La simple vérité

David Baldacci · Chapitre 5 sur 8 · partie 2/2

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La simple vérité

- Eh bien, c'est pour ça que…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

- Il venait au boulot comment, d'habitude ?

- À pied ou en taxi, d'après les témoignages. Quel-quefois en métro.

- Garfield Park est sur son chemin ?

Chandler inclina la tête en étudiant ses notes.

- Pas vraiment. Normalement, il aurait dû prendre à gauche dans la rue E pour rentrer chez lui. Il n'aurait pas continué jusqu'au parc.

- Il avait un chien ? Il l'a peut-être emmené pisser après être rentré.

- Il avait un chien, mais il n'est pas retourné chez lui. Du moins, c'est ce qu'on croit. Et, de toute façon, s'il avait voulu promener son chien, Marion Park est beaucoup plus proche de son domicile.

- Bizarre.

Chandler plissa les yeux. Il gambergeait.

- Maintenant que j'y pense, Marion Park a quelque chose que Garfield n'a pas.

- Quoi ?

- Un poste de police de l'autre côté de la rue.

- Le tueur devait le savoir.

- Le poste de police n'est pas spécialement discret. On tient à se faire voir, au contraire. La peur du gendarme, vous connaissez ?

- À première vue, il a été tué dans le parc ou déposé là après coup ?

- Il y avait du sang sur l'herbe. Pas de douilles. On n'en a pas encore trouvé, en tout cas. Le tireur a dû se servir d'un silencieux, ce qui ne cadre pas tellement avec la thèse de l'agression spontanée. Je vois mal un loubard se balader avec un silencieux. S'il a tiré avec un semi-automatique, on devrait retrouver une douille. A moins qu'il l'ait ramassée.

- La balle était restée dans le corps ?

- Ouaip. J'espère qu'on mettra la main sur un

flingue qui correspond.

- Vu ce qui s'est passé dans l'appartement de

Michael, vous auriez intérêt à poster quelqu'un devant chez Wright.

- Oh, ça alors, c'est une idée. Je n'y aurais jamais pensé.

- Excusez-moi. On sait à quelle heure Wright a quitté le Palais, hier soir ?

- On se renseigne. Après les heures ouvrables, il n'y a qu'une porte possible, avec un planton en perma-nence. Elle ferme à 2 heures du mat'. Après, il faut s'adresser à un gardien pour sortir. On peut aussi passer par le garage, mais il est également sous surveillance. De toute façon, Wright ne possédait pas de voiture, ce qui élimine cette hypothèse.

- Alors quelqu'un a dû le voir sortir.

- Mes gars interrogent les gardiens de service hier soir.

- Il y a des caméras de surveillance, ici ?

- Dans la salle d'audience, vous voulez dire ?

demanda Chandler en souriant. La réponse est oui, mais pas partout, et malheureusement pas de ce côté du hall. On vérifie tout de même les bandes vidéo, à tout hasard. (Il consulta de nouveau ses notes.) A cette heure de la nuit, à part un greffier faisant des heures sup', il n'y a plus aucune activité à cet étage.

- Vous avez découvert quelque chose dans le passé de Wright ? questionna John.

- Que dalle. Pas de squelette dans ses placards. Il va falloir se creuser pour trouver un mobile.

- Son portefeuille a disparu.

- La ficelle est un peu grosse.

- Comme si on voulait nous faire croire que les deux meurtres sont liés ?

- Vous savez, opina Chandler, ça peut très bien être un cinglé qui veut régler un compte avec la Cour, en définitive.

- En fait, je crois que les deux meurtres sont effecti-vement liés, mais pas pour les raisons qu'on pense.- Expliquez-vous.

- Si Mike a été tué pour une raison particulière qu'on veut nous empêcher de découvrir, le meurtre d'un autre greffier pourrait être un excellent moyen pour nous égarer sur une fausse piste, en cherchant une corré-lation là où il n'y en a pas.

Chandler demeura songeur.

- Pour comprendre ce qui pousserait l'assassin de votre frère à essayer de maquiller son crime, il nous reste donc à découvrir son vrai mobile.

John hésita. Il devenait problématique de maintenir le secret autour du vol de la requête.

- Je ne sais pas, dit-il, mais j'ai peut-être une idée en ce qui concerne le meurtre de Wright.

- Ce ne serait pas seulement pour brouiller la

piste ?

- Disons que sa mort faisait d'une pierre deux

coups.

Sara les rejoignit à cet instant, tout excitée.

- John, je peux vous parler une minute ?

- Mademoiselle Evans ! s'exclama Chandler en souriant jusqu'aux oreilles. J'espère que votre voyage à Richmond s'est déroulé sans anicroche.

- Disons que c'était différent, répondit-elle évasi-vement. John, il faut vraiment que je vous parle.- Je vous revois plus tard, Buford ?

- Ouais, et vous pourrez m'exposer votre théorie. Comme ils s'éloignaient ensemble, le sourire de Chandler s'effaça. Il se demandait si Sara Evans n'était pas en train de lui piquer son équipier officieux. Quelques minutes après que Sara eut quitté son bureau, le juge Knight passa la voir. Elle s'apprêtait à laisser un message quand elle aperçut le mémo " Chance " avec la note de Steven Wright. Elle s'assit sur la chaise de Sara et en lut le texte. Quand elle eut fini, un affreux remords la saisit. C'était elle qui avait exigé que Wright fasse des heures supplémentaires, toute la nuit si nécessaire. Il avait obéi, en quittant le Palais après tout le monde, et s'était fait tuer. Pour son précieux mémo. Elle n'avait jamais considéré les événe-ments sous cet angle. Elle eut un haut-le-cœur et sortit précipitamment.

Une minute plus tard, ses greffiers la virent passer comme une flèche et s'enfermer dans son bureau. Là, elle se plongea dans ses pensées, à contempler la cheminée éteinte. C'était dans cette pièce que s'étaient élaborées ses petites stratégies, sa philosophie de l'exis-tence. Et cela avait coûté la vie d'un jeune homme. Elle jeta au loin ses chaussures et, effondrée, se mit à pleurer.

Chapitre 39

De retour dans son bureau, Sara raconta à John ce qu'elle avait découvert. Son récit dura une bonne demi-heure. Tous deux siégeaient face à face.

- Quand Barker m'aura donné le nom de l'avocat, on commencera enfin à y voir plus clair. On pourra au moins s'appuyer sur une base solide.

- Ce serait bien.

- Vous croyez que Michael est allé voir Harms en prison ?

- Si le type ne s'était pas évadé, il suffirait de le lui demander.

Sara eut soudain une idée effrayante.

