L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Signes

COMBINÉS PAR LE GRAMMAIRIEN K’ALIL,

POUR REPRÉSENTER LES DIVERSES VOYELLES PRONONCÉES DANS L’ARABE USUEL.

 

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| 1| اَ |_fat’ɦa sur alef lui confirme |a (petit) sur grand a |

| | | sa valeur naturelle_ a. | égal a plein et pur. |

| | | | |

| 2| ‎‎‎‎ٻَ |idem sur ï fait ai égal à |a (petit) sur grand ï |

| | | ê et ai français. | égal ai français et ê. |

| | | | |

| 3| ٻَ |idem fait quelquefois a |idem fait quelquefois a. |

| | | (_ramä_, iermi). | |

| | | | |

| 4| وَ |_fat’ɦa sur ωaω fait ô |a (petit) sur ou fait|

| | | profond_ (au français), | au, et ô profond français:|

| | | et aou diphthongue. | ſôq (désir) ṣôṯ (voix). |

| | | | |

| 5| ٻِ |_kesra sous grand_ I lui |petit_ i sous grand î |

| | | confirme sa valeur_ î et ï. | fait î plein et pur. |

| | | | |

| 6| اِ |idem sous alef fait é ou æ |petit i sous a fait ē. |

| | | français ɐ (_exemple_ | |

| | | el esm). | |

| | | | |

| | |_kesra sous_ ou n’a pas lieu.|petit i n’a pas lieu sous|

| | | | ou. |

| | | | |

| 7| وُ |_domma sur ωaω lui confirme sa |petit ou sur grand ou |

| | | valeur_ ω. | fait où plein et pur. |

| | | | |

| 8| اُ |idem sur alef fait |petit_ ou sur a fait |

| | | quelquefois_ o moyen | o moyen. |

| | | omam (les nations). | |

| | | | |

| | |idem _sur le kesra n’a pas | |

| | | lieu_. | |

| | | | |

| 9| عَ |_fat’ɦa sur ăïn lui confirme sa|petit a sur a _guttural |

| | | valeur_ ă. | fait_ ă guttural pur. |

| | | | |

|10| عِ |_kesra sous ăïn fait_ |petit i sous a _guttural |

| | | è guttural ĕ. | fait_ ĕ guttural. |

| | | | |

|11| عُ |_domma sur ăïn fait_ |petit ou sur a _guttural |

| | | eù guttural ĕ. | fait_ ŏ guttural. |

| |

| En réduisant toutes ces expressions à leurs plus simples termes, il|

| en résulte le tableau européen suivant: |

| |

|REPRÉSENTATION EUROPÉENNE DES VOYELLES ARABES. |

| |

| 1 | a long, ou grand a. |

| | |

| 2 | à bref, ou petit à. |

| | |

| 3 | î long, ou grand î ï. |

| | |

| 4 | i bref, ou petit i. |

| | |

| 5 | é bref (kesré) é. |

| | |

| 6 | ou long, ou grand ω. |

| | |

| 7 | où bref, ou petit ů. |

| | |

| 8 | ɑî valant ê français et quelquefois ä. |

| | |

| 9 | ɑω valant ô profond. |

| | |

|10 | oa valant o moyen. |

| | |

|11 | ia valant æ, e et ɐ. (esm.) |

| | |

|12 | ă et ɑ ă guttural, ou prononcé de la glotte. |

| | |

|13 | iă valant è guttural. |

| | |

|14 | oă valant èu français prononcé de la glotte. |

| |

|NOTA. Ce tableau a trois voyelles de plus que les précédens, parce |

| qu’il comprend les trois motions pures. |

 

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Face à la page 123. Nº IV.

 

En se rendant compte de ce tableau, n’est-il pas singulier de trouver, 1º qu’aux septième et huitième siècles de notre ère, les grammairiens arabes aient opéré précisément comme nos grammairiens d’Europe? que n’ayant les uns et les autres que quatre à cinq voyelles à leur disposition, ils aient également imaginé de les combiner ensemble, pour exprimer le surplus des sons qu’ils trouvaient existans? je n’examine pas si ce surplus avait existé dès le principe de la langue: la négative me semble indiquée par le petit nombre des signes primitifs; mais cela m’est étranger en ce moment. 2º N’est-il pas singulier que parmi ces combinaisons plusieurs se trouvent exactement les mêmes en arabe qu’en grec et en latin? par exemple: a joint à i, se prononce comme notre ai français, c’est-à-dire, comme ê dans être et maître, analogue à l’ai grec et à l’æ latin: ce même a joint à ou, fait le latin au, tantôt diphtongue (_aou_), tantôt voyelle simple valant notre ô et au français dans les mots autre et apôtre; enfin, par la combinaison du petit i (kesré), avec alef, il fait notre é dans esm, émir. Il est clair que l’inventeur arabe a raisonné à l’européenne; il a dit: «_La bouche ouverte_ fait â; la bouche serrée fait ï; entre ces deux termes, l’ouverture moyenne me donne é; je le peindrai par a moins i = é; en outre, le système arabe partage avec les Européens le défaut de plusieurs double-emplois des mêmes signes pour des valeurs simples, et de quelques signes simples pour des valeurs doubles: j’y reviendrai à l’instant. Ici, je dois saisir l’occasion de montrer au lecteur la solution matérielle du problème paradoxal: Que les «vingt-huit lettres de l’alfabet arabe sont toutes des consonnes.»

D’après les principes physiques de la science, il est démontré que les quatre lettres représentant a, i, ou et ăïn, ne peuvent être considérées comme consonnes: comment donc l’opinion contraire a-t-elle pu s’établir chez des hommes d’ailleurs doués d’esprit et de sens? l’analyse du procédé de K’alil va nous l’expliquer.

Du moment que les grammairiens eurent adopté l’expédient d’appliquer les trois petites voyelles ou motions sur les grandes, pour exprimer de nouveaux sons-voyelles, ils s’accoutumèrent à regarder la présence des motions comme indispensable à fixer la valeur de toute lettre indéfiniment; aucune lettre n’ayant pour eux un son déterminé sans ces auxiliaires, ils regardèrent toute lettre comme essentiellement muette, ou, selon leur langage, comme quiescente, c’est-à-dire en repos, et par cela même comme consonne: or, parce que les lettres alef, i, ou, ăïn, quand elles étaient nues, c’est-à-dire, sans motions écrites, étaient susceptibles de valeurs diverses, et que par conséquent elles n’en avaient point encore une fixe, l’addition des motions leur devint aussi nécessaire qu’aux autres lettres; on les regarda également comme des signes muets et en repos, et par suite comme des consonnes. Cela est vrai sous certains rapports; mais ce n’en est pas moins une subtilité de la vieille école, qui, rétorquée contre elle, prouve, sans réplique, le vice énorme dont nous l’accusons, «celui de n’avoir écrit que la moitié de ce qu’il fallait prononcer, et d’avoir laissé le reste à deviner.»

La preuve que ma solution n’est point idéale, se trouve dans le témoignage positif d’un Syrien maronite qui, en 1596, publia une grammaire syriaque infiniment supérieure en clarté à ce qu’on a fait depuis[58]. Ce Syrien nommé George Amira, en attaquant l’opinion de quelques grammairiens antérieurs, et entre autres, d’un nommé David, fils de Paul, s’exprime de la manière suivante[59] (page 31):

 

«Selon David, fils de Paul, les lettres se divisent en deux

classes; les unes ayant voix (les voyelles); les autres _sans

voix_ (les consonnes): celles ayant voix (les voyelles) se

prononcent par elles-mêmes, semblables à elles-mêmes, formant

un son complet sans le besoin d’aucune associée pour compléter

l’émission de leur son: chacune d’elles complète sa propre

syllabe.

 

[58] J’entends surtout désigner la grammaire de Jean David

Michaelis, imprimée en 1784; Halle, in-4º.

 

[59] Les parenthèses ne sont pas du texte.

 

«Les autres sont appelées sans voix, parce qu’elles ne

peuvent à elles seules compléter un son comme les voyelles.»

George Amira trouve cette définition assez juste.

 

«Mais, dit-il, elle ne peut s’appliquer à notre alfabet

syriaque, parce qu’aucune de nos lettres ne peut se proférer

sans le secours de l’une des six ou sept voyelles établies par

nos grammairiens: je suis du nombre de ceux qui considèrent

toutes nos lettres comme des consonnes, par la raison

qu’aucune d’elles ne sonne par elle-même; et que _toutes ont

besoin qu’on leur joigne_ quelques voyelles ou _motions qui

les fassent sonner_ chacune diversement.»

On voit ici très-positivement exprimé ce que j’ai établi ci-dessus. Amira continue: «Je n’aime pas non plus la doctrine d’un de nos grammairiens, qui a écrit en langue arabe, et qui, comme plusieurs, veut qu’on divise les lettres en voyelles et en quiescentes, en appelant voyelles celles qui, comme alef, ou, et i, commencent par une motion; et quiescentes celles qui commencent sans motion.»

Sur ce texte, George Amira fait un mauvais raisonnement, en inférant que le Qâf et le Sâd seraient aussi des voyelles, parce que, dit-il, pour les prononcer, nous commençons par une motion. Le fait est faux, à moins qu’on n’en dise autant de ma, de bé, etc.: cela nous montre seulement que George Amira, né montagnard du Liban, par conséquent nourri en un dialecte paysan et grossier, a eu le vice de prononciation qui dénature le Qâf, à la manière de Damas, et quelque chose de semblable pour le Sâd.

Ensuite, citant des mots qui commencent par a et ou (abina), un parent; wa qâm (et il se leva): «Leurs initiales, dit-il, n’ont point de motion, et par la définition de notre adverse, elles seraient consonnes; ce qui, dit-il, est un contre-sens.»

Donc Amira les reconnaît pour voyelles, et lui-même est en contradiction: ce qui nous importe en ces aveux est de voir que les anciens grammairiens n’eurent point, sur la question qui nous occupe, cet accord dont on veut se prévaloir aujourd’hui; et que si l’opinion actuelle domine chez les Musulmans, c’est parce que, selon leur esprit intolérant, la majorité, après l’avoir adoptée, n’a plus permis que l’on soutînt le contraire, et a fait disparaître tous les témoignages relatifs.

Un autre aveu notable de George Amira, est celui-ci: «Je conviens que lorsque ces lettres a ω i, se trouvaient tracées dans les livres (anciens), sans aucune motion, et qu’elles ne pouvaient alors sonner par elles-mêmes, il dut exister une grande difficulté de lecture; c’est pourquoi nos docteurs imaginèrent de petites marques, faisant fonction de voyelles, afin que les lettres affectées de ces marques, ne laissassent plus d’embarras sur leurs valeurs.»

On voit ici que les points-voyelles ou motions n’ont été chez les chrétiens syriens qu’une invention tardive, née, comme chez les Arabes, du besoin d’éclaircir le logogriphe de la vieille écriture. Quant à l’objection qu’on en pourrait tirer, nous apprenons d’un autre grammairien, antérieur à George, que des prêtres éthiopiens, venus à Rome (vers 1530), avec des livres syriaques sans aucuns points-voyelles, furent étonnés d’apprendre l’existence de ces signes, et qu’ils n’en conçurent pas même le besoin, vu, dirent-ils, la facilité que donne l’habitude contractée dès l’enfance, de lire sans points[60].

 

[60] _Introductio in linguam Syriacam, Chaldaicam, auctore Thesæo

Ambrosio_, etc.

