L'amant de l'été

Christine Rimmer · Chapitre 6 sur 16

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L'amant de l'été

Chapitre 6 · Eva Post le dévisagea avec un mélange…

Eva Post le dévisagea avec un mélange d'incrédulité et de stupeur dans le regard. Il semblait évident que, pour elle, Grant avait totalement perdu la raison.

C'était peut-être le cas, d'ailleurs.

Eva décida d'en rire.

— Vous plaisantez, je suppose !

— Pas du tout.

Qu'était-il en train de faire ? I1 avait du mal à y croire et, pourtant, il persistait.

Il ne pouvait pas vendre Clifton's Pride. Il n'y arrivait pas. C'était aussi simple que cela. Il n'en était pas capable.

Eva sembla encaisser le coup. Elle glissa le dossier dans son attaché-case puis se redressa en croisant les bras devant sa poitrine.

— Y a-t-il un point dans le contrat qui vous pose problème? s'enquit-elle. Je puis vous assurer que je n'ai rien changé aux termes de nos accords.

— Il ne s'agit pas des termes du contrat. Les termes sont tout à fait corrects et plus qu'honorables.

— Dans ce cas-là, qu'est-ce qui vous retient?

Grant repensa à l'expression sur le visage de Stephanie avant de partir du ranch tout à l'heure. Elle l'avait regardé comme s'il était un inconnu, quelqu'un qu'elle ne connaissait pas et préférait éviter de connaître.

Cela l'avait heurté. Profondément heurté. Car le respect de Stephanie était quelque chose de tellement important pour lui que la simple idée de le perdre était intolérable.

D'ailleurs ce n'était pas la seule chose qu'il refusait de perdre.

— L'offre était même tout à fait généreuse, ajouta- t-il.

Eva le scruta une nouvelle fois avec étonnement, mais, cette fois-ci, le ton de sa voix s'était clairement rafraîchi.

Grant, il va falloir m'expliquer pourquoi vous refusez une offre aussi généreuse que cela, car j'ai un peu de mal à vous suivre dans cette affaire !

— Ce que j'essaye de vous dire c'est que votre offre était tellement alléchante que je me suis précipité sans réfléchir. Sans réfléchir au fait que je ne pouvais tout bonnement pas vendre le ranch.

— Pourquoi pas ?

Il lui en avait assez dit, il était temps de mettre un terme à cet entretien, aussi se leva-t-il en lui tendant la main.

— Je regrette sincèrement de vous avoir fait perdre votre temps, mais j'ai décidé de ne pas vendre, c'est aussi simple que cela.

En fin de compte, il n'avait pas vraiment fait perdre tant de temps que cela à Eva qui s'était contentée de transmettre l'offre de Melanie et était simplement chargée de préparer le contrat et de le lui faire signer.

Eva se leva et ils échangèrent une poignée de main glaciale, puis Grant la raccompagna jusqu'à la porte.

Avant qu'elle ne sorte, elle se retourna une dernière fois vers lui.

— Grant, vous devez comprendre que Mme McFarlane recherche activement une propriété. Si vous déclinez son offre aujourd'hui, elle risque de se tourner vers une autre affaire et il sera alors trop tard pour changer d'avis.

— Eva, trancha Grant, un vague sourire aux lèvres. J'ai l'impression que vous avez du mal à comprendre que je suis sérieux lorsque je vous dis que je ne veux pas vendre. J'ai changé d'avis, comprenez-vous?

Eva pinça ses lèvres rouges.

— Je doute que vous ne retrouviez une telle offre à l'avenir.

— Je sais que vous avez raison, mais n'oubliez pas que je n'étais pas vendeur avant que Melanie ne vienne me faire sa proposition.

— C'est l'affaire du siècle, si vous voulez mon avis, Grant, insista-t-elle.

— Je le sais, mais cela ne change rien au fait que je ne sois pas vendeur.

Une heure environ après le départ d'Eva, Melanie McFarlane appela Grant. Il lui semblait qu'il devait quelques explications à cette dame pour son brusque revirement, mais n'avait aucun élément rationnel à opposer aux arguments de son acheteuse d'hier.

Tout ce qu'il pouvait faire était lui confirmer la mauvaise nouvelle de vive voix. Il décrocha le combiné après avoir inspiré profondément.

Melanie ne se perdit pas en formules de courtoisie inutiles.

