La simple vérité

David Baldacci · Chapitre 4 sur 8 · partie 2/2

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La simple vérité

- Je veux juste me rendre compte.…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Une trentaine de minutes plus tard, Fiske ralentit pour emprunter une étroite allée de gravier et passa sans s'arrêter devant un obscur pavillon.

- C'est un péage, expliqua-t-il. Normalement, il faut un ticket pour entrer dans le camping, mais là, il est trop tard. Je paierai demain matin, en repartant. Ils continuèrent, au milieu d'un alignement de cara-vanes illuminées de guirlandes de Noël. Certaines avaient des drapeaux fixés aux montants des auvents ou sur des hampes scellées dans le ciment. Toutes ces lumières, jointes au clair de lune, baignaient l'endroit d'une clarté étonnante. C'était très fleuri. Des

impatiens, des chrysanthèmes rouges et roses, des plantes grimpantes, des clématites. Partout où Sara posait les yeux, elle voyait des sculptures de métal, de marbre ou de résine, des barbecues de parpaings surmontés de cheminées. Des odeurs mêlées de gril-lades et de charbon de bois imprégnaient l'air tiède et humide.

- On se croirait dans un village en pain d'épice construit par des lutins, dit-elle. Des lutins patriotes, ajouta-t-elle en regardant les drapeaux.

- Il y a beaucoup d'anciens combattants et de

membres de l'American Légion. Mon père a planté l'un des plus hauts drapeaux. Il était dans la marine pendant la dernière guerre. Les guirlandes de Noël sont une sorte de tradition ici. Elles restent toute l'année.

- Vous veniez souvent ici avec Michael ?

- Mon père n'avait qu'une semaine de congé, mais il nous laissait là une quinzaine de jours avec maman pendant l'été. Les vieux nous apprenaient à faire du bateau, à nager, à pêcher. Papa, lui, n'avait jamais le temps. C'est différent depuis qu'il est à la retraite. Il freina devant une roulotte peinte en bleu et décorée d'ampoules. La Buick de son père, avec un autocollant " SOUTENEZ VOTRE POLICE MUNICIPALE ", était garée à côté, près d'un massif de rhododendrons et d'une voitu-rette de golf. La hampe du drapeau mesurait bien dix mètres.

- Au moins, il est là, dit Fiske en repérant la Buick et en pensant : " Ça y est, John, c'est le moment, tu ne peux plus te défiler. "

- Il y a un terrain de golf à proximité ? demanda Sara.

- Non, pourquoi ?

- À cause de cette petite voiture.

- Oh, les propriétaires du camping les rachètent d'occasion. Les chemins sont étroits et les trajets en voiture ne sont autorisés que jusqu'à la roulotte. Et, comme la plupart des pensionnaires sont trop vieux pour les longues marches à pied, ils se promènent en voiture de golf.

John sortit de la voiture avec les deux packs de bière.

Comme Sara ne bougeait pas, il l'interrogea des yeux.- Je pense que vous préférerez être seul pour parler à votre père.

- Après tout ce que vous avez enduré cette nuit, il me semble que vous avez le droit d'être présente. Mais, évidemment, si vous n'en avez pas envie, je compren-drai. (Il contempla la roulotte, saisi de trac, et se retourna vers Sara.) J'aimerais autant avoir quelqu'un à mon côté.

Elle accepta.

- D'accord, donnez-moi une minute.

Elle abaissa le pare-soleil pour se regarder dans le petit miroir, fit la grimace et prit un bâton de rouge et une brosse dans son sac pour se refaire une beauté. Peine perdue. Elle était en sueur, se sentait poisseuse, sa robe était mouillée et la pluie avait fait des ravages dans sa coiffure. Ce n'était pas le moment de jouer les coquettes, mais elle cherchait à se composer une contenance.

Elle soupira, releva le pare-soleil et sortit. En suivant John vers le portillon de bois, elle lissa sa robe et arrangea une dernière fois ses cheveux.

- Il ne fera pas attention à votre mise en plis, dit-il. Pas après ce que je vais lui annoncer.

- Je sais, j'essaie seulement d'être présentable.

John retint sa respiration et frappa à la porte. Il attendit et frappa encore.

- Papa !

Il recommença, plus fort cette fois.

- Papa ! appela-t-il en tambourinant.

Ils entendirent enfin du bruit dans la roulotte. Une lumière s'alluma, la porte s'ouvrit et Ed Fiske montra la tête. Sara le détailla. Il était aussi grand que son fils et très maigre, bien que, sous son débardeur, sa muscula-ture eût encore de beaux restes, avec des avant-bras énormes, comme deux rondins brunis au soleil. Son visage hâlé était ridé et un peu affaissé, mais on devinait qu'il avait été bel homme. Ses cheveux gris, clairsemés et frisés, avaient encore quelques reflets noirs sur les tempes et les pattes, qu'il portait longues, à l'ancienne mode. Un souvenir des années 1970, se dit Sara. Sa braguette mal fermée et son pantalon déboutonné lais-saient voir son caleçon rayé. Il était pieds nus.- Johnny ? Qu'est-ce que tu fais ici ?

Un large sourire fendit son visage. En apercevant Sara, il parut gêné et se retourna rapidement pour rajuster son pantalon.

- Papa, il faut que je te parle.

Ed Fiske considéra Sara.

- Euh... excuse-moi, reprit John. Sara Evans, Ed Fiske.

- Bonsoir, monsieur Fiske, dit-elle, essayant d'être à la fois aimable et neutre.

Elle lui tendit la main. Il la serra.

- Appelez-moi Ed, Sara. Ravi de vous connaître. (Il lança à son fils un regard oblique.) Alors, qu'est-ce qui se passe ? Vous allez vous marier, tous les deux ? John jeta un œil vers Sara.

- Non ! Elle travaillait avec Mike à la Cour

suprême.

- Oh, bon, bon, très bien. Je manque à tous mes devoirs. Entrez, entrez donc. J'ai mis la clim'. Il fait trop lourd, dehors.

Ils entrèrent. Ed leur indiqua un vieux canapé râpé et s'assit en face d'eux, sur une chaise métallique qu'il prit dans la kitchenette.

- Désolé d'avoir été si long. Je m'étais endormi. Sara regarda autour d'elle. Un revêtement en contre-plaqué sale. Des poissons empaillés. Un fusil dans un râtelier. Dans un coin, un étui à canne à pêche et une épuisette. Sur une petite table, un journal plié. Au fond, un évier et un frigo. À côté, une vieille chaise longue et un poste de télé. Il y avait une seule fenêtre. Un climati-seur fixé au plafond rafraîchissait délicieusement la pièce. Elle eut même un petit frisson. Le plancher était en linoléum, avec une carpette au milieu.