Revenons à l’examen des procédés de K’alil pour lever une dernière portion des difficultés de la lecture arabe: le mérite de cette portion semble lui appartenir tout entier, d’après les expressions du narrateur el Mobarred, qui dit:

 

«Mais les signes de hamza, tašdid, roum et ištimâm, sont de

l’invention de K’alîl[61].»

 

[61] Mémoire cité, page 239. M. de Sacy observe que le Roum

équivaut au Katef des Juifs, l’_Ištimâm_ au Scheva.

 

§ VI.

 

Signes orthographiques, djazm, hamza, tašdid, etc.

Nous avons vu que, dans le système phénico-arabe, la consonne écrite renferme une voyelle occulte qu’il faut ajouter dans la lecture et dans la prononciation: cependant, par la construction du langage, il s’est trouvé beaucoup d’exceptions où la consonne doit rester close et muette, par exemple: dans les mots qalb (cœur), kelb (chien), esm (nom), oktob (écris), etc., on voit lb, sm, kt, liés sans motions intermédiaires: pour spécifier cet état, il fallut un signe particulier: K’alil imagina ou adopta celui qu’on appelle djazm, qui signifie séparation, césure (et encore repos): c’est une espèce d’apostrophe assez bien représentée ainsi: qal’b, kal’b, es’m, ok’tob. On voit ici l’embarras et la contradiction qui résultent du vice organique de l’alfabet arabe; son principe fondamental a voulu que la consonne fût ouverte: un usage très-fréquent veut qu’elle soit close et muette: le principe lui attache une voyelle; il faut un signe négatif pour effacer un signe positif qui devient superflu, c’est-à-dire, qu’il faut un moins pour détruire un plus, et faire zéro. Quel détour pour un but simple! Quelle complication inutile! Le nom de séparation donné à ce signe est insignifiant: celui de repos cadre mieux avec l’idée arabe de considérer la consonne comme un obstacle stationnaire mis en mouvement par la voyelle.

Par suite du principe vicieux qui veut que la consonne soit toujours ouverte, toujours munie de sa voyelle cachée, il est encore arrivé qu’une même lettre consonne n’a pu s’écrire double, quoique prononcée telle, parce que la voyelle cachée vient toujours s’interposer à la première, par exemple: si l’on écrivait Kͣ T Tͣ B, par deux TT, on lirait Kͣ Tͣ Tͣ B. Pour remédier à cet inconvénient, K’alîl imagina d’appliquer sur la lettre-à-redoubler un signe spécial qu’il appela tašdid, c’est-à-dire, renforcement à-peu-près comme ceci (ّ ).

Je reproche au mot renforcement de n’être ni bien choisi, ni exact; car il ne suffit pas ici de prononcer plus ferme; il s’agit de doubler, attendu que la consonne est évidemment doublée, ainsi que le prouvent les verbes qui n’ont que deux consonnes écrites, par exemple: RͣD (il a repoussé), équivalent à RͣDD; MͣD (il a entendu), équivalent à MͣDD, etc.: lorsque ce radical entre en régime, le double D se développe, et dans le participe, il fait maRDωD (objet repoussé), maMDωD (objet étendu), etc. Il est apparent que les grammairiens arabes n’ont pas été de savans analystes; les auteurs de l’ancien alfabet grec furent plus habiles ou plus heureux, lorsqu’en adoptant le phénicien, ils rejetèrent le principe d’écrire la consonne seule comme portant avec elle une voyelle occulte et affixe: et lorsqu’ils établirent que la consonne serait essentiellement close, et ne s’ouvrirait que par la présence d’une voyelle écrite: par là, il n’y eut de prononcé, dans leur système, que ce qui fut écrit; et il n’y eut d’écrit que ce qui fut prononcé; alors la consonne tracée seule n’eut point besoin d’un signe particulier pour la faire taire, il ne lui fallut ni le djazm arabe, ni le scheva juif; ni même le tašdid, puisque l’on put et l’on dut l’écrire double quand elle fut prononcée double. Qui pourra nous dire les conséquences qu’a eues cette clarté de méthode sur tout le système scientifique des occidentaux? Qui pourra dire jusqu’à quel point la méthode logogriphique des phénico-arabes, et de leurs disciples, a entravé la marche de l’esprit chez les Asiatiques? Mais revenons à notre grammairien qui nous donne encore à déchiffrer trois signes plus compliqués et moins utiles que les précédens.

Le premier de ces signes est celui que l’on nomme hamza, c’est-à-dire piqûre; aucun européen n’a bien défini son objet, parce que c’est un incident de prononciation qui, jusqu’ici, ne s’est montré que dans l’arabe, et qu’il faut l’avoir anatomiquement étudié pour le comprendre: cet incident est une coupure ou interruption subite de la voix, opérée par le rapprochement des deux parois de la glotte, qui forme un contact léger, seul de sa classe. Sous ce rapport, le hamza mérite le nom de consonne, et le judicieux auteur français de la grammaire que nous suivons a eu raison de l’appeler articulation[62]. Il est également fondé à lui trouver de l’analogie avec l’ăïn, dont le mécanisme dépend aussi de la glotte: K’alîl paraît avoir eu la même idée; car sa figure du hamza (ٔ ) n’est qu’un diminutif de cette lettre: néanmoins, quiconque aura bien écouté un Arabe chantant des vers où l’ăïn se trouve sous ses trois modifications, ă, ĕ, ŏ, surtout dans les finales, ne pourra se dissimuler qu’elles ne soient autant de véritables voyelles, difficiles sans doute pour des étrangers, mais non pour les Arabes, qui s’habituent dès l’enfance à faire jouer les petits muscles de la glotte. Lorsque ensuite l’auteur français ajoute que alef, marqué de hamza, cesse d’être voyelle et devient consonne, je ne puis du tout adopter son avis: je conviens seulement que A est si brusquement étranglé par hamza, qu’à peine peut-on le distinguer de ce pincement de la glotte qui le suit: la voix se coupe comme d’un hoquet pour être immédiatement reprise et continuée. Le mot piqûre ne me paraît pas une expression plus heureuse que le renforcement et la césure; j’aurais mieux aimé pincement.

 

[62] Page 52 et page 18.

Les fonctions du hamza ne sont guère relatives qu’à la lettre alef; il avertit qu’elle est mobile, c’est-à-dire susceptible d’être changée par toute motion survenante. Quelquefois les copistes se permettent d’écrire hamza pour alef même, par exemple: supposant le signe (‫”) valoir hamza, ils écrivent D”B au lieu de DAB: GÏ” au lieu de GÏA: Sω” au lieu de SωA: ïeS”ɑL au lieu de ïeSAL, etc.

Ce dernier exemple a ceci de remarquable, que le djazm, appliqué à l’_s’_, produit l’effet de hamza même; c’est-à-dire qu’il arrête subitement la voix en sorte qu’il faut épeler non pas ïe-sal, mais ïes-al; la même chose a lieu dans le mot qor’an, et partout où la consonne djezmée est suivie d’une voyelle.

Hamza suit encore alef sous ses formes de ou et de i, c’est-à-dire lorsque ces deux voyelles remplacent A, par exemple: dans mω”men, Gi”lͣ: son mérite alors est d’avertir que A radical est caché là: ce mérite sera facile à conserver dans mon système d’écriture européenne, en donnant au hamza une figure convenue: je viens de proposer celle du guillemet renversé (”).

Il ne nous reste plus à discuter que deux derniers signes appelés wasl et madda.

Le mot wasl signifie jonction; il a pour signe un trait courbe qui se place sur Alef commençant un mot (ٱ): ce trait avertit que la voyelle finale du mot précédent va tuer Alef, pour se joindre à la lettre qui le suit, et se prononcer avec elle, par exemple: on a écrit Raïtoú, Abnͣ Kͣ: le trait wasl, en se posant sur A, ordonne de lire Rɑit ů bnͣ Kͣ: on a écrit a_bnͧ_-a_l-mɑlekͥ_; le wasl ordonne de lire a_bn-u-lmɑlekͥ_.

Par conséquent, c’est comme si, en français, ayant écrit: la joie et l’espérance ont enivré son âme; on imaginait des signes pour faire lire la joy et l’espéran’ son tanyvré so nâme. Assurément de telles précautions seraient un abus ridicule et très-onéreux pour le lecteur; j’ajoute très-inutile dans l’une comme dans l’autre langue; car si le disciple ne veut qu’expliquer le sens à la manière des savans d’Europe, ces subtilités d’orthographe ne lui servent à rien; si, au contraire, il veut parler selon l’usage vulgaire, toutes ces règles lui sont superflues, car on n’acquiert cet usage que par la pratique auriculaire: en aucun pays arabe on n’entendrait un homme qui dirait comme nos érudits de Paris: rɑïtubnͣ kɑ, ibnůlmɑliki, ïɑqwlů zɑn, ihdiniyossirâtɑ nimɑtiyɑ ’llɑti: je puis attester que dans toute l’Égypte et la Syrie on dit à la française, rɑit ebnɑk; ebn-el mɑlek; iɑqwl ɑïzen; ehdini el serât, ou bien es-serât, nemɑti ellɑti, etc. J’ajoute que cette prononciation d’A ou de E en i est entièrement turke; qu’aucun pur Arabe ne dit, ibn, il melïki; ni b’ism illɑh irrɑhmɑni, ihdinɑ, etc. Mais bien clairement à la française, b’esm, ellɑh errɑhmân; ehdi-nɑ, etc.

L’abus du wasl est porté au point de l’écrire sur Alef, alors même qu’il ouvre une phrase, un alinéa, ou qu’il est précédé d’un mot terminé par une consonne sans action sur Alef. Pour montrer tout l’imbroglio de cette orthographe, je veux épeler, à la manière arabe, quelques mots, en nommant tous leurs signes tant négatifs que positifs: par exemple, le mot oktob (écris), un Arabe épélera:

Alef plus domma fait o, plus hamza, plus kef, djezm, Te, domma, Bé, djezm: voilà dix signes pour écrire un mot que notre méthode rend très-bien en cinq lettres, oktob: on voit toute la supériorité du système européen en clarté et simplicité: sa construction dispense de l’échafaudage de toutes ces règles positives et négatives qui fatiguent l’étudiant[63], et de plus elle nous permet de remplacer par des signes équivalens ce qu’elles peuvent avoir d’utile: voyons le madda (ٓ ).

 

[63] L’auteur de la Grammaire arabe, page 62, nº 140, dit

positivement: «Dans les livres imprimés, et même dans les

manuscrits avec voyelles, on omet souvent medda, wesla,

hamza, sans qu’il en résulte aucune difficulté réelle pour la

lecture.»

Ce mot signifie extension ou prolongation_: le signe est un trait semblable à celui que les Espagnols mettent sur l’ñ: son emploi est encore relatif et presque exclusif à l’a_lef_: comme il arrive en certains cas que deux a_lef_ doivent se suivre, l’un radical et l’autre mobile, le signe madda, placé sur un seul, dispense d’écrire l’autre: par exemple, on devrait écrire sɑmaa (le ciel), on écrit sɑmã; on devrait écrire aamɑnnɑ, aakelωn, on écrit ãmɑnnɑ, ãkelωn; par conséquent madda est une véritable abréviation, dont nous avons l’exemple dans nos anciens manuscrits, et dans les premiers imprimés de l’Europe: je néglige ses autres règles tout-à-fait insignifiantes.