— Mon agent immobilier vient de m'appeler. Que se passe-t-il, Grant ? Il me semblait que nous étions tombés d'accord sur les termes du contrat ?

I1 s'excusa platement de ce changement de dernière minute et lui confirma ce qu'Eva lui avait dit : il avait tout simplement changé d'avis.

Ce genre d'argument semblait ne pas suffire à quelqu'un d'aussi déterminé que Melanie McFarlane.

— Il n'est pas trop tard pour en changer une nouvelle fois, argumenta-t-elle avec l'assurance qui la caractérisait. Qu'allez-vous faire de ce ranch ? Vous êtes déjà bien trop accaparé au centre pour vous préoccuper d'un ranch au bord de la faillite en prime.

— Je suis désolé, répéta-t-il. Je sais à quel point vous y teniez et je ne voulais certainement pas vous causer le moindre tort, mais j'ai pris ma décision : je ne vends plus.

Melanie poursuivit pourtant.

— Mon agent semblait suggérer que vous aviez besoin d'y réfléchir un peu plus, mais que vous seriez peut-être disposé à vendre dans un futur proche ?

— Votre agent semble avoir du mal à se faire à l'idée qu'elle a perdu une vente, mais elle fait fausse route, en l'occurrence. Je suis désolé mais les choses sont maintenant claires pour moi. ma décision est prise. Je n'aurais jamais dû répondre à votre offre et je regrette de vous avoir donné de faux espoirs.

— J'ai vraiment du mal à croire que vous refusiez une telle offre, monsieur Clifton.

Il comprenait la déception de son interlocutrice. Il savait que Clifton's Pride aurait constitué le lieu idéal pour des chambres d'hôtes de charme. Entre des paysages spectaculaires et une maison ravissante avec tout le confort, sans oublier les nombreux sentiers environnants qui permettaient de découvrir le secteur à cheval, peu de sites pouvaient rivaliser, évidemment.

— Est-ce à cause du prix ? poursuivit, infatigable, la femme d'affaires.

— Je regrette, Melanie, mais je ne vends plus, répéta Grant, imperturbable.

Il y eut un bref silence à l'autre bout de la ligne, puis Melanie conclut : Tant que je n'ai pas conclu une autre affaire, mon offre tient toujours. Je me suis rarement trompée, monsieur Clifton, et je veux croire que vous reviendrez à la raison. Le plus tôt sera le mieux, bien entendu. J'attends votre appel.

Sur ce, elle raccrocha, sans lui laisser la chance de la détromper une fois encore.

Il raccrocha à son tour et se passa la main sur le visage. II espérait que la redoutable Melanie finirait par lui pardonner, car en tant qu'héritière des hôtels McFarlane, présents partout dans le monde, elle était le genre de personne qu'il valait mieux ne pas compter parmi ses ennemis.

D'autant plus si vous travailliez dans le secteur touristique.

D'un autre côté, il ne pouvait décemment pas lui en vouloir de le détester après le coup qu'il venait de lui faire. Lui-même avait d'ailleurs du mal à se comprendre. Comment avait-il pu se retrouver contraint à revenir sur sa parole à la dernière minute ? Cela ne lui ressemblait pourtant pas...

Il appela son assistante à qui il demanda d'envoyer des fleurs et une corbeille de fruits à Melanie avec toutes ses excuses.

Il ne lui restait plus qu'à souhaiter que cette dernière trouve une autre affaire sans tarder et oublie rapidement ce revers qu'il lui avait infligé presque malgré lui.

Grant remercia les deux investisseurs et leur souhaita une bonne fin de soirée avant de regagner sa chambre, vers 23 heures.

Il commença par envisager de se changer et de s'installer devant la télévision avec deux ou trois bières en attendant que l'alcool et la fatigue aient raison de lui.

Pourtant c'est son jean qui lui attira le regard. Le jean qu'il avait l'habitude de porter pour monter à cheval. Une idée germa dans son esprit las.

Les écuries étaient fermées à cette heure de la nuit. Bien sûr, il aurait pu réveiller le palefrenier et lui demander de seller Titan.

Mais même si l'idée d'une chevauchée de minuit l'attirait particulièrement, sa Range Rover serait certainement plus rapide et lui permettrait de ne pas avoir à réveiller qui que ce soit au beau milieu de la nuit, étant donné qu'elle l'attendait dans le parking souterrain de l'hôtel et ne nécessitait pas le moindre préparatif.