Elle renifla et toussa. On voyait encore des volutes de fumée de cigarette zigzaguer dans l'air. Comme pour répondre à ses pensées, Ed prit un paquet de Marlboro sur un guéridon, ficha une bout filtre entre ses lèvres, l'alluma longuement et souffla la fumée vers le plafond culotté par la nicotine. Puis il tapota sa cigarette au-dessus d'un cendrier plein, qu'il tenait entre ses jambes. Les mains sur les genoux, il se pencha en avant. Elle remarqua qu'il avait de très gros doigts. Ses ongles craquelés et noircis par le cambouis lui rappelèrent que c'était un ancien mécano.

- Alors, qu'est-ce qui vous amène à c't' heure ? Fiske lui tendit un pack de bière.

- Une mauvaise nouvelle, dit-il.

Le vieux se rembrunit et les lorgna à travers la fumée.- C'est pas ta mère, je viens de la voir, elle va bien. À peine eut-il prononcé ces mots qu'il considéra Sara. Qu'avait dit John ? Elle " travaillait "· avec Mike. Au passé ?

- Si tu me disais franchement ce que tu as à me dire, fils?

- Mike est mort, papa.

En s'entendant, John eut l'impression d'apprendre la nouvelle, lui aussi. Il sentit ses joues s'embraser comme s'il avait été assis à côté d'un feu. Peut-être avait-il attendu d'être auprès de son père pour mesurer vraiment son chagrin, comme s'il lui avait fallu le partager pour le ressentir vraiment.

Il savait que Sara avait les yeux rivés sur lui, mais il gardait les siens fixés sur son père. Le vieil homme était anéanti. John Fiske en perdit la respiration.

Ed laissa tomber sa cigarette et lâcha le cendrier.- Comment c'est arrivé ?

- Une agression. On pense à un vol... Une balle dans la tête.

Ed déchira le pack de Budweiser et décapsula une canette. Il la vida presque d'un trait.

Puis il l'écrasa sur sa cuisse et la balança contre le mur. Il ramassa sa cigarette, se leva et alla regarder par la fenêtre, la clope au bec, fermant et ouvrant ses poings, dilatant et contractant les veines de ses avant-bras.- Tu l'as vu ? demanda-t-il sans se retourner.

- Je suis allé identifier le corps cet après-midi. Son père fit volte-face, furieux.

- Cet après-midi ? Pourquoi t'as attendu tout ce temps pour me le dire, fils ?

John se leva.

- Je t'ai cherché toute la journée. J'ai laissé des messages sur ton répondeur. Je n'ai su où te trouver qu'en le demandant à Mme German.

- Mais, bon Dieu, il fallait commencer par là ! Je préviens toujours Ida. Tu le savais, quand même ! Il avança vers son fils, le poing serré.

Sara, qui s'était levée en même temps que John, recula. Elle regarda le fusil en se demandant s'il était chargé.

John s'approcha de son père.

- Papa, dès que j'ai appris la nouvelle, je t'ai

appelé. Ensuite, je suis passé chez toi. Et puis j'ai dû aller à la morgue. C'était pas marrant d'identifier le corps de Mike, mais je l'ai fait. Et c'était pas la porte à côté. (Il déglutit, découvrant avec honte que la réaction de son père lui faisait plus de mal que la mort de son frère.) On va pas s'engueuler pour ça, d'accord ? Ça ne fera pas revenir Mike.

La colère du vieil homme retomba. Non que ces paroles raisonnables eussent calmé sa douleur - oh non, il n'était pas encore né, celui qui trouverait les mots capables de ce prodige -, mais il se rassit, vaincu, en hochant la tête. Quand il leva les yeux, des larmes coulaient sur ses joues.

- T'as raison, va, ça sert à rien de se précipiter sur les mauvaises nouvelles. Elles te tombent dessus bien assez tôt. Beaucoup trop tôt.

Il avait un voile dans la gorge. Il écrasa sa cigarette sur le tapis, l'air absent.

- Je sais, papa. Je sais.

- Ils ont attrapé celui qui a fait ça ?

- Pas encore. Ils enquêtent. L'inspecteur est de première bourre. J'essaie de lui donner un coup de main comme je peux.

- Washington ?

- Oui.

- J'ai jamais été rassuré de savoir Mike là-bas. (Il pointa un doigt accusateur sur Sara, qui se figea.) Les gens se font tuer pour un rien, dans votre ville de tarés.- Papa, il y a des tueurs partout, de nos jours.

Sara retrouva sa voix :

- J'aimais et je respectais profondément votre fils. Tout le monde l'appréciait à la Cour. Je suis

bouleversée.

- C'était quelqu'un, dit Ed. Oh, bon Dieu, oui ! Je me suis toujours demandé comment on avait pu engen-drer un gars comme Mike.

Il regarda par terre, avec une expression d'accable-ment. Il promena ensuite ses yeux autour de lui. Il y avait tant de souvenirs dans cette roulotte, tant de témoi-gnages d'une vie de famille révolue...

- Il avait le cerveau de sa mère, reprit-il. (Sa lèvre trembla.) Enfin... son cerveau d'autrefois.

Un sanglot rauque s'échappa de sa bouche et il s'effondra sur le sol. John s'agenouilla à côté de lui pour le prendre dans ses bras.

Sara observa la scène avec gêne. Elle ne savait pas comment se comporter. L'instant était si intime ! Devait-elle s'éclipser discrètement et attendre dans sa voiture ? Finalement, elle baissa simplement la tête, ferma les yeux et versa quelques larmes en silence sur le tapis élimé.

Une demi-heure plus tard, assise devant la porte elle buvait une bière tiède, pieds nus, ses chaussures posées près d'elle. Elle se massait distraitement les orteils en contemplant les ténèbres où, par intermittence, brillait un ver luisant. Elle chassa un moustique et essuya une goutte de transpiration qui ruisselait sur sa jambe. Tenant la canette contre son front, elle envisagea d'aller s'enfermer dans sa voiture, avec la climatisation, et de dormir.

La porte s'ouvrit. John apparut. Il s'était changé. Il avait mis un jean délavé et une chemise à manches courtes. Il était pieds nus lui aussi. Il tenait un sac plas-tique, d'où dépassaient deux bières. Il s'assit à côté d'elle.

- Comment va-t-il ?

Il haussa les épaules.

- Il dort, ou du moins il essaie.

- Il veut rentrer avec nous ?

John secoua la tête.

- Il viendra chez moi demain soir... Je veux dire, ce soir, rectifia-t-il en consultant sa montre. Il faut que je passe par mon appartement sur le chemin du retour pour prendre des vêtements propres.