Nous avons vu tout ce qui concerne les voyelles arabes: nous avons prouvé qu’elles sont de même nature que les nôtres européennes, mais que leur système représentatif est beaucoup plus compliqué par suite des bases vicieuses de l’antique alfabet. J’allais oublier de parler de trois signes assez peu signifians, appelés tanouin, par les Arabes, et nunnations, par nos grammairiens. Ce sont les figures de nos trois prononciations, an, on, in, que les Arabes placent, ou plutôt ont jadis placées à la fin des mots en certains cas, pour montrer qu’ils sont dans un état de régime: l’on ne peut pas dire que ces trois finales soient nos voyelles nasales, puisque les Arabes font sonner la consonne n, d’une manière sensible à l’oreille, encore qu’ils y mettent du nasillement: ce n’est pas que dans leur prononciation générale il n’y ait certains cas où l’on puisse leur citer de vrais nasalemens comme les nôtres; mais ces cas résultent de la rencontre de certaines consonnes qui rendent l’n sourd, et comme ce cas est commun à toutes les langues, l’on ne peut les noter d’exception.

Pour figurer ces trois finales an, on, in, les Arabes ont imaginé de doubler le signe de la voyelle ou motion qui compose chacune d’elles, comme si nous redoublions aa, oo, ii.

L’usage de ces signes et de ces prononciations paraît avoir été fréquent dans l’ancien arabe, et y avoir eu pour but d’exprimer le nominatif, l’accusatif et l’ablatif, ou datif indéfini, comme chez les Grecs os et on; et chez les Latins am, um: les Arabes modernes ne s’en servant presque plus, ces figures deviennent peu utiles, et cependant il nous sera facile de les représenter dans notre Alfabet Européen. Il suffira de graver trois poinçons dans lesquels an, on, in, formés en italiques, seront liés d’une manière particulière, qui les distinguera toujours de tous autres a et n alfabétiques, lesquels seront constamment séparés, sans compter qu’alors la consonne n sera toujours en caractères romains. Passons à l’examen des consonnes.

 

*

 

Le lecteur est prié de tenir sous ses yeux le tableau de correspondance, nº V, et de se rappeler que le ſ n’est pas s vulgaire, mais chin, etc.

 

CHAPITRE V.

 

§ Ier.

 

Des Consonnes arabes.

D’après ce que nous avons dit ci-devant, le nombre des consonnes arabes se trouve n’être réellement que de vingt-quatre, y compris les deux aspirations: si l’on voulait y joindre le hamza, ce serait vingt-cinq. L’alfabet syro-phénicien n’en eut que dix-huit[64]: les six sur-ajoutées sont connues, nous les désignerons en temps et lieu.

 

[64] En arabe, une lettre s’appelle harf, au pluriel

horouf: ce mot a une analogie remarquable avec le γράφὼ des

Grecs, signifiant j’écris, je trace. Les trois consonnes

sont les mêmes, car la différence de ha à γα est très-peu

de chose. En arabe, le sens du radical haraf n’a point

d’analogie, puisqu’il signifie échanger et commercer; mais

il est singulier que ce sens rappelle l’idée des Phéniciens

commerçans, de qui les Grecs tinrent leurs lettres. Si le

dictionnaire de ce peuple industrieux nous était parvenu, que

de mots nous y trouverions qui manquent au dictionnaire de

leurs ignorans voisins!

Sur ces vingt-quatre consonnes, cinq seulement sont inusitées en Europe: je ne dis pas inconnues, parce qu’il y en a quatre qui trouvent chez nous leurs analogues dans nos lettres S, D, T et Z: la différence est qu’en arabe ces quatre prononciations, appuyées plus fortement, s’accompagnent d’un renflement de gosier, et comme d’un o sourd qui leur donne un caractère emphatique: ce sont les nos 14, 15, 16 et 17 du tableau V. (Sâd, Dâd, Tâ, Zâ).

La cinquième consonne particulière aux Arabes, se nomme qâf: elle est produite par le contact du voile du palais avec le dos de la langue vers l’épiglotte: les Égyptiens de la Basse-Égypte la prononcent très-bien; ceux de la Haute la trouvent incommode, et lui substituent le g dur ga (ga, go, gω): dans une partie de la Syrie, surtout à Damas, à Bairout, à Acre, elle est remplacée par une espèce de hoquet désagréable à l’oreille, et produisant des équivoques qui égarent surtout un étranger[65]; l’influence de Damas a beaucoup répandu ce vice: cependant le Qâf persiste dans sa pureté chez la plupart des montagnards, et chez les Bédouins: j’ignore ce qui a lieu en Ïemen; mais je sais que les Persans et les Turks rejettent toutes les particularités de ces voyelles, et qu’ils les prononcent comme nous-mêmes faisons S, D, T, Z, et ga dur. Pour rendre cette dernière, j’ai trouvé notre lettre Q d’autant plus commode que sa figure est presque la même en sens retourné[66]: à l’égard des quatre autres, j’ai cru ne devoir point altérer les lettres, mais seulement les distinguer par un petit trait au-dessous, lequel pourra être négligé impunément là où l’on ne tiendra pas aux étymologies.

 

[65] J’en trouve un exemple dans le voyage de Hornemann en

Afrique, traduit en 1803, sous la direction de M. Langlès; ce

professeur dit, page 42, à la note: «L’emplacement des ruines

de Syouah se nomme oûmmebeda. Ce nom a une forme arabe,

mais on ne sait s’il signifie emplacement vaste, ou _pays

merveilleux_.»—Je réponds que c’est tout simplement _qoum el

baida_, signifiant monticule blanc, tertre blanc, qui est

la définition juste du local donné par Hornemann. Mais ce

voyageur ayant prononcé à la manière de Damas, il a supprimé

le qâf; de même il a écrit, page 16, oumm essogheïr, que

M. Langlès n’explique pas; c’est encore le tertre petit.

Ailleurs, page 24, à la note, on lit: hoeckl ouhhchyet, c’est

le kohl ou henné sauvage, etc.

 

[66] Q français, q romain.

Les dix-neuf autres consonnes arabes ne diffèrent en rien des nôtres d’Europe; mais comme nous en avons quelques-unes qui ont le vice d’être représentées par deux et trois lettres, comme ch français, sh anglais, sch allemand, j’ai été obligé d’imaginer des figures spéciales et simples pour exprimer leurs correspondantes dans l’alfabet arabe: l’étude du tableau qui les représente devra être pour le lecteur un sujet particulier d’attention. (Voy. le tableau, nº V).

Les grammairiens arabes ont quelquefois, comme ceux d’Europe, distribué les consonnes par familles d’organes, en désignant les linguales, les labiales, les dentales, etc.; mais entre eux ils ont des variantes qui prouvent, ou qu’ils n’ont pas étudié cette matière avec une égale attention, ou que leur manière de prononcer n’a point été la même: ils ont d’ailleurs des divisions de lettres fortes, et de lettres faibles ou infirmes, de disjointes, de cachées, etc., qui sont des subtilités de l’art, très-inutiles à la pratique. La savante grammaire de M. de Sacy, page 26, expose ces détails de manière à dispenser de les répéter.

Dans la prononciation des Syriens et de beaucoup d’autres Arabes, la lettre appelée djim a le défaut d’exprimer deux consonnes (le d et le ja): ce défaut n’existe point en Égypte et en d’autres contrées où l’on prononce guim par g mouillé: pour y remédier, je n’ai vu d’autre expédient que de conserver l’unité de la lettre, sous la condition d’être prononcée en chaque pays, selon l’usage régnant: en employant pour le djim ou guim notre g italique, je lui ai encore donné une forme particulière, afin d’avertir toujours le lecteur de sa différence aux autres g, et g que je réserve pour d’autres valeurs[67].

 

[67] Si l’on coupait en deux ce nouveau signe, on y trouverait

dj.

Cette conservation de l’unité de chaque lettre arabe est un article de la plus haute importance dans tout le système de transcription: elle est exigée par l’organisation même de l’idiome et de l’alfabet phénico-arabe, laquelle consiste surtout en ce que les mots radicaux se composent de deux et de trois syllabes, dont chacune est tracée par une seule lettre, dite radicale, comme nous l’avons déjà vu: ainsi Kͣ Tͣ Bͣ (il a écrit), Sͣ Fͣ Rͣ (il a sifflé) Dͣ hͣ qͣ (il a ri), etc., présentent leurs radicales toutes également d’une seule lettre, et cette lettre sert à faire retrouver le mot dans les diverses formes où il se combine par régime: tels sont maKTωB (objet écrit), estaDRͣB (il a été battu), moDTaRaB (vacillant). D’après ce principe ingénieux et commode, l’on sent que, si l’unité d’une lettre radicale était violée, si l’on y substituait deux ou trois lettres, il s’ensuivrait une confusion inextricable: prenons pour exemple un mot arabe composé des trois consonnes ſ, h, r, (chin, hé, ré), il se prononce ſahar, et signifie il a divulgué. Si je l’écris à la manière allemande, ce sera schahhar: comment le disciple distinguera-t-il ici les trois radicales? et dans cette méthode, quel bizarre aspect nous présentera le composé maschhhourah (chose divulguée)? et l’hébreu schischschah (le nombre sixième), au lieu de ſiſſah et maſhωrah; telle est néanmoins la méthode actuelle de tous les Européens orientalistes: ouvrez leurs traductions de livres arabes, turks et persans, vous n’y verrez dans les noms géographiques et patronimiques qu’un chaos de lettres disparates, accumulées sans raison, sans goût; demandez-leur sur quelle autorité primitive: ils ne pourront citer que l’autorité et l’exemple des premiers Européens marchands, soldats ou moines, qui, en des temps d’ignorance et de barbarie, firent ces pélerinages de massacres et de bigoterie, fameux sous le nom de croisades, et qui nous rapportèrent d’Égypte et de Syrie des mots tellement défigurés, qu’ils ont écrit miramolin ce que l’arabe avait prononcé emir-el-moumenin (le prince des fidèles).

 

TABLEAU COMPARÉ

DES MÉTHODES

DE MM. SACY, LANGLÈS, VOLNEY.

 

+––—+–––––-+–––-+––––+–––-+

 

|NUMÉROS.| ARABE. | SACY. | LANGLÈS. | VOLNEY. |

 

+––—+–––––-+–––-+––––+–––-+

 

| 1 | ا | a** | â | a |

| | | | | |

| | fat’ɦa | a | a | ɑ |

| | | | | |

| 4 | ٽ | ts |tç ou sç| ţ ou ş |

| | | | | |

| 5 | ج | dj | dj | ɠ |

| | | | | |

| 6 | ح | h* | hh | ɦ |

| | | | | |

| 7 | خ | kh | kh | χ |

| | | | | |

| 9 | ذ | dz | ds | ȥ ou ḑ |

| | | | | |

| 12 | س | s* | ṣ ou ç | s |

| | | | | |

| 13 | ش | sch | ch | ſẛ |

| | | | | |

| 14 | ص |s* bis | ss | ṣ |

| | | | | |

| 15 | ض | dh | dh | ḏ |

| | | | | |

| 16 | ط | th | th | ṯ |

| | | | | |

| 17 | ظ |dh** bis| td | ẕ |

| | | | | |

| 18 | ع |a** bis | ’ | ă |

| | | | | |

| 19 | غ | gh | gh | ģ |

| | | | | |

| 21 | ق | k | q | Q |

| | | | | |

| 22 | ك | c | k | k |

| | | | | |

| 26 | ه |h* bis | h | h |

| | | | | |

| 27 | و | w | v ou | ω |

| | | | | |

| | domma | ou | o | ů, ò.|

| | | | | |

| 28 | ى | y | y ou Ï | ï, î.|

 

+––—+–––––-+–––-+––––+–––-+

 

Face à la page 144. Nº VI.