- Vous ne pensez tout de même pas que Michael est mêlé à cette évasion ?

- Mon frère n'aurait jamais prêté la main à une action illégale.

- Sans le vouloir, je veux dire.

- D'après les comptes rendus de presse, Harms s'est fait la belle après la découverte du corps de Mike. Mais ça m'étonnerait qu'il s'agisse d'une simple coïncidence.

- Ah ? Vous avez une idée lumineuse ?

- Je crois savoir pourquoi Steven Wright a été tué.- Pourquoi ? Parce qu'il était au courant pour

Harms ? Il savait ce que Michael avait fait ?

- Non, il a été assassiné parce qu'il a vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir.

Elle rapprocha sa chaise.

- Que voulez-vous dire ?

- Le bureau de Wright - votre ancien bureau - est tout proche de celui de Mike. Wright était censé travailler toute la nuit.

- Exact. Parce que je le lui ai demandé.

- Parce que Elizabeth Knight vous a demandé de le lui demander. Nuance. On a retrouvé son corps dans un parc qui n'était pas sur son chemin. Chandler m'a dit qu'il avait été tué entre minuit et 2 heures. S'il a travaillé toute la nuit ici, que faisait-il dans ce parc ?

- Vous pensez que quelqu'un l'a entraîné là-bas pour l'assassiner?

- Plutôt que quelqu'un est venu le chercher ici pour l'entraîner dans le parc et le tuer.

- Vous sous-entendez que le tueur était à l'intérieur du Palais ?

John acquiesça :

- Je ne dis pas qu'il travaille à la Cour, mais sans doute était-il physiquement présent ici hier soir.- Qu'est-ce que Steven aurait pu voir ?

- Quelqu'un. Il a vu quelqu'un entrer dans le

bureau de Mike. Hier, il a entendu Chandler dire à la cantonade que l'accès au bureau était interdit à tout le monde, sans exception. Or le visiteur ne savait proba-blement pas que Wright se trouvait dans le bureau contigu. Je présume que vous ne faites pas une annonce radio quand vous travaillez plus tard que d'habitude.- En général, nous ne le savons nous-mêmes qu'à la dernière minute.

- Donc, quelqu'un s'introduit dans le bureau de Mike pour chercher quelque chose.

- Quoi, par exemple ?

- Je ne sais pas, des copies du document que Mike avait subtilisé, des messages téléphoniques, des notes sur son ordinateur...

- Mais c'est un risque énorme. Il y a une surveil-lance vingt-quatre heures sur vingt-quatre ici.

- D'accord. Seulement, si le type savait que la

police devait fouiller le bureau le lendemain, il ne lui restait plus beaucoup de temps pour agir.

- Ça se tient.

- Wright entend quelque chose, ou il a tout simple-ment terminé son mémo, et il sort. Il tombe sur le visiteur.

- Attendez. Si je vous suis bien, vous pensez que Steven connaissait son assassin ?

John se carra sur sa chaise.

- Vous me suivez bien. Ça me semble évident, sans quoi il aurait donné l'alarme tout de suite. Et autre chose : j'ai vu Perkins fermer le bureau de Mike à clé. Or il n'y a aucune trace d'effraction. L'intrus possédait une clé.

- Alors, quelqu'un a dû voir quelque chose.

- Pas nécessairement. Si le tueur connaît bien les lieux, il devait savoir comment sortir avec Wright sans se faire repérer.

- Donc, quelqu'un dont Steven ne se méfiait pas.- L'un des juges, par exemple ? dit-il en la regar-dant dans les yeux.

- Ah non, ça non, hors de question ! protesta-t-elle. Je veux bien tout envisager, mais pas ça... Et si c'était McKenna ? Ça colle. Steven lui aurait fait confiance. Un agent du FBI !

- Pourquoi McKenna ?

- Eh bien, parce que... Je ne sais pas. C'est le

premier qui m'est venu à l'esprit.

- Parce qu'il ne travaille pas à la Cour et qu'il m'a envoyé un direct à l'estomac ?

La jeune femme soupira.

- Probablement, reconnut-elle.

Puis elle se rappela quelque chose et se mit à four-rager dans les paperasses qui jonchaient sa table de travail.

- Voilà, dit-elle quand elle eut trouvé. Je peux vous dire à quelle heure Steven est parti.

Elle lui montra le mémo que Wright lui avait laissé. En haut de la première page figuraient une date et une heure.

- Le traitement de texte indique automatiquement la date et l'heure sur les documents. Vu le nombre de feuillets qu'on manipule, ça nous permet de faire le tri plus facilement.

John examina la page.

- Ce texte a été imprimé à 1 heure 15, ce matin, dit-il.

- Exact. Steven a terminé son mémo, l'a déposé sur mon bureau, il est sorti...

- Et il a vu ce qu'il a vu.

Sara réfléchit.

- Pas si vite, fit-elle. Il y a un truc qui cloche. En principe, quand un greffier travaille tard, il se fait raccompagner chez lui par l'un des policiers de la Cour. Les flics sont assez sympa avec nous, je dois dire.- Et, à 1 heure et quart, il n'y a plus de métro,

exact ?

- Exact, Et puis, Steven habite tout près d'ici. Il s'est déjà fait raccompagner plus d'une fois.

- Donc, il y a de bonnes chances que ce soit

quelqu'un de la Cour qui ait reconduit Wright chez lui ?- A 1 heure et quart du matin, je dirais quatre

chances sur cinq.

- Pourquoi pas un taxi ? En pleine nuit, les gardiens avaient peut-être autre chose à faire.

- Oui, bien sûr, c'est possible aussi, admit-elle, dubitative.

- Si c'est un policier qui l'a reconduit, ce ne sera pas difficile à vérifier. J'en parlerai à Chandler.- Et maintenant ? La suite du programme ?

John haussa les épaules.

- Il nous faut le livret de Harms. L'un de mes vieux copains travaille dans les tribunaux militaires. Je vais l'appeler pour voir s'il peut accélérer la procédure. Tant qu'on ne saura pas qui est impliqué dans cette histoire, évitons de faire des vagues. On joue en sourdine, d'accord ?

Sara frissonna.

- Vous savez quoi ? dit-elle. Je commence à avoir peur de découvrir la vérité.

Chapitre 40

Sara retourna à son travail et John téléphona à son ami Phil Jansen, avocat auprès du tribunal militaire. Entre autres choses, il lui demanda de se procurer une liste des personnes en garnison à Fort Plessy à l'époque où Rufus Harms s'y trouvait.

Quand John rejoignit Chandler, il lui confia son hypothèse sur les raisons du meurtre de Wright. Le poli-cier se montra impressionné.

