L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

mots égorger et écorcher.

Que la forte et la faible, c’est-à-dire gué et ké, aient pu se confondre, c’est ce dont nous avons un exemple remarquable dans les deux verbes facere et agere: si vous les prononcez à la française, fassere, agere, fassio, ago, fessi, egi, ils n’offrent point de ressemblance; mais si vous les prononcez selon mes principes, leur identité de son et de sens devient frappante:

 

Fakere, fakio, feki, fakiam, factum, fakiendo.

Aguére, aguio, egui, aguiam, aktum, aguiendo.

L’unique différence consiste en ce qu’étant originairement un même mot grec, il sera arrivé qu’une tribu rude et sauvage l’aura prononcé avec la consonne ferme k, et l’aspiration figurée par F, qui fut le digamma éolien; tandis qu’une tribu policée, amollie, le prononça par la consonne faible gué avec l’_aspiration douce_, conservée dans le mot grec aguê (αγὴ), et dans le verbe agô.

Chez les Polonais le C n’est devenu tsé qu’en perdant l’intensité qu’il avait en tché; et chez nous Français qui n’aimons pas l’accumulation des consonnes, il s’est encore adouci en perdant t et restant s: enfin par un dernier abus, cet s dégénère en z: avec de telles altérations comment reconnaître les étymologies?

Il nous reste à décrire plusieurs consonnes assez difficiles pour qui n’en a pas l’usage ou l’audition.

D’abord se présentent les deux grasseyemens, l’un ferme et rude assez commun à Paris, très-répandu chez les Provençaux, et constitué consonne réelle chez les Arabes, dans le gaïn, dix-neuvième lettre de leur alfabet; c’est une des prononciations dominantes des Berbères: l’autre grasseyement, doux et faible, est le gamma des Grecs, que la prononciation des Hollandais et de plusieurs Allemands a rappelé à mon oreille dans les mots geographia, geometria. Ces deux consonnes forment notre douzième famille.

Dans le grasseyement dur, le contact se fait entre le voile du palais et le dos de la langue vers sa racine: les deux organes sont disposés comme pour l’acte que nous appelons se gargariser: étant souples l’un et l’autre, leur contact a quelque chose de gras à l’oreille; on peut même dire qu’il n’est pas clos et complet: s’il l’était il formerait la consonne ga.

Dans le grasseyement doux la langue se retire un peu en arrière, et ne forme qu’un demi-contact de son milieu avec le palais près de l’attache du voile: c’est moins un contact qu’un froissement qui a de l’analogie avec le jota espagnol: la différence est que, dans ce dernier, le froissement est plus sec, et pour ainsi dire aspiré: comme la langue se trouve ici presque dans la même position que pour former i, il est arrivé quelquefois que cette voyelle a été changée en gamma et vice versâ: l’ancien grec a dit γέλας (éclat, splendeur), le moderne dit yelas; le Dorien disait γα pour oui, l’Allemand dit ia: et sans beaucoup de peine ego par gamma a pu faire eio.

Le grasseyement dur est considéré, en France, comme un vice de prononciation, parce qu’il est la substitution d’une consonne non avouée à une autre consonne constituée (notre Ro); nos grasseyeurs ne peuvent prononcer cette dernière: chez les Arabes et les Berbères il est indispensable de prononcer l’une et l’autre; car elles se trouvent souvent dans un même mot: l’on ne saurait les confondre sans tout brouiller[31].

 

[31] Dans le tome XIX des Sciences Médicales, on trouve un

article complet sur le grasseyement. L’auteur, médecin savant,

n’a pu manquer de bien décrire le mécanisme de cette consonne,

ainsi que de l’R, qu’il lui adjoint; mais quant à sa

nomenclature, je ne puis être de son avis, lorsqu’il appelle

grasseyement cinq manières d’altérer l’R: la première, en

lui substituant le vrai grasseyement, gaïn, des Arabes; la

deuxième, en disant vé pour Ré, opeva pour opera;

la troisième, en substituant le G dur ou mouillé, et en

disant gaison pour raison, et Figago pour Figaro;

la quatrième, en prononçant zraison ou zaison, pour

raison; enfin la cinquième, en supprimant totalement R,

et en disant mou’ir pour mourir, et Pa’is pour Paris.

Ce ne sont point là des grasseyemens; ce sont de ces vices

de prononciation, dont certains grammairiens arabes comptent

jusqu’à douze (y compris le haquetonnement et le bégayement),

et dont ils disent que la réunion se trouve dans le langage du

peuple de Bairout: c’est beaucoup dire; mais on ne peut nier

que les villes maritimes de cette côte, à raison du mélange des

étrangers, n’aient une portion de ces défauts.

Les Latins ont habituellement traduit le gamma grec par g: mais l’on ne saurait assurer s’ils lui ont donné les valeurs différentes du g dur ou du mouillé, et même du grasseyement doux. Chez les peuples modernes à qui il manque ces deux consonnes, il est arrivé quelquefois des substitutions bizarres: par exemple, l’l substitué à gaïn: les Italiens des croisades on écrit baldachino, ce que les Arabes prononçaient bagdâdino (notre baldaquin)[32]. Ceci nous avertit que dans un alfabet général il nous faudra une lettre particulière pour gaïn, et une autre pour gamma.

 

[32] Les Grecs n’ont-ils pas écrit Xaldai, ce que les Phéniciens

et les Juifs prononçaient Kachdai, par un chin?

Une treizième famille est celle de deux consonnes inconnues et désagréables aux Français, aux Anglais et aux Italiens: l’une dure est le jota des Espagnols, ch allemand, dans buch, et Χ grec, en certains cas. Pour former cette consonne, la langue et le palais sont presque dans la même position que pour le grasseyement dur, et que pour se préparer à cracher, ayant d’ailleurs la gorge sèche; car humectée, on forme gaïn. Au reste, cela ne se conçoit bien qu’en l’entendant l’exécuter.

Cette consonne jota est usitée dans l’idiome fraternellement conservé par les Bas-Bretons et les Gallois, issus des anciens Keltes: elle a lieu aussi chez les Écossais, les Polonais, les Russes, et encore plus chez les Arabes (lettre septième).

Sa nuance faible est une autre consonne moins répandue, dont l’exemple le plus marqué se trouve dans les mots allemands terminés en ich, tels que ich (moi), iarnovich, metternich: quoique écrite de la même manière que ch, dans buch, nacht, elle en diffère sensiblement, en ce qu’elle se forme vers la partie antérieure du palais, par une position de la langue analogue à celle de la voyelle i: le contact n’est pas clos: il y a seulement un passage d’air sec, un sifflement semblable à celui des oies, ce qui l’a fait nommer par le Latins litera anserina: ce nom a pu s’appliquer aussi à sa nuance forte (ch, jota). Les Grecs modernes, en adoucissant leur X devant e et i, lui donnent souvent la valeur de l’ich allemand.

Les Espagnols n’ont que la nuance dure, qu’ils appellent jota, peinte tantôt par j, tantôt par x, et quelquefois par g, mais seulement devant i, et e. Il serait nécessaire de caractériser ces deux prononciations par deux lettres particulières qui en fissent sentir la distinction.

Une quatorzième et dernière classe est celle des deux aspirations proprement dites, qui observent, d’une manière sensible, la règle générale de forte et de faible.

Je ne vois l’aspiration forte usitée en Europe que par les Florentins, qui prononcent de cette manière le c dur des autres Italiens: ainsi, tandis que ceux-ci disent casa, core, cavallo, etc., les Florentins disent hasa, hore, havallo[33], avec une aspiration ferme, que l’on ne retrouve que chez les Arabes, dans la sixième lettre de leur alfabet. Il est probable cependant que dans l’ancien allemand cette prononciation eut son énergie.

