L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Discours
PRÉLIMINAIRE.
C’est un phénomène moral vraiment remarquable que la ligne tranchante de contrastes qui existe et se maintient opiniâtrement depuis tant de siècles entre les Asiatiques, surtout les Arabes, et les peuples européens. Nous ne sommes éloignés d’Alger et de Tunis que de soixante heures de navigation; quatorze jours seulement nous mènent en Égypte, en Syrie, en Grèce; dix-huit à Constantinople: et cependant l’on dirait que ces peuples habitent une autre planète; que, contemporains, nous vivons distans de plusieurs siècles. Le vulgaire se contente de voir pour raison de ces contrastes la différence des religions, des mœurs, des usages; mais cette différence elle-même a ses causes; et lorsqu’enfin las du joug des préjugés et de la routine, l’on recherche avec soin ces causes radicales, on trouve que la plus puissante, que l’unique peut-être consiste dans la différence des langues, par qui s’est établie et par qui se maintient la difficulté des communications entre les personnes. C’est parce que nous n’entendons pas les langues de l’Asie, que depuis dix siècles nous fréquentons cette partie du monde sans la connaître: c’est parce que nos ambassadeurs et nos consuls n’y parlent que par interprètes, qu’ils y vivent toujours étrangers, et n’y peuvent étendre nos relations ni protéger nos intérêts: c’est parce que nos officiers envoyés à la Porte ne savaient pas le turk, qu’ils n’ont pu opérer dans les armées les réformes que désirait le divan même: c’est parce que nos facteurs ne savent pas la langue de leurs échelles, qu’ils y vivent comme prisonniers, ne se montrant point dans les marchés, vendant peu ou mal; de manière que toute la masse de notre commerce est obligée de passer par l’étroite filière de quelques censals[112], et de quelques drogmans. Supposons tout-à-coup la facilité de communiquer établie; supposons l’usage familier et commun des langues, et tout le commerce change de face: les marchands se mêlent; des colporteurs pénètrent jusque dans les villages; les marchandises se distribuent; la circulation s’anime; l’industrie s’éveille; les esprits s’électrisent; les idées se répandent, et bientôt, par ce contact général, s’établit entre l’Asie et l’Europe une affinité morale, une communication d’usages, de besoins, d’opinions, de mœurs, et enfin de lois qui, de l’Europe jadis divisée, ont fait une espèce de grande république d’un caractère uniforme ou du moins ressemblant.
[112] Noms des courtiers en levant.
Tel est le but vers lequel je me propose en cet ouvrage de faire un premier pas, un pas fondamental. Par une opération d’un genre neuf, et cependant simple, j’entreprends de faciliter les langues orientales; de les débarrasser des entraves gratuites qu’une habitude routinière leur a imposées; enfin, de les rendre accessibles, presque populaires, en les ramenant à la condition des langues d’Europe dont elles ne diffèrent point essentiellement. Le développement des idées qui ont amené mon opération va mettre le lecteur en état de prononcer sur sa valeur et sur sa fécondité.
Ce premier fait posé, que la différence du langage est l’unique ou du moins la principale barrière élevée entre les peuples d’Asie et d’Europe, trois questions se sont présentées:
1º Les langues orientales, et spécialement les langues arabe, persane et turke, sont-elles réellement plus difficiles que les langues d’Europe?
2º En quoi consiste leur difficulté principale?
3º Quel est le moyen d’en simplifier l’étude et la pratique?
A l’égard de la première question, il faut distinguer en deux classes les difficultés d’une langue quelconque: difficulté de prononciation, et difficulté de mécanisme ou de construction. Considéré sous le premier rapport, il est vrai que l’arabe offre à nos oreilles des prononciations dont la nouveauté les étonne: non qu’elles soient réellement plus difficiles que les nôtres; mais tel est pour chaque peuple, comme pour chaque individu, l’empire de l’habitude et de l’amour-propre, qu’il regarde comme barbare tout son qui lui est étranger. Ainsi nous nous récrions sur le jota des Espagnols, sur le th des Anglais, sur le c des Italiens; et à leur tour ils se récrient sur notre u, sur notre j, et sur nos nasales on, an, in, qui leur semblent aussi dures que désagréables: nous trouvons doux notre p, notre v, notre gné; et les Arabes les trouvent pénibles à prononcer. La vérité est que cette difficulté gît dans l’habitude, et qu’une habitude contraire la sait effacer.