- On va aussi interroger les compagnies de taxis. Il nous reste à espérer que quelqu'un aura vu ou entendu quelque chose. Bon, à part ça, est-ce que votre escapade avec Mlle Evans, la nuit dernière, vous a appris quelque chose ?

- C'est une fille bien. Un peu impulsive, mais bien. Très futée.

- Quoi d'autre ? Ramsey a laissé entendre qu'elle était proche de votre frère. Elle a une idée sur un éven-tuel mobile ?

- Demandez-le-lui.

- Ouais, mais, je vous le demande à vous, John. Je croyais qu'on faisait équipe. J'ai déjà assez de

problèmes comme ça avec cette affaire, sans être obligé en plus de surveiller mes arrières.

- Je n'ai jamais laissé tomber un équipier, protesta John.

- Ravi de l'entendre. Alors dites-moi tout.

John détourna les yeux. Ça se corsait. Il marchait sur des œufs. Ce n'était pas en dissimulant des informa-tions qu'il ferait avancer les choses. Mais comment tout avouer à Chandler sans nuire à Sara et sans détruire la réputation de son frère ?

- Il y a un endroit où on peut boire un café par ici ?- À la cafétéria. C'est moi qui régale.

Quelques minutes plus tard, ils étaient installés à la cafétéria du rez-de-chaussée. La Cour était en séance et la salle était pratiquement vide.

John buvait son espresso à petites gorgées, sous le regard impatient de Chandler.

- John, ça ne peut pas être si grave. Sauf si vous m'avouez que c'est vous qui dégommez les greffiers.- Buford, si je vous livre une information, vous avez un règlement à respecter, vous devez la transmettre à qui de droit.

- C'est vrai. Et c'est ce règlement qui vous

empêche de vider votre sac ?

- D'après vous ?

- Si on en restait au stade des hypothèses ? Mon boulot consiste à réunir des faits susceptibles de mener ultérieurement à une arrestation. Maintenant, s'il ne s'agit pas d'un fait, mais d'une simple supposition- comme votre théorie sur le mobile du meurtre de Wright -, je ne suis pas obligé d'en référer à quiconque, du moins tant qu'elle n'est pas corroborée par des faits attestés.

- En somme, on pourrait parler hypothétiquement et ça restera entre vous et moi ?

- Je ne peux pas vous promettre que ça restera entre nous. Pas si ça devient un fait.

John baissa les yeux sur sa tasse. Voyant qu'il était en train de changer d'avis, Chandler tapa sur la soucoupe avec sa cuiller.

- John, notre objectif premier est de découvrir qui a tué votre frère et Wright. Je croyais que c'était ce que vous vouliez.

- C'est ce que je veux.

Chandler en doutait, tout à coup.

- Alors ? reprit-il. Quel est le problème ?

- Le problème est qu'on peut faire du mal aux gens en essayant de les aider.

- Juste votre frère ou quelqu'un d'autre ?

John comprit qu'il en avait déjà trop dit. Il décida de se jeter à l'eau.

- D'accord, Buford, discutons d'hypothèses un instant. Supposons que quelqu'un de la Cour ait détourné un document avant qu'il soit passé par les canaux officiels.

- Pourquoi et comment ?

- Le comment est assez facile. Le pourquoi ne l'est pas.

- Bon, continuez.

- Supposons que quelqu'un d'autre ait vu ce docu-ment, ait découvert qu'il n'était pas enregistré officiel-lement et n'en ait rien dit.

- Je présume que le pourquoi de cette affaire est également compliqué ?

- Peut-être pas. Supposons encore que la personne qui a détourné le document l'ait fait pour une bonne raison. Et que cette personne soit allée rendre visite à la personne de qui émanait cette lettre.

- Les six cents kilomètres sur le compteur de la Honda ?

John resta de glace.

- Ça, c'est un fait, Buford. Je ne discute pas des faits.

Chandler but une gorgée.

- Continuez.

- Imaginez que l'auteur de cette lettre soit un

prisonnier.

- C'est un fait ou encore une spéculation ?

- Je n'ai pas l'intention de vous éclairer sur ce

point.

- Mais j'ai l'intention de le demander. Où se trouve ce prisonnier ?

- Je l'ignore.

- Comment ça, vous " l'ignorez " ? Si c'est un

prisonnier, il est dans une prison quelque part, non ?- Pas forcément.

- Qu'est-ce que c'est que cet... (Chandler s'inter-rompit brusquement.) Holà, holà ! J'ai peur de comprendre. Il ne se serait pas évadé, tout de même ? (John ne répondit pas.) Malheur, ne me dites pas que votre frère s'est attendri sur la complainte d'un taulard, est allé le voir en prison, l'a aidé à se faire la malle et que le type l'a refroidi après. Par pitié, ne me dites pas ça.- Je ne vous dis pas ça. Ce n'est pas ce qui s'est passé.

- Bon. Cette lettre... vous savez ce qu'il y avait dedans ?

Ils avaient largement dépassé le stade des hypothèses et John Fiske s'en rendait compte. Il secoua la tête.- Je ne l'ai jamais lue.

- Alors comment savez-vous qu'elle existe ?

- Buford, je ne répondrai pas à cette question.

- John, je peux vous forcer à y répondre.

- Eh bien, vous serez obligé d'en arriver là.

- Vous savez que vous prenez un gros risque ?- Oui. (John finit son espresso et se leva.) Je vais attraper un taxi pour aller récupérer ma voiture.- Je vous y conduis. J'ai d'autres enquêtes en cours, même si tout le monde a l'air de ne s'intéresser qu'à celle-ci.

- Buford, je crois que ce serait mieux pour nous deux que vous ne me reconduisiez pas.

Chandler fit la moue.

- Comme vous voudrez. Votre charrette est dans le parking de derrière. Les clés sont sur le siège avant.- Merci.

L'inspecteur regarda John Fiske sortir de la cafétéria.- J'espère qu'elle en vaut la peine, John, dit-il à voix basse.