 

[33] N’est-ce pas la même permutation qui se retrouve dans

l’ancien gothique haus, une maison, et le latin casa?

La nuance faible, peinte par h, est connue dans toute l’Europe, mais presque inusitée en Italie: elle décroît sensiblement en France, où de jour en jour on prononce moins l’h, et où l’on est prêt à dire du fromage d’Ollande au lieu de Hollande. Sans doute l’homme, amolli en se civilisant, trouve pénibles et inutiles ces efforts de poumons que les passions vives et les besoins violens inspirent à l’homme sauvage ou rustique.

Des grammairiens anciens et modernes ont quelquefois mis en question de savoir si l’aspiration était une voyelle ou une consonne, si son signe était une lettre digne de tenir place dans l’alfabet. Ces arguties sont décidées par le fait, puisqu’en Asie, comme nous le verrons, un usage ancien et général donne aux aspirations toutes les fonctions de consonnes: au reste il est singulier, tandis que les uns veulent chasser h, de voir les autres l’employer partout sans besoin: car il n’existe aucune aspiration dans toutes les combinaisons de ch, gh, sh, th, ph, usitées dans nos langues modernes. Nous ne saurions assurer la même chose du ch, que les Latins ont écrit pour l’χ grec: il paraît certain qu’ils ne l’ont point prononcé comme nous faisons dans charmant, chercher: mais il est douteux qu’ils l’aient prononcé comme nous Français dans charitas, dans archontes (_caritas_, arcontes): il ne serait pas déraisonnable de penser qu’il y a eu ici une division des deux lettres qui, en rendant sensible l’aspiration, aurait produit ark-hontes, k-haritas, pour imiter un peu l’aspiration dure de l’χ grec[34].

 

[34] L’ancienne écriture michi pour mihi, nichil pour

nihil, favorise cette opinion.

De leur côté les Grecs, qui n’ont point eu la véritable aspiration dure des Florentins et des Arabes, lui ont de tout temps substitué leur χ (jota), qui a l’inconvénient de faire de graves contre-sens en arabe; car ɦ_ɑrɑq_, par ɦa, signifie il a brûlé; par χ, χ_ɑrɑq_, il a percé; ɦ_ɑbɑr_ signifie il a embelli; χ_ɑbɑr_, il a appris, etc.[35].

 

[35] D’après cette règle, le mot grec χρυσὸς (or) serait synonyme

à horos (par h dur et par sâd), qui en phénico-hébreu

signifie or; et à hors (par h dur), qui signifie soleil;

mais pourquoi en anglais horse signifie-t-il cheval? Ne

serait-ce pas parce que le mot anglais serait d’origine ou

de parenté persane, comme mille autres? Or, chez les anciens

Persans, le cheval fut l’emblème spécial du soleil. Zoroastre

appelle sans cesse le soleil coursier vigoureux.

 

TABLEAU GÉNÉRAL

DES CONSONNES USITÉES EN EUROPE.

 

+––+–––––––––––––––––––+

 

| Nos | CLASSES. |

 

+––+–––––––––––––––––––+

 

| 1 | { m-a. |

| | { |

| 2 | 1re { b-é. |

| | { |

| 3 | { p-o. |

| | |

| 4 | { w-a belge. |

| | { |

| 5 | 2e { v-é. |

| | { |

| 6 | { f-i. |

| | |

| 7 | { d-a. |

| | 3e { |

| 8 | { t-é. |

| | |

| 9 | { n-a. |

| | { |

| 10 | 4e { ñ-é espagnol; gn français, italien; ing, anglais. |

| | { |

| 11 | { ng-a. (indien.) | |

| | |

| 12 | { l-a. |

| | 5e { |

| 13 | { ll-é. |

| | |

| 14 | { l barré polonais. |

| | { |

| 15 | 6e { ar anglais. |

| | { |

| 16 | { r-o. |

| | |

| 17 | { z-ed. |

| | 7e { |

| 18 | { s-a. |

| | |

| 19 | { th anglais doux (those). |

| | 8e { |

| 20 | { th anglais dur (thick), thêta grec. |

| | |

| 21 | { j-a. |

| | 9e { |

| 22 | { ch-in. Sh, angl.; sch, allem.; sci, ital.; |

| | { x, port.; sz, pol. |

| | |

| 23 | { gué, g mouillé. |

| | 10e { |

| 24 | { k-é mouillé. |

| | |

| 25 | { ga g dur. |

| | 11e { |

| 26 | { co c dur. |

| | |

| 27 | { grasseyement doux, γαμμα grec. |

| | 12e { |

| 28 | { grasseyement dur. |

| | |

| 29 | { ich allemand. |

| | 13e { |

| 30 | { jota espagnol; ch allemand; χ grec. |

| | |

| 31 | { he aspiration douce. |

| | 14e { |

| 32 | { ha aspiration dure, ca florentin. |

 

+––+–––––––––––––––––––+

 

Nº II Face à la page 90.

 

On peut s’étonner que les Anglais, de race teutonique, n’aient point l’usage du ch allemand; mais Wallis[36] nous avertit que cet usage a existé, et, pour preuve, il cite un nombre de mots anglais où le gh remplace le ch allemand: par exemple, night, right, light, fight, daughter, au lieu de nacht, recht, licht, fecht, dochter, etc. Il est clair qu’à l’époque où s’introduisit une telle orthographe, il y eut motif de peindre ainsi un son alors existant, mais perdu depuis.

 

[36] Grammat. linguæ anglic. Page 82.

Quant à la valeur de fé, donnée aujourd’hui à gh, dans enough (enof), cough (cof), cette permutation se retrouve presque semblable dans l’espagnol, où le fé représente quelquefois l’aspiration forte, et même la faible: on y dit albufera, pour l’arabe albůhaira (un lac); et par inverse, hierro, pour le latin ferro; c’est-à-dire qu’en divers lieux, l’on a également tâché d’imiter un sifflement qui n’était pas bien distinct à l’oreille, par quelque chose d’analogue, qui lui fût connu: ce qui tous les jours se passe sous nos yeux en devient une preuve; car lorsque le chat entre en colère, il donne le change à notre oreille, qui croit entendre fot, fot, comme venant des lèvres, tandis que c’est de la gorge que vient ce bruit, véritable jota. C’est encore par quelque analogie de sifflement à sifflement qu’il y a eu quelquefois permutation de l’h avec l’s; ainsi le mot Ἅλς de certaines tribus grecques, prononcé avec aspiration, devint le mot sal (le sel) de quelques autres tribus colonisées en Italie[37]: les mots yper et yperbos devinrent super et superbos, etc. Notez que y se trouve ici rendu dans le plus ancien latin par u qui n’est pas i, comme le veulent les Grecs modernes. Il est remarquable encore que dans l’ancien idiome scythique, appelé sanscrit, avec lequel le grec et le latin ont de nombreuses analogies, l’addition de la lettre sifflante s est d’un usage fréquent au commencement des mots, comme pour leur donner plus de grace. L’introduction de l’r, qui s’y pratique aussi dans le corps des mots mêmes, est une autre indication d’énergie et de contraction dans la fibre, qui cadre très-bien avec l’origine présumée de ce peuple.

 

[37] Et du mot sal, signe d’hospitalité, est venu le mot

sal-us, salutation de celui qui la demande ou qui la donne.

Désormais, munis de la connaissance de toutes les voyelles et consonnes des langues d’Europe, nous allons nous en faire un instrument sûr et commode pour apprécier et classer les prononciations de l’Asie, et obtenir par ce moyen l’alfabet le plus général que l’on ait dressé jusqu’à ce jour.

 

CHAPITRE IV.

 

§ Ier.