 

Les studieux de cabinet qui ensuite lurent ces relations mirent peu d’importance à une matière que n’entendait pas le plus grand nombre; il s’établit des habitudes que les savans postérieurs ont admises, les uns par imitation et insouciance, les autres, par un respect systématique de ce qui, selon leur style, est consacré par le temps et l’usage: mais outre que l’erreur n’a pas droit de prescription, il va suffire de développer un peu l’effet de celle-ci pour en faire sentir même le ridicule en France, c’est-à-dire à Paris (puisque là seulement on s’occupe de langues orientales); chaque professeur d’arabe, de turk, d’hébreu, etc., se fait une orthographe particulière, mais s’écartant peu de quelques usages généraux, dont l’ensemble est à-peu-près réuni dans le tableau ci-joint, nº VI: une colonne présente la méthode la plus ordinaire, que M. de Sacy a modestement adoptée: l’autre, une méthode que M. Langlès a publiée comme chose nouvelle, inventée par lui, selon les expressions de sa note, qui sert de préambule au tome cinquième des notices des manuscrits orientaux[68]: voici ce que dit cet orientaliste à la page IV du volume:

 

[68] Publié à Paris, in-4º; l’an VII, égal à 1798-99.

«L’alfabet des Arabes, des Turks, des Persans, etc., est plus nombreux que le nôtre; ils ont, en outre, des sons étrangers à nos organes: la transcription de leurs mots en caractères français présente donc deux difficultés capitales: 1º la représentation équivalente du nombre des lettres; 2º l’expression la moins imparfaite qu’il est possible du son de ces lettres: personne n’ayant cherché jusqu’ici à établir un système de correspondance plus ou moins exact entre ces lettres et les nôtres, il est souvent difficile de reconnaître le mot écrit par différens auteurs, et impossible aux Orientaux même de deviner de quelle manière ce mot doit être écrit dans sa langue originale. C’est ce système que j’ai essayé d’établir dans les notes qui accompagnent ma nouvelle édition du voyage de Norden, et dans les notices que j’ai insérées dans ce volume. J’ai rédigé un alfabet harmonique arabe, turk, persan et français, par le moyen duquel non-seulement j’ai tâché d’_exprimer_, autant qu’il m’était possible, la véritable prononciation du mot, mais encore j’ai exprimé toutes les lettres dont ce mot est composé, de manière qu’une personne médiocrement versée dans les langues orientales dont je viens de parler, peut restituer en caractères originaux les mots, et même les passages transcrits d’après mon système, que je vais exposer en peu de mots.»

Ce préambule exige de ma part une note aussi: dès les premiers mois de 1795, sous le titre de Simplification des langues orientales[69], j’avais publié un premier travail, dirigé vers ce but, d’une manière si positive et si neuve, qu’il en résulta scandale dans l’école orientaliste de Paris: les professeurs blâmèrent beaucoup ma nouveauté dans leurs leçons: M. Langlès, l’un d’eux, a moins ignoré que personne l’existence de mon écrit; comment donc se fait-il que trois ou quatre ans après, lorsque j’étais aux États-Unis, il ait affirmé que personne n’a encore cherché a établir un système de correspondance plus ou moins exact entre les mots arabes et les nôtres? A la vérité, à la fin de sa note, en parlant de mon travail, il le qualifie de procédé ingénieux, mais inadmissible, vu les caractères étrangers que je veux introduire. Vicieux ou non, mon travail existait; il était de son genre le premier en date; on pouvait le censurer, le corriger; mais étant motivé dans ses détails, il était autre chose qu’un procédé: si l’invention est un mérite, pourquoi y céderais-je mes droits? Mais voyons comment il a organisé ce qu’il appelle son nouvel alfabet harmonique.

 

[69] Ou Méthode nouvelle et facile d’apprendre les langues arabe,

persane et turke, avec des caractères européens. Paris, in-8º.

Pour exprimer la quatrième lettre arabe, le th anglais dur, M. Langlès écrit tç ou sç: voilà deux valeurs dissemblables entre elles, et qui ne peignent point le th anglais; de plus, comme il peint quelquefois l’s commun par ç, lorsqu’un t naturel précédera, il y aura équivoque (par exemple matsωĕ, formé de tesă, 9, ou de ţă), (_vomir_); j’en dis autant de DS pour exprimer le zal arabe (nº 9), ou th doux anglais; j’ajoute que l’union d’une consonne faible comme D, à une consonne forte comme S, est un contre-sens d’harmonie et d’organe; et ce ta, pour peindre le za emphatique, que signifie-t-il?

Cette idée de peindre des sons étrangers, inconnus, par des combinaisons de lettres déjà connues, a été si bien combattue et réfutée par l’honorable sir Williams Jones, qu’il est étonnant de voir l’un de ses admirateurs y revenir et y persister[70]: il est de vérité algébrique qu’un son étranger à une langue ne peut y être figuré que par un signe nouveau et conventionnel, lequel doit se prononcer comme son type, mais se prononce mal, tant que ce type n’est pas connu.

 

[70] Voyez le tome premier des Recherches Asiatiques, traduites

de l’anglais en français, par La Baume, sous la direction de

M. Langlès.—Paris, 1805. On a voulu faire de cette utile

collection un livre de luxe; et pour deux volumes seulement,

on a dépensé trente mille francs, qui eussent suffi à imprimer

tout l’ouvrage, qui est resté là.

Maintenant que signifie cet h, ajouté à K, à D, à T, à G, (kh, dh, th, gh)? y a-t-il aspiration dans ces lettres? pas du tout: mais ce pauvre h, comme personnage insignifiant, est employé à tout rôle.

M. Langlès figure l’aïn par une simple apostrophe, comme si cette prononciation n’avait pas d’existence réelle: certes il ne penserait pas de même s’il eût entendu les Arabes chanter abou’el ŏiωn el sωd: ou bien el ảaſeq nafs-oh maksoura.

Pour le ωaω arabe, il propose notre v: quelle bouche arabe a jamais prononcé cette consonne turke? cela ne s’entend qu’à Paris, où l’on dit aussi à la turke: bism illah ir’rahman ihdina issirat il mistaqim, au lieu de l’arabe b’esm ellah el raɦman el raɦim ehđi na el serat el mestaqim. De l’arabe dans la bouche d’un Turk! c’est comme si les mots français, Voulez-vous venir à Paris? étaient prononcés, Vulez-vu vinir è Péris[71]?

 

[71] Comment cela serait-il autrement? Les Turks, par suite

de leur puissance politique, ont pris la prépondérance dans

l’instruction asiatique: des effendis turks régissent les

écoles arabes, même dans la grande ville du Kaire. Pour avoir à

Paris quelque lettré arabe, il faudrait des soins particuliers,

et surtout il faudrait établir des concours: le gouvernement

français, qui en cette branche ne voit que par des yeux

subalternes, suit leur routine partiale; aussi la _fabrique des

interprètes_ est-elle en complète décadence, surtout depuis que

l’on y a fait une dernière épuration.

L’auteur de la note admet pour peindre Qâf, l’emploi de notre lettre q sans u: et lorsque, dans mon Voyage en Syrie, j’en montrai le premier exemple, nos orientalistes crièrent au scandale.

Il peint l’aspiration faible par un h, et la forte par deux hh; mais quand il arrivera que l’un suivra l’autre, ou qu’ils seront précédés de kh, de dh, de th, nous aurons donc une file de trois ou quatre h; le même vice a lieu pour son sad, peint ss, quand cette lettre sera précédée de ds.

Au demeurant, le vice incurable de cette méthode est le doublement des lettres européennes, pour figurer les lettres simples de l’arabe. L’on ne peut admettre cette violation du principe constitutif, qui veut que l’_on ne trouble pas les lettres radicales_ des mots, et l’on a tout droit de s’étonner du profond silence de l’auteur sur ce point, comme sur tout autre; car il ne donne pas un seul motif de ses opinions; il assure qu’il a exprimé les prononciations, qu’il a rendu les lettres des mots: ce n’est pas là un système raisonné; c’est une formule prescrite; c’est une recette arbitraire: sans doute il a eu le droit de l’appliquer aux ouvrages dont il s’est rendu l’éditeur; mais avoir usé de tout son crédit à l’imprimerie du gouvernement, pour déparer le magnifique ouvrage de la Description d’Égypte, par une orthographe sans règle et sans goût, c’est ce dont tous les amis des arts ont droit d’être choqués: en se conformant à cette orthographe, comment s’écriraient les mots arabes achehhhha (avares), hhachichah (de l’herbe), moutahachhechah (femme caressante). Le lecteur trouvera sans doute ces combinaisons nouvelles; mais elles n’ont pas même le mérite de l’invention: car pour peu qu’on ait feuilleté les grammairiens arabes et les voyageurs au Levant, on verra que le professeur n’a fait que s’approprier celles de leurs combinaisons qu’il lui a plu de choisir[72].

 

[72] La plupart de ces combinaisons se trouvent dans la

grammaire arabe de Savary, que M. Langlès a publiée en 1803

(trois ans après celle de M. de Sacy), en déclarant que depuis

long-temps elle avait été dans ses mains.

Quant à la méthode suivie par M. de Sacy, après être convenu, lors de la commission de 1803, de tous les inconvéniens que j’attaque, cet orientaliste profond a sans doute eu ses raisons de garder un silence absolu sur une innovation qui tend à écarter les anciennes doctrines; de mon côté je me bornerai à dire que mes observations ont la même force sur les figures qu’il adopte; ses trois lettres sch pour ſ, quoique autorisées des Allemands, n’en sont pas moins un vice capital; une même s employée pour sad (14), et pour sin (12), un même a pour alef, aïn, fat’ɦa; un même dh pour dâd (15), et pour za (17); une même h pour les deux aspirations (6 et 26), sont une source d’équivoques: on les verra naître à chaque pas dans la rencontre des lettres simples et des lettres composées: par exemple, si dans un mot on trouve dz, on doutera si c’est la lettre simple zal (_dzal_), ou le concours des deux lettres d, z; ainsi du th, du dh, du gh, etc.: désormais la question est trop claire pour y insister.

Je ne veux donc point répéter mes remarques sur les défauts de l’alfabet harmonique, dressé par la commission de 1803: le peu de convenance de plusieurs de ses caractères, et l’admission de quelques lettres doubles le gâtent entièrement. Je viens à l’examen de ma nouvelle méthode, rectifiée par les nombreuses épreuves que la commission de 1803 fit subir a mon premier essai de la Simplification des langues orientales.

 

§ II.

 

Transcription des Consonnes arabes.

Je commence par les consonnes, et d’abord je mets à part celles qui, dans l’arabe, sont les mêmes que dans nos langues d’Europe, avec la condition d’y être également peintes par une seule lettre: cela me donne les lettres B, F, D, T, R, L, Z, S, K, M, N, H, total, douze.

Je divise le reste en deux autres parties, l’une celle des consonnes ayant même valeur que les nôtres, mais que nous écrivons par deux lettres, telles sont djim, ou guim, et chin; l’autre celle des consonnes dont la valeur est étrangère à notre oreille, lesquelles sont le thêta, le zal, le jota ou χ grec, le ha, les quatre emphatiques ṣâd, ḏâd, ṯa, ẕa, le ģaïn, et le Qâf, total, dix.