Quant au persan et au turk, cette difficulté est presque nulle, leur prononciation étant presque aussi coulante et plus harmonieuse que celle d’aucune langue d’Europe.
Vient la difficulté de mécanisme ou de construction: or il est certain qu’aucune langue d’Europe n’a la régularité, ni la simplicité de l’arabe, encore moins du persan; dans aucune, les phrases ne sont plus claires, plus méthodiques: c’est notre construction française. Le turk seul déroge à cette clarté, et il faut avouer qu’avec ses phrases à pleines pages, avec ses inversions qui portent le nom et le verbe gouvernans au bout de nombreuses périodes, il a l’inconvénient que l’on reproche à l’allemand et au latin. Néanmoins toute compensation faite, ces trois langues asiatiques n’ont essentiellement rien de plus difficile que les nôtres. D’où vient donc l’idée que l’on en a? En quoi consiste leur difficulté?
Sur cette seconde question il faut convenir que ce n’est pas sans motif que le préjugé s’est établi; mais ce qu’il reproche de rebutant et de barbare à l’arabe et à ses analogues, appartient bien moins au fond du langage qu’à ses accessoires, qu’à ses signes représentatifs, et pour le dire en un mot, consiste uniquement dans la figure des lettres, et dans le système vicieux de l’alfabet.
En effet, c’est une première difficulté, un premier abus que cette figure bizarre des lettres arabes: si, à l’instar de l’anglais ou du polonais, l’arabe se fût écrit avec des caractères qui nous fussent connus, jamais l’on n’eût érigé sa difficulté en proverbe; mais parce qu’à l’ouverture de ses livres, l’œil est frappé de figures étranges, la surprise et même l’amour-propre se récrient sur la nouveauté, et s’exagèrent les obstacles. Cependant ils ne sont qu’apparens, ou pour mieux dire, que superflus et gratuits; car l’on ne peut éviter ce dilemme: ou les prononciations arabes sont autres que les nôtres, et alors il faut pour les peindre des signes qui nous manquent; ou elles sont les mêmes, et dès-lors il devient inutile de les peindre par des signes différens des nôtres. Si, comme il est vrai, la majeure partie des prononciations, voyelles, aspirations, consonnes, est la même de langue à langue et de peuple à peuple, quelle est la nécessité de leur donner des signes, c’est-à-dire, des caractères alfabétiques divers? Pourquoi cette diversité d’alfabets éthiopien, tartare, chinois, thibétan, arabe, malabare? Pourquoi une même prononciation, par exemple a, b, t, aura-t-elle vingt figures différentes? Pourquoi consumer en frais de lecture une attention et un temps si précieux au fond du sujet? Je le répète: à des sons divers donnez des signes divers, puisqu’ils les distinguent; mais à des sons identiques donnez des signes identiques, sans quoi vous les multipliez onéreusement pour l’esprit.
Je compte pour peu le contraste de la marche de l’écriture arabe, qui, tandis que nous traçons nos lignes de gauche à droite, trace les siennes de droite à gauche, et commence un livre où nous le finissons; mais une troisième difficulté, la plus grave, la plus radicale, c’est son système alfabétique lui-même; c’est la manière incomplète, réellement vicieuse, dont l’arabe peint la parole. Dans nos langues d’Europe, tout élément de cette parole, voyelle, consonne, aspiration, suspension de sens, interrogation, admiration, tout est peint avec détail, précision, scrupule, et les images nettes passent à l’esprit sans fatigue et sans confusion. Nous regardons même une langue comme d’autant plus parfaite que son écriture peint plus exactement toute sa prononciation; que cette langue s’écrit comme elle se prononce: et tel est le mérite que tout étranger aime à reconnaître dans l’italien, l’espagnol, l’allemand, le polonais; tandis que dans l’anglais et le français, le vice contraire, c’est-à-dire, écrire comme l’on ne prononce pas, fait le tourment même des naturels de ces deux idiomes.