Chandler n'avait pas chômé, de son côté. Quand il arriva à son bureau, il trouva une pile de papiers sur la table. C'était le relevé des appels téléphoniques de Michael Fiske, à son lieu de travail et à son domicile. La routine de l'enquête. Il n'y avait plus qu'à se farcir le listing. Plusieurs appels à la famille, dont celui à son frère. Une douzaine d'autres à un numéro identifié comme celui de Sara Evans. Intéressant, se dit-il. Et si les deux frères Fiske étaient tombés amoureux de la même femme ? Quand Chandler atteignit le bas de la liste, son pouls s'accéléra. Il y avait longtemps que ça ne lui arrivait plus. Michael Fiske avait appelé Fort Jackson, en Virginie, à plusieurs reprises, la dernière fois trois jours avant la découverte de son cadavre. Chandler savait que Fort Jackson abritait une prison militaire. Et ce n'était pas tout. Il fouilla dans les avis de recherche qui encombraient son bureau. Le télex avait été envoyé à toutes les polices, avec un mandat d'arrêt national. Quand il l'avait reçu, il s'en était désintéressé. Maintenant, c'était différent. Il examina soigneuse-ment la photo de Rufus Harms. Il avait juste besoin d'une petite information supplémentaire, qu'il obtint en moins d'une minute. Fort Jackson se trouvait approxi-mativement à six cents kilomètres de Washington. Harms était-il l'auteur de la lettre dont John Fiske lui avait parlé ? Et, si oui, pourquoi, selon l'" hypothèse " de Fiske, son frère l'avait-il détournée ?

Chandler consulta de nouveau la liste des communi-cations téléphoniques. Ses yeux passèrent sur un numéro qui ne l'arrêta pas, parce que c'était celui d'un cabinet d'avocat et qu'il y en avait de nombreux autres sur le relevé. D'ailleurs, même s'il y avait prêté atten-tion, le nom de Samuel Rider ne lui aurait rien dit. Il reposa la liste et se demanda si le moment n'était pas venu de convoquer John Fiske et Sara Evans pour les faire parler. Mais que diraient-ils ? En trente ans d'expérience, il avait adopté un précepte inaltérable : " Ne te fie à personne. "

- Allez, John, implora Sara.

Ils étaient dans le bureau de la jeune femme. La journée de travail touchait à sa fin.

- Sara, je ne connais pas le juge Wilkinson.

- Mais rendez-vous compte, si quelqu'un de la Cour a trempé dans cette histoire, c'est l'occasion rêvée pour piocher des renseignements, parce que tout le gratin y sera.

John voulut protester encore, puis se ravisa. Il se frotta le menton.

- Ça commence quand ?

- A 7 heures et demie. À part ça... vous avez pu joindre votre copain du tribunal militaire ?

- Oui. Il y a deux dossiers utiles, en fait. Le livret militaire proprement dit, qui contient non seulement les états de service de Rufus Harms, mais aussi les notes de ses supérieurs, des informations personnelles, son contrat d'engagement, sa solde et son carnet de santé. L'autre est le rapport de la cour martiale. Il doit se trouver à Fort Jackson. La plaidoirie et les divers docu-ments de l'avocat qui a assuré sa défense sont normale-ment conservés au secrétariat de l'attorney général. Mais, depuis le temps, ça s'est peut-être perdu. Jansen vérifie. Il m'enverra ce qu'il peut.

Sara rassembla ses affaires pour partir. John resta assis.

- Parlez-moi un peu des Knight, dit-il. Leur passé et tout ça.

- Pourquoi ?

- Eh bien, ce sont eux qui invitent, non ? Elle est une diva de la Cour, et lui un ténor du Sénat. C'est suffi-sant pour qu'on s'intéresse à eux dans notre enquête, vous ne trouvez pas ?

- Vous en savez sûrement plus que moi sur le passé de Jordan Knight. Il vient de votre ville.

John haussa les épaules.

- En effet. Jordan Knight est une grosse pointure à Richmond. Du moins, il l'était avant de se lancer dans la politique. Il s'est fait un paquet de fric.

- Et un paquet d'ennemis ?

- Non, je ne pense pas. Il a beaucoup donné pour la Virginie. Et c'est un type plutôt réservé.

- Tout le contraire de sa femme, alors.

- J'ai remarqué qu'elle ne s'embarrassait pas de diplomatie.

- Vous pouvez le dire. Ça vient avec la fonction. Les procureurs austères font des juges encore plus austères. Tout le monde savait qu'elle était pressentie pour un siège à la Cour. Comme elle n'appartient à aucun camp déterminé, c'est souvent son vote qui fait pencher la balance dans les cas litigieux, ce qui énerve prodigieusement Ramsey. C'est pour ça qu'il prend toujours des gants avec elle, quoique, parfois, il ne résiste pas à l'envie de lui tirer dans les pattes. " C'est donc ça ", se dit John en repensant à leur récent échange de politesses.

- Vous connaissez bien les autres juges ? Appa-remment assez bien, en tout cas, pour refuser d'admettre qu'ils puissent commettre un meurtre.

- Je ne les connais pas bien, non. Nous avons des relations très superficielles.

- Quel est le parcours de Ramsey ?

- Il est le patron de la plus haute cour du pays et vous ne savez pas ?

- Mettez-moi au parfum.

- Il était juge assesseur avant d'être élevé au grade suprême, il y a dix ans.

- Rien d'anormal dans son histoire ?

- Il était dans l'armée. L'armée de terre ou la

marine, peut-être. (John tiqua.) Non, John, n'y pensez pas. Ramsey n'est pas du genre à tuer son monde. Pour le reste, tout est dans sa bio officielle.

John semblait perplexe.

- J'aurais pensé que vous saviez tout sur les petits côtés des juges. Vous ne papotez jamais entre greffiers ?- Les greffiers d'une même chambre ont tendance à se tenir les coudes. Mais on se réunit tous ensemble autour d'un verre le jeudi après-midi. Et, périodique-ment, les greffiers d'un certain juge invitent un autre juge à déjeuner, pour faire connaissance. Autrement, les chambres sont très cloisonnées... Il n'y a guère que les mémos qui circulent de l'une à l'autre.

- Mike m'avait parlé d'un truc comme ça à ses

débuts.

- Ça ne m'étonne pas. Les greffiers sont les porte-voix de leur juge. On envoie des ballons-sondes, pour essayer de jauger les positions des autres. Par exemple, Michael me demandait souvent ce que voulait Knight pour se rallier à Murphy, quand elle était minoritaire.- Je ne comprends pas. Si Murphy avait déjà la majorité, pourquoi cherchait-il encore des voix ?- Je vois que vous n'êtes vraiment pas dans le bain.- Je ne suis qu'un petit avocat de la campagne.- Très bien, monsieur le petit avocat de la

campagne. Si j'avais reçu un billet de dix dollars chaque fois qu'un juge du camp majoritaire est passé dans l'opposition, je serais milliardaire. Pour que votre opinion l'emporte, il vous faut cinq voix. Mais l'opposi-tion ne reste pas les bras croisés pendant que vous mijotez votre texte. Ça discute ferme en coulisse. On fait circuler des opinions contradictoires. C'est une lutte d'influences permanente. Du grand art, croyez-moi. John errait toujours dans le brouillard.