Je prends les quatre emphatiques, et parce qu’elles ne diffèrent pas matériellement des nôtres S, D, T, Z, et que les Turks et les Persans, qui les tiennent des Arabes, ne leur ont pas gardé leur valeur, mais les prononcent comme nous, je ne change rien au corps de ces lettres; seulement je les souligne d’un trait qui avertit qu’elles ne sont pas nos lettres simples S, D, T, Z, et qui en même temps donne le moyen de recourir au mot radical dans l’original arabe, turk ou persan: il résultera de ceci que les Persans, les Turks et les Européens qui ne donneront pas la valeur arabe, pourront sans inconvénient, dans un usage vulgaire, négliger d’écrire le trait souligné, qui pour eux ne signifie rien; on verra combien cette orthographe simplifie le turk et le persan.

Je prends ensuite le θητα, nº 4, ou th anglais dur, et le zal, nº 9, th anglais doux: ces deux lettres, chez les Arabes eux-mêmes, ont le défaut que, selon les divers pays, elles sont diversement prononcées: beaucoup de Bédouins leur conservent leur ancienne et véritable valeur: dans l’Égypte au contraire et dans la Syrie, le θητα se prononce tantôt comme notre T naturel (par exemple, telaté, trois); tantôt comme notre S, (par exemple ouâres, ou ωarit, héritier); le zal, tantôt comme z (_ellazi_, zalek); tantôt comme D. Nous pourrions sans plus d’inconvénient, écrire nos propres lettres; cependant, afin de conserver la trace de l’étymologie, j’en use pour ces lettres comme pour les quatre emphatiques, et je leur attache un petit signe qui les caractérisera toujours, sauf à le négliger dans l’usage vulgaire[73].

 

[73] Quand zal sera prononcé d, rien n’empêche de lui donner

la cédille: ḑanab, ḑail (queue).

Le nº 7, qui est jota espagnol, ch allemand, est plus difficile à tracer: nos alfabets français, italien, anglais, n’ont pas d’équivalent: nous ne pouvons employer le grand j, parce qu’il sert à notre neuvième classe, dans la consonne ja: il faudrait une lettre nouvelle; mais nous avons un moyen d’éviter ce désagrément: nos principes rendent inutiles dans tous les alfabets européens la lettre X parce qu’elle a le vice de représenter deux et même quatre consonnes; car tantôt elle vaut ks, comme dans Saxe, fixe, que l’on devrait écrire Sakse; fikse; tantôt gz (mineures ou faibles de ks), comme dans examen, exercice, que l’on devrait écrire egzamen, egzercice; cette lettre X se trouvant supprimée de droit, nous pouvons la rendre utile; et puisqu’en sa fonction ancienne et primitive dans l’alfabet grec, elle eut précisément la même valeur que notre lettre arabe, nº 7, il m’a semblé naturel et possible de la réintégrer dans ses droits, en convenant avec le lecteur que dans notre alfabet arabico-européen, elle aura l’invariable valeur du jota espagnol: si le lecteur ne connaît pas cette valeur, il est instamment prié de ne point retomber dans l’habitude du ksé, ou gz, pour X, mais de le prononcer plutôt k, et de dire kota, au lieu de ksota; c’est afin de lui rappeler cette convention que j’ai introduit l’χ grec d’une forme particulière, au lieu de notre x ordinaire, qui eût été plus gracieux, mais qui pourra se rétablir sitôt qu’on le voudra.

Vient l’aspiration forte: pour la peindre j’emprunte le signe de la faible h; mais afin de les distinguer, j’attache à celle-ci un petit trait qui avertira toujours qu’elle est la lettre, nº 6, de l’alfabet arabe, équivalente au ca florentin: nous l’appellerons hache dur ou grand hache (ɦa).

Le petit h arabe lui-même a exigé une modification de forme pour exprimer un état particulier qu’il prend assez souvent à la fin des mots: au lieu d’y être aspiré, il se prononce t: ainsi, au lieu de marráh ωaɦedah, on dit marrat ωaɦedat. Les arabes spécifient ce changement, en posant deux points sur leur hé: mais cette multitude de points en notre écriture ayant l’inconvénient de papilloter aux yeux, j’ai préféré la forme nouvelle h, qui ne choque pas les yeux, et qui de l’h éteint, fait le t prononcé.

Maintenant j’ai à peindre la lettre du grasseyement dur, dite ghaïn: je ne puis lui conserver l’h que lui a donné l’usage: je ne puis non plus employer notre g vulgaire, qui n’exprimerait pas sa valeur: il faut encore une lettre de convention: la commission arabique de 1803, en adoptant le g, l’avait distingué par une barre transversale: comme cette barre, désagréable à l’œil, a des inconvéniens dans l’écriture et dans l’imprimé, j’ai trouvé préférable de donner la forme ci-jointe, que l’habile artiste a trouvée commode, (ģ).

Si l’on avait un besoin exprès de peindre le grasseyement doux, et que l’on ne voulût pas accepter le gamma grec, un trait sur celui-ci ferait la différence.

La cinquième lettre, appelée djim ou guim, a été difficultueuse: il fallait éviter l’équivoque des g dur ou mouillé, dont j’ai parlé. J’ai choisi un ɠ italique, en lui donnant un appendice qui l’appropriera à la lettre arabe, et qui avertissant le lecteur par une forme spéciale, le laissera libre de prononcer djé, ou gué, selon l’usage du pays, (ɠ).

Une lettre plus embarrassante encore a été la lettre chin, sur laquelle tous les alfabets européens sont en discord: il est indispensable de lui attribuer un seul signe, et la difficulté est de le faire accepter unanimement; les anciens Grecs et Latins ayant presque toujours exprimé cette consonne par s, j’ai cru que le meilleur parti était d’accepter cette lettre, telle qu’on s’en servait ci-devant dans l’imprimerie, c’est-à-dire le ſ allongé hors de ligne, qui restera affecté au ch français, au sh anglais, au sch allemand, etc.

L’emploi de la lettre Q, pour le Qâf arabe sans lui ajouter l’u, est une chose si naturelle et si commode, qu’il est étonnant qu’on ne l’ait pas adopté plutôt[74]: d’ailleurs on peut dire que la figure est la même avec la seule différence que le Q romain est tourné dans un sens tandis que le qâf est tourné dans l’autre: et l’on donne un emploi utile à une lettre qui sans cela n’en aurait plus.

 

[74] Je croyais l’avoir imaginé le premier, mais en ces derniers

temps, je l’ai trouvée dans la grammaire de George Amira.

De ces détails résulte le tableau total des consonnes arabes, exprimé comme on le voit dans le tableau ci-joint (voyez le tableau, nº V): les voyelles vont être un peu plus minutieuses à régler.

 

§ III.

 

Transcription des Voyelles arabes.

Je pose d’abord nos trois voyelles européennes, grand a, grand ï, grand ou, ω, comme identiques à l’alef, au ïa, et au ωɑω.

Pour distinguer ensuite les trois petites voyelles qui leur correspondent et qui en sont les mineures, voici les règles que je propose.

Alef, ou grand a, sera toujours peint par a romain: fatha, ou petit a, par ɑ italique.

Grand i, sera peint par I romain, soit tréma, soit circonflexe ï, î: le kesré, ou petit i, sera peint tantôt par i italique, tantôt par e italique aussi, selon qu’il sonne dans l’arabe même. Je n’emploie point l’y, parce que, outre son inutilité, dans le cas présent, c’est trop le détourner de son ancienne valeur, qui, chez les Grecs et les Latins, fut notre u français, ou notre ou très-bref. La preuve en est dans les mots arabes sour écrit Tyr: baîrout, écrit Bêryt; dans les mots romains Romulus, écrit par Plutarque Romylos; Valerius, écrit par Polybe et Eusèbe, Oyalerios. On pourrait citer nombre d’autres exemples.

Nos arabistes veulent écrire Yemen: je demande s’il n’est pas aussi bien exprimé par Ïemen.

Grand ou sera toujours peint par ω.

Domma, ou petit ou, tantôt par ů valant ou bref, tantôt par o italique, selon qu’il sonne dans l’arabe même. En certains lieux, par exemple Alep, le domma sonne souvent comme notre eu: mais du moment que nous lui donnons un signe propre, on sera libre de lui donner la valeur qui est usitée. Nous avons vu, ci-devant, que alef, souligné de kesré ou i bref, se prononçait souvent é, comme dans les mots el esm, émir, eslam: pour éviter de confondre cet é avec celui du kesré, je propose le signe æ italique, que l’on prononce dans presque toute l’Europe é, ou bien le a renversé (ɐ), qui par cas heureux est une sorte de e, tout-à-fait bien adapté au besoin de cette circonstance.

Alef, frappé de domma, ou petit o, sonne quelquefois comme notre o moyen, par exemple, dans omam (les nations), omm (mère), omol (espère); je rends cet état par le signe ō.

Grand i, frappé de fatha, ou petit a, se prononce comme notre ê, dans être, ou notre ai dans maître. Il est intéressant de conserver cette forme ai, parce que souvent le mot où elle se trouve au singulier, fait son pluriel en la retournant; par exemple, dɑir (une maison), fait au pluriel diar (les maisons), bɑirɑq (un drapeau), fait au pluriel biareq (les drapeaux): nos principes ne permettent pas de donner deux signes au son simple ai; mais j’ai pensé que l’on pouvait, par cas particulier, sauver ici cet inconvénient, en liant l’a italique à l’i romain, par un poinçon particulier.

L’Arabe a quelquefois la bizarrerie de prononcer a sur i; par exemple, il écrit rɑmi, et prononce rɑmɑ, par la raison que i est frappé de fatha; pour exprimer cet état particulier, je propose le signe ä, qui fut agréé par la commission.

Grand ou, frappé du domma (ou petit ou), vaut notre oû français: pour corriger le vice de deux lettres, pour sauver l’équivoque de u, que les étrangers prononcent ou, et pour éviter que le double w anglais fût prononcé vé à la manière allemande, j’ai cru nécessaire d’introduire le signe ω, qui ne choquera point les yeux accoutumés au grec, et qui est presque la réunion des deux oo anglais: l’usage fera sentir la commodité de ce signe.

Ce ωaω frappé de fatha, sonne quelquefois comme notre ô profond; par exemple dans les mots arabes ṣoṯ (la voix), ſôq (le désir): il semblerait qu’on dût l’écrire tel qu’on le voit; mais parce que le pluriel de ces mots fait reparaître l’a caché, et que l’on dit asωat (les voix), aſωaq (les désirs), il a été utile de garder une trace de cet a, et j’ai tâché de remplir ce but par la figure ῶ, qui maintient l’unité, et qui s’autorise d’exemples semblables chez les Allemands.

Maintenant nous avons les trois formes de la prononciation gutturale aïn, dont nous avons parlé ci-devant: les trois voyelles qui en résultent sont tout-à-fait particulières aux Arabes; mais, comme les Turks et les Persans, en adoptant leurs figures alfabétiques, ne leur ont point gardé leur valeur gutturale, et qu’ils les prononcent simplement comme les voyelles communes auxquelles elles correspondent, il m’a semblé convenable d’en user ici comme pour les quatre emphatiques, c’est-à-dire d’attacher seulement un petit signe spécial à nos voyelles analogues. En conséquence,

 

je peins l’aïn frappé de fatha, par ă,

frappé de kesré, par ĕ,

frappé de domma, par ŏ.

J’ai dit que ce dernier sonne dans la bouche des Arabes, presque comme notre eu, dans cœur, peur: dans tous les cas, il suffit que ce signe soit affecté à cette forme, pour être prononcé suivant l’usage du pays.

Il nous reste à tenir compte des notes orthographiques: celle du doublement (_taſdid_), nous est inutile, puisque dans le système européen, la lettre s’écrit double quand la prononciation le demande: cependant la méthode arabe ne laisse pas d’avoir quelque mérite, elle économise beaucoup de place, et je serais d’avis de lui donner un équivalent.