Dans l’arabe au contraire et dans ses analogues, éthiopien, persan, turk, non-seulement l’on n’écrit pas comme l’on parle, mais l’on n’écrit réellement que la moitié des mots: dans la plupart il n’y a de tracé que les consonnes, qui en sont la base principale, et les quatre voyelles longues, peintes dans l’alfabet: les trois voyelles brèves qui jouent le plus grand rôle dans la prononciation, et qui en sont la partie intégrante, sont supprimées et sous-entendues; il faut les suppléer d’imagination et en impromptu: quelquefois l’une des consonnes veut en être privée, l’autre non; quelquefois il faut redoubler l’une des consonnes, changer la valeur naturelle de l’une des grandes voyelles: et si l’on manque une seule de ces conditions, si l’on introduit une voyelle brève pour une autre, tout est confondu; je cite un exemple. Les trois consonnes k t b, forment un mot arabe: pour être prononcé il a besoin de voyelles; or, selon celles qu’on lui donne, il change de signification: si l’on prononce kͣ tͣ b, c’est, il a écrit; kͦ tͤ b, il a été écrit; kͦ tͦ b, des livres; kͣ ttͣ b, il a fait écrire; et même kͣ t b, l’action d’écrire, tous sens très-divers et néanmoins enveloppés sous une même forme k t b; car, ainsi que je l’ai dit, les voyelles brèves ne s’écrivent pas dans l’usage ordinaire; ce n’est que dans des cas très-particuliers, pour des livres sacrés: et alors la manière dont je les ai ajoutées représente assez bien l’état de l’arabe; car lorsqu’on les écrit, par exemple, dans le Qôran, on les rapporte ainsi en seconde ligne, et elles y figurent comme une broderie sur le canevas. (Voyez planche Ire.)
Ce n’est pas tout; l’alfabet arabe, quoi qu’en aient dit les grammairiens d’Europe, porte des voyelles, et ces voyelles, longues par leur nature, ont une valeur propre, déterminée: néanmoins il arrive sans cesse que ces valeurs sont changées par l’influence, toujours secrète, des voyelles brèves supprimées; et que, par exemple, ï devient a; que a devient é, ou ô, etc. Ainsi l’on écrit rmi, il a jeté, et l’on dit rͣmɑ: l’on écrit ɑli, sur, dessus: et l’on lit ɑlɑ, même ɑlɑi; ɑlɑikom, sur vous. L’on écrit ɑnbiɑ, les prophètes, et l’on prononce onbiɑ; ɑmɑm, les nations, et l’on lit omɑm; sans compter que le bon goût est de n’avoir ni virgules, ni point-virgules, ni alinéa, etc.: de manière que la lecture est une divination perpétuelle, au point qu’il n’est aucun érudit arabe, persan ou turk, capable de lire couramment un livre s’il n’en a fait une préparation préalable.
Tel est le nœud radical des difficultés de la langue arabe et de ses analogues; voilà l’obstacle qu’il s’agit de faire disparaître, et le moyen s’en indique par la chose elle-même. Puisque la difficulté ne réside point dans le fond du langage, mais dans sa forme, dans la manière de le peindre, et dans un système vicieux d’alfabet, il faut abroger ce système, et lui en substituer un plus simple et plus parfait: or, comme le système alfabétique d’Europe réunit une partie de ces conditions, comme il nous est déjà connu, familier, et que l’on peut l’étendre et le perfectionner, c’est faire tout d’un coup un pas considérable dans la connaissance des langues asiatiques, que de le leur appliquer, et de peindre leurs prononciations par nos caractères; c’est, pour ainsi dire, une transposition comme l’on en pratique en musique, et comme les Arabes eux-mêmes l’usitent quelquefois en écrivant de l’arabe en lettres syriaques, ou de l’arménien en arabe, ce qu’ils appellent écriture kerchouni: dès-lors la lecture de l’arabe, du persan, du turk, maintenant si rebutante, devient tout acquise: l’espèce de voile hiéroglyphique qui la couvrait, disparaît; et ces langues ramenées à la condition de l’espagnol, de l’allemand, du polonais, ne demandent plus qu’un degré d’attention et de travail dont tout le monde est capable.