- Mais, dit-il, puisque les opposants sont minori-taires, ils sont dans le camp des perdants. De quelle influence peuvent-ils disposer ?

- Mettons qu'un juge n'aime pas la façon dont

l'opinion majoritaire se dessine. Il peut faire circuler un texte contradictoire virulent, qui risque de placer la Cour tout entière dans une situation gênante s'il est publié, ou même de court-circuiter la majorité. Mieux encore, et plus simple, il lui suffit de laisser entendre qu'il va rédiger un texte de ce genre pour que la majo-rité mette de l'eau dans son vin. Ils le font tous. Ramsey, Knight, Murphy. C'est comme ça, c'est le jeu.

- Comme une interminable campagne électorale, résuma-t-il. Toutes les mesquineries sont permises pour gratter des voix. La version légale du maquignonnage. Je te donne ça et tu me donnes ta voix.

- Et il faut savoir choisir le moment. Supposons qu'un ou plusieurs juges soient en désaccord avec un arrêt rendu cinq ans plus tôt. La Cour ne revient pas à la légère sur sa propre jurisprudence, il faut donc procéder d'une manière stratégique. Ces juges peuvent utiliser une affaire nouvelle pour préparer le terrain et aboutir finalement au renversement de la jurisprudence. Ça vaut aussi pour la sélection des affaires. Ils guettent toujours l'affaire idoine pour contredire le précédent qui ne leur plaît pas. C'est comme une partie d'échecs.

- Alors, il faut souhaiter qu'ils ne perdent pas de vue le but du jeu.

- C'est-à-dire ?

- La justice. C'est peut-être tout ce que demande Rufus Harms. La raison de son courrier. Vous croyez qu'il peut obtenir justice ici ?

Sara baissa les yeux.

- Je ne sais pas. En fait, les individus concernés par les affaires ne comptent pas vraiment. Ce qui compte, c'est la jurisprudence que leur cas permet d'établir. Tout dépend de ce qu'il demande. De l'impact que ça aura sur les autres.

- Eh bien, il s'en passe de belles ! (Il secoua la tête et la regarda droit dans les yeux.) Un endroit drôlement intéressant, cette Cour suprême.

- Alors, vous viendrez à la réception ?

- Je ne veux pas manquer ça.

Chapitre 41

Josh Harms supposait que la police quadrillerait les routes secondaires, et il avait choisi la tactique du culot : il suivait la nationale. Le soir tombait et, avec les vitres fermées, ils ne risquaient guère d'être reconnus par un policier en maraude. Toutefois, malgré ses précautions, il savait qu'ils allaient au-devant de la catastrophe. Après toutes les épreuves que son frangin avait traversées, c'était tout de même dingue, se disait-il, que sa première pensée aille à sa réhabilitation, au risque de se faire tuer et de perdre la liberté qu'on lui avait injuste-ment ravie. Au fond, tout en maudissant Rufus, il lui tirait son chapeau. Josh avait une vision assez simple de la vie : c'était lui contre tous. Il ne cherchait pas les ennuis, mais gare à qui le provoquait. Il avait des réac-tions explosives. C'était un miracle qu'il soit encore en vie.

Ouais, un type comme Rufus forçait l'admiration : il était prêt à renverser des montagnes, à faire plier les puissants qui prétendaient régir le monde à leur guise. T'as peut-être raison, frérot, songeait-il, peut-être que la vérité te rendra la liberté, après tout.

Du coin de l'œil, il aperçut quelque chose dans le rétroviseur. Il empoigna son flingue.

- Rufus ! appela-t-il. On a un problème.

Le visage de Rufus apparut dans la lucarne de la cabine.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Baisse-toi ! Baisse-toi, merde ! (Il lorgna de

nouveau la voiture de police, qui restait cadrée dans le rétroviseur.) Y a un perdreau qui nous a croisés deux fois et le voilà qui revient.

- T'as roulé trop vite ?

- Tu rigoles, je plafonne à quatre-vingt-dix.

- Un problème avec le camion ? Le feu arrière ou quelque chose ?

- Je suis pas si con. Le bahut est nickel.

- Alors quoi ?

- Écoute, Rufus, faut pas croire que le monde a changé pendant que t'étais à l'ombre. Je suis un Black dans un camion presque neuf, sur l'autoroute, la nuit. Pour un flic, y a que deux explications : soit je l'ai volé, soit je transporte de la dope. Tu risques ta peau rien qu'en allant acheter du lait, de nos jours. (Il regarda encore dans le rétroviseur.) Je le sens mal, le mec, il va nous allumer.

- Qu'est-ce qu'on fait ? Je peux pas me cacher

derrière.

Les yeux rivés sur le rétro, Josh glissa son flingue sous le siège.

- Ouaip, il va nous allumer d'une seconde à l'autre, et on est foutus. Planque-toi sous cette bâche, Rufus. Vite.

Josh enfonça sa casquette de base-ball jusqu'aux oreilles. On ne voyait plus que ses tempes grisonnantes. Il se donna un air d'abruti, prognathe, la lippe saillante comme s'il n'avait plus de dents. Il sortit un paquet de chewing-gums de la boîte à gants et en cala quel-ques-uns sous ses joues pour les faire gonfler. Il voûta ses épaules. Puis il baissa la vitre, tendit le bras au-dehors pour faire signe au policier de s'arrêter sur le bas-côté, ralentit et se rangea au bord de la route. La voiture de police stoppa derrière le camion. Son gyro-phare bleu avait quelque chose de sinistre dans la nuit. Josh attendit sur son siège. Faut toujours les laisser venir à toi ; pas de mouvements brusques. La lampe torche du flic, braquée sur le rétroviseur, l'éblouit. C'était un de leurs trucs pour déboussoler le client, Josh connaissait la chanson. Il entendit des bottes crisser sur le gravier. Il imaginait le gars, la main sur le revolver, les yeux fixés sur la portière.

Josh s'était déjà fait arrêter trois fois sur la route. Toujours le même cirque : un coup de matraque sur le feu arrière, l'ampoule pétée, et on lui collait une amende pour conduite dans un véhicule non réglementaire. De la pure provocation, pour le faire sortir de ses gonds et avoir une raison de l'envoyer au bloc. Ça n'avait jamais marché avec lui.

Oui, m'sieur l'agent, non, m'sieur Vagent, bien sûr, m'sieur l'agent - même quand ça lui démangeait de claquer la tête du type contre la portière.

Et il avait encore de la chance : ils ne lui avaient jamais fourré de la drogue dans sa voiture pour l'agrafer comme dealer. Il avait plusieurs potes qui croupissaient actuellement en prison pour des gentillesses de ce style.- Défends-toi, lui disait toujours Louise, son

ex-femme.