Le djazm est nécessaire à conserver; nous le remplaçons très-bien par l’apostrophe, qui, comme lui, avertira que la voix est coupée: par exemple, dans le mot fat’ɦa, il avertit de ne pas prononcer t’ɦa d’un seul temps, mais de faire sentir l’ɦ séparément de t, comme s’il y avait un rapide e muet interposé, fate-ɦa; c’est le cas du point-voyelle juif, scheva.

D’autre part, la nécessité de ce signe et de cette coupure de voix se fait sentir dans la conjugaison de certains verbes, par suite des principes constitutifs mêmes de la langue.

En effet, dans l’arabe, il est de principe général, comme je l’ai dit plus haut, que le mot radical, lequel est la troisième personne masculine singulière du passé ou prétérit, soit composé de trois syllabes, et que chacune de ces syllabes soit prononcée en a, par exemple, KɑTɑBɑ, il a écrit; NɑSɑLɑ, il est sorti, etc.; pour convertir ce radical en indicatif présent, on le modifie, et l’on dit, ïɑKToBo, ou ïɑKTůBů. Ici l’on voit la première consonne K, privée de sa voyelle, et T, B, se prononcer en u, o: dans nos formes européennes, nous n’avons pas besoin de djazmer, c’est-à-dire de noter l’arrêt de ce K: nous supprimons la voyelle, et le but est rempli; mais si, comme il arrive en bien des cas, une ou même deux ou trois syllabes du radical se trouvent être une grande voyelle, comme a, o, ou, ăin, il en résulte des règles particulières pour la manière de conjuguer: par exemple, dans le verbe SͣALͣ (il a interrogé), nous avons nos trois syllabes radicales S, pour première, A, pour seconde, L, pour troisième: maintenant, afin de les tourner à l’indicatif présent, il nous faut priver S de son a ou fat’ɦa; mais alors, si l’on dit IɑSaLo, cette privation n’est point sentie, parce que alef se trouve là pour la masquer; l’écriture arabe a imaginé son djazm, pour la faire sentir; nous remplirons parfaitement son objet en introduisant notre apostrophe IɑS’aLo; pour bien le prononcer, il suffira de l’avoir entendu d’un maître.

C’est encore par suite du principe des trois syllabes, ou temps de voix, prononcés en a, dans le radical, que la voyelle ï se trouvant quelquefois former la troisième syllabe, ou temps de voix, on est forcé de la prononcer en a, quoiqu’elle soit écrite i: par exemple RɑMA, il a jeté; iɑRMI, il jette; NɑSA, il a oublié; iɑNSI, il oublie: l’arabe écrit RɑMi, NɑSi, mais l’application du fat’ɦa, ou petit a, avertit de dire RɑMA, NɑSA. La commission de 1803 adopta l’a frappé de deux points (ä) pour figurer cet état, et je le conserve. En d’autres circonstances, il arrive que la seconde syllabe est formée de aïn, par exemple QɑăDͣ, il s’est assis; en le tournant à l’indicatif présent, iɑQ’ŏ_dͦ_, il s’assied. Là on voit l’application des deux règles, l’une du djazm, après le Q’, l’autre du domma, au lieu de fat’ɦa, convertissant l’aïn en notre véritable ŏ guttural: la simplicité comme l’efficacité de ma méthode se rend de plus en plus sensible.

Il est difficile de penser qu’un langage ainsi combiné dans ses bases ait été composé par des sauvages errans dans le désert, par des Bédouins nomades: tout dans ce système d’organisation annonce un état de société riche d’idées, par conséquent ayant pour base un sol fécond, qui a suscité, et qui entretient une population progressivement industrieuse: je pourrai par la suite examiner les conséquences de cette idée-mère: en ce moment, je me borne à remarquer que la voyelle dans le radical figure à l’instar de la consonne, c’est-à-dire qu’elle y tient lieu de syllabe complète, comme si les inventeurs eussent cru que l’un et l’autre fussent une même chose.

Le hamza, qui ne s’applique qu’au grand a, ou alef, se remplace facilement, comme nous l’avons vu, par le signe ”. Le point essentiel est d’avoir bien saisi d’une bouche arabe la vraie valeur du son ainsi figuré.

Nous avons vu que wesla et madda sont réellement superflus, nous n’en tenons point compte.

Tout mon édifice orthographique se trouvant ainsi complété, je vais en rendre sensibles les effets, en le comparant avec la méthode vulgaire, dont j’ai parlé ci-dessus. Le lecteur jugera par lui-même combien ma méthode est préférable aux routines suivies jusqu’à ce jour.

Je prends pour exemple le modèle de transcription qui se trouve à la page 65 de la grammaire de M. de Sacy, en regard à la page 64, où est écrit le texte arabe; cette transcription porte ces mots:

 

«Akh-bâ-rou a-bi dou-lâ-ma-ta wa-na-sa-bou-hou a-bou

dou-lâ-ma-ta zan-dou ’b-nou ’l-djoûni wa-ac-tsa-rou ’n-nâ-si

you-sah-hi-fou ’s-ma-hou.»

Voici mes remarques: d’abord le domma étant écrit absolument comme le waw à la fin des verbes, l’on ne peut distinguer le singulier du pluriel: par exemple, dans you-sɑh-hi-fou, si l’ou final est domma, c’est la troisième personne singulière, signifiant il a erré; si, au contraire, cet ou final est waw, c’est la troisième personne au pluriel: de même dans ɑkh-bâ-rou, si ou est domma, c’est le substantif histoire, récit; s’il est waw, c’est le verbe à sa troisième personne du pluriel, ils ont appris.

2º De ce qu’une même lettre française en représente deux différentes en arabe, il résulte une seconde cause de méprise; par exemple, dans le mot you-sɑh-hi-f, on ne sait si c’est le verbe sɑhɑf, par notre s et h européens, signifiant il a brûlé de soif; ou sɑɦɑf, par l’aspiration florentine, signifiant il a rasé, il a taillé de la chair; ou ṣɑɦɑf, par ṣâd et grand ɦ, signifiant errer, se tromper: on voit ici l’inconvénient de la même figure h, représentant les deux aspirations: pour éviter cet inconvénient, M. Langlès, comme nous l’avons vu, peint la forte, par deux hh; dans sa méthode on écrirait yous-sahhhhifou.

Une troisième source d’embarras est de faire disparaître totalement des lettres radicales, par exemple, on lit you-sɑh-hi-fou ’s-mɑ-hou; l’arabe porte en toutes lettres youṣɑɦifou Esmɑ hou: E, figurant alef frappé de kesré, comment deviner un mot sous cette forme tronquée ’s-mɑ-hou? et cela sous le prétexte qu’en parlant, le ou dévore e: c’est comme si en français l’on écrivait el-accept-av’e-kindifférence (au lieu de, elle accepte avec indifférence): l’usage seul doit enseigner ces nuances de prononciation. C’est encore ainsi qu’en faisant disparaître l’article ɑl ou el, on embrouille le texte gratuitement. L’arabe vulgaire écrit aktɑr-el-nas, et prononce aktɑr-en-nas; qui pourra le reconnaître dans ɑc-tsɑ-rou-n-nɑ-si? laissez l’usage apprendre que l dans l’article ɑl ou el s’élide par euphonie devant certaines lettres; mais laissez au lecteur un signe pour se reconnaître: d’ailleurs, combien est vicieuse cette manière de syllaber

 

ac-tsa-rou|

akh-ba-rou,

et cela quand le corps du mot est akţɑr, aχ_bɑr_, plus le ou final (domma) dans le littéral, mais qui ne se dit point dans le vulgaire. En lisant ɑc-tsɑ-rou-n’ nɑ-si, ne peut-on pas croire que nɑ-si appartient au verbe nɑ-sä, iɑnsi, oublier? Pourquoi au mot nas incorporer le kesré i, qui n’est que le signe savant de son génitif? Les mêmes vices se répètent dans zɑn-doub’ nou ’l-djou-nï, dont la véritable syllabation est zɑndͦͧ ebnͦͧ el djouni. Là du moins on reconnaît le texte. Il ne faut pas s’étonner si, avec tous les vices de leur orthographe, nos orientalistes soutiennent qu’il vaut mieux apprendre l’arabe en son propre système que dans le leur. Voyons les effets de la méthode que je propose: je vais écrire à ma manière le même texte: je prie le lecteur de se rappeler 1º que mon χ n’est pas iks, mais jota, et qu’à défaut de la vraie prononciation, il faut plutôt dire ɑhbar que aksbar;

2º Que a romain est alef pur; et ɑ italique fɑt’ɦɑ, que ɐ ou ē long est alef par kesré; que ů pointé est ou bref, domma, etc.

Le corps de ma ligne figure le texte arabe si exactement, qu’avec mon tableau de comparaison on peut restituer le texte arabe.

J’ai placé en dehors de ce corps les finales scientifiques, exprimant les cas dans l’ancien arabe, comme les finales latines us, a, um. Elles n’ont plus lieu dans l’arabe actuel; en les négligeant, le lecteur sera bien compris du vulgaire. J’ai distingué tous les mots, parce que leur liaison, enchaînée telle qu’on l’a vue dans l’exemple ci-dessus, forme un chaos inintelligible. Si l’on objecte que l’arabe s’écrit sans points ni virgules, je répondrai qu’en apprenant l’arabe, un Européen n’est point obligé d’en épouser les absurdités. (Notez qu’en cette lecture u vaut ou.)

 

aχbarͧ abi důlâmɑhͣ, ωɑ nɑsɑbͧ hͧ. abω-dωlamɑtͣ

Historia Abi-Dulamati et stirpis ejus. Abû-Dulamatus

 

zɑndͧ ben (ou ebn) el ɠωnͥ; ωɑ

Zandus filius (fuit) Djûni; et

 

akţɑrͧ el nɑsͥ ïůṣɑɦɦefͧ esmͣ hͧ[75].

major (pars) hominum adulterat nomen ejus.

 

[75] «Histoire d’Abi-Doulamah et de son origine (ou de sa

famille). Abou-Doulamah (dit) Zand, était fils de Djoûni.

La plupart se trompent sur son (vrai) nom.»

Si l’on compte le nombre de mes lettres, y compris les finales, on en trouvera quatre-vingt-une. La méthode vulgaire en donne quatre-vingt-quatorze, c’est-à-dire au-delà d’un septième plus que le texte arabe. Continuons encore quelques lignes.

 

ORTHOGRAPHE VULGAIRE.

 

fa-ya-koû-lou zaï-doun bi-’l-yâ-i[76]

wa-dza-li-ca-kha-ta-oun-hou-wa[77] zan-doun b’in-noû-ni.

 

[76] Selon M. de Sacy, on dit (ou plutôt l’on écrit) zɑïd par

y: cela ne s’entend pas; je ne vois pas d’y dans zɑïd: il

fallait donc écrire zɑyd. Pourquoi ces deux lettres diverses,

quand leur type arabe est le même? pourquoi appeler y ce que

vous écrivez ï?

 

[77] Dans l’arabe il y a wɑ hou, ce qui est l’inverse.

 

wah-wa[78] coû-fiy-youn[79] as-wa-dou-moû-lan li-ba-ni

a-sa-din-câ-na-a-boû[80] hou ab-danli-râ-djou-lin[81] min houm:

you-kâ-lou la[82] hou-fa-sâ-fi-sa.

 

(_Traduction._) «Or on dit Zaïd par i, et cela (est une)

faute.

