? Ma présence sur les lieux et le reste ?- Affirmatif. C'est vous qui avez choisi de venir, pas moi. À vous d'en assumer les conséquences.- Je sais. Mais je n'avais pas prévu tout ceci.
- La vie réserve parfois des surprises.
- Écoutez, vous êtes vraiment obligé de faire un rapport ?
- Même s'il ne s'était rien passé, maître Fiske,
votre nom devrait figurer dans le registre. Vous êtes inscrit sur la feuille de visite, de toute façon, avec un numéro de badge.
- Je m'aperçois que je n'avais pas pensé à tout.- On dirait. Vous ne semblez pas très au fait des choses militaires, je me trompe ? (Il a l'air fin, dans ses petits souliers, pensa Rayfield.) Vous savez, le rapport est obligatoire, c'est vrai, mais on peut toujours omettre certains détails. À l'extrême limite, on peut même oublier que vous êtes venu...
Michael poussa un soupir de soulagement.
- Vous pourriez faire ça ?
- Faut voir. Vous êtes juriste. Que diriez-vous d'un prêté pour un rendu ?
- Quel genre ?
- Je déchire le rapport et vous déchirez cette lettre. (Il marqua une pause.) Ça épargnerait des honoraires au gouvernement. Grâce à Dieu, tout le monde a le droit d'en appeler à la Cour, ça ne se discute pas, mais cette histoire commence vraiment à faire long feu, vous ne trouvez pas ?
Michael évita son regard.
- Je... je vais y réfléchir. Il y a des vices de forme, de toute manière. Vous avez peut-être raison.
- J'ai raison. Je ne cherche pas à briser votre
carrière. Faisons simplement une croix sur ce qui s'est passé. Et j'espère que je ne verrai pas cette affaire sortir dans les journaux. Dans le cas contraire, la mémoire pourrait me revenir et votre nom sortirait aussi. Mainte-nant, si vous voulez bien m'excuser...
Rayfield tourna les talons et s'en alla, laissant
Michael Fiske en plein marasme.
Rayfield passa directement dans son bureau. Les soupçons de Rufus étaient fondés : il y avait effective-ment un micro astucieusement dissimulé sous la table du parloir. Rayfield réécouta la conversation enregis-trée entre Michael Fiske et le prisonnier. Le tapotement du stylo gênait un peu l'audition mais, alors que la radio avait complètement brouillé l'entretien avec Rider (Rufus Harms n'était pas un imbécile), en tendant l'oreille Rayfield parvenait à en saisir suffisamment pour deviner qu'il avait un sérieux problème en pers-pective. Et son dialogue avec Michael Fiske était loin d'avoir réglé la question. Il composa un numéro de télé-phone et, en quelques phrases concises, relata les événe-ments à son interlocuteur.
- Nom de Dieu, je n'arrive pas à le croire !
- C'est pourtant vrai.
- Et tout ça s'est passé aujourd'hui ?
- Je vous avais déjà parlé de la venue de Rider mais, pour le reste, oui, ça vient de se produire.- Mais pourquoi l'avoir laissé voir Harms ?
- Vous ne croyez pas que ça l'aurait rendu encore plus soupçonneux si je l'en avais empêché ? Quand j'ai lu ce que Harms avait écrit dans la lettre, je n'ai plus eu le choix.
- Vous auriez dû liquider ce connard depuis long-temps. Vous avez eu vingt-cinq ans pour le faire, Frank.- Je vous rappelle que c'était le plan initial. Il y a vingt-cinq ans. Le tuer. Et, au lieu de ça, Tremaine et moi, on a passé la moitié de notre vie à le surveiller.- Vous ne l'avez pas fait gratis. Il se monte à
combien, votre petit bas de laine ? Un million de dollars ? La retraite va être sympa... sauf si cette affaire voit le jour.
- J'ai essayé de l'éliminer. Merde, Tremaine a
encore essayé, pas plus tard qu'aujourd'hui, à l'infir-merie, mais ce type a un sixième sens. Rufus Harms est aussi dangereux qu'un serpent quand il a le dos au mur. Je ne peux pas demander aux gardiens d'aller plus loin. Nous sommes surveillés, il y a des inspections surprises et leur putain d'ACLU1. Ce salopard ne veut pas mourir. Venez donc essayer vous-même.