Telle est l’opération simple en principes et féconde en conséquences, que j’exécute en cet ouvrage. Depuis plusieurs années j’en recueille par ma propre expérience et pour mon usage des avantages qui m’en ont constaté la justesse, la solidité, et qui me font regarder comme un service rendu au commerce de publier aujourd’hui ma méthode.
Une seule objection se présente: l’on ne manquera pas de dire qu’en écrivant les langues orientales avec nos caractères européens déjà existans, secondés de quelques caractères de convention, l’on n’apprendra point à lire ni à écrire ces langues en leurs propres lettres, et qu’alors on restera privé de leurs livres, privé des moyens de correspondance; en un mot, que l’on ne pourra les apprendre.
Je ne dénie point cette objection; mais en l’admettant dans toute sa force, je soutiens qu’ayant à choisir entre divers inconvéniens, ceux que l’on évite sont infiniment plus grands que ceux auxquels on se soumet, qui d’ailleurs, susceptibles d’être atténués, emportent avec eux des avantages immenses et incalculables. Faisons-en la balance respective.
1º Il découle immédiatement de mon plan, de faire des dictionnaires arabe, persan et turk en lettres européennes; et ce travail ne serait pas long: car il s’agit simplement de transposer la partie orientale, et de traduire la partie latine des dictionnaires déjà existans, en les réduisant à ce qui est d’utilité pratique; et cette opération est si simple, que les principes de transposition étant une fois établis, il n’est point de copiste qui ne soit capable de l’exécuter: dès-lors ces dictionnaires, ramenés à la condition des nôtres, présentent tous les moyens et toutes les bases d’étude et d’instruction.
2º Il est de fait que presque tous les livres arabes, persans et turks, vraiment utiles ou curieux, sont traduits en nos langues d’Europe; qu’il en reste peu qui méritent la peine d’apprendre leurs langues; que malgré l’enthousiasme de quelques amateurs de la littérature orientale, elle est infiniment au-dessous de l’opinion que l’on s’en fait; et que tout bien pesé, il nous reste peu, pour ne pas dire rien, d’un grand intérêt à recevoir d’elle;
3º Que si l’on en excepte quelques livres de dévotion chrétienne, imprimés par les Maronites, et quelques livres de géographie et d’histoire, imprimés en turk à Constantinople, tous les autres livres existant en Turkie, Arabie et Perse, sont des livres écrits à la main, par cela même, rares, coûteux, hors des moyens et de la portée des voyageurs et marchands, et, par-là encore, ne pouvant être regardés comme un vrai secours pour l’étude de ces langues.
D’où il résulte que renonçant même entièrement à ces prétendus trésors littéraires nous ne ferions aucune perte grave; et cependant je ne veux renoncer à rien: car dans mon plan, tout livre sera transposé à volonté, sans l’altération d’une syllabe; et, lu selon ma méthode, il sera aussi parfaitement entendu d’un naturel que dans le caractère arabe, encore que le lecteur le lût sans y rien comprendre.
Le seul inconvénient qui subsiste est pour la correspondance par écrit; car dans ma méthode, elle ne se trouve pas établie entre ceux qui ne connaîtraient que le système européen, ou que le système arabe. Mais j’observe à cet égard qu’en Asie la correspondance pour le commerce est très-faible, peu de naturels sachant ou voulant écrire; et que pour la diplomatique, et en général pour tout genre d’affaires, on traite bien plus par entretien que par écrit. Or si, comme il est vrai, l’entretien a une utilité bien plus habituelle, bien plus puissante, bien plus vaste, mon système qui s’y applique immédiatement compense d’abord le défaut qu’on lui reproche; défaut d’ailleurs volontaire et momentané, rien n’empêchant les naturels eux-mêmes d’adopter ou de connaître notre alfabet, dont ils trouveraient l’écriture bien plus courante et bien plus commode, ainsi que je l’ai constaté avec des religieux Maronites à qui j’en ai communiqué les premiers essais.
Au reste, à cet inconvénient unique, j’oppose une foule d’avantages importans.
