L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Grammaire
DE LA
LANGUE ARABE.
CHAPITRE PREMIER.
_De la Langue Arabe, de ses Prononciations,
et de ses Lettres alfabétiques._
La langue arabe, ainsi que nos langues d’Europe, est composée de trois élémens de prononciation, qui sont:
1º Les voyelles,
2º Les consonnes,
3º Les aspirations.
L’on appelle voyelle[113] tout son simple, indivisible, proféré par le gosier, sans le mélange d’aucun autre son qui en change la modification à l’oreille.
[113] Le mot voyelle vient du latin vocalis, son vocal.
Ainsi â dans âtre est un son voyelle qui continue d’être le même, encore qu’on puisse le proférer sur tous les tons de la gamme musicale; mais qui change et devient une autre voyelle sitôt que le gosier et la bouche prennent une autre ouverture, une autre disposition[114].
[114] Voici le mécanisme du son dans la gorge, soit de l’homme,
soit des animaux. Le poumon contracté chasse l’air par le canal
du larynx: cet air parvenu au tambour appelé pomme d’Adam,
y rencontre deux membranes tendues sur ce tambour, comme on
le voit dans les gosiers d’oie dont s’amusent les enfans. En
passant entre elles, il les fait frémir, et ce frissonnement
occasionne un son plus ou moins grave, plus ou moins aigu,
selon qu’elles sont plus ou moins tendues, comme cordes, et
plus ou moins ouvertes, comme instrumens à vent; en sorte que
le tambour vocal est un instrument partie à vent et partie à
cordes.
D’où il résulte 1º qu’il y a autant de voyelles que le gosier et la bouche prennent d’ouvertures différentes; par conséquent, que c’est une erreur d’avoir établi et de répéter, comme on le fait tous les jours, qu’il n’y a que sept voyelles: notre seule langue française en possède dix-sept très-distinctes.
2º L’on appelle consonnes les contacts de certaines parties de la bouche, telles que les lèvres, la langue, les dents; contacts qui par eux-mêmes sont sourds, non sonores, et ne se manifestent que par l’intermède nécessaire des sons voyelles qui les suivent, les précèdent ou les accompagnent. Ainsi b, p seuls et par eux-mêmes ne se peuvent prononcer, puisqu’ils sont un contact des deux lèvres, une véritable clôture de la bouche; et dans cet état on doit les appeler consonnes fermées: pour les prononcer, il faut nécessairement qu’elles soient précédées ou suivies d’une voyelle, comme pé, bé, ef, er, et dans ce second état je les appelle consonnes ouvertes.
3º On nomme aspiration une expulsion sèche de l’air par la gorge, sans accompagnement de son; c’est un souffle plus ou moins fort, mais sourd par lui-même, tel que la prononciation peinte par h, surtout chez les Allemands: c’est une espèce de consonne.
Il résulte de ces définitions, que la consonne, pour être proférée, ayant besoin de l’accompagnement d’un son voyelle, elle doit être considérée comme une vraie syllabe, c’est-à-dire comme un composé de deux élémens, ainsi que l’exprime son nom, consonans, sonnant avec un autre; tandis que le son vocal pur, ou voyelle, est un élément unique et indécomposable de la parole: et cette observation aura le mérite de nous donner la solution de plusieurs difficultés de l’alfabet arabe.
Non-seulement les Arabes parlent comme nous avec des voyelles, des consonnes et des aspirations, ils ont encore avec nous cela de commun, d’avoir représenté chacun de ces élémens de la parole par des signes attachés à chacun d’eux, et appelés vulgairement lettres alfabétiques.
Mais là commencent plusieurs différences. Nos lettres européennes venues des Romains se ressemblent toutes à peu près de nation à nation; celles des Arabes au contraire sont originales dans leur genre: nous écrivons de gauche à droite; les Arabes écrivent de droite à gauche: nous ne comptons que vingt-cinq lettres; les Arabes en comptent vingt-huit: nous écrivons tous les sons que nous prononçons; les Arabes n’en écrivent presque réellement que la moitié. Voilà les différences qu’il s’agit de faire disparaître, et pour cet effet il faut les bien connaître et les bien analyser.
Si l’on en croyait quelques grammairiens européens, les vingt-huit lettres de l’alfabet arabe seraient toutes des consonnes; mais si, comme il est vrai, les consonnes ne se peuvent prononcer sans voyelles, il faut, ou que plusieurs de ces lettres représentent des voyelles, ou qu’il y ait des voyelles supplémentaires à l’alfabet; et ces deux cas se trouvent également vrais.
Nous allons donner le tableau des vingt-huit lettres arabes, telles que les rangent ordinairement les grammairiens: il est indispensable au lecteur de l’examiner avec attention, afin de bien saisir les raisonnemens dont il va être le sujet. (_Voyez le Tableau ci à côté._)
D’abord l’on remarquera que, sur ces vingt-huit lettres, dix-sept représentent des prononciations absolument les mêmes que dans notre langue française; en conséquence, je les exprime par nos propres lettres, sauf quelques observations qui suivront ci-après.