- J'ai hâte d'en faire autant, dit-elle en examinant sa robe. Où avez-vous trouvé ce jean et cette chemise ?- Je les avais laissés ici la dernière fois que je suis venu pêcher.

Elle s'essuya le front.

- Qu'est-ce qu'il fait lourd !

John désigna les bois.

- Il y a toujours une brise fraîche au bord de l'eau. Il l'installa dans la voiture de golf et la conduisit par les chemins tranquilles.

- Tenez, dit-il en lui tendant une canette. Celle-ci est fraîche.

Elle l'ouvrit. Ça faisait du bien. La bière lui remonta un peu le moral. Elle plaqua la canette contre sa joue.

Le sentier serpentait à travers des pins, des chênes et des bouleaux dont l'écorce se craquelait comme des copeaux de crayon taillé. Puis la végétation s'éclaircit. Sara distingua un ponton en bois auquel étaient amarrées plusieurs embarcations. La structure montait et descendait au gré des flots.

- C'est un ponton flottant, expliqua John. Il repose sur des tonneaux.

- Je vois. Et là, c'est une rampe de mise à l'eau ? demanda-t-elle en indiquant un plan incliné qui descen-dait dans la rivière.

- Oui, les gens tractent leurs bateaux jusqu'ici par une autre route. Papa a un petit canot à moteur. Celui que vous apercevez là, blanc avec des bandes rouges. En principe, on les remise pour la nuit. Il a dû oublier. Il l'a eu pour une bouchée de pain. On a passé un an à le retaper. Ce n'est qu'un rafiot, mais il tient le coup.- Comment s'appelle cette rivière ?

- En venant, vous avez dû voir des panneaux pour la Matta, le Pô et la Ni sur la 95.

- Oui.

- Eh bien, les trois cours d'eau convergent à la hauteur de Fort A.P. Hill, au sud-est de Fredericksburg, pour former la Mattaponi. Au lieu de la regarder depuis la rive, si on allait faire un tour ? C'est la pleine lune, le canot a des lanternes et une balise, je connais par cœur cette partie de la rivière et il fait bien plus frais sur l'eau. Sara n'hésita pas.

- Ça marche.

Il l'aida à grimper dans le canot.

- Vous savez larguer les amarres ?

- J'ai fait des régates à Stanford.

Il la regarda dénouer adroitement les cordages.- Alors, cette vieille Mattaponi doit vous sembler bien terne.

- Tout dépend de celui avec qui on navigue, dit-elle en s'asseyant près de lui.

Il fourragea dans un coffre à côté du siège du pilote et en sortit un trousseau de clés. Il mit le contact, s'éloigna lentement de l'appontement et augmenta les gaz quand le canot arriva au milieu de la rivière. Il faisait bien cinq ou six degrés de moins sur l'eau. Sara replia ses jambes sous elle et se redressa pour exposer son torse au vent. Elle écarta les bras et se laissa fouetter par l'air frais.- Comme c'est bon !

- Mike et moi, on faisait des courses de natation, ici, d'une rive à l'autre. Il y a quelques tourbillons assez dangereux et on a failli se noyer une ou deux fois. Mais il y avait un truc qui nous empêchait de renoncer.- Qu'est-ce que c'était ?

- On ne supportait pas de voir l'autre gagner.

Sara se radossa et déplaça son siège de manière à lui faire face. Elle remit de l'ordre dans ses cheveux.- Ça vous ennuie si je vous pose une question

indiscrète ?

- Probablement.

- Vous ne le prendrez pas mal ?

- Maintenant, si.

- Pourquoi vous êtes-vous éloigné de Michael ?- Aucune loi n'oblige les frères à rester proches.- Mais vous sembliez avoir tant de choses en

commun ! Il vous mettait sur un piédestal et, visible-ment, vous étiez fier de lui. Bien sûr, vous deviez avoir quelques différences, mais je n'arrive pas à comprendre ce qui vous a séparés.

John coupa le moteur et laissa le bateau dériver. Quand il éteignit aussi la balise, ils ne furent plus éclairés que par la lune. La rivière était très calme, bien qu'ils fussent dans une zone habituelle de tourbillons. John retroussa son pantalon, s'assit sur le plat-bord du bateau et trempa ses pieds dans l'eau.

La jeune femme le rejoignit, releva légèrement sa jupe et trempa ses pieds.

Il regarda la rivière en buvant sa bière à petites gorgées.

- John, je ne veux pas m'immiscer dans vos

histoires personnelles...

- Écoutez, Sara, je n'ai pas envie de parler de ça, d'accord ?

- Mais...

- Il n'y a pas de mais. J'ai passé l'âge d'aller à

confesse, et ce n'est ni l'endroit ni le moment, compris ?- Compris. Je regrette. C'était par amitié. Pour vous tous.

Ils continuèrent à dériver en silence. On entendait à peine les grillons au loin.

- C'est beau, la Virginie, reprit-il enfin. Il y a tout. L'eau, la montagne, la forêt, des plages, un passé, de la culture, de la technologie et d'anciens champs de bataille. Les gens sont plus lents, ici, ils profitent davan-tage de la vie. Je crois que je ne pourrais pas vivre ailleurs. Je ne suis même jamais allé ailleurs.

- Et il y a de beaux terrains de camping.

Il sourit.

- Ça aussi.

- On dirait que vous récitez un prospectus. Cela signifie-t-il que le sujet sur vos relations avec votre frère est officiellement clos ?

Sara se mordit la lèvre. Elle s'en voulait. Imbécile, se dit-elle.

- Je crois que oui, répondit-il.

John se leva brusquement. Le bateau tangua et Sara faillit tomber à l'eau. Il la retint par le bras. Leurs regards se croisèrent. Sara écarquillait les yeux. Elle avait légèrement glissé dans l'eau et s'agrippait au bord. Le bas de sa robe flottait à la surface.

- Si on se baignait ? dit-elle. Pour se rafraîchir.- Il n'y a pas de maillots de bain dans le canot.- Mes habits sont déjà mouillés.

Il lui saisit le bras et ralluma le moteur.

- D'accord, dit-il.

- Pourquoi ne pas se baigner ici ?

- Il y a trop de courant.

Il fit demi-tour et mit le cap sur le ponton. Aux trois quarts de la distance, il braqua et coupa vers la rive. Sara aperçut des tonneaux qui flottaient à cinq ou six mètres d'intervalle. En approchant, elle vit qu'ils étaient reliés par un maillage de cordes et formaient un grand bassin rectangulaire.

John arrêta le moteur et se laissa propulser par l'élan jusqu'à l'un des tonneaux, muni d'un anneau, auquel il amarra le canot. Pour plus de sécurité, il jeta aussi une petite ancre - en réalité un pot de peinture rempli de ciment.