Grant se gara dans la cour de terre battue, coupant les phares et le contact au plus vite pour éviter de réveiller toute la maisonnée.

L'espace d'une minute ou deux, il resta là, immobile, à scruter les contours obscurs de la maison qui l'avait vu grandir. Sous le porche une ampoule dispensait une vague lueur, voilée par le tournoiement incessant de dizaines d'insectes attirés par la lumière et la chaleur. Bart émergea de l'obscurité, le museau en l'air et remuant vaguement la queue. Le pauvre n'avait jamais vraiment été un chien de garde.

Il descendit de voiture et referma doucement la portière avant d'aller s'asseoir sur les marches du porche avec le vieux chien. Bart fît mine de le renifler avant de bâiller largement et d'allonger la tête sur ses pattes avant. Grant caressa l'animal. Il tournait et retournait dans sa tête ses idées et ses interrogations. Qu'est-ce qui lui avait pris de se présenter ici au beau milieu de la nuit, alors que le ranch était fermé et que ses habitants dormaient du sommeil du juste ?

Rufus fît alors son apparition, vêtu d'un caleçon long blanc qui lui donnait une allure fantomatique. Il brandissait son fusil de chasse.

Grant lui fit un signe de la main, calmement. Rufus s'immobilisa un moment avant de hausser les épaules et de rebrousser chemin sans un mot.

De longues minutes s'écoulèrent. Cinq, dix minutes... Grant ne regarda pas sa montre. Il se contenta d'attendre, assis sur la dernière marche à côté du chien. Il savait qu'au bout d'un moment la porte s'ouvrirait derrière lui et qu'une voix encore engourdie de sommeil lui demanderait ce qu'il faisait là.

Et cela arriva. Le cliquètement du verrou et le frottement de la porte qui s'entrouvrait. Puis un grincement plus net : celui du plancher derrière lui, alors qu'elle sortait de la maison et refermait la porte avec précaution. Et enfin le doux effleurement de ses pieds nus sur le bois jusqu'à ce qu'elle prenne place à côté de lui.

Il ne la regarda pas. Pas tout de suite. Il sentit l'odeur de ses cheveux et la chaleur qui émanait de son corps dans la fraîcheur de la nuit. C'était plus que suffisant.

Elle parla la première.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

Grant baissa les yeux vers ses pieds nus.

— Tu as oublié tes chaussons.

Elle soupira doucement, imperceptiblement. A moins qu'elle n'ait souri...

— Maman était furieuse contre moi.

Pourquoi?

— Elle m'a dit que je m'étais montrée trop dure avec toi. Que Clifton's Pride t'appartenait et que tu avais bien le droit de le vendre à qui tu voulais et elle m'a rappelé que tu t'étais toujours montré plus que généreux envers nous.

Il haussa les épaules, scrutant la nuit et écoutant la longue plainte d'un coyote dans le lointain. A côté de lui, Bart s'étira, étouffa un aboiement et reposa sa tête sur ses pattes étirées.

—-Est-ce que tu lui as dit comment je t'ai embrassée juste avant de te parler? Est-ce que tu lui as dit qu'il a failli y avoir bien plus qu'un simple baiser entre nous cet après-midi ?

Stephanie soupira.

— Je t'en prie, il s'agit de ma mère. Il y a des choses qu'elle n'a pas besoin de savoir. Sans oublier, Grant Clifton, que tu n'as pas fait cela contre ma volonté. Moi aussi je t'ai embrassé et moi aussi j'avais envie de bien plus qu'un simple baiser entre nous.

Grant la regarda alors. Elle était si belle que cela le toucha en plein cœur. Ses cheveux dorés légèrement emmêlés, ses yeux encore lourds de sommeil. Si belle dans son vieux pyjama élimé...

— Tu n'abandonnes jamais, n'est-cc pas ?

— Je tiens à ce que les faits soient exacts, c'est aussi simple que cela.

— Tu es vraiment toujours la même gamine !

— Appelle-moi encore une fois gamine et je te mets mon poing dans la figure !

— Gamine effrontée, même !

— Un mot de plus et je lâche le chien ! plaisanta-t-elle en jetant un regard désespéré en direction de Bart.

— J'en tremble d'effroi !

Elle sourit avant d'inspirer profondément.

— Je crois que je ferais mieux de te dire tout ce que m'a dit maman, aujourd'hui.