 

_Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe,

et de ses analogues._

Les révolutions politiques qui ont tourmenté l’Asie ne lui ont pas procuré, comme à l’Europe, le bienfait d’un alfabet unique, ou du moins semblable en ses figures et en sa construction: les peuples de l’Asie, séparés les uns des autres par de trop vastes déserts, ou de trop fortes chaînes de montagnes, ont été moins susceptibles de s’amalgamer, ont opposé plus de résistance inerte au changement de leurs habitudes: de là cette diversité persistante d’alfabets chinois, mantchou, japonais, malais, tibetan, hindou, tamoul, bengali, malabare, arménien, géorgien, arabe, éthiopien, copte, etc.

Il est clair que cette diversité est un obstacle matériel à la communication des esprits, par conséquent à la diffusion des connaissances, aux progrès de la civilisation: d’ailleurs elle subsiste sans aucun motif raisonnable; car si, comme il est de fait, le mécanisme de la parole est le même pour toutes ces nations, quelle utilité, quelle raison y a-t-il de le figurer par des systèmes si différens? Si le modèle est un, pourquoi ses copies n’auraient-elles pas la même unité? et quel immense avantage pour l’espèce humaine, si de peuple à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer par un même langage! Or le premier pas vers ce but élevé est un seul et même alfabet: la myope ignorance peut traiter de chimère cette haute perspective; mais l’expérience du passé démontre qu’un mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement l’espèce humaine: il n’y a pas deux mille ans que les historiens et les géographes[38] comptaient dans l’Ibérie, l’Italie et les Gaules plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers: aujourd’hui trois langues seulement, et trois langues très-analogues entre elles, divisent les habitans de ces pays, et déjà une seule[39] lie tous les individus lettrés de notre Europe. Concourons par nos efforts au but de la nature; le temps fera le reste.

 

[38] Pline l’ancien, Strabon et Diodore.

 

[39] Le latin, ou, si l’on veut, le français.

Il faut l’avouer, le premier aspect des alfabets orientaux frappe le disciple européen d’une sensation pénible et décourageante: la figure des lettres est étrange pour lui: son amour-propre se sent blessé de n’y rien comprendre: déjà loin de l’enfance, il va redevenir écolier; il s’alarme avec raison du travail d’introduire en sa mémoire tant de signes bizarres, et de plier sa main à une habitude que l’âge adulte supporte bien plus impatiemment que l’enfance: ce ne sont là que des préliminaires: l’explication commence; il a coutume d’écrire de gauche à droite, on lui ordonne d’écrire de droite à gauche: son écriture européenne trace tout ce qui se prononce: l’écriture asiatique, en général, n’en trace qu’une partie; il faut deviner le reste: les professeurs royaux, étrangers à ces langues, décrivent plutôt qu’ils ne font entendre à son oreille des sons inaccoutumés; parmi ceux qu’il reconnaît, ils lui prescrivent d’appeler consonne ce qui chez nous est appelé voyelle: enfin toute la doctrine grammaticale est exposée en un langage qui, ne lui étant point encore connu, laisse tout obscur à sa pensée. La faible enfance se plie à ce joug, mais le disciple adulte y résiste: il veut se rendre compte de ses idées: après un premier étonnement, passant à la réflexion, il argumente, et se dit:

 

«Si l’organisation humaine est la même en Asie qu’en Europe,

le langage dans ce pays-là doit être composé d’élémens

semblables aux nôtres, par conséquent de voyelles, de

consonnes et d’aspirations; dès-lors les alfabets asiatiques

ne doivent être, comme les nôtres, que la liste des signes qui

représentent ces élémens; mais ces signes peuvent avoir deux

manières d’être: ils peuvent être simples, comme les élémens

A, E, D, P, etc., ou composés, formant sous un seul

trait des syllabes, et même des mots entiers: dans l’un et

l’autre cas, c’est une pure opération d’algèbre, par laquelle

des signes divers sont appliqués à des types identiques.

Pourquoi cette diversité de tableaux? il faut opter entre deux

partis: si ces lettres que je ne connais pas représentent des

sons que je connais, je n’ai pas besoin d’elles; je puis me

servir de mon alfabet accoutumé: si au contraire ces lettres

représentent des sons inconnus à mon oreille, l’étude va me

les faire apprécier; et même, sans pouvoir les prononcer, je

peux leur donner des signes, leur attribuer des lettres de

convention, déduites de celles que je connais. On me présente

vingt alfabets divers, par conséquent vingt diverses figures

d’une même voyelle que j’appelle A, d’une même consonne que

j’appelle B: pourquoi chargerais-je ma mémoire de ces vingt

répétitions? une seule figure me suffit; avec un seul alfabet,

je peux peindre toutes les prononciations de ces langues,

comme, avec un seul système d’écriture musicale, je puis

peindre tous les tons, tous les chants des divers peuples de la

terre.»

Telles furent mes impressions, et tels furent mes raisonnemens, lorsque, me préparant à voyager en Syrie, je voulus acquérir les premiers élémens de la langue arabe: j’ouvris la grammaire d’_Erpénius_: ne comprenant rien à ce genre nouveau de doctrine, j’eus recours au professeur royal alors en fonction[40]: sa patiente complaisance écouta toutes les questions et les objections dont j’avais rédigé la liste: elles lui parurent raisonnables; mais le résultat fut «que les usages étant établis, l’on ne pouvait les changer; que le but de l’institution des professeurs royaux n’était pas tant d’enseigner l’arabe parlé, que l’arabe écrit, en tant qu’il contribue à expliquer les anciens livres des Juifs; que sans doute l’arabe vulgaire avait une grande utilité commerciale et diplomatique; mais que quoiqu’il y eût à Paris une école destinée à ce but, le meilleur parti était d’apprendre la langue dans le pays même et de la bouche des naturels.» A cette occasion, le savant professeur prenant un volume du voyageur Niebuhr, me lut l’anecdote du jeune Suédois Forskâl, qui, arrivé en Égypte sans savoir un mot d’arabe, parvint à le parler couramment en douze ou quinze mois, tandis que l’érudit professeur danois Von Haven, qu’il accompagnait, ne put jamais ni se faire entendre, ni même entendre ce qu’on lui disait.

 

[40] En 1780, M. Leroux des Hautesrayes, professeur d’arabe au

collége royal de France.

Je sentis le mérite de la leçon et de l’exemple; mais je l’appréciai bien mieux encore lorsque, visitant l’Égypte et la Syrie, je reconnus que plusieurs prononciations éprouvaient des différences de canton à canton; et que, malgré la prétention de chaque ville d’avoir le meilleur systême, il y avait, dans l’opinion de tous les Arabes un peu lettrés, une grande différence entre la prononciation du Kaire et celle de Damas ou d’Alep: entre l’école de la mosquée d’_el Az’hâr_, toujours subsistante au Kaire, et les écoles variables des autres petites villes d’Égypte et de Syrie.

Muni de ces moyens de comparaison, je pus dès-lors étudier à fond les problèmes que je m’étais proposés, et je le pus avec d’autant plus de latitude, que, dans le cours de mon voyage, j’eus l’occasion d’entendre parler dix ou douze langues diverses, dont les sons devenus familiers à mon oreille, furent appréciables à mon esprit, en même temps que ma bouche sut les imiter[41]. Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer d’autorités étrangères ou médiates dans la question que je vais traiter; et vis-à-vis des auteurs qui, comme moi, auraient puisé aux sources, l’on ne me refusera pas de prétendre à un crédit équivalent: redressé d’ailleurs, là où j’aurais pu errer, par une instructive controverse, je vais analyser l’alfabet arabe, et comme les principes de cette langue se trouvent développés dans la grammaire de M. de Sacy[42], avec l’habileté qui caractérise ce profond orientaliste, je prends son livre pour base de mon opération, avec d’autant plus d’utilité pour le lecteur, qu’il va devenir juge entre deux auteurs qui ne sont pas d’accord sur divers chefs.