- Il y a environ deux mètres cinquante de profon-deur au milieu. Le filet de clôture va jusqu'au fond, c'est une protection contre le courant. Ça vous évitera de finir dans l'Atlantique.

Quand Sara retira sa robe, John se détourna.

Elle sourit.

- Ne soyez pas pudibond, John. Mon bikini en laisse voir bien plus.

En petite culotte et soutien-gorge, elle plongea par-dessus le maillage de cordes et émergea au centre de l'eau.

- N'ayez pas peur, je ne regarderai pas, si vous êtes gêné, dit-elle.

- Je crois que je vais me contenter d'être spectateur.- Oh, allez, je ne mords pas.

- Je suis un peu vieux pour les bains de minuit, Sara.

- L'eau est délicieuse.

- C'est tentant, admit-il.

Pourtant, il resta où il était. Déçue, elle s'éloigna en fendant les flots d'un crawl puissant.

John toucha sa blessure du bout du doigt. Les cica-trices avaient laissé deux bosses de chair brûlée à l'endroit où les balles étaient entrées. Il se rassit.

Le nom de " Harms " lui trottait dans la tête. Une réclamation in forma pauperis émanait probablement d'un prisonnier. Il bougea sur son siège et regarda dans la direction de Sara. Il la discernait à peine dans le clair de lune et n'aurait su dire si elle l'observait ou non. Il regarda plus loin. Les souvenirs lui revenaient en foule. Deux jeunes hommes nageant à perdre haleine, chacun menant tour à tour. Tantôt c'était Mike qui gagnait, tantôt John. Puis ils refaisaient la course en sens inverse. Jour après jour, ils devenaient plus forts, plus affûtés, plus bronzés. La belle vie. Pas de vrais soucis, pas de peines de cœur. Nager, explorer les bois, dévorer des sandwiches au pastrami à midi, le soir embrocher des hot-dogs sur des cintres en fil de fer et les faire griller à même la braise jusqu'à ce que craque la peau des saucisses. Oh, oui, la belle vie.

Il essaya de se concentrer.

Si Harms était un prisonnier, ce ne serait pas difficile de le retrouver. En tant qu'ancien officier de police, John savait qu'aucune catégorie humaine n'était mieux répertoriée que la population carcérale américaine. Le pays avait peut-être perdu de vue ses SDF, mais il gardait religieusement la trace de ses deux millions de taulards. Et presque toutes les données étaient informa-tisées, maintenant.

Sara nageait vers lui. Il la suivit des yeux, mais ne remarqua pas le point rouge qui luisait un peu en arrière sur la berge, le bout incandescent d'une cigarette entre les doigts d'un observateur caché dans l'ombre. Quelques instants plus tard, John aidait Sara à remonter à bord. Elle était hors d'haleine.

- Il y a longtemps que je n'avais pas autant nagé. John lui passa une serviette, qu'il trouva dans le petit rouf, et détourna les yeux. Elle s'essuya rapidement, puis enfila sa robe. Quand elle lui rendit la serviette, leurs bras se frôlèrent. Il la regarda en face. Elle était encore essoufflée, et le battement de ses paupières avait quelque chose d'hypnotique.

Il la contempla en silence un instant, puis dirigea son regard vers l'horizon. Elle tourna la tête dans la même direction. Des vapeurs rosées teintaient la lisière du ciel : l'aube se levait. Partout alentour, des lueurs pastel commençaient à apparaître. Les arbres, les feuillages scintillaient, des reflets s'allumaient sur les flots qui berçaient le bateau.

- C'est magnifique, murmura-t-elle.

- Oui, magnifique.

La jeune femme le regarda et leva la main vers lui, vers son visage, lentement, en guettant sa réaction. Elle lui toucha le menton et lui caressa la joue, rendue rugueuse par la barbe de la nuit. Elle laissa errer ses doigts jusqu'à ses yeux, puis à ses cheveux, s'y attarda un peu, puis lui prit la nuque et l'attira vers elle. Il se raidit. Ses lèvres tremblèrent quand il vit ses yeux humides...

Elle retira sa main et se redressa.

Il considéra les eaux, comme s'il y voyait encore deux jeunes nageurs vigoureux.

- Mon frère est mort, Sara, dit-il simplement, d'une voix légèrement voilée. J'ai un peu l'esprit ailleurs, en ce moment.

Il essaya d'ajouter quelque chose, mais les mots ne vinrent pas.

Sara alla s'asseoir sur l'un des sièges. Elle se frotta les yeux, rabattit sa robe sur ses genoux et la lissa pour chasser un peu l'humidité. La brise s'était levée et le canot tanguait.

- J'aimais sincèrement votre frère, dit-elle. Il me manque terriblement. (Elle baissa les yeux.) Et je regrette ce que je viens de faire.

- J'aurais pu vous arrêter plus tôt... Je me demande pourquoi je ne l'ai pas fait.

Elle se leva et croisa les bras en se frictionnant.- Je commence à avoir froid. On rentre ?

John remonta l'ancre, lança le moteur, et ils reparti-rent vers le ponton, incapables de se regarder, par peur de ce qui pouvait se passer, peur de la réaction de leurs corps malgré ce qu'ils venaient de se dire.

Sur la rive, l'observateur à la cigarette s'en était allé juste au moment où Sara s'était approchée de John.

Chapitre 32

John et Sara amarrèrent le bateau et regagnèrent sans un mot la voiturette de golf.

Quelque part, un bruit. Des pas. Fiske regarda autour de lui.

- Papa ? Qu'est-ce que tu fais là ?

Son père ne répondit pas. Il arrivait sur eux d'un pas déterminé. John se porta à sa rencontre, les bras tendus.- Papa, tu vas bien ?

Sara, intriguée, observait la scène depuis la petite voiture.

Les deux hommes n'étaient plus qu'à un mètre l'un de l'autre. Le père se jeta sur le fils. Il le frappa à la mâchoire en criant :

- Salaud !

John tomba à la renverse. Le vieux s'acharna sur lui à coups de poing.

John parvint à se dégager et recula, le nez et la bouche en sang.

- Qu'est-ce qui te prend, nom de Dieu ?

Sara descendit du véhicule, puis s'arrêta net en voyant Ed la montrer du doigt.

- Emmène cette traînée et foutez le camp tous les deux ! Foutez le camp, tu m'entends ?

- Papa, qu'est-ce que tu racontes ?

Ed, furieux, se jeta à nouveau sur son fils. Cette fois, John esquiva l'assaut. Il saisit à bras-le-corps son père, qui se débattait en ruant comme un beau diable.- Je vous ai aperçus, tous les deux, à moitié à poil, en train de vous bécoter pendant que ton frère est couché dans un tiroir de la morgue. Ton frère !