- Avec quoi ? rétorquait-il. Autant me battre contre Dieu, pour ce que j'y gagnerai.

Les bruits de pas cessèrent. Josh regarda par la vitre. L'homme le toisa. Josh remarqua qu'il était

hispanique.

- Qu'est-ce qui se passe, monsieur ? demanda le flic.

Les joues pleines de chewing-gum, Josh répondit :- La 'oute de Louzane, missié ? (Il pointa le doigt devant lui.) C'est pa' là ?

Le flic croisa les bras.

- Vous pourriez me répéter ça ?

- Louzane. Bat' Rouge.

- Bâton Rouge, en Louisiane ? (Le gars se mit à rire.) Vous en êtes loin.

Josh se gratta le cou et regarda autour de lui.

- J'ai mes gosses là-bas qui z'ont pas vu leur papa depuis longtemps.

Le flic devint sérieux, tout à coup.

- Ah, bien.

- Y a un homme, y m'a dit c'est ça la 'oute.

- Eh bien, cet homme vous a mal renseigné.

- Ah. Savez où c'est, alo' ?

- Ouais, suivez-moi. Mais je ne peux pas vous conduire jusqu'au bout.

Josh observait le type d'un œil vide.

- Mes gosses, y sont sages. Y veut voir leur papa. Vous m'aidez ?

- D'accord. Voilà ce qu'on va faire. On n'est pas loin de la sortie que vous devez prendre pour retrouver la bonne route. Vous me suivez jusque-là. Ensuite, il faudra vous débrouiller seul. Arrêtez-vous en chemin pour demander à quelqu'un. Ça vous va ?

- Oui, missié, répondit Josh en touchant la visière de sa casquette.

En regagnant sa voiture, le policier regarda la cabine. Il pointa sa lampe sur la lucarne latérale et vit les piles de conserves.

- Ça vous ennuie si je jette un œil là-dedans ?

Josh ne s'affola pas. Il avança simplement sa main vers le siège où se trouvait son arme.

- Oh, non, dit-il.

Le flic monta à l'arrière et souleva le hayon vitré. Il se trouva face à un mur de boîtes. Rufus était recroquevillé derrière la pile, sous la bâche.

- Qu'est-ce que vous transportez, monsieur ?

- À manger, répondit Josh en se penchant par la vitre.

Le flic ouvrit un carton, agita une boîte de soupe, en ouvrit un autre rempli de biscuits et le replaça. Enfin il referma la porte et revint devant la fenêtre du

conducteur.

- Vous avez beaucoup de provisions. La route n'est pas si longue.

- C'est mes gosses. J'y ai demandé ce qu'y veut. Y z'ont dit : à manger.

- Oh. Eh bien, c'est gentil de votre part. Très gentil.- Z'avez des gosses ?

- Deux.

- C'est bien, ça.

- Bon voyage, monsieur.

Le policier remonta dans sa voiture.

Josh reprit la route dans son sillage.

Rufus pointa la tête par la lucarne.

- Je suais toute l'eau de mon corps, là derrière. Josh sourit.

- Faut savoir les prendre. Si tu fais le méchant, ils te mettent les bracelets. Si t'es trop poli, ils pensent que tu les charries et t'as droit aux bracelets aussi. Mais si t'as l'air d'un vieux con, alors ils s'en tapent.

- On a quand même eu chaud, Josh.

- On a eu du pot de tomber sur un Mexicain. La famille, les gosses, pour eux c'est sacré. Tu leur sers ces salades, et ils te foutent la paix. Avec un visage pâle, ça aurait été moins coton. Si un Blanc avait fourré son nez dans la cabine, il aurait tout vidé jusqu'à ce qu'il te trouve. Un Noir aurait peut-être été plus cool, mais tu peux jamais savoir. Des fois, avec l'uniforme, ils se prennent pour des Blancs.

Rufus regarda son frère avec un air de reproche.- Maintenant, les pires, c'est les Jaunes, continua Josh. Tu peux rien leur dire. Ils sont là, devant toi, ils écoutent pas un mot et ils font ce qu'ils ont décidé de faire. Ils pourraient tuer leur propre mère sans piper et te bourrer le cul de kung-fu juste après. Ouais, on est vrai-ment vernis d'être tombés sur l'agent Pedro.

Sur quoi, Josh cracha par la fenêtre.

- T'as catalogué tout le monde ? dit Rufus,

mécontent.

- Et alors ? T'as quelque chose contre ?

- Peut-être.

- Eh ben, tu vis ta vie comme tu veux, laisse-moi vivre la mienne. On verra lequel de nous deux ira le plus loin. Je sais que t'en as bavé, là-bas, mais, dehors, faut pas croire que c'est un pique-nique. Je suis dans ma petite prison, moi aussi. Et pourtant personne ne m'a condamné.

- Dieu nous a tous créés, Josh. On est tous ses

enfants. C'est pas bien de faire des différences comme ça. J'ai vu des tas de Blancs se faire tabasser en prison.

Le mal peut prendre toutes les formes et toutes les couleurs. C'est dit dans la Bible. Faut juger les hommes sur leurs actes. Pas sur leur gueule.

- Arrête, je vais chialer. Après tout ce que

Tremaine et les autres t'ont fait endurer, tu veux me faire croire que t'as pas la haine, que t'as pas envie de les buter ?

- Oui. Si j'étais comme ça, ça voudrait dire que Tremaine a tué l'amour que j'ai dans le cœur. M'a éloigné de Nôtre-Seigneur. S'il avait fait ça, il aurait gagné. Personne sur cette terre n'est assez fort pour me détourner de Dieu. Ni le vieux Vic, ni toi, ni personne. Je suis pas un crétin, Josh. Je sais bien que la vie n'est pas une partie de rigolade. Je sais que les Noirs ne font pas la loi. Mais c'est pas la haine qui fera avancer les choses.

- Merde. Dieu te donne le feu vert pour haïr tous les Blancs du monde.

- Tu te goures. Si je les haïssais, c'est comme si je me haïssais moi-même. J'étais comme toi avant d'aller en taule. Je haïssais tout le monde. J'avais le diable en moi, mais Dieu l'a chassé. Je peux plus haïr. C'est fini.- C'est ton problème. Plus tôt tu le régleras, mieux ce sera.

- Quelle perspicacité, Frank ! Vous éliminez Rider et sa bourgeoise, mais vous n'avez pas fouillé son bureau ?

Rayfield serra le combiné du téléphone.

- Puisque vous êtes si malin, dites-moi ce que

j'aurais dû faire. S'il m'avait surpris dans son bureau, qui sait ce qui aurait pu se passer ? Si on y va maintenant et qu'on se fait pincer, les flics nous poseront des tas de questions indiscrètes.