 

[41] Au Kaire, j’entendais l’arabe de la bouche du peuple, et le

turc de la bouche des militaires et des effendis. Mon maître

d’écriture était Turc de Constantinople: j’eus l’occasion

d’entendre les Gellâb, ou marchands d’esclaves noirs, parler

éthiopien, et trois Malabares parler leur dialecte indou; dans

Alep, outre l’arabe et le turc, j’entendais journellement

l’arménien, le grec, plusieurs fois le kurde et le persan,

sans compter l’allemand, l’anglais, le hollandais, le slavon,

l’espagnol et l’italien, dans les maisons des Francs. En cette

ville, il n’est pas rare de voir une seule maison se composer

d’individus parlant cinq ou six langues, et les enfans les

entendre sans les confondre. Ce fut dès lors que, me rendant

compte de toutes ces prononciations, et n’en trouvant guère

plus de cinquante, je conçus la possibilité d’un seul alfabet

dont je fis sur l’arabe un premier essai qui est devenu

l’instrument du reste. Lorsque j’ai dit que _j’entendais

parler_ tant de langues, je n’ai pas eu l’idée d’insinuer que

je les comprenais: je sais qu’avec quelque adresse en ce

genre, et sachant seulement écrire des alfabets et lire des

mots, on peut agrandir sa taille naturelle; mais en toute chose

je préfère de posséder moins, pour cultiver et défendre mieux.

 

[42] Grammaire arabe à l’usage des élèves de l’école spéciale des

langues orientales vivantes. Paris, 1810, 2 vol. in-8º.

 

§ II.

 

Grammaire Arabe de M. de SACY, Chap. Ier. _Des sons et des

articulations de l’alfabet arabe._

 

«1º Les élémens de la parole sont de deux sortes: les sons,

nommés aussi voix par quelques grammairiens, et les

articulations. (Page 1re.)

(J’observe que le mot articulation est bien vague; voyez ce que j’en ai dit, page 12.)

 

«Les sons consistent en une simple émission de l’air

modifiée diversement: ces diverses modifications dépendent

principalement de la forme du passage que la bouche prête à

l’émission de l’air, mais sans aucun jeu des organes; les sons

peuvent avoir une durée plus ou moins prolongée.»

(Voyez ma définition des voyelles, page 5.)

 

«Les articulations sont formées par la disposition et le

mouvement subit et instantané des différentes parties mobiles

de l’organe de la parole, telles que les lèvres, la langue, les

dents, etc. Ces parties, diversement disposées, opposent un

obstacle à la sortie de l’air; et lorsque l’air vient à vaincre

cet obstacle, il donne lieu à une explosion plus ou moins

forte, et diversement modifiée, suivant le genre de résistance

que les parties mobiles opposaient, par leur disposition, à sa

sortie.»

(Voyez ma définition des consonnes, page 11.)

 

«La conséquence de ceci est qu’une articulation n’a par

elle-même aucune durée, et ne peut être entendue que

conjointement avec un son: ainsi quand nous prononçons ba,

on entend en même temps l’articulation produite par le jeu des

lèvres qui opposaient une résistance à la sortie de l’air, et

le son a.

 

«L’aspiration plus ou moins forte est comprise avec raison

parmi les articulations.

 

«La réunion d’une articulation et d’un son, forme un _son

articulé_. (C’est la syllabe.)

 

«2º Les élémens de l’écriture, destinés à représenter ceux de

la parole, sont, comme ceux-ci, divisés en deux classes: les

uns peignent les sons, les autres les articulations.

 

«3º On donne aux sons et aux signes dont on se sert pour

les représenter, le nom de voyelles. Les articulations,

et les signes par lesquels on les représente, sont nommés

consonnes.» (Ceci peut introduire des équivoques et des

confusions.)

 

«4º Chez le plus grand nombre des peuples, les signes qui

représentent les sons, et ceux qui peignent les articulations,

sont de la même espèce; ils sont compris les uns et les autres

sous la dénomination commune de lettres.» (Jusqu’ici, à cela

près des expressions, je suis d’accord avec M. de Sacy, sur les

principes; maintenant viennent les divergences.)

 

«Il est néanmoins des peuples, tels que les Hébreux, qui

n’écrivent que les consonnes.

(Je demande au savant professeur de nous prouver cette assertion: l’école savante des Buxtorf y a complètement échoué.)

 

«Lorsque les Hébreux veulent peindre les voyelles, ils

emploient pour cela des figures qui ne se placent point dans

la série des consonnes, mais au-dessus ou au-dessous de ces

lettres.»

(Il faut prouver depuis quand cela? Il faut montrer des manuscrits, des monumens quelconques antérieurs au sixième siècle, qui autorisent une telle assertion. L’auteur lui-même nous apprend ailleurs «_Qu’encore aujourd’hui le livre_ officiel qui sert à la lecture publique dans les synagogues, ne porte aucune de ces figures, et cela par imitation et par respect de l’ancien usage.»)

 

«Dans ce système d’écriture on ne donne le nom de lettres

qu’aux signes représentatifs des articulations: ceux des

sons se nomment points-voyelles ou motions. Le premier

de ces noms est dû, parmi nous, aux grammairiens hébreux,

qui vraisemblablement _le tenaient des premiers grammairiens

arabes_, et vient originairement de ce que les sons, _ou du

moins une grande partie_ des sons ne sont représentés que par

des points dans l’_écriture hébraïque_: le second est commun

aux grammairiens orientaux en général; et ils ont ainsi nommé

les signes des voyelles, parce que l’explosion de la voix

ne pourrait avoir lieu malgré les dispositions des parties

de l’organe nécessaire pour former les articulations, sans

l’émission d’air qui forme le son, et qui meut ou met en jeu

les parties de l’organe.

 

«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier

système d’écriture.»

Ce texte veut plus d’un éclaircissement: l’auteur a dit plus haut que les grammairiens hébreux tenaient le nom de points-voyelles des premiers grammairiens arabes: donc ces Arabes avaient écrit avant ces rabbins hébreux: en ce cas, comment dire que les Arabes ont admis ce système d’écriture, lorsque le mot admettre signifie recevoir ce qui déjà existe, et ce qui se trouve indiqué préexistant dans cette phrase première: «_Il est des peuples tels que les Hébreux_ qui n’écrivent que les consonnes.» Cette indication est d’autant plus formelle, que le nom d’hébreu ne s’entend de ce peuple que dans son ancienne existence nationale: une fois dissous par les Chaldéens, et surtout par les Romains, il porte plus particulièrement le nom de Juifs: l’auteur eût dû faire cette distinction, et au contraire son texte est tissu de manière à l’écarter: quand il parle de l’écriture hébraïque, on peut lui demander laquelle, puisqu’il y en a deux, et que la plus véritable est le caractère samaritain qui est sans points-voyelles: tout le monde sait que l’hébreu actuel est le vrai chaldéen, pris à Babylone, qui ne fut admis, ou du moins consacré que par Ezdras: à cette époque, et après elle, on cherche vainement les points-voyelles dans les livres juifs; la plus âpre controverse n’a pu prouver l’existence de leur système mis en pratique, avant l’assemblée des docteurs juifs à Tibériade, au commencement du sixième siècle[43]: et nous verrons ailleurs que M. de Sacy est de cet avis. Continuons son texte.

 

[43] D’après l’aveu formel d’Elias Levita; voyez les écrits de

Louis Capel et du P. Simon, oratorien, contre Buxtorf; voyez

aussi les Prolégomènes de la Polyglotte de Walton.