Il s'époumonait, la voix éraillée. John blêmit en songeant à ce que son père avait vu - ou cru voir.- Papa, il ne s'est rien passé.

- Je t'en foutrai, va ! gronda Ed en essayant de lui tirer les cheveux, les habits. Petit saligaud !

Le vieil homme était rouge brique, sa respiration sifflait, ses gestes étaient de plus en plus désordonnés.- Arrête, papa, arrête ! Tu vas avoir un coup de sang.

Ils dérapèrent, mordirent la poussière ensemble.- Mon propre fils ! hurlait Ed en luttant bec et

ongles. J'ai plus de fils. Mes deux fils sont morts. Mes deux fils sont morts !

John relâcha son père. Le vieux roula sur le côté, épuisé, à bout de forces, essaya de se relever, retomba sur les fesses. Son T-shirt était poissé de sueur, il empes-tait l'alcool et le tabac. John se campa devant lui, hale-tant, mouillé de sang et de larmes.

Sara accourut, horrifiée. Elle s'agenouilla à côté du vieil homme et lui toucha tendrement l'épaule. Elle ne savait que dire.

Ed frappa à l'aveuglette et heurta violemment la cuisse de la jeune femme.

Elle étouffa un cri de douleur.

- Foutez le camp. Tous les deux. Maintenant !

John prit Sara par le bras et l'aida à se relever.

- Partons, Sara... Papa, n'oublie pas de rentrer la voiture de golf.

En traversant la forêt, John et Sara entendaient encore les cris du vieil homme.

- Oh, John, tout est ma faute, dit-elle, aveuglée par les larmes, en massant sa cuisse endolorie.

John ne répondit pas. Ses entrailles étaient en feu. Sa blessure ne lui avait jamais fait si mal. Il eut peur en se rappelant les mises en garde des médecins. Il allongea le pas. Bientôt, Sara dut trottiner pour rester à sa hauteur.- John, John, je vous en prie, dites quelque chose. Elle tendit la main pour essuyer une trace de sang sur son menton. Il la repoussa. Puis, sans avertissement, il se mit à courir.

- John ! (Elle accéléra à son tour, mais il la distança rapidement.) John ! Revenez, je vous en prie. Attendez ! Je vous en prie !

Il disparut derrière les arbres, à la faveur d'un tour-nant du sentier.

Elle ralentit. Sa poitrine brûlait. Elle trébucha sur une motte de terre, tomba lourdement sur un tapis

d'aiguilles de pin et fondit en sanglots. Un bleu se formait déjà sur sa cuisse.

Une minute plus tard, une main solide se referma sur son épaule. Elle sursauta, certaine que c'était Ed Fiske qui venait lui flanquer une raclée pour avoir sali la mémoire de son fils.

C'était John, à bout de souffle, en nage. Le sang avait durci sur sa figure.

- Ça va aller ? dit-il.

La jeune femme acquiesça et se leva en serrant les dents. Si le coup aveugle d'Ed la faisait autant souffrir, elle imaginait aisément ce que devait ressentir John après son direct à la mâchoire. Elle prit appui sur lui et releva sa jupe pour examiner sa cuisse.

John hocha la tête.

- Jolie ecchymose. Il ne savait pas ce qu'il faisait. Je suis désolé.

- Je l'ai mérité.

Avec l'aide de John, elle pouvait marcher presque normalement.

- Je ne sais plus où me mettre, John. C'est... c'est un cauchemar.

En approchant de la roulotte, Sara l'entendit

marmonner quelque chose. Elle se retourna, pensant qu'il lui parlait.

- Je regrette, disait-il en regardant derrière lui.

Elle comprit qu'il ne s'adressait pas à elle. Peut-être au vieillard éploré sur le ponton. Peut-être à son frère mort...

Sara s'assit sur le marchepied de la roulotte, laissant John entrer seul. Il ressortit au bout d'un instant, avec de la glace et un rouleau de papier toilette. Elle appuya la glace sur sa cuisse et essuya le visage de John. Elle nettoya la blessure de sa lèvre. Quand elle eut fini, il franchit le portillon et s'en alla sur le chemin de terre.- Où allez-vous ? demanda-t-elle.

- Chercher mon père, répondit-il sans se retourner. Et il disparut dans les bois. La jeune femme monta dans la roulotte pour se débarbouiller. Apercevant les vêtements et les chaussures de John, elle les emporta dans la voiture. Au passage, elle caressa le métal froid de la hampe du drapeau en se demandant si Ed aurait la force de hisser la bannière étoilée aujourd'hui. Peut-être la laisserait-il en berne, en signe de deuil pour son fils. En signe de deuil pour ses deux fils ?

Cette pensée la fit frémir. Elle lâcha le mât et alla s'appuyer contre sa voiture, scrutant les bois, anxieuse, comme si elle s'était attendue à voir surgir des démons. Une femme d'un certain âge sortit de la roulotte voisine. Elle s'arrêta en apercevant Sara, qui lui adressa un sourire gêné.

- Je... je suis une amie de John Fiske.

- Ah, bon. Eh bien, bonjour.

- Bonjour.

La femme s'éloigna sur le chemin, en direction du pavillon.

Sara jeta un regard angoissé vers les bois, en serrant ses mains l'une contre l'autre.

- Reviens, John, par pitié, reviens.

Un quart d'heure plus tard, la voiturette apparut. John conduisait. Son père était affalé à l'arrière, apparem-ment endormi.

John freina devant la roulotte, souleva délicatement son père, le prit sur son épaule et le porta à l'intérieur. Il ressortit au bout de cinq minutes avec le fusil.

- Il dort, dit-il.

- Qu'est-ce que vous comptez faire avec ça ?

demanda-t-elle en montrant l'arme.

- Pas question de laisser ce tromblon ici.

- Vous ne pensez tout de même pas qu'il va tuer quelqu'un ?

- Non, mais je ne veux pas qu'il se mette le canon dans la bouche et appuie sur la détente. Les armes à feu ne font pas bon ménage avec l'alcool et les mauvaises nouvelles. (Il posa le fusil sur la banquette arrière de la voiture de Sara.) Laissez-moi le volant, proposa-t-il.- Vos habits sont dans le coffre.

Ils roulèrent vers le pavillon du propriétaire. John entra, déposa quatre billets de un dollar pour s'acquitter du péage, acheta quelques pâtisseries et deux cartons de jus d'orange.

La femme qui avait salué Sara se trouvait là elle aussi.- J'ai vu ta petite amie, John. Drôlement mignonne.- Hum.

- Tu repars déjà ?

- Oui.