1º La facilité soudainement acquise d’une lecture ci-devant énigmatique, difficile et lente; facilité telle que je suis certain, par mon expérience, d’avancer plus en six mois un élève interprète, qu’il ne le serait en deux ans par la méthode actuelle; car non-seulement il n’aura plus à vaincre les obstacles nombreux de la lecture arabe, mais encore il se trouvera affranchi d’une foule de règles de grammaire que ma méthode rend nulles: règles de mutation d’une voyelle en une autre; règles d’_élision_, dites de hamza et de djazm; règles de doublement ou cheddi; règles de jonction, madda et ouesla; enfin règles des terminaisons grammaticales qui forment la science du Nahou; de manière que, après avoir analysé les grammaires, soit de l’école d’Ađjroum, soit celle d’Erpenius, j’ai vu que plus de la moitié en devenait complètement inutile.
2º L’avantage d’écrire avec un caractère bien plus expéditif, puisque le meilleur scribe arabe, avec son roseau au lieu de plume, avec son encre grasse comme pour imprimer, et avec les délinéamens entortillés de la plupart des lettres, écrit plus lentement que le scribe européen; et que sitôt qu’il se hâte, il ne forme plus qu’un griffonnage illisible, comme celui des scribes coptes ou des marchands syriens.
3º Mais le plus grand et le plus important avantage, c’est la facilité et l’économie pour l’impression. Dans le système arabe, les frais d’impression sont tellement énormes, que, pour réimprimer le Golius et le Meninski, il n’en coûterait pas moins de 1,500,000 livres; et il faudra les réimprimer, car ces ouvrages fondamentaux manquent entièrement. Dans mon plan, au contraire, les frais se réduisent au prix le plus modique: d’abord j’économise tous ceux de fonte, de gravure, d’emploi des caractères infiniment compliqués; je n’ai besoin que de caractères européens déjà gravés et fondus, et d’un très-petit nombre de caractères additionnels. J’économise les protes et les correcteurs orientalistes devenus très-rares, très-dispendieux; je n’ai besoin que de protes ordinaires; en sorte que ce qui, dans le système arabe, coûterait 1,500,000 livres, n’en coûtera pas la dixième partie: or, que l’on étende cette économie à tout ce qui s’imprimerait par la suite, que l’on calcule la facilité de mettre en circulation des livres dont aujourd’hui chaque copie manuscrite coûte 5 et 600 livres le seul in-4º, qui, imprimé et transporté, ne coûterait pas 20 livres, et que l’on juge de quel côté est l’avantage.
4º Enfin la facilité de former, à moins de frais, des interprètes qui chaque jour deviennent plus rares et plus dispendieux. Dans l’état actuel, on élève des jeunes gens, dès l’âge le plus tendre, sans connaître leurs dispositions; pendant vingt ans, l’on fait pour eux les frais d’une éducation recherchée: au bout de ce terme, sur vingt sujets, à peine deux ont-ils réussi parfaitement; en sorte qu’un bon interprète coûte réellement à la nation plus de 100,000 livres. Au contraire, par ma méthode, l’on n’a plus besoin de préparer des sujets expressément et de longue main: il se formera naturellement des interprètes, par le besoin des affaires, et par des goûts personnels. Nos négociateurs et nos négocians apprendront ces langues comme ils apprennent l’espagnol, l’italien, l’anglais; et leur intérêt personnel, combiné avec leur aptitude, deviendra la mesure de leurs succès et de leurs fortunes. Il est possible, il est même naturel que cette nouveauté éprouve des obstacles, ne fût-ce que ceux de l’habitude; c’est au plan lui-même à se défendre par ses propres moyens. S’il est défectueux, il tombera, et je n’aurai d’autre regret que de n’avoir pu atteindre le but d’utilité que je me propose; s’il est solide, il résistera, et la critique même, en l’épurant, le fortifiera. Alors, après ce premier essai de dépense, mesuré avec sagesse, le gouvernement pourra faire exécuter les dictionnaires qui en dépendent, et dix ans ne s’écouleront pas sans qu’il s’opère dans l’étude des langues orientales une révolution complète.