- Mais vous venez de me dire qu'ils prenaient cette double mort pour un meurtre suivi d'un suicide. Il n'y aura plus d'enquête, l'affaire est classée.

- C'est probable, en effet.

- Donc, vous pouvez aller faire un tour dans son bureau. Dès cette nuit.

- D'accord, si la voie est libre, ce sera fait.

- Vous avez récupéré la lettre que Harms a reçue de l'armée ?

- Pas encore...

Il s'interrompit. Tremaine venait d'entrer, en brandis-sant une feuille de papier.

- Attendez, dit-il.

Tremaine posa le papier sur la table devant lui. Rayfield le parcourut en blêmissant. Il regarda Tremaine, qui ne rigolait pas non plus.

- Où tu l'as trouvée ?

- Cet enfoiré a évidé un des montants du lit. Futé, reconnut-il de mauvaise grâce.

Rayfield reprit le téléphone et rapporta succinctement le contenu de la lettre.

- C'est votre œuvre, Frank ?

- Écoutez, si le type était mort en prison comme prévu, il y aurait eu une autopsie, pas vrai ? Bon. C'était le seul moyen d'assurer le coup. On était tous d'accord.- Sauf que Harms a la vie dure. Et maintenant on est dans la mouise. Vous ne pouviez pas expurger les archives quand il en était encore temps, merde ?- Je l'ai fait ! Sinon, ça serait ressorti pendant

l'instruction, qu'est-ce que vous croyez ? Rider n'était pas un imbécile, il s'en serait servi comme argument de défense.

- Si vous avez tout effacé il y a vingt-cinq ans, pourquoi l'armée lui a-t-elle envoyé cette lettre maintenant ?

- Qui sait ? Un fouille-merde de l'administration a pu tomber sur un bout de papier à l'époque, il l'a rangé quelque part et, aujourd'hui, avec leur manie de l'infor-matique, ça s'est retrouvé dans l'ordinateur central. Une fois qu'une information est dans les archives officielles, on ne sait jamais quand elle peut refaire surface. Plus moyen de l'enterrer. C'est la plus grande bureaucratie du monde. On ne peut pas tout contrôler.

- C'était votre boulot de l'étouffer.

- Ne m'apprenez pas mon boulot. J'ai essayé de l'étouffer, mais je ne pouvais pas consacrer toutes mes journées, pendant un quart de siècle, à surveiller l'administration.

Soupir à l'autre bout du fil.

- Bref, on sait maintenant ce qui a rafraîchi la

mémoire de Harms.

- Toute stratégie comporte des risques.

- Rider a peut-être une copie de cette lettre.

- Je ne vois pas comment Rufus Harms aurait pu avoir accès à une photocopieuse, et la lettre ne se trouvait pas dans le courrier qu'il a envoyé à la Cour, on le sait.

- Mais on ne peut pas en être sûr. Raison de plus pour aller fouiller le bureau de Rider cette nuit. Rayfield consulta Tremaine du regard, puis répondit :- D'accord. Cette nuit. Vite fait, bien fait.

Chapitre 42

Le sénateur Knight accueillit chaleureusement John et Sara à leur entrée dans le hall. Derrière lui, la salle était pleine. Rien que du beau linge. La fine fleur des affaires et de la politique.

- Ravi que vous ayez pu venir, John, dit Jordan Knight en lui serrant la main. Sara, vous êtes tout simplement radieuse. Comme toujours.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa.

John la couvait des yeux. Elle avait troqué son tailleur contre une robe d'été légère, dont les couleurs pastel flattaient son bronzage, et changé de coiffure. Sans chignon, sa chevelure avait des ondulations

aguicheuses.

Devinant qu'elle se sentait observée, John détourna le regard, gêné, et accepta le verre que lui offrait un serveur. Sara et le sénateur firent de même.

Jordan Knight semblait un peu embarrassé, lui aussi, mais pour une autre raison.

- Je me rends compte que le moment est mal choisi pour une sauterie mondaine, dit-il. (Il se tourna vers Sara.) Je sais que Beth pense la même chose, bien qu'elle refuse de l'admettre.

Tu parles, songea John.

Jordan désigna discrètement un vieil homme dans un fauteuil roulant.

- Kenneth Wilkinson, dit-il à voix basse, ne sera plus longtemps de ce monde, hélas. À moins que... Qui sait ? C'est un acharné, il est capable de nous enterrer tous. Il a vécu une vie longue et exemplaire. Il a été mon mentor et mon ami. Le fait de l'avoir connu m'a rendu meilleur.

- N'est-ce pas lui qui vous a présenté votre

femme ? demanda Sara.

- Une dette de plus que j'ai envers lui.

John Fiske regarda Elizabeth Knight aller de convive en convive, policée, papillonnante et affectée comme le premier politicard venu. Il examina la salle sans aperce-voir Ramsey ni Murphy. Avaient-ils boycotté la soirée ? Il remarqua plusieurs autres juges, apparemment mal à l'aise. On perd facilement son assurance quand on se dit qu'il y a peut-être un fou en liberté quelque part qui veut accrocher votre tête dans sa vitrine de trophées. Il aperçut Richard Perkins au fond de la salle. Il y avait des flics en armes un peu partout. Le grand sujet de conversation de la soirée était évidemment le meurtre des deux greffiers. John épia plus attentivement Warren McKenna, qui naviguait dans la foule comme un requin en quête de chair fraîche.

- Vous formez une belle équipe, tous les deux, dit Sara.

Jordan Knight trinqua avec elle avant de répondre :- Je le pense aussi.

- Votre femme n'a jamais été tentée par la poli-tique ? demanda John.

- John ! dit Sara. Elle est juge à la Cour suprême. C'est une nomination à vie.

- Ce ne serait pas la première fois qu'un haut

magistrat quitte la Cour pour entamer une nouvelle carrière, répliqua John sans lâcher Jordan des yeux.- Non, en effet, John, reconnut le sénateur. Très sincèrement, nous avons souvent évoqué cette question entre nous, Beth et moi. Je n'ai pas l'intention de finir ma vie au Sénat. J'ai un ranch de trois mille hectares au Nouveau-Mexique. Je me verrais bien gentleman-farmer sur mes vieux jours.

- Et votre femme reprendrait éventuellement votre siège de sénateur de Virginie ?

- Je ne sais jamais d'avance ce que fera Beth. Elle est totalement imprévisible. C'est ce qui met du piment dans notre couple, commenta-t-il avec un sourire communicatif.

Sara parut soudain préoccupée.