- Je parie que ton père aurait voulu que tu restes plus longtemps.

John paya ses emplettes sans attendre qu'on lui donne un sac.

- Je prends le pari, répondit-il à la femme, décon-certée, avant de retourner à la voiture.

Chapitre 33

Samuel Rider revint à son bureau après quelques jours d'absence pour affaires. Il était tôt, Sheila n'était pas encore arrivée. Ça tombait bien, Rider avait envie d'être seul. Il décrocha son téléphone, appela Fort Jackson, dit qu'il était l'avocat de Harms et demanda à lui parler.

- Il n'est plus ici.

- Pardon ? Il a été condamné à perpétuité. Où

voulez-vous qu'il soit ?

- Désolé, mais je n'ai pas le droit de donner cette information par téléphone. Si vous vous présentez en personne et que vous fassiez une demande par écrit... Rider raccrocha et s'affaissa dans son fauteuil. Rufus était-il mort ? Avaient-ils fini par découvrir ce qu'il mijotait ? À partir du moment où Rider avait envoyé la demande à la Cour suprême, Rufus aurait dû être en sécurité.

L'avocat agrippa le bord de son bureau. Si la pétition était bien arrivée à la Cour suprême... Il ouvrit un tiroir et en sortit le récépissé blanc. L'accusé de réception aurait dû arriver à son cabinet. Sheila ! Il bondit dans le bureau de sa secrétaire. Normalement, tout accusé de réception était rangé dans le dossier approprié. Seulement, il n'existait pas de dossier au nom de Rufus Harms. Qu'avait-elle pu faire de ce foutu bordereau ? Comme en réponse à ses pensées, Sheila entrajuste à cet instant. Elle parut surprise de le voir.

- Vous êtes bien matinal, maître Rider.

Il essaya d'avoir l'air naturel.

- Oh, j'avais une ou deux choses à régler.

Il s'écarta de son bureau, mais elle devina qu'il avait fouillé.

- Vous cherchez quelque chose ?

- Eh bien, pour tout vous dire, oui. J'ai envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception et je viens de m'apercevoir que j'avais oublié de vous en parler. Je ne sais pas où j'avais la tête.

Elle sembla soulagée.

- Ah, maintenant je comprends. J'ai d'abord pensé que j'avais oublié d'ouvrir un dossier. Je voulais vous poser la question à votre retour.

- Vous avez le reçu, alors ? interrogea Rider en dissimulant son impatience.

Elle ouvrit un tiroir et brandit un bordereau vert.- Cour suprême des États-Unis, dit-elle, impres-sionnée, en le lui tendant. Ça m'avait frappée. Nous allons travailler avec eux, ou quoi ?

- Non, Sheila, non, c'est juste une formalité pour le barreau. Nous n'avons pas besoin de Washington pour gagner notre pain quotidien.

- Oh, et voici les messages téléphoniques que j'ai notés pendant votre absence. J'ai essayé de les classer par ordre d'importance.

- Vous êtes l'efficacité personnifiée, dit-il galam-ment, en lui tapotant la main.

Elle sourit et commença à s'affairer dans ses papiers. Rider retourna dans son bureau, ferma la porte et examina le bordereau. La pétition était arrivée. C'était signé. Mais alors, où était Rufus ?

L'avocat avait prévu de consacrer l'essentiel de sa matinée à une affaire concernant l'implantation d'un centre commercial sur un vaste terrain utilisé comme cimetière de voitures depuis les années 1940. L'un des interlocuteurs qu'il devait rencontrer était arrivé de Washington à bord de son avion personnel, de bonne heure le matin ; il venait de quitter l'aérodrome de Blacksburg et se dirigeait vers le cabinet de Rider. Quand il entra, quelque temps plus tard, l'avocat fit de son mieux pour se comporter comme si de rien n'était, malgré l'inquiétude qui le tenaillait. L'homme tenait à la main le Washington Post du jour. Pendant que Sheila lui servait une tasse de café, au secrétariat, Rider parcourut les gros titres. L'un d'eux mobilisa son attention.

- Incroyable, n'est-ce pas ? dit le visiteur en se référant à l'article qui semblait captiver Rider. Un jeune homme de grand avenir.

Rider relut le titre en remuant les lèvres

silencieusement :

UN GREFFIER DE LA COUR SUPRÊME ASSASSINÉ.- Vous le connaissiez ? demanda-t-il.

Cela ne pouvait pas être lié. C'était une simple coïncidence.

- Non, répondit l'homme, mais, s'il était greffier là-bas, il devait être un champion dans sa partie. Et ça ne l'a pas empêché de se faire tuer. Quelle époque ! Ça devient vraiment dangereux. Plus personne n'est en sécurité.

Rider l'observa un moment, puis détailla de nouveau le journal. Il y avait une photo. Michael Fiske, trente ans. Docteur de l'université de Columbia, diplômé de l'École de droit de Virginie, ancien rédacteur en chef de Law Revlew. Greffier principal du juge Thomas Murphy. Pas de suspect, pas d'indices autres qu'un portefeuille manquant. Plus personne n'est en sécurité. Il serra le journal entre ses doigts, fixant des yeux la photo du mort. Ce n'était pas possible. C'était forcé-ment une coïncidence.

Il n'y avait qu'un moyen de s'en assurer.

Rider s'excusa et disparut dans son bureau, où il appela le greffe de la Cour suprême.

- Non, monsieur, nous n'avons aucun dossier au nom de Harms, ni sur le registre ordinaire ni sur celui des IFP.

- Mais j'ai reçu un accusé de réception prouvant que la lettre vous était parvenue.

La voix anonyme répéta le même constat.

- Vous ne conservez donc pas de traces de votre courrier ? Rufus Harms est en train de pourrir au gnouf et vous, bande de bureaucrates, vous n'êtes même pas foutus de savoir où est passée sa lettre !

Il raccrocha d'un geste rageur. Quelque part entre son arrivée et son enregistrement officiel, le dossier de Rufus Harms s'était volatilisé. Et Rufus Harms par la même occasion. Rider en eut froid dans le dos. Le fait était incontournable, c'était dans le journal : un greffier de la Cour suprême avait été assassiné. L'hypothèse d'une corrélation paraissait tirée par les cheveux, mais l'histoire de Rufus l'était aussi. Toutes les déductions étaient permises. Celle-ci, par exemple : après avoir liquidé Rufus et le greffier, ils ne s'arrête-raient pas là. S'ils avaient entre les mains la demande qu'il avait envoyée à la Cour, ils connaissaient le rôle qu'il avait joué dans l'affaire. En d'autres termes, il était le suivant sur la liste.

" Holà, du calme, se dit-il, c'est de la parano.