Grant détourna le regard et se remit à scruter l'obscurité.

— Oui, tu ferais mieux.

— Elle a dit qu'elle avait vu à quel point tu souffrais d'avoir à nous annoncer que tu vendais le ranch. Elle m'a dit qu'elle avait vu à quel point tu tenais à nous...

Steph garda le silence un instant.

— Elle pense que tu sais à combien nous tenons à notre vie ici et elle m'a conseillé de chercher un peu de compréhension dans le fond de mon cœur avant de te juger. Et, maintenant que le choc est un peu passé, je dois reconnaître que je pense qu'elle a raison, même si je déteste d'avoir à le reconnaître !

I1 avait envie de la toucher, de passer les doigts dans ses cheveux, de glisser quelques mèches derrière son oreille afin de caresser sa joue avec le dos de sa main.

Pourtant, il resta immobile, car il savait qu'il ne pourrait se satisfaire d'une seule caresse.

Qu'il lui en faudrait plus.

— Tu sais, reprit Steph, mon rêve était d'être aux commandes de mon propre ranch, alors ici, j'avais fini par oublié que tout cela n'était pas à moi, tu comprends?

— Je comprends.

— Je te demande pardon pour ma réaction de tout à l'heure, déclara-t-elle en lui tendant la main,

Grant saisit la main qu'elle lui tendait. Ce fut sa première erreur. Lorsqu'il sentit ses doigts, sa poignée de main se fit caresse. L'instant d'après, il déposait un baiser au creux de sa paume.

— Oh, Grant..., murmura-t-elle dans un souffle.

Il s'obligea à relâcher sa main.

— Il n'y a rien à pardonner.

— Bien sûr que si... J'étais certaine que tu dirais le contraire.

— C'est tout simplement la vérité, Steph.

— Non!

Avant qu'elle n'essaie d'argumenter, Grant l'interrompit en levant la main.

— Laisse-moi finir.

— D'accord, je t'écoute, finit par concéder Stephanie à contrecœur.

— Steph, je...

Grant inspira profondément en cherchant les mots qu'il finit par trouver.

— Je ne serai jamais... l'homme qu'il te faut. Quoi qu'il se passe entre nous, ce ne sera pas du long terme, car ce n'est pas ce que je recherche... Je ne veux pas m'engager.

— T'en gager à quoi ? demanda-t-elle, troublée.

— A me marier, avoir des enfants, tout ça... Je ne suis pas mon père, tu comprends?

— Je n'ai jamais pensé cela.

— Ce que je voulais dire, c'est que je ne suis pas comme lui. Je ne suis pas hors du commun. Je ne suis pas capable de me dévouer corps et âme à une famille. Nous n'avons pas les mêmes projets, toi et moi. Quand j'étais enfant, j'ai essayé de me convaincre que ce que je voulais était marcher dans les pas de mon père, alors que c'était faux. Je pensais lui faire plaisir, car je l'aimais et je voulais tellement lui ressembler. II était un tel exemple...

— C'était un sacré personnage, en effet.

— Oui. Le meilleur des hommes... Mais je ne suis pas comme lui et je ne le serai jamais.

J'ai besoin de changement, de rencontres. J'ai besoin de voir du monde en permanence. J'ai toujours senti que j'étais un homme fait pour les affaires, plus que pour la solitude des grands espaces. J'ai adoré ma vie d'étudiant. Je me disais qu'avec mes études de commerce je serais en mesure de sauver Clifton's Pride, mais, au fond, ce dont je rêvais vraiment, c'est ce que je fais aujourd'hui. J'aime lorsque tout va vite, j'aime enchaîner les réunions et prendre des décisions, j'aime diriger mes équipes. Et, surtout, j'aime ma vie de célibataire et je ne veux pas en changer.

Steph écouta chacun de ses mots avec attention. Elle les entendit tous, les genoux remontés contre sa poitrine et le menton sur ses bras. Elle hocha finalement la tête et répondit :

— D'accord.

Grant se tourna vers elle, stupéfait.

— D'accord? C'est tout?

I1 s'était attendu à tout sauf à une réponse aussi déroutante.

— Oui, c'est tout. Je suis d'accord avec ce que tu me demandes. Je ne veux pas que tu te forces à devenir quelqu'un que tu n'es pas. Je ne te demande rien, si ce n'est de ne pas décider à ma place de ce que je veux, car tu n'en sais rien, et que je pourrais bien te surprendre, crois-moi.