- D'accord, d'accord, on ne va pas s'engueuler
là-dessus. Vous êtes sûr que nous sommes tous nommé-ment cités dans la lettre ? Comment est-ce possible ? Il ne savait même pas qui j'étais.
Rayfield n'hésita pas. Le nom de son interlocuteur n'apparaissait pas dans la lettre, mais il n'avait pas l'intention de le lui avouer. Tout le monde était dans le même bain.
- Est-ce que je sais ? Il a eu vingt-cinq ans pour y réfléchir.
- Bon, mais comment s'y est-il pris pour faire sortir cette lettre ?
- Je ne pige pas. Le maton l'a vue. C'étaient ses dernières volontés, son testament, point final.
- Mais il a réussi quand même.
- Sam Rider est dans le coup. C'est certain. Il avait apporté un transistor pour brouiller l'écoute, je n'ai pas
1. Association pour la défense des libertés du citoyen, une sorte de ligue américaine des droits de l'homme. (N.d.T.)
pu entendre ce qu'ils disaient. J'aurais dû me douter qu'il magouillait quelque chose.
- Je me suis toujours méfié de ce type. S'il n'avait pas plaidé la folie passagère, Harms serait mort depuis longtemps.
- La deuxième lettre qu'on a trouvée dans la
serviette de Fiske était tapée à la machine. Elle n'était pas paraphée, c'est donc sûrement Rider lui-même qui l'a tapée. Les deux documents étaient des originaux, au fait.
- Merde, pourquoi maintenant ? Après tout ce
temps ?
- Harms a reçu un courrier de l'armée, expliqua Rayfield. Il y fait allusion dans son texte. Ça lui a peut-être rafraîchi la mémoire. Parce que, jusqu'ici, il avait l'air d'avoir complètement oublié ce qui s'était passé. Ou alors il avait décidé de le garder pour lui.
- Pourquoi aurait-il fait ça ? Et, bon Dieu, pourquoi l'armée a-t-elle éprouvé le besoin de le contacter après toutes ces années ?
- Aucune idée, dit Rayfield, de plus en plus
embarrassé.
Il mentait. C'était expliqué dans la lettre de Harms. Mais il voulait conserver un atout dans sa manche.- Et, bien sûr, vous n'avez pas cette mystérieuse missive de l'armée, n'est-ce pas ?
- Non. C'est-à-dire pas encore.
- Elle doit se trouver dans sa cellule, bien que je n'arrive pas à imaginer comment il a fait son compte.- Des fois, j'ai l'impression que ce type est un
magicien, admit Rayfield.
- Il a eu d'autres visiteurs ?
- Seulement son frère, Josh Harms. Il vient le voir une fois par mois.
- Et Rufus, comment il se porte ?
- Subclaquant. Crise cardiaque. Même s'il s'en tire, il ne sera plus le même.
- Où est-il?
- En route pour l'hôpital de Roanoke.
- Vous l'avez laissé sortir ? Je rêve !
- Ordre du toubib. Il est responsable de la vie de ses patients, prisonniers ou non. Si j'avais opposé un veto, ça aurait éveillé les soupçons.
- Eh bien, priez pour que son cœur lâche. Sinon, achevez-le.
- Calmez-vous. Qui va croire un mec comme
Rufus ?
- Oh, vous pourriez être surpris. Ce Michael Fiske, c'est la seule personne au parfum, à part Rider ?- Affirmatif. Enfin, je présume. Il est venu ici pour vérifier l'histoire de Harms. Il lui a dit qu'il n'en avait parlé à personne. Ça nous laisse une marge de sécurité. Je l'ai baladé en lui racontant que Harms était un maniaque des poursuites judiciaires et il a eu l'air de marcher. On le tient parce que sa présence ici peut lui attirer de gros ennuis. Je ne crois pas qu'il laissera l'appel aller à son terme.
- Vous êtes idiot ou quoi ? dit la voix en montant de quelques décibels. Fiske n'a pas le choix, enfin !- C'est un greffier de la Cour suprême, merde ! s'exclama Rayfield. Je l'ai entendu le dire à Harms.
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