Gardons la tête froide. " Et ce fut la tête froide qu'il y pensa. Les messages téléphoniques ! Il avait vaguement parcouru les notes de Sheila, en écartant celles qui lui avaient semblé secondaires sur le moment. Parmi elles figurait un nom.

Il fourragea sur son bureau à la recherche des bouts de papier roses que Sheila lui avait remis. Il les feuilleta vite, dans l'affolement. Et il trouva. Il eut l'impression que son visage se vidait de son sang. Un nommé Michael Fiske l'avait appelé. Deux fois.

Nom de Dieu ! Une avalanche de visions déferla devant ses yeux : sa femme, le lotissement en Floride, ses enfants, ses années de cotisation à la caisse de retraite... Il n'allait pas rester là, les bras croisés, à les attendre. Il appela Sheila par l'interphone pour lui dire qu'il ne se sentait pas bien. Il la pria de l'excuser auprès de leur visiteur et des autres clients qui devaient arriver, et de présider elle-même, du mieux qu'elle le pourrait, la réunion prévue pour ce matin.

- Je ne reviendrai pas de la journée, lui dit-il en passant en coup de vent dans le vestibule.

" J'espère être de retour avant la saint-glinglin, et pas dans un cercueil ", ajouta-t-il en pensée.

- Entendu, maître Rider. Reposez-vous.

Reposez-vous ! Cette bonne blague. Il avait télé-phoné chez lui avant de partir, mais sa femme ne se trou-vait pas à la maison. En s'asseyant derrière le volant, il savait déjà ce qu'il allait faire. Ils avaient caressé l'idée de prendre des vacances d'automne ensemble, dans les îles, par exemple, pour profiter du soleil une dernière fois avant les grands froids. Eh bien, ils n'auraient qu'à les prolonger. Mieux valait consacrer ses économies à sa survie qu'à un projet immobilier en Floride qu'il ne verrait peut-être jamais aboutir.

Ils iraient à Roanoke, sauteraient dans le premier avion pour Washington ou Richmond et, de là, pour-raient choisir n'importe quelle destination. Sa femme lui avait toujours reproché de manquer de spontanéité ; cette fois, elle serait servie. Ce bon vieux Sam Rider. Un homme si tranquille, dont la vie se limitait à travailler dur, à payer ses factures, élever ses enfants, aimer sa femme et s'offrir de temps en temps un petit plaisir. Seigneur, je suis déjà en train de rédiger ma nécrologie, se dit-il.

Il ne serait plus en mesure d'aider Rufus, mais le pauvre gars était probablement mort, de toute façon. Navré pour toi, vieux, mais tu es sûrement mieux là où tu te trouves maintenant que dans cette taule pourrie où ces salopards t'avaient collé.

Une idée soudaine faillit le pousser à faire demi-tour. Il avait laissé les photocopies du dossier dans son bureau. Devait-il y retourner ? Non, sa vie valait plus que quelques paperasses. Qu'aurait-il pu en faire dorénavant ?

Il se concentra sur le trajet. Entre son cabinet et sa maison, il ne croisa que quelques routes balayées par la bourrasque, des oiseaux et des daims, parfois un ours noir. L'isolement de la région n'avait jamais gêné Rider jusqu'à aujourd'hui. À présent, cela le terrifiait. Il gardait un fusil chez lui, pour chasser la bécasse. Il regretta de ne pas l'avoir dans le coffre.

Il négocia un virage en épingle à cheveux. De l'autre côté du parapet rouillé, un précipice de cent cinquante mètres. Il ralentit. Une boule se forma dans sa gorge. Les freins. Mes freins, bon Dieu, je n'ai plus de freins ! Il faillit hurler. Mais ses freins réagirent normalement. Sam, Sam, arrête de paniquer. Quelques tournants plus loin, il aperçut enfin sa boîte aux lettres. Une minute plus tard, sa voiture était dans le garage. Celle de sa femme y était également.

En la dépassant, il y jeta un coup d'œil machinal. Et ses pieds se figèrent sur le sol de ciment. Sa femme était affalée, la face contre le siège avant. Du sang coulait de sa tête. Ce fut le dernier souvenir de Rider. Un linge imbibé, qui dégageait une forte odeur médicinale, se plaqua sur son visage. Au même moment, il sentit qu'on lui mettait quelque chose dans la main. Il baissa les yeux : c'était un pistolet encore chaud. Son propre pistolet, celui avec lequel il s'entraînait à tirer à la cible. Celui qui avait servi à tuer sa femme. L'arme était encore brûlante, elle avait dû faire feu au moment où il était entré dans l'allée. Ils avaient dû guetter son arrivée. Il renversa la tête et, à travers les brumes qui obstruaient peu à peu sa conscience, contempla les yeux froids et limpides de Victor Tremaine. C'était lui, l'homme qui avait tué sa femme, mais c'était Rider qu'on désignerait comme coupable. Bah, quelle importance, maintenant ? Il était mort. Ses yeux venaient de se fermer pour la dernière fois.

Chapitre 34

En suivant George Washington Parkway au sud de la vieille ville d'Alexandria, John Fiske observait distrai-tement un type à vélo, qui apparaissait et disparaissait entre les arbres de la piste cyclable en bordure de la rivière. Il poussa Sara du coude pour la réveiller. Elle lui indiqua à quel endroit il fallait tourner. Aucun d'eux n'avait reparlé de l'affrontement avec son père pendant le trajet. Une sorte d'accord tacite.

Guidé par Sara, il s'engagea dans une autre voie arborée, puis tourna dans une allée gravillonnée descen-dant vers le cours d'eau. Il stoppa devant la petite maison à colombages qui se dressait, coquette et inat-tendue parmi un foisonnement de feuillages, de ronces et de fleurs sauvages, comme la femme d'un pasteur prenant soudain des poses égrillardes au pique-nique de la paroisse. Les colombages étaient couverts de cinquante ans de peinture blanche, les volets étaient noirs et la cheminée de brique couleur terre cuite. John regarda un écureuil courir sur le câble téléphonique, sauter sur le toit et escalader la cheminée.

Un myrte en fleurs, dont l'écorce évoquait une peau de daim, s'accrochait à un côté de la maison. De l'autre côté, c'étaient des branches de houx, aux baies rouges très décoratives sur le fond vert foncé des ramures, et au milieu une plante grimpante écarlate, qui semait des feuilles cramoisies sur le sol. Derrière, John Fiske remarqua l'escalier menant à la rivière et crut aperce-voir un mât qui se balançait au loin. Sur la banquette arrière, il attrapa les vêtements propres qu'il avait pris dans son appartement, et ils sortirent de la voiture de Sara.

- C'est joli, dit-il.