 

«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce

dernier système d’écriture: toutes leurs lettres sont des

consonnes; elles sont au nombre de vingt-huit. Outre cela

ils ont pour voyelles trois signes qu’ils appellent d’un nom

générique motions.»

Ainsi l’auteur se place au nombre de ceux qui veulent que les lettres A, i, ou, et ain, soient des consonnes: cette thèse sera difficile à soutenir: l’on conçoit qu’elle l’ait été et le soit encore par des savans de cabinet, qui n’expliquant les livres orientaux qu’à la manière algébrique, c’est-à-dire par la seule vue des signes, ne s’occupent point de la valeur prononcée des lettres et qui même la dédaignent comme une chose barbare: mais de la part d’un professeur versé dans la théorie et la pratique, qui a entendu beaucoup d’individus égyptiens, syriens, barbaresques; qui a présidé la commission arabique tenue en 1803, et même dressé l’alfabet harmonique, conforme à mes principes, auxquels alors il adhéra; cette nouvelle assertion serait inconcevable, s’il n’y joignait immédiatement des restrictions qui l’atténuent infiniment, je pourrais dire qui la détruisent. Écoutons-le.

 

«Il est assez vraisemblable, dit-il, nº 5, page 3, que parmi

les lettres des Arabes, ainsi que parmi celles des Hébreux,

il y en eut autrefois plusieurs qui ont fait _au moins dans

certains cas_ les fonctions de voyelles. Cela _paraît même

certain_ de l’_élif_, du waw, et du ya (a, ï, ou), qui,

dans le système actuel de l’écriture arabe, semblent faire

encore souvent la fonction de voyelle. Le waw et le ya

sont même prononcés dans le langage vulgaire, lorsqu’ils se

trouvent au commencement d’un mot, comme nos voyelles ou et

i (françaises).»

Il y a dans ce texte une incertitude remarquable d’expressions:—_Il est assez vraisemblable.—Cela paraît même certain—au moins dans certains cas._—Si cela est certain, pourquoi l’appeler apparent, surtout quand on l’avoue fréquent dans l’usage actuel[44]? En outre que veulent dire ces mots: plusieurs lettres qui ont fait les fonctions de voyelles?—En faisant ces fonctions restent-elles consonnes? peuvent-elles changer de nature à volonté? et si, comme il est de fait, ces lettres, dans l’usage actuel, représentent habituellement des voyelles comme les nôtres, avec ou sans les points postiches, dits motions, où est la preuve qu’elles n’en représentaient pas avant l’invention de ces signes interpolés? Ne peut-on pas dire qu’il y a ici un mélange de deux doctrines? l’une dogmatique, résultant d’autorités anciennes, que l’on ne veut pas enfreindre; l’autre personnelle, résultant de la conviction intime que donne l’examen judicieux des faits.

 

[44] L’auteur, page 4, à la note, cite Antoine Ab Aquilâ pour

quelques exemples de l’i; mais tout l’arabe usuel en est

rempli et pour l’a, et pour l’ou, et pour l’aïn.

En procédant d’après cette seconde méthode, je pourrais trancher la difficulté par la seule application des principes généraux dont j’ai démontré l’évidence; mais il m’a paru plus instructif et plus curieux de résoudre le problème par ses propres racines, et de faire connaître au lecteur comment les constructeurs eux-mêmes de l’alfabet arabe ont raisonné en le formant, et comment ils ont donné lieu à un paradoxe qui ne fut point d’abord général, et qui ne l’est devenu que par une position vicieuse de la question. Mes autorités ne seront pas équivoques, puisque je vais les emprunter de M. de Sacy lui-même, qui, dans le volume 50 des Mémoires de l’Académie des Inscriptions, a publié, d’après les écrivains originaux, un travail du plus grand intérêt sur l’histoire de cet alfabet: je vais en rassembler les résultats dans l’ordre que prescrit la clarté de mon sujet.

 

§ III.

 

Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe.

 

«Les meilleurs historiens arabes[45] s’accordent à dire que

le caractère d’écriture dont se sert maintenant cette nation,

fut inventé seulement vers les premières années du quatrième

siècle de l’hégire (vers l’an 940 de notre ère), par le visir

Ebn Mokla: que ce fut moins une invention qu’une réforme

nécessitée par le désordre que la fantaisie et la négligence

des copistes avaient introduit dans le caractère antérieur

usité.

 

[45] Voyez d’abord sa grammaire arabe, page 4, nº 5; puis les

Mémoires de l’Académie, page 386, tome L.

 

«Ce caractère antérieur avait pour la première fois été

apporté (vers l’an 558 de notre ère) aux pays de la Mekke et de

Médine, où personne avant cette époque ne savait écrire. (Par

conséquent ni lire).

 

«Le premier Mekkois qui l’apprit fut un nommé Harb, cousin

issu de germain du père de Mohammed (né, comme l’on sait, en

 

571).

 

«Ce Harb le tint d’un habitant de Hira, qui, lui-même,

l’avait appris à Anbar[46], de deux Arabes[47] de la tribu de

Taï, lesquels étaient venus s’y établir.

 

[46] Deux petites villes sur l’Euphrate.

 

[47] Appelés, Morâmer et Aslàm.

 

«D’après les plus anciens monumens arabes, cette écriture

première était de forme quarrée, semblable au caractère syrien,

dit estranguelo. Or, comme la tribu de Taï, établie dans

le désert de Syrie, a toujours eu des rapports commerciaux

avec le littoral de ce nom, on a droit de conclure que ce

fut réellement l’alfabet syrien, alors usité, qu’apportèrent

les deux arabes dans les villes d’Anbar et de Hira. Cette

conclusion a d’autant plus de force que le nombre actuel

des vingt-huit lettres arabes et leur ordre dans la liste

alfabétique, ne sont pas d’une date aussi ancienne, et qu’avant

Mohammed les lettres étaient classées selon l’ordre des

vingt-deux lettres syriennes.»

Sur ce texte, j’observe d’abord que l’alfabet syrien estranguelo n’étant, selon les antiquaires, qu’une forme, une variété de l’alfabet phénicien dont les Grecs adoptèrent l’usage environ quinze siècles avant notre ère, on a droit de conclure que les Grecs et les Arabes, qui ne se connaissaient ni ne se communiquaient, n’ont pu s’entendre à recevoir les mêmes lettres pour figurer leurs prononciations respectives sans qu’il y ait eu identité ou très-grande ressemblance entre les valeurs de ces lettres: par conséquent A, i, ou, même ain, ont dû être des sons-voyelles identiques, ou très-analogues chez les Grecs et les Phéniciens qui leur ont donné un même ordre alfabétique, et chez les Arabes qui n’ont dérangé cet ordre que depuis Mohammed: en ce cas, l’on ne saurait dire qu’elles soient devenues consonnes par la raison qu’elles ont changé de pays; et quant à l’altération qu’y aurait pu apporter le temps, si l’on veut disputer sur le passé, du moins accordera-t-on ce qui est constaté par le temps présent.

