L'ami

Charles Wagner · Chapitre 26 sur 71

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L'ami

Souffrance Inerte

L’AMI.—Il y a une manière de souffrir, inerte, qui aggrave la douleur et la corrompt, comme se corrompent les blessures mal tenues. S’en garder. S’habituer à la souffrance active qui est la souffrance transformée en ressort moral. Il n’est pas bon qu’une douleur devienne la force dominante dans l’existence. Paralysie et désordre, voilà ce qui en résulte. Peut-on livrer le gouvernement de la maison aux larmes d’enfant, même exemptes de caprice? Ce serait la démoralisation et l’incohérence. La douleur indomptée, livrée à elle-même, exerce des ravages irréparables. Il faut la combattre comme un mal. Ce qui est sans frein ni loi, devient toujours un agent de désorganisation. Éclairons donc nos douleurs et qu’elles rentrent dans le rang!

 

*

 

Le travail est un excellent contrepoids à la douleur. A lui seul, il ne suffit pas. Négliger, réprimer, étouffer son cœur en se plongeant dans une activité sans trêve, c’est se manquer à soi-même. La douleur a des droits à notre attention. S’en occuper, écouter ses leçons, mais trouver un élément qui lui tienne la balance et maintienne l’équilibre.

Quel réconfort je trouve dans le souvenir de ma vaillante mère, à la vie si traversée! Que serait-elle devenue, si elle avait fait ses deuils sur une chaise longue? Elle aurait péri de maladie noire. La douleur sans le travail engendre une légion de pensées malfaisantes. Elle nous livre aux craintes, aux pressentiments funestes, pires que tous les malheurs. Cassons, s’il faut en venir là, des pierres sur la route, mais ne nous laissons pas pourrir dans le souci!

Si les morts pouvaient nous parler, voilà quels conseils ils nous donneraient.

Honorons-les en travaillant! Pleurons-les debout, appliqués à quelque saint effort!

Pour ceux qui se perdent dans la haine ou les vanités, les morts sont morts deux fois. Tous les jours, le néant les emporte plus loin.

Mais vivre dans l’esprit fraternel, dans les choses d’en haut, c’est se rapprocher de tous, des vivants comme des morts.

Préparons l’éternel revoir, qu’à peine notre foi vacillante peut saisir, par une vie tendant comme par degrés à l’Union supérieure!

 

*

 

Dieu seul est la Vérité totale et la possède dans son incommensurable étendue. Pour nous, prions seulement d’être conduits de proche en proche vers une clarté plus complète et telle que nos yeux en ont besoin!

 

IL EST BON POUR VOUS…

 

C’est une mystérieuse et véridique parole que celle où le Christ dit: «Il est bon pour vous que je m’en aille. Si je ne m’en allais, le Consolateur ne viendrait point.» Perdre selon la chair, pour posséder vraiment selon l’esprit: loi douloureuse vérifiée par mille faits.

C’est de son regret des chers disparus, de sa pensée, dirigée vers ceux qui nous ont quittés, que l’humanité a retiré le plus de certitudes supérieures à cette vie sensible. A travers le culte sacré du souvenir, un monde lui est apparu, d’une profondeur prodigieuse. L’homme perdu dans le visible n’en soupçonne même pas le seuil.

 

L’ENFANT ET LA MORT

 

L’AMI.—Ne craignons pas de parler de la mort à nos enfants, lorsqu’ils sont bien portants et que la question se pose pour ainsi dire d’elle-même, à l’occasion d’un deuil qui a intéressé leur attention. Mais habituons-les à y voir un retour dans le sein de Dieu, leur apprenant à connaître sa face libératrice plutôt que celle par où elle inspire aux hommes des sentiments d’esclave. C’est un bonheur que d’être, tout jeune, par l’amour clairvoyant des parents, habitué à ne pas considérer la mort comme une telle affaire. On lui a fait, sous sa forme de puissance destructive, une place absolument scandaleuse dans la pensée humaine, y compris la pensée religieuse, dénaturée et déviée de sa source lumineuse. Ce que nous avons de meilleur dans nos traditions saintes devrait nous armer contre la peur de mourir. Hélas! qui donc connaît le Dieu qui sauve de la mort? Nous en adorons un qui manie la mort, comme Jupiter la foudre. Elle est son arme principale. Trop souvent les religions ont cultivé la peur de la mort, lui assignant une place de premier ordre dans nos motifs d’agir. La peur est une force de démoralisation, génératrice de sentiments vils. Nous l’inspirer, c’est nous empoisonner l’âme. Si vous nous aimez, enseignez-nous à combattre la crainte de la mort par la confiance en Dieu! Au lieu de nous réduire en esclaves, libérez-nous!

Jamais on ne sent mieux le mal horrible fait aux âmes terrorisées que dans les circonstances difficiles où nous placent de graves maladies ou de grands dangers.

 

DERNIÈRE HEURE

 

De ma dernière heure, il en sera comme Dieu voudra. Pourvu que la grâce me soit conservée qui nous tient lieu de toute chose.

Et pourtant certaines morts sont belles et font envie. Pourquoi suis-je ému en lisant, parmi les «faits divers», le cas de ce pauvre camelot, mort en criant son journal?

L’AMI.—C’est parce qu’il est mort à son poste, en faisant son œuvre. Il nous rappelle le coureur de Marathon, mourant en annonçant la victoire. Il rappelle cet héroïque ami Herrmann Krüger, continuant à donner ses leçons d’hébreu, malgré le cancer qui lui dévorait la figure. Ceux-là meurent debout, et c’est bien ainsi qu’on aimerait mourir. Mais n’importe! N’ayant pas le choix, demandons seulement que la paix nous demeure, et acceptons le régime de grande misère, de faiblesse complète, avec l’esprit comme soutien! Au surplus, ne perdons pas, à penser à la mort, le temps réclamé par la vie! Les jours perdus sont un mauvais oreiller pour s’endormir.

 

*

 

J’aime à penser à ceux qui ont beaucoup et simplement souffert. Pauvre demoiselle J…, qui a souffert pendant vingt ans! Quand ses amis allaient la voir, navrés, elle les réconfortait. Celle qui n’avait plus qu’un souffle remettait à leur aise les gens bien portants, troublés et déconcertés par ses longues souffrances. Ces exemples-là m’électrisent. Dans les faibles, l’Esprit est fort.