La jeune femme s'étira en bâillant.

- Quand j'ai été nommée à la Cour, j'ai cherché un logement. Je pensais à une location mais, quand j'ai vu cette maison, je suis tombée sous le charme. Alors j'ai vendu la ferme de Caroline du Nord pour l'acheter.- Ça a dû être un crève-cœur de vous séparer de la maison de votre enfance ?

- Non. Les deux raisons qui lui donnaient de

l'importance à mes yeux étaient mortes. Pour le reste, ce n'était qu'un tas de poussière dont je n'aurais su quoi faire.

Elle se dirigea vers la porte d'entrée, en s'étirant toujours.

- Je vais préparer du café. (Elle consulta sa montre et gémit.) Je vais être en retard au débat oral. Je devrais téléphoner, mais je n'en ai pas le courage.

- Je suis sûr qu'ils comprendront, compte tenu des circonstances.

- Oh, ne croyez pas ça.

John hésita.

- Vous avez une carte routière quelque part ?

- Quel genre ?

- L'est des États-Unis.

- Regardez dans la boîte à gants.

Il trouva.

- Pourquoi voulez-vous une carte ? demanda-t-elle en le précédant dans la maison.

- Je pense aux mille deux cents kilomètres sur le compteur de la voiture de Mike.

- Vous voulez voir ce qu'il y a dans un rayon de mille deux cents kilomètres ?

- Non, six cents. Il faut compter le retour. Six cents dans un sens, six cents dans l'autre.

- C'était peut-être une accumulation de petits

trajets, cent kilomètres par-ci, cent par-là.

John secoua la tête.

- Un cadavre dans un coffre, par une journée

chaude, n'incite pas à la promenade. J'en ai vu quel-ques-uns dans cet état.

Pendant qu'elle s'activait dans la cuisine, John regarda par la fenêtre donnant sur la rivière. De l'endroit où il était, il voyait très bien l'embarcadère en bois imputrescible et le voilier.

- Vous faites beaucoup de bateau ?

- Noir ou au lait ?

- Noir.

Elle sortit deux tasses.

- Moins qu'avant. En Caroline du Nord, il n'y avait pas beaucoup de plans d'eau. J'allais quelquefois à la pêche avec mon père, ou me baigner dans un étang, mais c'est surtout à Stanford que j'ai appris à aimer le bateau. On ne sait pas ce que c'est que la mer tant qu'on n'a pas vu l'océan Pacifique. Tout est minuscule en comparaison.

- Je n'y suis jamais allé.

- Prévenez-moi si vous décidez d'y faire un tour. Je vous servirai de guide.

Elle chassa une mèche de cheveux qui tombait devant ses yeux et lui remplit une tasse.

- J'y penserai, dit-il d'un ton neutre.

- Je n'ai qu'une salle de bains, il faudra qu'on se douche à tour de rôle.

- Allez-y en premier. Je veux étudier cette carte.- Si je ne suis pas redescendue dans vingt minutes, tapez sur la porte. Je me serai sans doute endormie sous la douche.

John Fiske étudiait la carte en sirotant son café. Il ne fit pas de commentaire. Sara s'arrêta sur les marches.- John ?

- Oui.

- J'espère que vous me pardonnez pour hier soir. Quoique... (Elle cherchait ses mots.) Je ne sais pas si je mérite le pardon.

John posa sa tasse et observa Sara. Le soleil qui filtrait par la fenêtre tombait sur son visage à un angle idéal, accentuant l'éclat de ses yeux et la courbure sensuelle de ses lèvres. La baignade dans la rivière et son somme dans la voiture l'avaient ébouriffée. Son léger maquillage s'était estompé, le rimmel maculait ses paupières, et une profonde fatigue se lisait sur son corps. Cette femme avait été à l'origine d'une terrible, et peut-être catastrophique querelle avec son père, qu'il véné-rait. Et pourtant il dut faire un effort pour résister à la tentation de lui arracher ses vêtements et de la prendre ici même, sur le plancher.

- Tout le monde mérite le pardon, répondit-il enfin, avant de reporter ses yeux sur la carte.

Il passa dans une pièce voisine, que Sara utilisait apparemment comme bureau d'appoint, puisqu'il y découvrit une table de travail, un ordinateur, une impri-mante et des rayonnages remplis de livres de droit. Il étala la carte sur la table. Il vérifia l'échelle, convertit les centimètres en kilomètres et se munit d'une règle, qu'il trouva dans un tiroir. En prenant Washington comme centre, il traça une courbe reliant le nord, l'ouest et le sud. Il ne s'occupa pas de l'est, car six cents kilomètres dans cette direction l'entraînaient bien au large de la côte atlantique. Il dressa la liste des États compris dans le demi-cercle, décrocha le téléphone et appela les renseignements. Une minute plus tard, il était en ligne avec l'administration pénitentiaire fédérale. Il donna le nom de Harms et le secteur géographique dans lequel il devait se trouver. Il pensait que son frère pouvait être allé interroger Harms dans sa prison. Cela expliquait son message sur le répondeur : Mike pouvait effective-ment avoir eu besoin de ses conseils dans ce domaine, puisque John en savait plus long que lui sur les habi-tudes carcérales.

La réponse du représentant de la pénitentiaire fut une grosse désillusion.

- Vous êtes sûr ? insista John. Aucun prisonnier à ce nom ? Dans aucune des prisons fédérales du secteur que je vous ai indiqué ?

- Même au-delà. J'ai débordé de quelques

centaines de kilomètres.

- Une prison d'État, alors ?

- Je peux vous donner les numéros de téléphone de chaque maison d'arrêt. Il faudra les contacter séparé-ment. Vous savez combien il y en a, à peu près, dans cette zone ?

John Fiske fit un décompte approximatif sur la carte : plus d'une douzaine. Il nota les numéros et raccrocha. À tout hasard, il décida de consulter à distance ses messages téléphoniques. L'un émanait d'un agent d'assurances. Une femme. Il l'appela. La compagnie avait son siège à Washington.

- J'ai été très peinée d'apprendre la mort de votre frère dans le journal, monsieur Fiske, dit-elle.

- Je ne savais pas que mon frère avait une assurance vie.

- Les bénéficiaires ne sont pas toujours au courant. En fait, la compagnie n'est pas obligée de le notifier aux ayants droit. Pour dire les choses comme elles sont, nous ne nous mettons pas en quatre pour retrouver nos créanciers.

- Alors, pourquoi m'avez-vous appelé ?

- Parce que la mort de Michael m'a bouleversée.- Quand a-t-il souscrit cette police ?

- Il y a six mois environ.

- Il n'a ni femme ni enfants. À quoi cela pouvait-il bien lui servir ?

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