Nous regrettons que le savant auteur n’ait point traité la double question de savoir en quel temps l’alfabet arabe fut élevé au nombre de vingt-huit lettres, et en quel temps fut changé l’ordre ancien des vingt-deux qui furent sa base. Pour suppléer à cette lacune ne peut-on pas dire que l’arabe étant parlé sur une immense étendue de pays, par diverses tribus ou peuplades, les unes sédentaires, les autres errantes, qui se communiquaient peu, il dut naître des prononciations nouvelles, par des accidens naturels, et même individuels? Ainsi un individu puissant, un chef de tribu ou de famille, ayant, par quelque défaut d’organe, émis une consonne singulière, comme il est arrivé chez nous pour le grasseyement, cela aura suffi chez une tribu isolée, pour introduire et fixer une nouvelle consonne: d’ailleurs les Arabes, sur leurs frontières égyptiennes et persanes, ont pu prendre des femmes qui auront apporté et transmis à leurs enfans des prononciations étrangères: lorsqu’ensuite de telles peuplades auront voulu écrire, elles auront été forcées de faire des lettres nouvelles, et le recueil de ces alfabets partiels a servi à composer finalement un alfabet général: l’établissement de celui-ci, qui suppose la préexistence de tous les autres, exige pour son époque et pour son foyer, un pays et une époque de civilisation et de culture des lettres, avec une communication facile entre tous les Arabes. On n’aperçoit pas des traces d’un tel état de choses avant Alexandre le conquérant; et, comme après lui les Grecs, vainqueurs de l’Asie, donnèrent partout une vive impulsion aux lettres, il serait naturel de croire que l’opération dont nous parlons se fit sous l’influence scientifique des Séleucides ou même des Ptolomées sur les bords du Nil ou ceux de l’Euphrate.

Quelque part qu’elle se soit faite, on doit remarquer qu’elle fut du genre de celle que je propose, et que l’addition de six lettres à l’antique alfabet dut être une innovation hétérodoxe, d’abord blâmée, mais qui ensuite, fortifiée par l’utilité et par l’usage, devint dominante, et par conséquent orthodoxe; car l’orthodoxie n’est que la puissance.

Sans doute l’alfabet de vingt-huit lettres existait déjà depuis du temps lors de l’apparition de Mohammed; mais l’ordre actuel des lettres était-il fixé? cela n’est pas si clair: les premiers savans qui ajoutèrent six lettres nouvelles aux vingt-deux anciennes, durent ne pas heurter l’usage établi; ils durent faire ce qu’ont fait les Syriens et les Juifs qui, voulant peindre des sons étrangers, prennent dans leur alfabet la lettre la plus analogue, et se contentent de la noter d’un point par-dessus ou par-dessous: ils donnent à cette méthode le nom de kerchouni: en de tels cas, l’idée naturelle est d’accoler cette lettre neuve à sa semblable pour faire saillir leur différence. Par cette raison, l’ordre premier des vingt-huit lettres arabes a dû imiter l’ordre ancien: alors on pourrait supposer que les premiers musulmans l’ont changé pour effacer une trace de ce qu’ils appellent le temps d’ignorance et d’_idolâtrie_; cela serait dans leur caractère: le savant auteur du mémoire que je cite nous en donne une autre raison fondée en faits plus positifs[48].

 

[48] Mémoires de l’Académie, tome L, page 348.

Il observe que dans l’ancienne écriture quarrée la ressemblance de certaines lettres n’avait pas lieu au point de les faire confondre l’une avec l’autre; mais dans les transplantations d’écriture qui eurent lieu d’école en école, d’abord d’Anbar à la Mekke, puis de la Mekke à Médine, à Basra, enfin à Koufa, les copistes qui, pour leur commodité, arrondirent de plus en plus les lettres, parvinrent à en altérer plusieurs de manière à ne plus les différencier: il en résulta des méprises, graves en certains cas: l’un de ces cas étant arrivé dans le camp des Musulmans au temps d’_Othman_, troisième kalife (élu l’an 643), ce chef des fidèles imagina pour premier remède de retirer de la circulation, encore très-bornée à cette époque, toutes les feuilles du Qôran, composées de fragmens de papyrus, de parchemin, de feuilles de palmier, et même d’omoplate de mouton, dont on cite un exemple formel[49]: le scribe Zeïd, fils de Tabet, chargé de ce travail, parvint à composer un exemplaire régulier, qui a été le type de tous les Qôrans écrits depuis. Il est reconnu que cet exemplaire d’Othman fut écrit sans aucun des points soit diacritiques, soit voyelles, inventés depuis pour différencier les lettres: à mesure que l’on en tira des copies successives, la figure propre des lettres subissant des altérations, il s’ensuivit confusion de quelques-unes: par exemple, i fut pris pour n, Sad pour Dad, etc. Ces méprises devinrent de jour en jour plus fréquentes, plus fâcheuses; l’on ne fut pas d’accord immédiatement sur le remède: les uns voulurent appliquer des signes; les autres, plus scrupuleux, s’opposèrent à l’introduction de tout corps qui fût étranger à la pure parole divine.

 

[49] Mémoire cité, page 307 à 311.

 

§ IV.

 

Définition des points-voyelles ou motions, et des points

diacritiques ou différentiels.

Deux causes principales de méprise et de confusion existaient: l’une était la ressemblance des lettres elles-mêmes; l’autre, était l’absence d’une partie considérable des voyelles prononcées: cette deuxième cause était inhérente à l’ancien alfabet; en outre, les voyelles mêmes qui étaient écrites changeaient quelquefois de valeur. Divers expédiens sans doute furent proposés: on préféra celui de ne pas toucher au corps de l’écriture sacrée, venue de Dieu par le prophète; et l’on imagina d’apposer hors de cette écriture, dessus et dessous la ligne, des signes factices pour remplir l’objet désiré: les premiers de ces signes furent des points et des barres, divisés en deux classes distinctes; l’une, celle des points diacritiques; l’autre, celle des points-voyelles, ou motions: les points diacritiques sont ceux qui, selon la valeur de ce mot grec, distinguent une lettre de sa semblable; placés sur elle ou sous elle, ils font partie intégrante et constitutive de cette lettre: ainsi la figure du grand H, si l’on met un point par-dessus, vaut jota, χ grec: djim ou ɠ, si le point est par-dessous. (V. le tableau, nº V).

 

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| Note de transcription. |

| |

| Ce tableau nº V ne figure pas dans le document |

| original de la Bibliothèque de France. Cependant le |

| tableau nº 2 à la page 219, intitulé ALFABET ARABE, |

| TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS contient |

| sensiblement les mêmes informations. |

 

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Les points-voyelles, ou plutôt les motions, selon le terme arabe, sont ceux qui suppléent aux voyelles absentes, ou modifient les voyelles écrites.

Ces deux espèces de points ont-elles été inventées ensemble, ou l’une après l’autre? en quel temps précis leur usage fut-il introduit? L’auteur des mémoires produit à cet égard les opinions de beaucoup d’écrivains musulmans qui ne sont pas d’accord entre eux: les uns, sans preuves, et même contre toutes preuves, raisonnant à la manière de l’école rabbinique, veulent que les deux espèces de points soient aussi antiques que le livre sacré; qu’ils soient partie intégrante de l’ancien système d’écriture qui, sans eux, disent-ils, n’eût pu avoir de clarté, etc. Les autres réfutent cette opinion par des monumens authentiques, qui démontrent la non-existence des points dans les temps anciens, et leur première apparition seulement après le kalife Othman: quant au défaut de clarté, nous ajoutons qu’il a pu, qu’il a dû exister par deux raisons puissantes, l’une fondée sur le génie mystérieux de l’antiquité, l’autre sur la nature de la chose même.

D’une part on ne saurait douter que l’homme ingénieux qui le premier imagina les lettres, et qu’après lui ceux qui fixèrent l’alfabet, n’aient remarqué que la consonne en général ne peut se prononcer sans être suivie d’une voyelle: cette remarque faite, ils ont pu conclure qu’il suffirait de peindre cette consonne pour que nécessairement la voyelle fût appelée: et si, comme on a lieu de le croire, les premiers auteurs de l’alfabet furent des marchands, des navigateurs phéniciens, c’est-à-dire des hommes qui parlaient l’un des nombreux dialectes du vaste idiome arabe, ces hommes qui auront remarqué ce fait encore existant, savoir «que les petites voyelles diffèrent de tribu à tribu, quoique leurs consonnes affixes soient les mêmes;» ces hommes auront jugé convenable de ne tracer que ces dernières, en laissant à chacun le soin de suppléer les voyelles selon son dialecte et son habitude: ainsi, trouvant que le mot prononcé Kͣ Tͣ Bͣ, en Chaldée, se prononçait Kͦ Tͦ Bͦ, dans le nord de la Syrie, K{é} T{é} B{é} en Palestine, sans que le sens fût changé, ils auront jugé superflu, et même embarrassant de tracer les voyelles variables, et ils se seront contenté d’écrire le canevas élémentaire K T B.