Grant avait l'impression étrange que c'était déjà bien parti. Son assurance l'ébranlait et le séduisait à la fois. 11 mourait d'envie de l'embrasser. De l'embrasser et tellement plus encore...

— Donc, nous sommes sur la même longueur d'onde, si je comprends bien ?

— Tu comprends très bien.

— Dans ce cas, je n'ai plus qu'à rentrer.

«... Car si je ne m'éloigne pas tout de suite, je vais finir par arracher ton pyjama et me jeter sur toi... »

— A demain, alors! conclut-elle, un demi-sourire aux lèvres.

Grant se leva et sans se retourner fit quelques pas en direction de sa voiture. Une fois à l'intérieur, malgré l'émoi complet qui avait pris possession de lui, il referma la portière et se sentit rassuré. Il avait tenu bon.

II mit le contact et descendit la vitre avant de faire demi-tour.

Steph se tenait debout en haut des marches. Elle croisait les bras et avait l'air si douce et résignée qu'il lui fallut un véritable effort de volonté pour ne pas ouvrir sa portière et courir jusqu'à elle pour la serrer contre lui de toutes ses forces.

— J'ai changé d'avis, annonça-t-il tranquillement.

Steph fronça les sourcils.

— Comment? Tu as changé d'avis à quel sujet? demanda-t-elle avant de sourire malicieusement. Tu vas finalement descendre de ta voiture pour venir m'embrasser, c'est ça

?Il sentit un frisson d'envie le parcourir. Elle lui faisait un effet fou, même à cette distance.

— Ne me tente pas.

— Oh, je t'en prie, arrête de jouer les moralisateurs !

Il était temps de lui annoncer la nouvelle,

— J'ai changé d'avis et décidé de refuser l'offre qui m'était faite. Je ne vends plus Clifton's Pride.

Elle resta bouche bée. Grant vit l'espoir rallumer son regard. Un espoir qui se mêlait à de la gratitude et de la joie. Il se sentit fier de lui et heureux, l'espace d'un instant, d'être à l'origine de son bonheur.

— Tu es sérieux ? demanda-t-elle.

— Autant qu'il est possible de l'être.

— Oh ! Grant, ce n'est pas possible !

— Bien sûr que si, ça l'est.

Steph ferma les yeux et inspira profondément avant de demander :

— Est-ce à cause de ce que je t'ai dit cet après-midi ? A cause de ma colère ?

Grant voulait être sincère jusqu'au bout.

En partie, peut-être, mais c'est avant tout une décision personnelle, rassure-toi. Je ne sais pas ce qui a finalement fait la différence, mais le fait est qu'au moment de signer, je n'ai pas pu.

Elle frissonna. La nuit était fraîche, mais elle semblait s'en moquer, tout à son bonheur.

— Je suis tellement heureuse, tellement soulagée, Grant. Je sais que c'est égoïste de ma part, mais je suis tellement contente !

L'espace d'un instant, il se dit qu'il aurait peut-être aimé être l'homme qu'il lui fallait, finalement. Celui-là serait bien chanceux et il risquait de le détester lorsqu'il se présenterait. Il le détesterait d'être celui que lui-même ne serait jamais.

Mais là n'était pas la question pour le moment.

— Tu m'as dit que tu te sentais capable de remettre le ranch à flot et Rufus semble t'en croire capable lui aussi. Je veux croire en vous.

— J'ai besoin d'un peu de temps, mais je crois que cela peut marcher. J'en suis certaine, même ! Tu verras...

— En tout cas, je regarderai, fais-moi confiance !

Cette fois-ci, il fit demi-tour et s'éloigna, passant la main par la vitre pour lui dire au revoir avant de la regarder s'éloigner dans son rétroviseur.

Pendant le trajet du retour, son esprit se m it à battre la campagne... Pour un peu il s'imaginait presque ce qu'aurait pu être sa vie, s'il avait choisi Stephanie et la vie dans le ranch de son père.

Si les choses s'étaient passées selon toute logique... Si les Julen étaient toujours propriétaires de Triple J et que son père était toujours là, à Clifton's Pride. Si Marie et sa mère étaient toujours assises derrière la grande table de la cuisine, occupées à préparer le repas pour tout le monde.

Si André Julen et John Clifton n'avaient pas été assassinés de sang-froid, neuf ans auparavant.