- Monsieur le sénateur, puis-je téléphoner ?

- Bien sûr. Allez dans mon bureau, vous serez plus tranquille.

Elle lança un coup d'œil à John, puis s'éclipsa sans rien ajouter.

- Un sacré brin de femme, nota Jordan.

- Je partage cet avis, répondit John.

- Depuis qu'elle travaille pour Beth, j'ai appris à la connaître. J'ai même un peu, je crois, incarné la figure du père pour elle. Sara a un brillant avenir devant elle.- Votre femme est un grand exemple pour elle, dit John en manquant s'étouffer dans son verre.

- Le meilleur, assurément. Beth ne fait rien à

moitié.

La remarque laissa John songeur.

- Je sais que Mme Knight est très entreprenante, mais elle aurait peut-être intérêt à réduire son activité tant que cette affaire n'est pas résolue. S'il y a un désé-quilibré dans les parages, il vaut mieux éviter de lui offrir une cible trop facile.

Jordan observa John par-dessus le bord de son verre.- Vous croyez vraiment que les juges sont en

danger ?

Non, John ne le croyait pas, mais il pouvait se tromper et il ne voulait pas que quiconque baisse la garde.

- Peu importe ce que je pense, sénateur. S'il arrivait malheur à votre femme, il serait trop tard pour s'inté-resser à mon opinion.

- Je vois ce que vous voulez dire, murmura Jordan, un peu refroidi.

John remarqua qu'une file se formait pour parler au maître de maison.

- Je ne vais pas vous accaparer davantage, dit-il. Continuez à faire du bon travail !

- Merci, John.

Le sénateur reporta son attention sur les autres invités. Il pouvait se permettre de prendre son rôle d'hôte à la légère, se dit John. Inutile pour lui de faire le tour de la salle en serrant des mains, sa femme avait déjà dû entreprendre tous les convives importants.

Dans le bureau de Jordan Knight, Sara composa son numéro de téléphone personnel, pour consulter ses messages à distance. Elle avait oublié de le faire avant de venir et attendait impatiemment la réponse de George Barker, le rédacteur du journal de l'Alabama. Ses espoirs furent exaucés quand elle reconnut la voix rocailleuse - et un peu contrite, lui sembla-t-il - du vieil homme sur son répondeur.

Elle détacha une feuille d'un bloc-notes sur la table et écrivit : Samuel Rider. Ce nom était le seul renseigne-ment que le journaliste avait pu lui fournir. Il fallait qu'elle trouve immédiatement le numéro du cabinet de Rider. Facile : sur l'un des rayonnages d'en face, elle aperçut la dernière édition du Martindale-Hubbell, l'annuaire juridique officiel, où étaient répertoriés tous les noms et adresses des avocats inscrits dans les différents barreaux américains, classés par États et régions. Elle commença par la Virginie et fit mouche. Les coordonnées de Samuel Rider étaient accompa-gnées d'une biographie succincte. Il avait effectivement été attaché aux tribunaux militaires au début des années 1970. C'était bien son homme.

Elle appela son cabinet. Pas de réponse. Elle appela alors les renseignements et demanda le numéro de son domicile. Liste rouge. Elle raccrocha, frustrée. Il fallait qu'elle lui parle. Elle réfléchit. Le temps pressait. Il y avait un annuaire sur le bureau. Elle chercha un certain numéro et, en quelques minutes, tout fut arrangé. Elle verrait Rider. John et elle devraient patienter encore deux heures environ avant de pouvoir tirer leur révé-rence mais, avec un peu de chance, ils seraient de retour le lendemain matin.

En ouvrant la porte pour sortir, elle se retrouva face à face avec Elizabeth Knight.

- Jordan m'a dit que vous étiez ici.

- J'avais un coup de fil à donner.

- Je vois.

- Je dois retourner à la réception maintenant.

- Sara, je voudrais vous parler en privé un instant. Elizabeth Knight entra et referma la porte derrière elle. Elle portait une simple robe blanche, un maquil-lage extrêmement discret et un collier de saphirs très raffiné. Le blanc de sa robe n'atténuait en rien la pâleur de sa peau, qu'accentuaient encore les mèches noires de sa longue chevelure. Quand elle voulait s'en donner la peine, songea Sara, Elizabeth Knight pouvait être très séduisante. Apparemment, elle choisissait ses occa-sions. Dans l'immédiat, en tout cas, elle paraissait très mal à l'aise.

- Il y a un problème ? demanda Sara.

- Je déteste me mêler de la vie privée de mes gref-fiers, Sara, je vous assure, mais, quand elle affecte l'image de la Cour, il me semble que j'ai le devoir d'intervenir.

- J'ai peur de ne pas comprendre.

Knight rassembla ses pensées. Depuis qu'elle avait pris conscience de son rôle involontaire dans la mort de Steven Wright, elle avait les nerfs à fleur de peau. Elle avait envie de se venger sur quelqu'un, même injuste-ment. Ce n'était pas dans son caractère mais, pour une fois, elle était contrariée par la conduite de Sara Evans, alors même qu'elle pensait le plus grand bien d'elle par ailleurs.

- Vous êtes une jeune femme très intelligente. Très intelligente et très attirante.

- Je ne comprends touj...

Knight changea de ton.

- Je parle de vos relations avec John Fiske. Richard Perkins m'a dit avoir vu John Fiske sortir de chez vous, en votre compagnie, ce matin.

- Madame Knight, avec tout le respect que je vous dois, ça ne regarde que moi.

- Si cela doit avoir un effet négatif sur la Cour, ça me regarde aussi.

- Je ne vois pas en quoi.

- Alors, je vais vous mettre les points sur les i. Vous ne pensez pas que, si l'on apprenait qu'une greffière couche avec le frère d'un de ses collègues assassiné, le lendemain même de la découverte du cadavre, la réputa-tion de la Cour en pâtirait ?

- Je ne couche pas avec lui.

- Là n'est pas la question. Ce qui compte, c'est ce qu'on croit, c'est l'opinion publique, particulièrement dans cette ville. Si un journaliste vous avait vue sortir de chez vous avec John Fiske, imaginez les gros titres. Et même s'il s'était contenté de rapporter ce simple fait, sans broder, comment croyez-vous que les lecteurs auraient perçu la chose ? Nous n'avons pas besoin de complications supplémentaires, Sara. La situation est déjà suffisamment embarrassante.

- Je n'avais pas réfléchi à ça...

- Eh bien, il est temps d'y penser, si vous ne voulez pas vous cantonner dans une carrière médiocre.- Je suis désolée. Je ne commettrai plus cette

erreur.

Knight la fusilla du regard.

- Je vous le conseille.

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