D’autre part, une seconde cause d’obscurité, et celle-là préméditée, a dû être l’esprit mystérieux des anciens savans qui, surtout chez les peuples d’Asie, s’étant organisés en castes héréditaires, n’acquirent leur immense pouvoir politique et sacerdotal que par le monopole de toute science: le système hiéroglyphique servit bien leur jalousie par son vague et par ses équivoques; ils durent s’opposer à l’introduction du système alfabétique; mais, lorsqu’une fois ils l’eurent admis, ils durent conserver les difficultés nécessaires à en repousser le vulgaire: il convint au génie des prêtres de rendre les livres difficiles et mystérieux; et lorsqu’ensuite des novateurs posèrent en dogme le besoin de lire correctement la parole de Dieu, cela devint le germe, le signal d’une révolution dans tout le système théocratique. Aussi une partie même des dévots musulmans blâma-t-elle les moyens de rendre la lecture trop facile et trop populaire: tant il est vrai que le monopole de la science et du pouvoir est le virus moral de l’espèce. Revenons à notre narration.

Le savant auteur du mémoire observe[50] que selon d’autres narrateurs, Othman fut le premier qui fit apposer non les motions, mais seulement les points diacritiques; on objecte à ceux-ci que ni le manuscrit original de ce kalife, ni ses premières copies, jusqu’à la mort des compagnons du prophète, ne furent marqués de ces points; et l’on ajoute qu’à leurs premières apparitions, il ne fut permis de les peindre qu’en couleur rouge ou bleue, pour les distinguer du texte sacré: il paraît que dans le principe, les points quelconques ne furent apposés qu’en certains passages, susceptibles de controverse ou de méprise.

 

[50] Mémoire cité, page 318.

Selon une troisième opinion, la première opposition régulière et systématique aurait été faite quarante années après Othman, par Abou’l Asouad-el-Douli, sur l’ordre du kalife Abd-el-Melek, fils de Mérouan; mais d’après les circonstances que l’on récite, le système ne fut pas encore complet, et le plus grand nombre des auteurs qui se montrent les mieux informés s’accorde à reconnaître que ce fut le grammairien K’alil, qui enfin, vers l’an 770, organisa de toutes pièces l’édifice orthographique aujourd’hui subsistant.

L’un des narrateurs arabes (el Mobarred), s’exprime à cet égard d’une manière très-remarquable; il dit[51]:

 

«Les figures des voyelles qui se voient aujourd’hui dans les

alcorans sont de l’invention de Khalil: ces figures sont

prises de celles des lettres: le domma n’est autre chose

qu’un petit ou, que Khalil plaça au-dessus de la lettre:

le kesrah est un petit ï, posé au-dessous de la lettre, et

le fat’ha est un elif placé horizontalement au-dessus de la

lettre.»

 

[51] Mémoire cité, page 369.

Je prie le lecteur de bien noter ces phrases: les figures des motions sont prises de celles des lettres (a, i, ou); c’est-à-dire de ces grandes voyelles, de ces voyelles constitutives de l’alfabet dès son origine phénicienne: ce fait seul résout toute la question.

Nous voyons que K’alil fut l’organisateur définitif de l’alfabet arabe; mais ce que l’on cite du travail antérieur d’Abou’l Asouad-el-Douli indique que celui-ci avait eu l’idée première des motions; l’un des narrateurs nous dit que ce grammairien, sollicité par Ziad, d’orthographier le Qôran, pour l’usage des Persans convertis, exigea qu’il lui fût fourni un copiste auquel il prescrivit l’ordre suivant[52]:

 

[52] Mémoire cité, page 325.

 

«Quand j’ouvrirai la bouche, mets un point sur la lettre;

 

«Quand je serrerai la bouche, mets un point devant la lettre;

 

«Quand je briserai la bouche, mets un point sous la lettre.»

Or voilà exactement le nom et la définition des trois motions arabes subsistantes, fat’ha (ouverture), domma (serrement), kesra (brisement): et si K’alil ne leur a point conservé la forme de points, mais bien la figure diminutive des grandes voyelles, on devine qu’il a eu pour motif d’éviter la confusion que l’on en aurait faite avec les points diacritiques.

Maintenant, si nous considérons d’une part, que les musulmans, à l’époque de 680, voulant peindre les voyelles occultes, employèrent d’abord de simples points, et d’autre part, que vers l’an 510, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant, les rabbins juifs[53], dans leur concile de Tibériade, avaient discuté et fixé définitivement le système de leurs points-voyelles, n’avons-nous pas lieu de croire qu’ici les grammairiens arabes empruntèrent quelque chose des Juifs? surtout quand nous savons que plusieurs de ceux-ci devinrent partisans de l’islamisme. Bien des questions curieuses pourraient se présenter ici: par exemple, jusqu’où s’étend l’analogie entre l’un et l’autre système orthographique arabe et juif? ce dernier, réellement antérieur à l’autre, fut-il improvisé à Tibériade, ou fut-il seulement le résumé de beaucoup de tentatives partielles et successives, faites depuis long-temps, ainsi que l’indique avec candeur le rabbin Elias Levita? Les Juifs d’Asie qui connurent la langue grecque depuis les Ptolémées, ne durent-ils pas puiser, dans l’examen de son alfabet, des idées de comparaison qui leur auront fait sentir les imperfections et les besoins du leur? L’analogie entre leurs cinq voyelles principales et les voyelles grecques ou latines n’est-elle pas marquée? D’autre part, quand nous voyons la langue grecque régner en Syrie depuis le Macédonien Alexandre; quand nous calculons la nécessité où se trouvèrent les premiers chrétiens parlant syriaque, de comprendre et de traduire avec précision les livres saints, écrits dans les deux langues; enfin quand ces chrétiens syriens nous présentent aussi un système de points-voyelles à eux particulier, n’est-ce pas un autre problème de savoir comment ce système s’est formé; pourquoi l’on y trouve une branche de points-voyelles véritables, et une autre branche de trois lettres diminutives, évidemment tirées du grec, et formant motion, comme les arabes; enfin quels rapports de construction et d’origine peuvent avoir le système des Juifs et celui des Arabes? Ces recherches, en ce moment, me conduiraient trop loin; je dois me hâter de revenir à mon sujet.

 

[53] Connus sous le nom spécial de masorètes, c’est-à-dire,

traditionnaires, dépositaires des traditions, chose si

casuelle par elle-même, que, pour lui donner crédit, il

a toujours fallu commencer par en faire un dogme hors de

discussion.

Après le premier essai d’Abou’l Asouad-el-Douli, de nombreux incidens ayant fait sentir l’insuffisance de sa méthode, et le besoin d’un système plus étendu, le mérite et l’art du grammairien K’alil furent de profiter de l’état des choses et de la préparation des esprits pour construire l’édifice qu’adoptèrent ses compatriotes, et que je vais analyser.

 

§ V.

 

Système du grammairien K’alîl.

Nous avons vu que dans l’écriture arabe le premier besoin senti fut de distinguer les lettres trop ressemblantes: ce besoin fut rempli par l’admission de ce qu’on appelle les points diacritiques, qui, posés dessus ou dessous la lettre, lui donnent une valeur différente: c’est par ce moyen que les lettres ɦ, χ, ɠ, diffèrent l’une de l’autre, ainsi que les lettres sâd et dâd, tâ et zâ, i et n, r et z, etc.