Appliquée au commerce, cette révolution est d’un véritable intérêt; car du sort de ces langues parmi nous dépend en partie celui de notre commerce en Levant; et ce commerce prend une importance qui croît de jour en jour. C’est lui qui par les blés de la côte barbaresque alimente et doit alimenter le midi trop sec de la France; c’est par lui que l’Égypte nous envoie des riz, des safranons, des cafés, et elle pourrait y joindre toutes les productions des Tropiques; c’est enfin lui dont la masse, dans toute la Turkie, nous procure un mouvement de soixante-trois millions d’échanges, plus réellement riche que la possession de terres vastes et lointaines…. Et si l’on soulève un instant le voile de l’avenir, si l’on calcule que la secousse actuelle de l’Europe entraînera la subversion générale du système colonial, et l’affranchissement de toute l’Amérique; que de nouveaux états formés rivaliseront bientôt les anciens sur l’Océan atlantique; que, concentrée dans ses propres limites, l’Europe sera contrainte d’y restreindre son théâtre d’industrie et d’activité; l’on concevra qu’il nous importe de nous assurer de bonne heure du bassin de la Méditerranée, qui, portant nos communications dans le Nord par la mer Noire, dans le Midi par la mer Rouge, et liant à-la-fois l’Asie, l’Europe et l’Afrique, peut devenir à notre porte et dans nos foyers, le théâtre du commerce de tout l’univers.
Que si je considérais cette révolution sous des rapports moraux et philosophiques, il me serait facile de lui développer des effets immenses; car à dater du jour où s’établiront de l’Europe à l’Asie de faciles communications d’arts et de connaissances, à dater du jour où nos bons livres traduits pourront circuler chez les orientaux, il se formera dans l’Orient un ordre de choses tout nouveau, un changement marqué dans les mœurs, les lois, les gouvernemens. Et quand on observe l’heureuse organisation de ces peuples, comparée à leur arrièrement en civilisation et en connaissance, l’on est tenté de croire que la cause première de cet arrièrement n’a résidé que dans le vice de leur système d’écriture, qui, comme chez les Chinois, rendant l’instruction difficile, a, par une série de conséquences, rendu plus rare l’instruction, empêché la création des livres, leur publication, leur impression, et consolidé le despotisme des gouvernemens par l’ignorance des gouvernés.
Je termine par quelques observations sur la langue arabe. Elle passe avec raison pour l’une des plus répandues sur la terre: en effet on la parle depuis Maroc jusqu’en Perse, et depuis la Syrie jusque vers Madagascar. L’idiome abyssin n’en est qu’un dialecte, et ceux d’une foule de peuplades d’Afrique en sont composés. On l’entend dans la plupart des ports de l’Inde; elle y fait la base d’un langage vulgaire; et si l’on remonte dans les siècles passés, on trouve que l’hébreu, le syriaque, le chaldéen, le copte et d’autres langues d’Asie ont avec elle une analogie marquée, en sorte qu’on la peut regarder comme la clef de l’Orient ancien et moderne.
Cependant il ne faut pas croire que l’arabe soit identique comme le français: au contraire, il subit des différences assez sensibles d’un canton à l’autre. Un Arabe d’Alger a de la peine à se faire entendre au Kaire; un Arabe de Syrie comprend difficilement un Arabe d’Yemen: la raison en est simple: les peuples arabes vivant généralement isolés et indépendans, chacun d’eux s’est fait des mots particuliers et locaux sur nombre d’objets, d’où il est résulté une distinction d’arabe vulgaire et d’arabe littéral, par laquelle chaque canton appelle vulgaire ce qu’il usite, et littéral ce qui lui est étranger, parce que cet arabe étranger se trouve consigné dans des livres qui néanmoins ont cours dans toute l’Arabie; et ils ont cours, parce qu’il y a un fond de mots universels et communs, et une syntaxe la même pour tous. Que s’il se formait parmi les Arabes un peuple dominateur et poli, il ferait dans la totalité de ces mots un choix suffisant à peindre toutes ses idées, et il laisserait à l’écart cette inutile multitude de redondances et de synonymes, faussement appelée richesse de langage, et qui n’en est véritablement que le chaos.