 

«C’est Zand, par n, et il fut (natif de) Koufa, noir (de

couleur) affranchi de Liban-Asad; son père fut esclave d’un

homme d’entre eux, on l’appelle Fasafes.»

 

[78] wɑh-wɑ, au lieu de wɑ houɑ: qui peut comprendre cette

coupure wɑh-wɑ?

 

[79] coû-fiy-youn. Le texte ne porte qu’un seul i long;

pourquoi le peindre par deux y, plus un i? ɑs-wɑd, au

lieu de asouad, noir.

 

[80] Doit-on lire ɑboû-hou (son père)? ou bien hou-ɑbdɑn (lui

esclave). Rien n’est distinct par ponctuation: ɑbdɑn est-il

par aïn ou alef?

 

[81] râ-djou-lin est-il le duel, est-il le pluriel? voilà trois

équivoques.

 

[82] lɑ hou, encore une équivoque: ou peut croire non ille,

au lieu de illi (_non lui_, au lieu de à lui).

 

ORTHOGRAPHE NOUVELLE.

 

fɑ iɑqωlͧ zɑidͦͧ b’ ɐl i: ωɑ ʐɑlekͣ χɑṯɑͦⁿ:

Nam dicit Zaïd per ï: et istud peccatum:

 

hωͣ zɑndͦⁿ b’el n: ωɑ hωͧ kωfiͦͧ, ɑsωɑdͦͧ, mωlͣⁿ

ipse Zandus per n: et ipse Cuficus niger libertus

 

libanͥ-asɑdͤⁿ: kanͣ abω-hͧ ăbdͣⁿ l’ roɠůlͤⁿ

(fuit) Liban-Asadi: fuit pater ejus servus homini

 

_men hom: ïůqalͦ l’hω fɑsafisͣ_.

ex illis: dicitur illi (nomen) Fasafes.

 

C’en est assez sur ce chapitre: tout lecteur touche au doigt et à l’œil les vices nombreux de la vieille méthode; mieux il connaîtra le texte arabe, mieux (j’ose le dire), il appréciera la combinaison de mes moyens pour le figurer. Je demande la permission de l’appliquer encore aux lectures vulgaires du Pater Noster en arabe, et même en hébreu. Je les puise dans la collection célèbre qu’en a faite le docteur Chamberlayne (Amsterdam, 1715), ouvrage surpassé sans doute par des successeurs rivaux, quant au luxe typographique, mais non quant au mérite du savoir.

Chamberlayne cite d’abord, page 8, une lecture qu’il dit venir d’un moine allemand, élève de la propagande, lecture qui aurait passé par les mains du savant français La Croze: ces circonstances sont utiles pour apprécier l’orthographe. On va remarquer que cette lecture, prise dans les missions de Mésopotamie et de Syrie, ressemble bien plus à la mienne que celle du docte Erpenius, sans doute parce que le moine allemand et moi nous avons écrit d’après un même modèle vivant qui a frappé notre oreille des mêmes sensations; tandis que le hollandais Erpenius, opérant sur un modèle mort, c’est-à-dire sur l’_arabe ancien_ et littéral, tombé en désuétude, comme le grec et le latin, et comme eux défiguré par des grammairiens de diverses nations, a copié et mêlé leurs signes orthographiques sans en connaître les valeurs. (Voyez ci-à côté le tableau A, intitulé: Texte arabe et lecture vulgaire, Chamberlayne, page 8.)

Maintenant si nous confrontons l’arabe ancien et littéral selon Erpenius, page 7 de Chamberlayne, on va remarquer une bien plus grande différence de lecture ou d’orthographe, et cependant les lettres et les motions sont à peu de chose près les mêmes. (Voyez au verso, p. 200.)

 

PATER NOSTER EN ARABE VULGAIRE. TEXTE ARABE ET LECTURE VULGAIRE.

Lecture de VOLNEY. Voyez CHAMBERLAYNE, page 8.

 

‏ ابونا الّذى فى السّموات‎

abuna elladhi fi[84] ssamwat.

 

abω na èllɑȥi fi el sɑmɑωat

père (à) nous lequel (es) dans les cieux

 

يتقدّس اسمك

jetkaddas esmac.

 

iɑtqɑddɑs esm-ɑk

sanctifié (soit ou est) nom (à) toi

 

‏تاتى ملكوتك

tati malacutac.

 

tâṯî mɑlkωt-ɑk

vienne règne (à) toi

 

‏تكون مشيتك كما فى السّما كذلك على الارض‎

_tacuri[85] machiatac, cama fi-ssama[86]

kedhalec ala[87] lardh_.

 

tɑkωn mɑſit-ɑk kɑma kɑmɑ fi el sɑma keȥɑlec ălä èl arḏ

soit (ou est) volonté (à) toi comme dans le ciel de même

sur la terre

 

‏ اعطنا خبزنا كفاتنا يوم بيوم‎

aatina chobzena kefatna iaum be iaum.

 

aăt-nɑ χobz-na kefatna ïωm bïωm

donne (à) nous pain (à) nous suffisant (à) nous jour par

jour

 

واغفر لنا ذنوبنا و خطايانا كما نغفر نحن لمن اسآلينا‎

_wogforlenadonubena[88] wachatiana, ama

nogfor nachna lemanaça[89] deina_.

 

_ωɑ eģfor lena ḑonωb-nɑ ωɑ χɑtɑïa-na kɑma neģfor nɑɦnɑ

lémɑn asa èlɑina_

et pardonne à nous fautes (à) nous et péchés (à) nous

comme nous pardonnons nous à qui a nui envers nous

 

‏و لا تدخّلنا فى التجاريب‎

wala tadachchalna fi[90] hajarib.

 

ωɑ la tɑdɑχχel-na fi el teɠarîb

et ne fais entrer nous dans les épreuves

 

لكن نجّنا من الشرير‎

laken nejjina me[91] nnescherir.

 

lɑken nɑɠɠinɑ men èl ſɑrîr.

mais délivre-nous du malin (esprit)[83]

 

[83] Dans le latin, le mot malo laisse équivoque si c’est le

substantif mal, ou l’adjectif malin: cette équivoque n’a

point lieu en arabe, non plus qu’en français; le sens précis

est l’adjectif: délivrez-nous du malin, c’est-à-dire du

mauvais génie (_Daimon_, Satan). Il est vrai que l’arabe est

une traduction; mais le texte original, qui n’a pu être que le

syriaque, langue des apôtres, se sert de l’adjectif _mɑl di

bèſa_, du malin, et non pas di biſ du mal. L’hébreu n’est

d’aucun poids, puisqu’il est lui-même une traduction tardive.

 

[84] Deux ss comme pour sâd et l’article el supprimé.

 

[85] tacuri, au lieu du texte écrit takon.

 

[86] kedhalec; en ce mot, deux lettres diverses k et c pour

la même lettre arabe kef.

 

[87] Le texte dit el ardh, la terre. Comment deviner lardh?

 

[88] donub-na: le d n’est point distinct de zal, et le e

ne peut avoir lieu.

 

[89] deina au lieu de eleina, faute grave.

 

[90] Suppression de l’article el. hajarib au lieu de

tajarib.

 

[91] Séparation vicieuse du mot men, et suppression de

l’article el.

 

Nº VII. Face à la page 170.

 

ARABE LITTÉRAL.

Lecture selon Volney.

 

_aba-na[92] ɐllɑẕi fi ɐl sɑmɑωati

l’ iůtqɑddɑsi asm-ů-kɑ

[93]l’ tati mɑlkωt-ů-kɑ

l’ tɑkωn mɑſitŭ-kɑ kɑma fi

ɐl soma-i ωɑ ălä ɐl ard-i

χobzɑ-na kɑfat-na aăti-na fi ɐl ïῶmi

ω aģfer l’ na χɑṯaïana kɑma

nɑģfer nɑɦn l’ mɑn aχtaɑ ălɑina

ωɑ la todχel-na ɐl tɑɠɠârebɑ

lɑken nɑɠɠi na men ɐl ſɑriri[94]._

 

[92] L’arabe littéral donne la pleine valeur d’a à l’alef,

que le vulgaire prononce e: il dit al, et non el.

 

[93] La lettre l, comme signe d’impératif, n’a point besoin du

kesré; l’apostrophe avertit et sauve les équivoques.

 

[94] Délivrez-nous du malin (esprit), aucun texte oriental ne

dit: délivrez-nous du mal.

 

ARABE LITTÉRAL.

Lecture selon les Grammairiens européens.

(Chamberlayne, page 7.)

 

_abahna[95] lledhsi[96] phi’ssemavati[97]

liutekaddesi[98] smuka

litati melcoutuka[99]

litekun[100] meschjituka kema phi

’ssemai véalei’lardhi

chuhzena[101] kephaphena âthina phi’ ljieumi

vaghpher[102] lena chathajana kema

neghpheru nahhno li men achtaa ileina

vela tudchilna ’ttegsaraba

lekin neggina mine[103] ’schscheriri._

 

[95] abahna. Il n’existe ni aspiration dans la parole, ni signe

d’aspiration dans l’écrit.

 

[96] lledhsi est tout barbare: dhs pour la lettre zal.

 

[97] ssemavati, voilà le v turk inconnu aux Arabes.

 

[98] liute, c’est un scheva que cet e muet, au lieu du

djazm, ou consonne close que veut le texte.

 

[99] Pourquoi tantôt c, tantôt k quand c’est la même lettre

au texte?

 

[100] litekun: pourquoi te, quand le texte porte ta par

fat’ha? pourquoi deux ji, quand il n’y en a qu’un seul?

toujours l’article al supprimé; phi-ssemai-vealei, d’un

seul mot quand il y en a deux: aïn n’est point distingué;

lei, au lieu de lai par fat’ha; lardhi, d’un seul mot.

 

[101] chuhze, doit se dire chuhza: kephaphe, faute

semblable, et de plus il y a erreur totale dans le mot qui est

kafat, ou kiafat, et non kafâf: âthina; l’aïn est

sauté; phi’ ljieumi, toujours l’article el fondu dans le

mot; et ïeum par kesrè, au lieu de ïaum.

 

[102] ghph et neghpheru-nahhn, quel chaos de consonnes?

 

[103] mine’ schscheriri, au moins il fallait écrire _men e’

schscheriri_, pour faire sentir que par l’élision d’l le

sin était doublé.

 

Il devient inutile de multiplier des exemples qui ne seraient que la répétition des mêmes règles et des mêmes censures; il suffit à mon but d’avoir mis en évidence tout le désordre des méthodes actuelles, et toute la supériorité de celle que je propose d’y substituer. Le lecteur versé dans les langues orientales saura déduire de mes principes les diverses applications qui leur conviennent: par exemple, il verra que l’écriture persane et turke, imitées de l’arabe, ne donnent lieu à aucune difficulté, et que, pour en faire la transcription, il suffit d’assigner des représentans aux cinq lettres que ces deux langues ont de plus que l’arabe. La commission de 1803 a déjà donné l’exemple de cette opération: j’admets avec elle de figurer par notre P, la lettre persane et turke qui porte trois points sous le b arabe; de figurer par notre ja français la lettre qui porte trois points sur un z; de rendre par l’ñ espagnol la lettre qui porte trois points dans le kef, et qui s’appelle sagir-noun, petit n; d’exprimer par g romain l’autre kef, qui porte trois points sur sa tête, et qui se prononce tantôt en gué, tantôt en ga: mais je n’admets point le c italien, ou le ch anglais, pour exprimer le tchim persan et turk, peint par le djim arabe, souligné de trois points: cette prononciation est évidemment formée des deux consonnes té, ché; l’on ne peut la peindre régulièrement par un signe unique, mais on peut capituler avec cette difficulté, en frappant un poinçon qui portera notre tſ liés en un seul groupe; le tableau ci-dessous présente cette correspondance établie:

 

پ p européen.