Le second besoin qui ensuite frappa le plus vivement fut de rendre visibles les petites voyelles, qui, quoique non écrites, devaient se prononcer après les consonnes. Par exemple, l’écriture n’offrant que les consonnes k t b, il s’agissait d’indiquer si l’on dirait kͣ tͣ bͣ, ou kͦ tͦ b, ou kͤ t b, ou kͣ ttͣ b, ou kͣ ttͤ b, etc., tous mots ayant des sens différens. Ici le moyen adopté par K’alîl fut, comme nous l’avons vu, de réduire à l’état de miniature les trois grandes lettres a, i, ou, et de placer ces nouvelles figures là où il convenait: l’on nous avoue que ces figures sont des voyelles; mais puisqu’elles ne sont que le diminutif d’a, i, ou, il s’ensuit évidemment qu’Abou’l Asouad et K’alîl les ont considérées comme étant de même nature, également voyelles, avec cette seule différence, que les trois grandes avaient un son plus long, plus marqué; et les petites, un son plus bref, exactement comme dans les vers grecs et latins où l’a, l’i, et l’ou, tantôt brefs, tantôt longs, causent cette cadence harmonieuse qui, par le même motif, existe éminemment dans la langue arabe.

Les noms donnés aux trois petites figures sont eux-mêmes la preuve de l’identité de leur son avec les trois grandes lettres; car fat’ha (ouverture), est la définition générale de l’a, selon tous les grammairiens; domma, ou serrement, est l’état où ils disent que sont les lèvres pour produire ou et u; kesra, ou brisement, a signifié pour l’auteur arabe l’écartement des lèvres à leur commissure pour prononcer les lettres i et e.

Le nom de motion ou mouvement, appliqué à ces signes, n’est pas d’un choix très-heureux; néanmoins il nous montre que les Arabes regardèrent la consonne comme un empêchement, comme un verrou, mis sur la voix qui ne prenait son issue et son mouvement que lorsqu’il était levé: il y a bien quelque chose de cela, mais l’expression est trop vague pour mériter approbation, surtout quand le nombre des voyelles, en arabe, n’est pas restreint aux trois motions, quoi qu’en aient dit leurs grammairiens et les nôtres; et qu’au contraire ce nombre s’étend à six ou sept autres sons parfaitement distincts, ainsi que nous allons le prouver, tant par l’examen de l’état actuel, que par l’analyse des combinaisons qu’inventa K’alîl, pour exprimer ces variétés encore subsistantes.

Il est de fait incontestable que l’oreille de tout Européen attentif distingue dans l’idiome arabe bien prononcé une diversité considérable de voyelles: tous les voyageurs rendent ce témoignage: l’auteur de la grammaire que nous suivons, n’en disconvient pas lui-même, quand il dit, page 3:

 

«Dans le système actuel de prononciation, les lettres elif,

ié et wau semblent faire (_font_) souvent fonction de

voyelles: que wau et yé sont même prononcés dans le langage

vulgaire au commencement du mot, comme nos propres voyelles i

et ou; que l’on en pourrait dire autant du hê, qui souvent

répond à notre a et à notre é; et encore du ha, qui fait

entendre avant lui un ê très-marqué; que ain aussi semble

prendre le son d’une voyelle, et le plus ordinairement de la

voyelle a, etc.»

Cet état de choses fut reconnu vrai, et fut sanctionné par la commission arabique de 1803: le tableau qu’elle dressa à cette époque, porte au-delà de quatorze le nombre des voyelles distinctes chez les Arabes[54].

 

[54] Je n’en avais marqué que douze dans mon travail de 1795.

Je présente au lecteur ce tableau ci à côté.

 

VALEUR (FRANÇAISE) DES VOYELLES (ARABES) BRÈVES,

LONGUES ET DIPHTHONGUES,

_Selon l’Alfabet Harmonique de la Commission officielle

en 1803._

 

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| 1 | بَ ba ou bè. | |

| | | |

| 2 | بِ bi, be, ou bé. | |

| | | |

| 3 | بُ bo, bu[55], | |

| | bou, beu. | |

| | | |

| 4 | بَا bâ. | |

| | | |

| 5 | [بَا be ou bɐ[56].] | b’ellah, b’esm. |

| | | |

| 6 | بِى bî. | |

| | | |

| 7 | بُو boû. | |

| | | |

| 8 | بَو baw. | |

| | | |

| 9 | بىَ bai ou bei. | |

| | | |

| 10 | بَى bä. | |

| | | |

| 11 | ‏‎عَ‎ ͦa‎. | |

| | | |

| 12 | ‏‎عِ‎ ͦi‎ ou ͦe‎. | |

| | | |

| 13 | ‎‏عُ‎ ͦo‎ ou ͦeu. | |

 

+–-+––––––––-+–––––––+

 

| [55] J’observe que l’u français et turk n’a pas |

| lieu en arabe. |

| |

| [56] La Commission a oublié cette combinaison: avec|

| les variantes bo, bou, beu et be, il y |

| aurait seize voyelles diverses plutôt que treize. |

 

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(Face à la page 122.) Nº III.

Jusqu’ici l’opération de K’alîl ne nous a montré que sept voyelles, savoir, les trois grandes a, ω, î; les petites a, ů, ì, et la gutturale ăïn. Sept autres restaient à exprimer; savoir: deux modifications de l’ăïn, è, et eù (de gorge); plus notre é masculin; notre ê (ai), notre ô, et même notre o moyen dans leur mot omam (les nations), enfin notre son eu, dans certains cas, ou plutôt en certains cantons, par exemple, celui d’Alep, où ce son est très-usité devant ou après la forte aspiration: il est probable qu’Abou’l Asouad avait trouvé trop de difficultés à peindre ces divers sons, et qu’il y avait renoncé; après lui, l’extension que les conquêtes de l’islamisme donnèrent au langage du Qôran chez toutes les tribus arabes et chez plusieurs peuples étrangers[57], ayant de plus en plus fait sentir le besoin d’en préciser les moindres détails de lecture, il dut se faire beaucoup de raisonnemens et de discussions dans les diverses écoles arabes: ces discussions durent amener quelques idées générales, dont on fut d’accord, et ce furent sans doute ces idées qui suggérèrent à K’alîl les moyens de résoudre les divers problèmes à la satisfaction sinon de tout le monde, du moins de la grande majorité.

 

[57] L’auteur du mémoire cite des exemples notables de

méprises occasionnées par les barbarismes et solécismes, même

du bas-peuple arabe. Un cas grave et grossier fut celui d’un

gouverneur de La Mekke, qui, trompé par une tache d’encre

tombée par hasard sur le grand h, lut Xasä, au lieu de

hasa, et fit sur les jeunes conscrits de la ville l’opération

de les châtrer, au lieu de les dénombrer.

Il paraît qu’en cette occasion il arriva ce qui a lieu dans la plupart des inventions: un premier moyen ayant été imaginé, l’inventeur ou le perfectionneur s’en saisit pour l’appliquer à d’autres cas de même espèce: Abou’l Asouad avait imaginé les trois points-voyelles; mais il ne s’en était servi que relativement aux consonnes: K’alîl, trouvant le sentier frayé, fit un pas de plus; après avoir changé seulement leur forme, il les appliqua aux grandes voyelles, et il fit des unes et des autres cette variété de combinaisons qui, approuvée par les docteurs, est devenue le système dominant et unique, tel qu’il existe de nos jours: voici les statuts de ce système, dont je rends le style arabe intelligible, en le traduisant en style européen.

(Le lecteur est instamment prié de prendre une attentive connaissance du tableau ci-joint nº IV.)