 

چ ts tché.

 

ژ ja français.

 

ڭ g gué mouillé.

 

ڭ ñ gné espagnol.

 

+–––––––––––––––––––+

 

| Note de transcription. |

| |

| Ce «gué mouillé» n’a pas de représentation UTF-8. Les |

| trois points sont décalés à droite dans l’original. |

 

+–––––––––––––––––––+

 

Je ne dis rien présentement des alfabets indiens ni de l’écriture chinoise: il faudrait que mon oreille eût entendu ces langues de la bouche des naturels, pour en apprécier et classer les sons: si je puis juger du sanscrit et de ses dérivés par quelques mémoires insérés dans les Asiatik Researches, leur système pourra exiger quelques expédiens nouveaux et particuliers: par exemple, les consonnes frappées d’une aspiration immédiate sont pour moi un cas nouveau que je ne conçois pas nettement: n’y a-t-il aucun sentiment de voyelle entre le b et l’h, dans bh, ou y a-t-il un a très-rapide, faisant bàh, comme je l’ai entendu à Paris, des trois jongleurs indiens? voilà ce que je ne puis éclaircir sans un plus ample informé.

A l’égard du chinois, les cinq tons ou accens qui donnent une valeur si différente aux mêmes prononciations, ne sont point un obstacle radical à notre transcription: on aurait le choix, ou d’écrire sur cinq lignes, comme on écrit la musique, ou d’employer nos chiffres 1, 2, 3, 4, 5, à noter le ton de la lettre qui en serait frappée.

Un sujet d’un intérêt plus immédiat pour les lettrés européens, est l’application de nos lettres à la lecture des langues mortes, telles que l’hébreu, le syriaque, l’éthiopien, qui jusqu’ici ont été sous le monopole d’un petit nombre d’érudits, pleins de partialité. Ce serait une chose utile et curieuse de soumettre le système grammatical de ces langues à l’examen de tout littérateur libre des préjugés de l’enfance et de l’éducation; cette opération n’est pas aussi épineuse qu’on peut le croire, car si l’on veut que la lecture se fasse selon la doctrine rabbinique, avec les points-voyelles des massorètes, rien de si aisé que d’exprimer ces points par nos lettres correspondantes; si au contraire l’on admet que l’écriture se fasse à l’ancienne manière orientale, sans points-voyelles, il suffira d’exprimer les lettres alfabétiques de l’hébreu et du syriaque par les nôtres, et déjà ce travail se trouve fait, puisque la correspondance de ces deux alfabets avec l’arabe est solidement établie par les orientaux eux-mêmes: il est vrai que cette hypothèse partagera avec ceux-ci l’inconvénient de présenter beaucoup de consonnes sans voyelles; mais ce ne sera pas la faute de notre méthode, et l’on n’aura pas droit d’exiger d’elle plus que les anciens Hébreux et les Phéniciens n’exigèrent de la leur: si l’on dit qu’il restera beaucoup d’arbitraire, le tout rejaillira sur ceux qui ont voulu le corriger ou le masquer par des expédients apocryphes, eux-mêmes arbitraires. Non, jamais devant aucun jury raisonnable l’on ne pourra légitimer la lecture factice des massorètes: si nous avions les procès-verbaux des assemblées de ces docteurs, nous verrions, que nés, éduqués chez les divers peuples de l’Europe et de l’Asie, chacun d’eux avait contracté des habitudes et des opinions dont la différence devint la cause même de leur congrès de conciliation; et dans cette lutte de tant d’amours-propres mondains et théologiques, nous verrions que l’on ne parvint à un concordat que par des capitulations étrangères au fond de la question, comme il arrive toujours dans toutes les assemblées délibérantes: on peut le dire sans témérité, la vraie lecture de l’ancien hébreu et du syriaque est absolument perdue, parce que, dès le temps d’Alexandre, le fil de la tradition authentique était déjà rompu; toutes les lectures actuelles des écoles européennes sont fausses et ridicules: s’il existe un type raisonnable, c’est à la langue arabe qu’il faut le demander, parce qu’elle est de la même famille, et qu’ayant persisté dans les déserts, à l’abri des invasions étrangères, elle a mieux conservé le caractère original qui fut ou qui dut être celui de ses sœurs depuis long-temps éteintes. Si donc il fallait introduire des voyelles dans l’hébreu et dans le syriaque, écrits textuellement, je ne verrais pas de meilleur moyen que de les placer selon les règles arabes: ce serait le sujet d’un travail trop étendu pour que j’en raisonne en ce moment: je me borne à présenter pour échantillon la lecture du Pater Noster, écrit d’une part selon l’orthographe vulgaire, dans le livre de Chamberlayne, page 1re; et d’autre part selon mon système.

 

PATER NOSTER HÉBREU.

Lecture de Chamberlayne, page 1[104].

 

_abhinu[105] schebbaschschamájim[106].

jikkadhésch schemécha[107].

tabhó malchutécha.

jehi rezonéchá caaschér baschschamajim

vechén baárez.

lachménu dhebhár jom bejomó then

lánu hajjom.

uselách lánu eth chobhothénu caaschér

saláchnu lebhaalé chobhothénu.

véál tebhiénu lenissajon.

ki-im hazzilénu merá.

ki lechá hamalchuth ughebhurá

vechabódh leolám olamin._

 

amen.

 

[104] Cet hébreu est une traduction faite par les Chrétiens.

 

[105] abhi-na, l’h est sans motif, il n’y a pas d’aspiration.

 

[106] Quel étrange pudding que ce mot de dix-neuf lettres pour

les six du texte! voilà le produit du sch allemand allié aux

règles rabbiniques: et notez qu’ici le redoublement du sch et

du b n’a aucun motif en hébreu, mais qu’il est une imitation

de l’arabe, où il est ainsi prononcé. L’école juive serait

donc postérieure.

 

[107] scheme-cha, le ch pour k, est un contre-sens, deux

lettres pour une; et jota pour k, et tout le reste confus,

sans distinction d’un mot à l’autre. Faut-il s’étonner de

l’adage: un vrai grimoire d’hébreu!

 

אבינו שבשמים׃

יקדש שמך׃

תביא מלכותך׃

יהי רצונך כאשר בשמים׃

וכן בארץ׃

לחמנו דבר יום ביומו תן׃

לנו חיום׃

וסלח לנו את־חובותינו כאשר

סלחנו לבעלי חובותינו׃

ואל תביאנו לנסיון׃

כידאם הצילנו מרע׃

כי לך המלכות וגבורה

וכבוד לעולם עולמים׃

אמן׃

 

Face à la page 181.

 

PATER NOSTER HÉBREU.

Lecture de Volney.

 

abinω ẛͥbͤẛͣmim[108] iͦqͣddͣẛ ẛͤm-kͣ[109]

Pater noster qui in cœlis sanctificetur nomen tuum

 

tͤbωa mͣlkωt-kͣ

adveniat regnum tuum

 

ïͤɦi rͦṣωn-kͣ k’aẛr bͤ-ẛͣmim ωa kͣn b’arṣ

vivat voluntas tua ut qui in cœlis et sic in terra

 

lͣɦm-nω dͣbr îωm b’iωmω tͣn l’nω hiωm[110]

panem nostrum post diem in diem da nobis hoc die

 

ωɑ sͦlͤɦ lͤnω at ɦωbωtinω k’ẛr

et dimitte nobis debita nostra ut qui

 

sͣlͣɦnω lͤbăli[111] ɦωbωtinω

dimittimus super (eos qui) debent nobis

 

ωɑ al tͤbia-nω lͤnͤsîωn

et ne inducas nos in tentationem

 

ki ɑm ɦͣṣîlnω mͤră

sed quidem solve nos ab maligno

 

kîlͤ kͣ hͤmͣlkωt ωɑ ɠͦbωrͣh

quia tibi imperium et potentia

 

ωɑ kͦbωd l’ăωlͣm ăωlͣmîm.

et gloria in sæculum sæculorum.

 

ɑmͥn.

 

[108] On voit par les mots latins qu’il y a trois mots dans _si

be sɑmim_: j’écris be, parce que ba laisserait l’équivoque

d’_a-lef_: e n’existant pas dans l’alfabet hébreu, on sent

qu’il y est hors de texte.

 

[109] sem-_kɑ_: les Hébreux ont pu prononcer comme l’arabe

vulgaire sem-ak: il semble que les rabbins ont emprunté leur

lecture du chaldaïque qui me paraît tenir beaucoup du nahou.

 

[110] Chamberlayne a écrit par erreur ha dur par he doux.

 

[111] Il est probable que l’Hébreu a prononcé ala comme

l’Arabe, quoique écrit ali, etc., etc.

 

L’on peut se convaincre par cet échantillon qu’il serait facile de transcrire le dictionnaire hébreu lui-même en entier, et de le rendre lisible à tout lettré européen: pour base de l’opération, on prendrait le Lexique de Buxtorf, ou plutôt celui de Simonis, et l’on observerait les règles suivantes:

1º Transcrire les mots hébreux lettre pour lettre (selon mon tableau), et si l’on voulait y joindre les points-voyelles, on placerait hors de ligne leurs équivalens dont on serait convenu; le mieux, selon moi, serait d’appliquer à l’hébreu les règles de la lecture arabe, bien plus certaine que celle des massorètes;

2º On négligerait tout ce qui dans Simonis ne tend point à l’explication directe, par conséquent toutes les citations qui remplissent plus des deux tiers de son livre: cela simplifierait beaucoup le travail;

3º Sur la marge du livre transcripteur on noterait les pages du livre transcrit, comme il se pratique dans les réimpressions d’éditions anciennes; à ce moyen le lecteur pourrait sans cesse recourir à l’original pour le consulter.

Ce travail exécuté conduirait naturellement à celui d’une grammaire dressée sur les mêmes principes: on serait étonné de la simplicité qu’elle prendrait, alors qu’on aurait écarté les règles factices des massorètes, tant pour l’alfabet, que pour les déclinaisons et conjugaisons, et qu’à leur baroque langage grammatical, l’on aurait substitué celui de nos grammairiens modernes, bien plus clair par lui-même, et qui, de plus, nous est familier.

Une semblable opération pratiquée sur le syriaque, le chaldéen, l’_éthiopien_, etc., en ramenant toutes ces langues mortes à la condition du grec et du latin, donnerait lieu à une foule de travaux utiles et curieux sur leurs affinités, leurs différences, leur origine. Par cette même méthode on pourrait transcrire le corps entier des livres hébreux, imprimer le texte de la Bible, avec autant de fidélité que d’économie: l’on ne saurait douter que si les sociétés bibliques appliquaient leur zèle et leurs talens à une telle entreprise, conforme d’ailleurs à leur esprit d’_évangélisme_, elles n’obtinssent un succès aussi rapide qu’éclatant… Mais désormais j’en ai assez dit sur les moyens, c’est au temps d’amener les réalités; j’ai la persuasion que cette nouvelle branche d’instruction, aidée de la méthode de l’_enseignement mutuel_, avec qui elle sympathise, aura d’ici à vingt ans produit des effets surprenans, et d’avance apercevant ses heureux et immenses effets sur la diffusion des lumières et sur les progrès de la civilisation, j’aime à inscrire au pied de ce livre:

 

_Exegi monumentum ære perennius,

Non omnis moriar!_